« Les attachants » – Rachel Corenblit – La brune au Rouergue

« Le gamin se tenait devant la porte, qu’elle avait laissée entrebâillée.

Emma. Elle s’appelle Emma. Elle trouve son prénom trop simple. Elle aurait adoré se nommer Iphigénie ou Cassandre. Un prénom qui résonne, qui a une histoire. Élisabeth, ou même Athéna. On ne prononce pas Athéna de façon anodine. Les références collées au nom que l’on porte, c’est comme si on avait déjà vécu une vie. […]

Il la fixait, silencieux, avec son cartable dans le dos, ses cheveux ébouriffés et sa grande bouche aux lèvres gercées. Il était immense pour son âge, sa veste trop courte laissait apparaître des poignets fins de fille et ses bras étaient des brindilles fragiles, tout comme ses longues jambes. »

Voici un court, tendre et triste roman par une auteure qui a surtout beaucoup écrit pour la jeunesse chez le même éditeur et chez Actes Sud Junior. Un seul autre roman pour adultes:  » Quarante tentatives pour trouver l’homme de sa vie » au Rouergue aussi.

Pour moi qui suis née et ai grandi dans des écoles, qui ai vu mon père passer de l’école minuscule de campagne où il fut heureux dans sa mission à un groupe scolaire dans une ville moyenne, dans un quartier en paupérisation à cette époque à la fin de sa carrière, ce livre a évoqué de nombreux souvenirs et de nombreuses histoires entendues autour de moi parmi les enseignants que je connais, soit dans ma famille, soit parmi mes amis qui exercent ce métier, et même certaines scènes auxquelles j’assistais depuis la fenêtre du logement que nous occupions alors, au-dessus de la cour de récréation. Mais c’est là que j’arrête le lien avec mon album personnel.

Voici une jeune institutrice ( oui, je sais, professeur des écoles ) qui comme nombre de ses collègues en début de carrière se voit promenée ici et là; elle est jeune, célibataire et sans enfant et nous la trouvons pour cette rentrée dans une école de quartier défavorisé ( il serait bien de réfléchir à ce mot précisément, à son sens pour la République ).

« La première année, elle avait circulé dans la campagne tout autour de Toulouse. Elle avait eu droit au poste fractionné, le pire des postes: quatre écoles différentes, tous les niveaux. Un panoramique intégral du métier en une semaine. De quoi se former sur le tas.

Le cadeau qu’on offre aux débutantes pleines d’enthousiasme et de zèle pour qu’elles comprennent que l’Éducation nationale était à l’image de la vie, un monde sans pitié où il fallait avant tout s’adapter. Pour qu’elles réalisent aussi que la vocation, c’était un mythe, un délire romantique, qu’il fallait vider de ses idéaux, pour appréhender la substantifique moelle du métier: apprendre à survivre. »

Nous allons avec elle faire ce chemin d’une année scolaire, parmi ces enfants qu’elle va aimer et détester parfois en même temps. Ce n’est pas là son premier poste, mais c’est le premier fixe, sur une seule école et une seule classe.Et bien sûr, c’était son dernier vœu sur sa liste. L’école des Acacias:

« Elle l’a obtenu. Comme titulaire. Affectée jusqu’à la retraite si elle le souhaitait. Toute une vie.

C’est là que va se passer l’histoire. On peut imaginer qu’elle existe vraiment, pour se faire peur. »

Pour autant, Emma ( c’est son prénom )  va garder devant ces 26 enfants dont beaucoup sont « en vrac » la conscience du rôle qu’elle a à jouer. 

« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »

Elle sera épaulée par le directeur, Antoine Aucalme, qui fait lui ses dernières années, un brave homme et sans aucun doute un très bon enseignant; malgré leurs disputes, il sera un soutien indéfectible. Il y aura une histoire d’amour aussi, qui va jouer un rôle essentiel dans la vie d’Emma, mais le cœur de ce livre c’est un panorama sur l’énorme difficulté de ce métier dans ces endroits où tous les handicaps se cumulent, mais aussi en règle générale.

Ce petit roman se lit d’une traite, c’est vivant et fluide, le ton évite celui de la tragédie et pourtant, comme certaines des vies présentées là, dans cette classe, cette cour, ces murs, combien ces jeunes vies sont tragiques, déjà marquées du manque, du vide, du désert affectif et matériel et de la rage qui en découle. Les portraits que dessine avec finesse Rachel Corenblit sont très justes ( il faut dire qu’elle est elle-même enseignante). On croise ici des parents qui pour certains font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, matériellement, intellectuellement et affectivement, parfois c’est peu, c’est rien et on a soit envie de les aider, ceux qui déploient tout ce qu’ils ont et quoi qu’il en soit aiment leur enfant, soit de les engueuler car ils sont totalement inconséquents, se comportant comme des ados attardés, sans jugeote, irresponsables ou est-ce simplement qu’ils n’ont pas « les outils » pour être parents? (page 81 et Sonia, la mère de Molly, oh la pauvre gosse !).  

Ni hélas le cœur? Le cœur est mis à mal, oui, pour tous ici:

« Et pourtant ma fille vous aime bien, elle avait dit, sur le pas de la porte, sans se retourner, en marquant un temps d’arrêt tout de même. Une confession arrachée in extremis. Et moi aussi je l’aime bien, avait lancé Emma, qui savait pertinemment qu’elle n’était pas là pour aimer bien les enfants mais pour qu’ils apprennent à lire, à écrire, à compter et, si possible, à réfléchir. »

L’école des Acacias pourrait sembler être un prototype, mais entre les bagarres de la cour, violentes, les crises d’épilepsie, les yeux au beurre noir ( chute dans l’escalier ), et toutes les misères de ces élèves c’est bien un portrait criant de vérité. De belles pages très explicites qui déboulonnent toutes les sottises qu’on entend sur ce métier, tous les lieux communs devenus monnaie courante; qui au moins devraient faire réfléchir, y compris l’institution qui lance au feu de jeunes gens pas bien armés. 

Pages touchantes quand Emma quitte ses élèves en fin d’année parce qu’elle va accoucher, d’un petit Valentin…Pages lucides:

« Mon fils s’appelle Valentin, elle pense.

C’est le prénom que donnent à leurs enfants les gens qui lisent des histoires dans des romans et ils se posent des questions profondes et sérieuses, du genre, peut-être que c’est une histoire qui est vraiment arrivée, ce que raconte l’auteur? Parce que si elle était vraie, le monde serait une poubelle. Le monde serait une horreur. Le monde serait un enfer sans nom. Il ne faudrait pas que ça arrive, jamais.

