« Le cœur sauvage » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.

« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »

Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement  j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première« Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:

« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »

Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit

« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.

Je murmure au creux de son cou:  » Salut, Joan.

-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »

L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.

Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .

Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.

Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )

« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »

et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes

« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »

Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…

Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…

Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite

« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]

« Des sauvageonnes », dis-je.

Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.

Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »

 

« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

« Les animaux » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

9782226318206-j« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Voici encore un nouvel auteur talentueux qui raconte l’histoire de Bill et de Rick. Voici une histoire de mensonge, de vengeance, et de lâcheté (ou de manque de courage, selon l’angle sous lequel on aborde les choses ). Une histoire humaine, en quelque sorte.

En plein cœur de l’Idaho, Bill tient un refuge pour des animaux sauvages blessés. Il y a là Majer le grizzly qui aime les guimauves, Cinder le puma, Zeke le loup, et toute une ribambelle d’oiseaux et de petits animaux dont les blessures sont ici soignées avant une remise en liberté, si possible. C’est la vétérinaire Grace qui aide Bill; Bill et Grace sont amoureux et Jude le garçonnet de Grace attend avec impatience qu’il demande sa mère en mariage. Jolie histoire, malgré les difficultés administratives de Bill avec les autorités et les chasseurs.

Mais le retour inattendu de Rick, ami d’enfance de Bill, va dérégler cet ordre des choses, car Rick sait tout de Bill, et enfants ils étaient tout l’un pour l’autre.

« Être le meilleur ami de Rick ne relevait pas d’une décision, il s’agissait plutôt d’un credo capable de guider sa vie. Enfants ils avaient appris à ne compter que l’un sur l’autre, faute d’un adulte pour veiller sur eux, surtout après la mort de son frère, quand sa mère avait recherché l’oubli dans la boisson, prostrée dans son fauteuil inclinable troué.[…]. Ils s’étaient donc occupés l’un de l’autre, et il savait que Rick continuait à prendre soin de lui, du mieux qu’il le pouvait. »

Rick sort de 12 mois de prison et a quelques questions à poser à son vieil ami. Entre eux à présent pèsent un coffre-fort noir, l’amour de Susan et un abandon. Ici s’arrête mon aperçu de l’histoire. Le récit fait des va-et-vient entre le passé et le présent, l’histoire de la jeunesse des deux amis et leur vie présente. Bill, sauveur des animaux blessés mais aussi abstinent d’un vice qui lui a tout fait perdre, et Rick assoiffé de vengeance qui va commencer sa quête de vérité. Je dois dire que je n’ai ressenti aucune sympathie pour ces deux hommes. Le choix de Bill étant la fuite et le mensonge il m’a paru lâche et incapable d’assumer ses actes,  je n’ai pas ressenti quelque compassion que ce soit pour ce Bill menteur qui trahit son ami presque frère et s’enfuit:

« Tu arrives dans l’Idaho avant les premières neiges, mais la température est descendue au-dessous de zéro, et les maisons qui te regardent, éparpillées dans la forêt qui borde la route de part et d’autre, envoient toutes une colonne de fumée vers le ciel d’un bleu cristallin. On est à la fin du mois de novembre 1984 et tu passes un coup de fil depuis une cabine, une cigarette entre tes doigts tremblants, serrant le combiné de l’autre main. »

Quant à Rick, violent, rageur, il ne fait plus confiance du tout à Bill et persiste dans la colère jusqu’à l’épuisement, et même si ça peut sembler bizarre, je le comprends sans doute mieux que Bill.

mountain-lion-938474_960_720Toute cette histoire de vengeance et son explication sont délivrées peu à peu, mais ce que j’ai vraiment aimé, là où j’ai trouvé la force de Christian Kiefer c’est indéniablement dans tout ce qui touche à ces animaux blessés, à la nature, le froid, les armoises et les grands pins sous la neige, le blizzard et sa puissance qui remet chacun à sa place. C’est dans les tête-à-tête entre l’homme et les animaux que la plume devient brillante; ça a quelque chose de magique et tout à la fois c’est poignant, par la force et la beauté de la nature:

« Il aimait le silence ambiant, l’ordonnancement de ces courtes journées, les réveils à l’aube, quand il empruntait le chemin entre les bouleaux, les grands arbres figés sous le gel, infiniment paisibles, et la pellicule de glace qui craquait sous ses chaussures fourrées. Cet endroit en particulier semblait tout droit sorti d’un conte de fées, comme il l’avait un jour confié à Grace.[…] On aurait juré qu’il était impossible d’évoluer dans un tel paysage, qu’il ne pouvait exister que dans les rêves. Et pourtant il était bel et bien là. »

grizzly-bear-1106384_960_720L’énorme ours aveugle qui mange des guimauves dans la main de Bill, ce grand et maigre loup Zeke, sauvé des mâchoires d’un piège, boitillant une patte en moins, dans son enclos, et Bill qui pense ainsi trouver une paix qui ne vient pas; il lui semble bien faire, enfin bien faire, et c’est dans ces scènes bouleversantes qu’il a gagné ma sympathie, là où sa faiblesse d’homme se mue en une sorte de fraternité avec l’animal. Sans doute est-ce la qualité de l’écriture qui réussit ce retournement de mon sentiment envers Bill.

tracks-in-snow-329771__340 » De nouveau il essaya de parler, mais il ne réussit qu’à pousser un long hurlement qui jaillit du centre de son être, un cri interminable qui résonnait pendant que son cœur se défaisait comme une pelote de fil écarlate, déroulant ses boucles serpentines qui s’élançaient dans le ciel et dans la neige et retombaient autour d’eux, sur l’homme couché contre le corps d’un ours en cage dans la blancheur d’une forêt pétrifiée, et sous la neige infatigable qui les enveloppait peu à peu, la frontière se brouillait entre l’homme et l’animal, l’un fusionnant avec l’autre dans un élan commun, si bien qu’ils semblèrent se dissoudre dans la ruée de la tempête qui les assaillait de toutes parts avec la force d’une avalanche. »

Enfin ce livre ne se termine pas vraiment, les dernières pages me donnent un peu l’impression d’un no man’s land, d’un vide silencieux et froid. Fin ouverte sur le devenir de ceux qui restent, une fin comme un chagrin latent…Un beau livre, plutôt triste, hanté par ces animaux blessés qui regardent l’homme.

« La vie idéale » – Jon Raymond – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Nathalie Bru

la-vie1« La chouette n’était pas bien grosse – de la taille d’un chat, peut-être. Elle avait la tête ronde et plate, couverte d’un plumage duveteux, un bec petit comme une cacahuète, et son corps ressemblait à un ballon de football trop gonflé, constellé de jolies mouchetures blanches. Pas d’aigrettes menaçantes sur le front. Pas de serpent ondulant entre ses serres meurtrières. Pour tout dire, des sinistres attributs de la chouette, la créature qui venait d’apparaître dans nos phares au fond du cul-de-sac, juste avant l’aube, ne semblait posséder que les yeux incroyablement ronds. »

Une histoire, un an, quatre saisons. C’est ainsi que l’auteur va nous raconter la fin d’une histoire, celle d’un couple qui croit prendre un nouveau départ, qui y croit ou fait semblant d’y croire. Ce roman raconte en quelque sorte la vacuité de leurs vies. Trentenaires citadins, Damon et Amy décident de se rendre dans une grande ferme bio, Rain Dragon, pour travailler sur un projet alternatif dans lequel ils cherchent  un nouveau souffle pour leurs vies respectives et leur vie commune. Ils vont prendre leur place dans ce lieu et ce qui se veut une dynamique pour se rapprocher va les séparer inexorablement. Jon Raymond travaille pour le cinéma et ça se sent immédiatement. J’ai lu ce livre comme j’aurais regardé un film un peu doux-amer, avec un couple d’acteurs encore jeunes et beaux, une histoire plutôt légère et mélancolique, parce qu’on sent bien du départ que c’est le début de la fin. Trop de silences entre Damon et Amy, trop d’agacement, trop de gestes contraints, trop d’hésitation à dire les choses. On va les suivre dans cette ferme où l’on pratique indifféremment la culture des légumes, l’apiculture, la fabrication de yaourts, la méditation parmi tout un tas d’autres choses dont le management et le coaching. C’est dans cette dernière activité alliée à la publicité que Damon trouvera sa place ( il ne sait pas faire grand chose de ses mains ) et Amy quant à elle va s’éclater parmi les abeilles.