Cet auteur-là, cet écrivain, il a sans doute mélangé la réalité avec sa drôle d’imagination qui lui fait raconter des trucs tordus pour donner des peurs rétrospectives aux lecteurs tranquilles qui essaient de vivre mieux que les personnages perdus des romans qu’on veut bien leur proposer. »

Belle ironie, ton un peu moqueur, j’aime bien parce que ça dénote du recul. L’écriture n’est pas plate ou larmoyante, mais tonique, il y a de la verve, on sent bien les points qui cristallisent la colère ou le rire, des scènes magiques parfois, instants brefs et intenses, comme la nuit à regarder les étoiles en sortie scolaire à la montagne ( challenge pour Emma enceinte ! ), ce moment où, allongés sur le sol froid, les yeux noyés dans la voie lactée, la main de Ryan se pose doucement sur le ventre d’Emma car le bébé remue:

« Une main se pose sur son ventre. Une main chaude, qui ose à peine exister. Ryan. Il est là. Il l’a suivie, sa maîtresse, il n’a pas trop fait de bruit, il s’est couché près d’elle. Tout léger, tout discret. Il chuchote: madame, il bouge, votre enfant.

Oui, elle répond.

Et alors? demande Emma. […]

Et alors, madame, finit par dire Ryan, c’est comme si on sentait le monde tourner autour de nous.

C’est ce qu’Emma décide de garder. 

Cette seconde parfaite. »

Et enfin il n’est pas possible de finir sans parler de Ryan, enfin non, je ne vous en parle pas, mais si vous lisez ce livre, vous comprendrez bien mieux à quoi sont confrontés les gens qui exercent ce métier et à qui on demande d’agir bien au-delà de leur fonction, bien plus que d’apprendre à lire, écrire, compter et…si possible, réfléchir.

La fin, Antoine part à la retraite:

« Emma ne s’est pas écartée. Elle est restée dans les bras d’Antoine. C’était confortable. C’était doux. […]

Ils ne se sont pas attardés. À quoi cela aurait-il servi?

Il l’a lâchée pour se diriger vers les autres, les amis, les collègues, le petit groupe compact qui l’attendait en levant les verres. Elle est restée immobile, sous le préau, et l’a regardé s’éloigner, saisir les gens par les épaules, boire des verres, s’esclaffer de sa grosse voix. Sans se retourner vers elle. 

Ne pas s’attacher aux gens.

Simplement les aimer. Les supporter. Les accompagner. Et les laisser partir. »

Vous ne regretterez pas cette lecture souvent touchante, qui parfois met en colère, tous les mômes que vous y rencontrerez, et puis Emma, et Antoine.

Je n’oublie pas de vous conseiller très vivement de lire ce qu’à écrit mon ami Wollanup chez Nyctalopes à propos de ce roman, c’est lui qui m’a donné envie de cette lecture que je ne regrette pas. Écrire après lui n’a pas été facile, je vous assure ! 

 

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« Les sables de l’Amargosa » – Claire Vaye Watkins – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

« Elle n’aurait pas du faire entrer le chien de prairie dans la bibliothèque. Luz Dunn le savait à présent, mais c’était la première bestiole qu’elle voyait depuis longtemps et son apparition l’avait déstabilisée. »

Voici un livre étrange, exigeant, prémonitoire sans nul doute. Que ce soient l’écriture, la façon d’aborder les thèmes, l’architecture du livre, tout est original dans ce roman impressionnant sous la plume d’une jeune femme qui fera parler d’elle, c’est certain, après ce premier roman très maîtrisé.

Un constat: les dérèglements climatiques donnent naissance à des livres vraiment forts, inquiétants et qui donnent à réfléchir. Encore une fois, la littérature accomplit une œuvre salutaire sans négliger la poésie qui dans le roman de Claire Vaye Watkins est omniprésente.

Big Dune, Amargosa Valley, Nevada – par Ken Lund from Las Vegas, Nevada, USA

En Californie une terrible sécheresse sévit depuis longtemps, au point que la population doit s’en aller; seuls quelques groupes marginaux choisissent de rester mais se retrouvent bientôt cernés par une dune géante, des vagues de sable qui avancent pour tout ensevelir. Il n’y a plus d’eau, y compris en profondeur. Il faut savoir que l’Amargosa  ( « l’eau amère » ) est une rivière qui va du Névada à la Californie, en traversant la Vallée de la Mort et le désert de Mojave, puis près de Las Vegas elle s’en va sous terre. Mais ici pas une goutte, mais du sable…

Au milieu de ce désordre climatique qui génère la panique, voici Luz er Ray, deux amoureux. Elle fut mannequin, Ray déserteur, ils s’aiment et se protègent. Lors d’une sorte de cérémonie pour appeler la pluie, parmi de jeunes gens peu rassurants, ils voient une toute petite fille aux cheveux plus clairs que le sable et aux yeux gris-bleus;  attirés par cette petite personne, sans vraiment se poser de questions, ils enlèvent la fillette – qui sera nommée Ig – et s’enfuient saisis d’une tendresse immédiate :

« Luz était parfaitement à l’aise. La danse de la pluie s’était évanouie, les laissant seules dans le crépuscule enfumé, avec la pulsation des feux, au loin, qui semblait dire « viens ». Luz sourit, la petite aussi, et Luz sentit alors une insoutenable bouffée d’affection, à la fois envers l’enfant et venant de sa part. »

. Ils vont rejoindre une colonie dirigée par un sourcier qu’on dit visionnaire. Dans la première partie, elle a planté le décor, présenté la vie des deux personnages, leur histoire et leur rencontre – avec humour et poésie  – :

« La nature s’était refusée à eux. L’eau, la verdure, le règne mammifère, le tropical, le semi-tropical, le feuillu, le verdoyant, ces putains d’agrumes, tout cela leur avait été refusé depuis si longtemps qu’avec chaque jour, chaque projet, il devenait de plus en plus impossible d’imaginer une époque où il en serait allé autrement. La perspective de Mère Nature ouvrant les cuisses et réinvitant Los Angeles à goûter sa plénitude s’évaporait de jour en jour, comme l’eau scintillante des derniers réservoirs où patrouillait la National Guard au pied des collines.

Et pourtant Luz rêvait d’une ménagerie. »

Le roman est bâti en trois parties ( Livres un, deux et trois ) et comporte outre un questionnaire, des listes de mots, un procédé malin pour connaître un personnage, un rapport psychiatrique, un texte à deux voix, des sortes de « radio-trottoirs » où chacun donne un avis, et puis au milieu du livre deux, un lexique et un carnet naturaliste de textes et dessins illustrant la faune nouvelle apparue dans le désert, comme ça:

NÉO – FAUNE de la MER DE DUNES DE L’AMARGOSA

Une introduction, par Levi Zabriskie

Ce manuel a un usage précis:

« L’injustice, c’est vulgaire. Tout le monde s’en fout, de l’injustice.

On doit au contraire proposer l’expiation. Leur servir la vertu absolue. On change le scénario du circuit de la culpabilité. On ne peut pas la boire, la culpabilité. On ne peut pas se baigner dedans. On dit: » Peu importe que vous ayez niqué la moitié du pays, tué les rivières, vidé des millénaires d’aquifères, nourri les enfants à l’arsenic et menti là-dessus, parqué une nouvelle fois des citoyens dans des camps d’enfermement, laissé mourir les gens derrière les grilles des zones de transit. C’est pas grave. C’est même bien – parce que, voyez donc ! Vous avez créé cet écosystème magique. Dans le même esprit que les Ukrainiens qui qualifient Tchernobyl de parc national. C’est bien ce que tu voulais faire, hein, l’Amérique ? Bien joué! Bravo ! »

Dans ce livre deux, c’est donc une alarme stridente, urgente et colérique que Claire Vaye Watkins fait retentir à nos oreilles avec un talent indéniable.L’auteure manie langue familière et vocabulaire très précis, scientifique même, avec beaucoup d’habileté et on sent derrière ça de vraies connaissances du sujet; car si c’est de l’anticipation, on sait bien, que…pas tant que ça.

Et là arrive la troisième partie, carrément plus dénonciatrice encore, où on va découvrir ce qui se passe dans ces dunes, sous tout ce sable, et ce n’est pas réjouissant. Mon but n’étant pas de vous raconter le livre pour vous éviter de le lire, mais au contraire de vous dire : mais lisez-moi ça ! – rien de plus sur le déroulement des événements.

Les vies de Luz, Ray, Ig vont être malmenées, aux prises avec les marchands de mensonges de tous bords, avec les illuminés et les pervers, aux prises avec la soif et le manque, heurtées à un horizon de sable mouvant sans arrêt, sans vision, comme leur vie qui sont hantées de cris, de cauchemars et de terreurs. Et une grande soif d’amour et de paix.

Le cri que pousse cette jeune écrivaine devrait tous nous faire réagir, et à minima réfléchir. Sa voix parle un langage poétique plein de larmes, de cris de douleur, de colère, un langage où l’humour grince fort, une langue qui hurle  – révélant peut-être un sentiment d’impuissance – contre ceux qui sacrifient la terre et les êtres vivants à leur soif de pouvoir et d’argent, contre ceux qui éteignent les neurones ( des pages sur la télévision d’une virulence !!! ) et bousillent les cerveaux. On rencontre de beaux personnages, j’aime beaucoup Dallas par exemple, et Cody, et puis Luz me fait de la peine. Quant à Ig, au fil des pages on comprend ce que l’auteure a voulu incarner en elle.

Je ne m’attendais pas à la fin, mais elle est belle, comme ce livre est beau et d’une très grande force de frappe émotionnelle et intellectuelle. Un livre qui fait appel à notre affect mais tout autant à notre intelligence. Personnellement, je reste très impressionnée par le talent impétueux de Claire Vaye Watkins, une voix très originale, une forte personnalité, à suivre. 

Enfin bravo à la traductrice qui a su rendre le rythme et le ton très particuliers du roman, et à cesTerres d’Amérique, qui n’en finissent pas de nous étonner.

http://clairevayewatkins.com/

 

 

 

 

« Le fils du héros » – Karla Suárez – Métailié / Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« Mon père a été tué un après-midi sous un soleil de plomb, mais nous ne l’avons appris que plus tard. Il était à l’autre bout du monde, dans la forêt obscure d’Angola. Et nous, dans l’île, où la vie continuait plus ou moins comme d’habitude, sous notre soleil quotidien.

Plusieurs jours après sa mort, ignorant encore ce qui s’était passé, je courais dans le bois de La Havane sur les talons du capitaine Tempête, la fille qui me plaisait. »

L’auteure, Karla Suárez est née à La Havane et vit à Lisbonne.

Son roman nous emmène d’un lieu à l’autre et d’un temps à l’autre. Le fils du héros, c’est Ernesto, qui à 12 ans apprend la mort de son père dans la guerre en Angola, faisant de lui « le fils du héros ». Mais la lecture montrera que rien n’est aussi simple, en tous cas, rien n’est aussi clair ou tranché.

Le récit commence avec l’enfance d’Ernesto qui dans ce Cuba des années 70 a bien de la chance, dans sa famille aimante,cultivée et qui vit bien. Cette enfance lumineuse et pleine de jeux, où le gamin et ses deux amis se vivent en personnages de la littérature, capitaine Tempête, Lagardère ou le comte de Monte-Cristo, se voit interrompue ce jour funeste en apprenant la mort du père.

« J’eus peur. Une peur étrange, immense. Une peur que je ne connaissais pas. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris ce qui était arrivé.[…] Le regard fixé sur cette porte que mes parents avaient franchie, je fus submergé par l’envie de pleurer, et je sais qu’enfin mes yeux se remplirent de larmes, ma respiration se fit plus forte, ma grand-mère posa doucement sa main sur ma joue et tourna mon visage vers elle.

-Maintenant tu es l’homme de la maison, tu n’es plus un enfant. Et les hommes ne pleurent pas, ne l’oublie jamais. »

C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais pleuré. Ce soir-là, nous nous sommes endormis, ma sœur et moi, dans les bras de maman, elles pleuraient, pas moi. »

 

Aujourd’hui, Ernesto est devenu un homme,obsédé par la disparition de son père et par cette guerre en Angola. Amoureux de Renata, il vit avec elle à Lisbonne après avoir vécu à Berlin. Et c’est Ernesto qui nous raconte ici son histoire, allant d’hier, l’enfance, à aujourd’hui, l’âge d’homme, qui est aussi celui où il découvre une autre vérité que celle qui l’a fait vivre jusque là. C’est le moment des bilans, sur son histoire, sur celle de son père, sur celle de son histoire d’amour avec Renata, sur celle de son amitié trouble avec l’étrange et ambigu Berto, sur celle de Cuba aussi.

J’avoue que je ne connais pas trop cette époque et l’histoire de l’Angola et que je suppose que je n’ai pas tout bien compris des pages où il en est question. Par contre, Karla Suárez m’a donné là une vision de Cuba assez nouvelle. Pour moi, La Havane est et reste –  je n’y peux rien, je l’aime trop – celle de Leonardo Padura avec Mario Conde le flic et ex-flic bibliophile et ses amis, la mélancolie et les chanteuses de boléro.

Néanmoins, intéressante vision que celle de ces enfants joyeux qui jouent dans le parc, belle image que celle qu’Ernesto décrit avec la jeunesse de ses parents amoureux, curieux de culture, pleins d’une idéologie joyeuse visant un monde nouveau et prêts à y mettre toute leur énergie, leur intelligence ( faire marcher « le muscle du cerveau » comme dit le père d’Ernesto ), et cette tentative pour croire en un autre possible. Il nous raconte ces années où Fidel et le Che étaient devenus des idoles, et l’amour inconditionnel de ses parents. Il nous raconte sa rencontre avec Renata, les beaux moments de leur vie commune, et c’est très agréable de voir défiler ces années dans une sorte d’insouciance bien loin de nous à présent.

Je ne vous cache pas que ce sont ces personnages, et l’évocation de ces lieux et époques qui m’ont le plus accrochée dans ce roman. Lisbonne que j’ai tant aimée quand j’y suis allée et dont j’ai retrouvé l’atmosphère paisible, douce, un rien mélancolique elle aussi, le café de Joāo près de Cais do Sodré.

« Parce que dans mon café, tu seras toujours le bienvenu, je m’appelle Joāo, conclut-il en me tendant la main.[…]

Joāo approche les soixante- dix ans, il est plutôt gros et a un des sourires les plus familiers que j’aie connus, avec lequel il vous accueille pour que vous vous sentiez bien. Dans son bar, les gens parlaient football, politique, de tout et de rien. »

J’ai aimé aussi la recherche d’Ernesto sur cette guerre en Angola; il rédige un blog sur lequel il collecte des informations et où il tente de découvrir les circonstances de la disparition de son père, le héros en pensant pouvoir s’appuyer sur l’amitié de Berto qui esquive comme une anguille, il dit puis se tait, et il faudra du temps pour que le « fils du héros » apprenne la vérité sur le destin de son père par la bouche de cet « étrange petit homme ». Entre temps il aura perdu Renata, lassée des obsessions historiques d’Ernesto.

Ainsi le récit fait un va-et-vient entre le passé et le présent, et j’ai été plus captivée par les histoires personnelles – les belles pages sur l’enfance, celles sur l’amour des parents, sur l’amour d’Ernesto et Renata  – que sur le plan historique et même sur la triste réalité qui se révèle peu à peu. Ceci n’a pas empêché une lecture agréable  ( ça l’eut été si le livre avait été plus long, je pense, écueil évité ! ) c’est très bien écrit, avec un humour délicat, de belles évocations de ces décennies – des années 60 aux années 90 – et une version de Cuba assez inédite, ce qui en soi vaut la lecture. L’auteure rend aussi hommage à la littérature en nommant ses chapitres avec des titres d’œuvres littéraires ou d’auteurs célèbres.

J’ai aimé l’errance d’Ernesto, tout ce qu’il nous raconte sur ses amours, ses amitiés, ses désillusions avouées ou non à propos des relations humaines et des idéologies. Une très belle fin qui déclare avec force à quel point il faut tourner la page et se tourner vers l’avenir. Mais pour comprendre pourquoi cette fin, il vous faudra lire cette histoire qui donne souvent à réfléchir.

« Le reste, c’est des souvenirs, cette masse invisible d’images qui vous écrase et qui, en fin de compte, sont celles de la vie qui a passé. Mais après chaque chose, il nous reste l’avenir. Alors, partons. Vers l’avenir. »

Je ne résiste pas à cette petite vidéo très marrante, El Manicero, même si ce morceau n’est pas du tout évoqué dans le livre !

« Les buveurs de lumière » – Jenni Fagan – Métailié/ Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

 

« Il y a trois soleils et c’est le dernier jour de l’automne – peut-être pour toujours. Chiens du soleil. Parhélie. Ils marquent l’arrivée de l’hiver le plus rigoureux depuis deux cents ans. Les routes sont encombrées de gens qui tentent de faire des provisions de carburant, de nourriture, d’eau. Certains disent que c’est la fin des temps. Les calottes polaires fondent. Le taux de salinité de l’océan n’a jamais été aussi bas. La dérive nord atlantique ralentit. »

Un livre pour moi absolument magique, magnifique, ça a été une parenthèse de lecture glacée et pourtant ardente, la découverte d’une écriture très personnelle, très originale et totalement envoûtante. Je le dis tout de suite, j’ai tout aimé dans ce roman, mais surtout, surtout les trois personnages principaux, et des trois, c’est Stella, alias Estelle alias Cael qui m’a le plus touchée . Et vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est difficile d’écrire sur un tel livre, tant j’ai envie de vous en faire sentir la beauté et l’intelligence…Mais je tente.

De quoi est-il question ? L’argument de départ est la venue d’une vague de froid sur la planète comme on n’en a pas eu depuis longtemps. Nous sommes en novembre 2020  (c’est demain ! ), il neige à Jérusalem, mais aussi en Afrique, des icebergs dérivent, dont un énorme, un gigantesque qui se dirige tout droit sur l’Écosse.

Les médias relatent non-stop les troubles et dégâts générés par cet âge de glace imprévu, et les catastrophes à venir. Il faut donc que la population s’organise.

Pendant ce temps à Soho, dans ce qu’il reste du cinéma d’art et d’essai de sa mère Vivienne et de sa grand-mère, Gunn, Dylan se prépare à quitter ce lieu qui va être saisi et dans lequel il a grandi avec ces deux femmes exceptionnelles; et plus difficile encore, il se prépare à aller disperser leurs cendres respectives au Nord du pays car elles sont mortes toutes les deux, à 6 mois d’intervalle :

« Comme grogner, brandir le poing et taper du pied ne sert à rien, il monte sur la boîte et le couvercle du tupperware se ferme avec un clic. Il va chercher un morceau de ruban adhésif et l’enroule autour pour plus de sûreté. Il prend les boîtes. Et s’il oublie laquelle est laquelle ? Il pourrait s’envoyer un texto : Grand-mère est dans le pot de glace, maman dans la boîte à sandwich. » » 

En ces temps perturbés aux allures de fin du monde imminente, nous allons rejoindre des personnages, tous plus ou moins marginaux, qui tous vivent dans un village de caravanes – vous savez ces caravanes métallisées en forme d’obus, – à Clachan Fells et nous allons nous installer ici dès l’arrivée de Dylan car Vivienne avait ici sa propre caravane:

« Un tas de factures impayées est soigneusement rangé dans la boîte à couture d’époque de Vivienne et en rentrant du crématorium il a trouvé une enveloppe contenant un acte de propriété pour une caravane parquée à 930,6 kilomètres de là, avec un post-it rose et ses pattes de mouche: Payée en espèces – aucune trace dans nos livres de comptes. Bises. Maman.« 

Alors si ce n’était que le récit de cet affrontement du froid, le dérèglement climatique, une sorte d’anticipation, ce serait déjà intéressant, mais bien sûr c’est beaucoup plus que ça. Dylan va rencontrer dans ce bout du monde glacé Constance, qui a depuis toujours deux amants, et sa fille née Cael, petit garçon, mais qui est une fille, qui sait qu’elle est une fille et qui âgée de 12 ans, en pleine puberté, va lancer son combat hormonal pour ne pas avoir de moustache, et essayer d’avoir un jour de quoi porter un soutien-gorge. Cael n’est plus déjà qu’un appendice entre les jambes d’Estelle, Stella, l’étoile de sa mère.

Ces deux femmes vivent grâce aux doigts d’or de Constance, qui récupère de vieux meubles et objets dans la décharge et en fait de belles choses, leur offrant une nouvelle vie. Comme elle va aider Stella à être la personne qu’elle se sent être, lui donnant toutes les explications pour qu’elle comprenne et l’aider elle aussi à avoir une nouvelle vie. Stella est très intelligente. Son état particulier l’a rendue assez solitaire. Garçon elle avait un ami, Lewis, qui la délaisse depuis qu’elle porte des collants rayés, se fait des maquillages gothiques et bref : n’est plus son pote, mais une jolie gamine. Stella n’a pas la langue dans sa poche et malgré ses perturbations, grâce à sa mère si aimante, elle s’épanouit. Première rencontre avec Dylan:

« Vous n’avez pas de grosses chaussettes, c’est ça ?

-Non.

-Est-ce que votre cinéma a coulé?

– Grave.

-Vous avez une hache quand même, non ? Vous avez commandé une citerne pour l’eau de pluie? Vous savez trafiquer votre compteur pour que votre facture d’électricité n’atteigne pas un montant si élevé que vous serez obligé de manger plus que des nouilles? Dans la caravane 11, il y a un type qui a bouffé des nouilles pendant trois ans. Il est mort. Une autre voisine, Ethel, de la n°7, elle est morte aussi.

-J’habite dans la n°7, dit-il.

-Ouaip. Il y a des gens qui meurent ici. En hiver il fait un tel putain de froid qu’on peut mourir gelé dans son lit. Vous vous rendez compte que vous vivez dans ce qui est en somme une boîte de conserve au pied de sept montagnes?

-Ça me fait pas peur.

-Z’êtes un dur à cuire, hein ?

-Grave. » »

Donc, ce très beau roman nous offre une sorte de vision kaléidoscopique du monde tel qu’il pourrait être, tel qu’il peut devenir, et puis tel qu’on pourrait le reconstruire, lui donner une nouvelle vie. Dans ce lieu isolé et bientôt pris dans une gangue de glace, –  comme ces incrustations d’insectes dans l’ambre, vous voyez ? –  ici donc va naître un nouvel amour, celui entre Dylan et Constance, tous deux des êtres pétris d’une humanité claire, lucide et combative, mais aussi rêveuse et pleine de poésie. Ici Stella, comme un papillon de sa chrysalide va doucement émerger, pleine d’une énergie qu’elle déploie dans une soif d’être elle-même, telle qu’elle est à l’intérieur d’elle-même et face au monde. Des pages inoubliables (36/37 ) dans lesquelles Constance explique très précisément comment se passe la « détermination  » de notre sexe. En bref:

« Le genre, c’est quelque chose de plus intime que se qu’on se plaît à croire. Les hommes n’en sont pas convaincus parce que la plupart sont des têtes de nœuds, dit-elle.

-C’est le terme technique, ça, maman ? »

« […]Tout le monde commence par être de sexe féminin et le reste pendant des mois.

-Quoi, même papa? 

-Même Jésus. Va dire ça aux bonnes sœurs. »

Ou encore, après un vrai cours d’anatomie de Constance

« Stella passe une main sur son ventre et se jure de regarder plus tard dans le miroir. Elle aurait eu un vagin si ses tissus ne s’étaient pas soudés. Ça lui est égal de ne pas en avoir un. Peu importe comment la viande est coupée. Elle devrait peindre ça sur un T-shirt et le porter pour aller à l’église. »

Merveilleuse Stella qui n’aime que les garçons, qui pédale comme une folle dans la neige et la glace, qui fait des rencontres étranges:

« – Une personne que j’ai rencontrée un jour m’a dit qu’on pouvait boire l’énergie du soleil, la stocker dans ses cellules pour devenir fort. Elle a dit qu’on devrait tous faire ça. C’est comme une réserve d’énergie à l’intérieur de nos cellules; elle a dit qu’il y a des pèlerins buveurs de lumière qui le font tout le temps: c’est comme ça qu’ils résistent à l’obscurité, en stockant le plus de lumière possible, explique Stella.

Dylan se tourne vers elle.

-Qui t’a raconté ça ? 

-Oh, une femme que j’ai rencontrée dans le parc de caravanes.

-Ma grand-mère disait ça, presque mot pour mot, dit-il. »

Au fil des conversations dans la caravane de Constance, bien des choses vont se dire, se découvrir, se comprendre enfin. Une complexe histoire de famille, des souvenirs partagés, des confidences et des vérités sur le monde, la vie, et notre relation à la nature. Des pages complètement bouleversantes sur ce que vit Stella, et la chance qu’elle a d’avoir Constance, une mère intelligente, aimante, attentive et ouverte, qui l’incite à être elle-même, et à s’affirmer et accessoirement qui sort emmitouflée dans un manteau de loup, la tête servant de bonnet

« Les gens peuvent avoir l’esprit un peu étroit par ici, Dylan. La plupart des gens du village ne m’adressent pas la parole, sous prétexte que j’ai eu deux amants pendant toutes ces années, ou parce que j’ai…ou…je sais même plus ce que j’ai, ni même ce que je veux, putain.

-Tu n’es pas obligée de m’expliquer quoi que ce soit.

-Je m’inquiète sans arrêt pour Stella, ça me rend dingue. Entendre parler d’un petit gamin qui s’est fait pourchasser par les gens de sa communauté parce qu’il était trans, ou tomber sur leur taux de suicide, ou même la façon dont les garçons du coin la regardent parfois, tu sais. Je ne sais pas comment la protéger. Quand on y pense, je peux faire ce que je veux, mais je ne peux pas toujours être là pour m’assurer qu’elle va bien et franchement ça me tue, putain ! »

Ce livre est un superbe roman d’amour, ce trio m’a émue et on peut même envier finalement ces moments où l’extrême rigueur ramène à l’essentiel, les corps qui se rapprochent et se réchauffent, la beauté du monde et la nature qui se révèle la plus forte et ramène un peu d’humilité, si ce n’est plus de solidarité.

« Constance adresse un sourire à Dylan. Ce désir en lui de s’allonger à côté d’elle dans le noir et de la serrer contre lui. De boire du vin, de bouquiner et de s’ignorer l’un l’autre mais en sentant son pied juste à côté du sien, ses jambes, sa bouche. »

Je dois m’arrêter; ce roman, il faut le lire, se coller bien tranquille dans un coin paisible et partir voir les aurores boréales avec Constance dans sa peau de loup, s’émerveiller devant les paysages, les montagnes sous la neige, les longues aiguilles de glace qui scintillent au soleil, les cerfs majestueux qui en quête de nourriture se montrent plus que d’ordinaire, avec Stella et sa langue bien pendue, mais avec son petit cœur d’oiseau qui s’emballe si vite:

« Tout se calme.

Son cœur.

Ses cellules.

Elle inspire, sent le soleil sur son visage même s’il n’a jamais fait aussi froid à Clachan Fells. Pendant une infime fraction de seconde le parhélie envoie de la lumière jusqu’au tréfonds d’elle-même – où même les choses les plus folles refusent d’aller.

Tout au fond, dans les cellules les plus sombres. De minuscules points de lumière :

Comme des petites lanternes à l’intérieur de ses veines.

Ou des vers luisants recroquevillés pour dormir. Dans la partie d’elle la plus secrète – un endroit où elle ira siroter du thé un jour – et pour s’y rendre elle devra traverser les parties les plus sombres d’elle-même – entre les aortes qui palpitent en charriant leurs rivières de sang – jusqu’à son cœur où se trouve une petite porte minuscule s’ouvrant sur l’éternité. »

Tous les passages qui nous plongent dans l’esprit de la petite Stella sont absolument émouvants, si beaux, si tristes et malgré tout, cette gosse est pleine d’une force incroyable. Et puis il y a presque à la fin le petit voyage au nord, pour voir l’iceberg qui arrive, et le total éblouissement des trois compagnons, l’écriture atteint là, à mon avis, le sublime. On ressent le froid des glaces, on a les yeux éblouis de l’intense clarté, et on a le cœur qui éclate, comme ceux de Constance, Stella et Dylan.

« Il n’y a plus que des rivières de lumière verte dans le ciel, qui virent au violet, puis au rouge. » 

 

Beaucoup de choses seront dites et écrites sur ce livre, de nombreux thèmes sont abordés et le talent de Jenni Fagan est de les lier avec virtuosité et intelligence, mais surtout avec poésie et humour. Outre les urgences climatiques et leurs conséquences, la transexualité, la fragilité des êtres, en lisant ce livre unique, vous en saurez plus sur Vivienne et Gunn, des femmes assez étonnantes, sur les buveurs de lumière et sur l’incroyable histoire de famille que Dylan va débroussailler. Et puis vous croiserez Bernache, une star du porno, des satanistes et un taxidermiste… Je vous ai livré ici mon sentiment personnel, restant encore frustrée, avec l’envie de parler de ces personnages qu’on a du mal à quitter.

Je garde une petite Stella tapie dans la cage thoracique, avec ses deux longues nattes noires, ses collants rayés, sa langue bien pendue et son petit cœur d’oiseau dans lequel il y a une petite porte.

« Quand les adultes entendent grincer une petite porte sombre dans leur cœur, ils montent le son de la télé. Ils s’enfilent un verre de vin. Ils disent au chat que c’était juste une porte qui grinçait. Le chat sait. Il saute du canapé et sort de la pièce. Quand cette petite porte sombre dans un cœur se met à faire clic-clac clic-clac- clic-clac si fort et si violemment qu’on voit littéralement battre leur poitrine – eh bien là ils disent qu’ils ont du cholestérol et ils essaient d’arrêter le beurre, il  se mettent à marcher. Quand la minuscule porte sombre de son cœur s’ouvrira en grinçant, elle la franchira sans hésiter. Elle s’allongera et dormira à l’intérieur de son propre cœur comme un oiseau dans la nuit. » 

Coup de foudre absolu. ❤ ❤ ❤

« Les fantômes du vieux pays » – Nathan Hill – Gallimard / Du monde entier, traduit par Mathilde Bach

« Si Samuel avait su que sa mère allait partir,  peut-être aurait-il fait plus attention. Peut-être l’aurait-il davantage écoutée, observée, aurait-il consigné certaines choses essentielles. Peut-être aurait-il agi autrement, été une autre personne.

Peut-être aurait-il pu être un enfant pour qui ça valait la peine de rester.

Mais Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà – en secret, et par morceaux. Retirant des choses de la maison, une à une. Une robe de son placard. Une photo de l’album. Une fourchette du service en argent. Un édredon de sous le lit. Chaque semaine, elle prenait un objet différent. Un pull. Une paire de chaussures. Une décoration de Noël. Un livre. Lentement, sa présence s’atténuait dans la maison. »

Il y a des livres qui font un peu peur quand on les prend en mains la première fois. C’est lourd, épais, compact; si on feuillette, les pages sont bien noires tant l’écriture est serrée. Personnellement j’aime ce genre de défi parce que je me dis que si c’est bon, je vais avoir une bonne grosse dose de plaisir. Eh bien voilà !  Il y avait un moment que je n’avais pas ouvert un pavé comme celui-ci, un peu plus de 700 pages, et s’il a fallu environ 100 pages pour que je sois absorbée totalement, ce roman fleuve ensuite n’a été que plaisir et jubilation, lu en 3, 4 jours, par longues doses, une totale addiction. Le livre qu’on n’a pas envie de lâcher – en tous cas pas moi !

J’avais commencé un article très long et après réflexion je renonce. Non par paresse, non, mais parce que j’ai toujours peur d’affaiblir ce que j’ai perçu durant ma lecture. Pour une fois, je vous propose la 4ème de couverture, je le fais rarement, mais vous y trouverez le condensé des sujets abordés par l’auteur , et je vous parle ensuite de ce qui m’a le plus marquée, de mes personnages préférés, de mes passages préférés… je vous invite vraiment, mais vraiment à lire cet extraordinaire roman. 

La 4ème de couverture:

Voici l’histoire de Samuel Andresen-Anderson, qui va reconstituer comme un puzzle celle de Faye, sa mère partie du foyer quand il n’était qu’un enfant. Partie comme ça, disparue au réveil, quittant fils et mari, une seule valise à la main. Alors voici aussi l’histoire de Calamity Packer, « dangereuse terroriste » qui agresse le futur sénateur du Wyoming Sheldon Packer, un républicain pur et dur. Enfin on voit d’elle une photo, une vidéo, lâchant des poignées de gravillons en direction de Packer passant par là. Samuel retrouve ainsi sa mère, près de 30 ans plus tard – si je ne me trompe pas – :

« Il frappe. Entend une voix à l’intérieur, la voix de sa mère:

« C’est ouvert », dit-elle.

Il pousse la porte. Du couloir, il voit que l’appartement est baigné de lumière. Des murs blancs nus. Une odeur familière qu’il n’arrive pas à resituer.

Il hésite. Incapable de se résoudre à passer cette porte et à rentrer dans la vie de sa mère. Au bout d’un moment, sa voix résonne de nouveau. « Tout va bien, dit-elle. N’aie pas peur. »

À ces mots il manque de s’effondrer. Il la revoit à présent, les souvenirs affluent, sa silhouette au-dessus de son lit dans le matin blême, il a onze ans et elle est sur le point de partir pour ne plus jamais revenir. 

Ces mots le consument sur place. Ils franchissent les décennies d’une seule enjambée, convoquant ce petit garçon timide qu’il était alors. N’aie pas peur. C’était la dernière chose qu’elle lui avait dite. »

Samuel joue en ligne, il est Dodger dans Elfscape. Pour jouer il s’enferme dans son bureau à l’université où il enseigne – tente d’enseigner serait plus juste – la littérature à des étudiantes récalcitrantes, comme Laura Pottsdam.

Avec Laura arrivent les ennuis qui vont avec cette enfant gâtée ( chapitre 4 de la partie 1, très très drôle ! ), ce sera le premier pétard qui fera sursauter Samuel.

« Samuel ferme sa porte. S’assoit. Fixe sa jardinière – un sympathique petit gardénia à l’air un peu fatigué. Il prend le vaporisateur et asperge la plante, le vaporisateur fait ce petit bruit, comme un canard qui caquette.

À quoi pense-t-il? Au fait qu’il pourrait bien se mettre à pleurer maintenant. Que Laura Pottsdam va sans doute effectivement le faire renvoyer. Qu’il y a encore une odeur dans ce bureau. Qu’il a gâché sa vie. Et qu’il déteste cette expression aller beaucoup trop loin. »

C’est au CM2 que Samuel a rencontré Bishop Fall – j’aime ce Bishop, il me touche beaucoup – et sa vie va amorcer un virage vers plus de sociabilité, enfin…un peu plus, et s’en suivent de très bonnes pages sur la cour de l’école, monde en raccourci où déjà les forts et les faibles s’affrontent:

« Bishop Fall était un voyou, certes, mais pas le genre primaire. Il ne choisissait pas des proies faciles. Il fichait la paix aux petits maigrichons, aux filles ingrates. La facilité ne l’intéressait pas. Ce qui l’attirait, c’étaient les puissants, les arrogants, les forts, les dominants.

Durant le premier rassemblement scolaire de l’année, Bishop se focalisa sur Andy Berg, champion local en matière de brutalité, le seul élève de CM2 doté de poils aux jambes et sous les bras, terreur de tous les gringalets et pleurnichards du coin.[…]Le Berg était le voyou typique de la petite école : beaucoup plus grand et plus fort que n’importe qui dans la classe, laissant se déchaîner des démons intérieurs enragés par ses limites mentales, seules limites qu’il connaisse d’ailleurs. »

 

Samuel tombera très amoureux de la sœur de Bishop, Bethany petite violoniste atteinte d’hyperacousie.  

Samuel est accessoirement écrivain, enfin il le pense, une nouvelle de jeunesse a été éditée, il a décroché un contrat en or massif, mais n’a rien écrit depuis; il y songe, mais ne le fait pas. Il rêve depuis toujours d’écrire « Un livre dont vous êtes le héros », le genre qu’il préférait lire gamin. L’auteur en profite pour nous glisser de la page 335 à la page 392 un morceau de bravoure qui fait passer du rire aux larmes, une mise en abyme absolument sidérante qui retrace l’amour, l’amitié, les malentendus du trio et le destin tragique de Bishop, le tout dans le contexte politique mouvementé du moment relaté avec une virulence extrême, sous le titre :  « Tu peux sortir avec cette fille » – Une histoire dont vous êtes le héros » et qui se termine ainsi:

« T’y voilà donc. C’est enfin le moment pour toi de faire un choix. À ta droite, la porte de la chambre, où Bethany t’attend. À ta gauche, la porte de l’ascenseur et le grand vide du monde autour.

C’est le moment. Prends une décision. Quelle porte choisis-tu ? »

On passe aussi de nombreuses pages dans le jeu et le monde virtuel où Samuel évolue des heures durant, et surtout on rencontre Pwnage qui plus qu’un personnage est un symptôme ou un archétype peut-être qui synthétise à lui seul un grand nombre d’aspects de son pays et de son temps à travers son addiction au jeu. Lui aussi aura un destin tragique.

L’auteur bâtit ainsi son édifice, nous emmenant d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre en une construction magistrale qui imprime au récit un rythme bien particulier et des enchaînements vertigineux. On pourrait je pense comparer cette œuvre à une symphonie, avec ses longs mouvements qui chacun ont leur structure interne. Une symphonie échevelée et palpitante.

Dix parties constituent ce roman qui se déroule sur plusieurs époques : fin de l’été 1988, fin de l’été 2011, printemps 1968, fin de l’été 1968. On saute dans le temps sans aucune difficulté, les bonds en arrière reconstruisant l’histoire de Faye dans sa jeunesse, de ses parents et plus précisément de son père, Franck, venu du « vieux pays ». Ce vieux pays c’est la Norvège d’où il a ramené les nisses qui plus que des fantômes sont des lutins domestiques assez bienveillants. Je trouve intéressant que le mot « fantômes » ait été choisi pour nommer ces créatures déplacées aux USA dans la poche de Franck ( Fridtjof ), les nisses ont pris un tout autre sens, celui en effet de fantômes parce qu’ils hantent Faye plus qu’ils ne la réconfortent.

 Faye est celle qui m’a le plus touchée. Elle est la seule je crois qui ne m’a pas parue ridicule ou idiote, à aucun moment, même quand elle est en mauvaise posture. C’est une femme qui va sans cesse s’enfuir, non pas pour échapper à des responsabilités, mais en quête d’elle-même. Elle sera multiple, vivant des expériences inattendues qui la laisseront étourdie, mais toujours apte à réagir et surtout à réfléchir. Pour moi elle est la personne la moins conventionnelle du livre alors que rien ne l’y prédispose, en tous cas pas son éducation. Peut-être que ce que je dis là parlant d’une femme qui abandonne son enfant pourrait choquer, mais quand on lit l’histoire de Faye, quel enfant est Samuel malgré toute la tendresse et la patience d’ange qu’elle garde envers lui (excusez-moi mais ce gosse est insupportable sans qu’on comprenne bien pourquoi ! ), si on s’écarte des préjugés, on comprend Faye qui s’enfuit, Faye qui se sauve. Je la comprends. Et puis c’est sans doute aussi celle qui se remet le plus en question, même si ça ne marche pas toujours, si des choses lui échappent. Faye en fait cherche la liberté, toujours, celle d’être elle-même. Ainsi quand elle ressent le désir d’un homme, elle répond à sa pulsion et se heurte parfois, comme avec Henry qui deviendra son mari, à une posture pudibonde – pas avant le mariage, pas ici, pas comme ça… – Le chapitre 34 de la neuvième partie sur ce sujet, sur cette quête de Faye est magnifique. 

Sinon, je pense que Nathan Hill a dû bien s’amuser avec la galerie de névrosés qu’il met ici en scène. On peut dire qu’il n’y va pas de main morte ! Des années 60 à fin 2011, on a un panorama impressionnant d’une société guindée, coincée, répressive qui voit surgir – forcément ! –  une jeunesse qui rue dans les brancards, tombant dans tous les excès en réaction au terrible carcan de conventions et d’hypocrisie bien pensante. On va assister alors aux manifestations étudiantes à Chicago en 1968 lors de la convention démocrate, tandis que les jeunes filles aux seins nus militent et manifestent pour la liberté sexuelle, pour la liberté pour tout, qu’on assiste aux meetings pacifistes du mouvement hippie sous le règne de Krishna et l’œil bienveillant d’Allen Ginsberg  et à une répression policière extrêmement violente. Tout ça avec une ironie qui n’épargne absolument personne. Très moqueur, Nathan Hill ! Seule Faye un peu paumée dans cet univers, curieuse et sceptique devant ce qu’elle voit et vit, entend et lit, seule Faye garde son esprit libre et son sens critique. Bon, la tête, elle la perd un peu quand elle croise le sourire de l’ambigu Sebastian, mais je n’en dis pas plus. 

On fréquente en 2011 un éditeur douteux, le monde de l’argent, de la procédure judiciaire, on va retrouver le flic amoureux de 1968, Brown, devenu juge impitoyable et handicapé – plus que névrosé il se rapproche du psychopathe…- et discrètement l’auteur tisse sa toile, commence à nouer les personnages les uns aux autres, l’air de rien…Parce que la fin va nous révéler en une apothéose l’histoire que nous avons vu s’élaborer page après page .

Vaste entreprise qu’un tel roman. Si c’est une réussite c’est par la construction remarquable, l’humour, parce que le ton est grinçant, ironique, fort critique souvent, l’écriture touffue mais en même temps si bien organisée qu’on ne se perd jamais et là, je tire mon chapeau à la traductrice Mathilde Bach.

Petite parenthèse : le chapitre 3 de la partie 8, d’environ 12 pages, est écrit en une seule phrase ! Oui, comme je vous le dis. On y voit quelques points virgules, mais de point, point ! Et je vous assure que lire ce chapitre ne pose aucun problème de compréhension…Pourtant ça pourrait; cette phrase est une phase finale sur Elfscape, et vraiment c’est épatant ! Le talent de portraitiste de Nathan Hill est bluffant. Et puis enfin, ce chapitre remarquable a un sens métaphorique très puissant et effrayant.

D’une plume ébouriffante et cinglante, Nathan Hill raconte une histoire de femmes et d’hommes, une histoire de son pays qui laisse sur le flanc par sa verve, sa poigne qui tord et triture. Et les personnages satellites sont tout aussi forts, comme Periwinckle l’éditeur – un important satellite – le juge Brown ou l’avocat de Faye, Simon Rogers, sans parler d’Allen  Ginsberg qui m’a paru un peu ridicule dans sa posture de gourou,… globalement, je dirai que Nathan Hill est plus clément avec ses personnages féminins.

Si Samuel enfant m’a exaspérée avec sa façon de cataloguer ses niveaux de pleurnicherie, si professeur à l’université de Chicago il m’a agacée, en avançant dans la lecture, il m’est devenu un peu plus sympathique. Laura, elle, m’a bien fait rire, mais au fond, quelle tristesse que sa vie si vide.

Dans une vague narrative précise, nerveuse et je le répète souvent très drôle l’Amérique de Nathan Hill déferle sur le lecteur sans le noyer, c’est réjouissant, intelligent, très méchant et très acerbe aussi et il reste néanmoins des personnages lumineux comme Faye et son indécision, ses incertitudes et ses doutes jusqu’à son retour aux sources, quand s’éclairera son histoire, dans la maison rouge saumon à Hammerfest. Pour moi, Faye est le personnage le plus touchant et triste, avec Bishop, que j’ai vraiment beaucoup aimé. Un livre où Samuel enquête et découvre sa mère si méconnue, inconnue de lui, un livre qu’il écrit tandis que nous le lisons. 

La fin du roman est absolument formidable, avec ce qui ressemble à une résurrection de Pwnage. Une lecture inoubliable.