beehive-163989_1280Porté par le charismatique Peter, le lieu se développe et expérimente, entre new age et écologie, une sorte de creuset pour expériences de tous ordres. C’est l’occasion pour Jon Raymond de décrire les possibilités que certains de nos contemporains explorent en matière de production, d’économie et de développement y compris personnel. C’est le seul thème d’ailleurs qui est un peu approfondi, et je n’ai senti aucune ironie dans le récit des théories et tentatives présentées pour construire un monde alternatif, de jolies idées dont certaines fonctionnent arrivent à émerger. 

Des vues sur les paysages bien écrits, un peu d’humour et une vision du monde de l’entreprise qui contient à mon avis le seul point cynique du roman:

« Tout le monde imite son père, ses amis, son président, ses acteurs préférés, et si vous croyez encore le contraire, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Aucune raison de se sentir nul. Regardez en vous. vos goûts, vos idées, vos opinions, tout ça, ça vient d’ailleurs et vous le savez. Vous savez que vous picorez quelque chose ici, autre chose là. Il faut l’accepter. Vous n’avez pas de Moi. En ce qui me concerne, aucun doute en tout cas. Je ne suis que le tas de conneries que j’ai glanées. Un agglomérat de ce que j’ai emprunté à tous ceux qu’il m’a été donné de rencontrer. Mais mon atout, le voilà : je m’en contrefous. Je l’accepte. Je vole des idées à tout le monde et je prétends que c’est de moi, et je me fiche que quelqu’un m’en vole à son tour. Alors on s’appuie sur des méthodes et on fait comme si on maîtrisait le sujet. D’accord ? On fonce sans se poser de questions. » 

Mon avis est mitigé sur ce livre. Assez bien écrit, parfois acidulé, mais le plus souvent un peu trop doux à mon goût, on tourne les pages sans déplaisir, mais à mon goût une lecture trop facile, qui ne pousse pas la réflexion assez loin. Il m’a semblé manquer de consistance, on ne s’attache pas aux personnages –  même si Damon, narrateur de sa propre déconfiture, fait peine – on ne les rencontre pas vraiment. Un constat somme toute assez banal que la vie idéale n’existe pas, qu’il faut jongler avec les aléas, les joies et les peines, et que la vie amoureuse ne se « manage » pas comme une ferme qui vend des yaourts. 

Ce livre est plus une bouffée de l’air du temps qu’une exploration de fond du monde actuel, un livre plaisant mais avec un sentiment d’inabouti en ce qui me concerne, qui aurais bien aimé en savoir plus sur Amy et Damon. 

« Une mort qui en vaut la peine » – Donald Ray Pollock – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard

une-mort-qui-en-vaut-la-peine_6146« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’août torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. »

Une lecture qui en vaut la peine !  Je n’ai pas lu le précédent roman de cet écrivain ( « Le diable, tout le temps » qui reçut de nombreux prix ), et voici la découverte d’une plume digne de grands noms, mais rien ne sert de comparer. Ce talent se suffit à lui-même et révèle une forte personnalité, un tempérament tourné vers l’irrévérence, vers la colère, une nature aux yeux ouverts sur les vicissitudes de la vie des hommes, un regard tour à tour impitoyable, ironique, attendri, carrément fou parfois. Je ne le fais que très rarement, mais pour une fois je vous livre un extrait de la 4ème de couverture pour présenter le point de départ de cette histoire:

« 1917. Quelque part entre la Géorgie et l’Alabama. Le vieux Jewett, veuf et récemment exproprié de sa ferme, mène une existence de misère avec ses fils Cane, Cob et Chimney, à qui il promet le paradis en échange de leur labeur. À sa mort, inspirés par le héros d’un roman à quatre sous, les trois frères enfourchent leurs chevaux, décidés à troquer leur condition d’ouvriers agricoles contre celle de braqueurs de banque. Mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent avec toute la région lancée à leurs trousses. Et si la belle vie à laquelle ils aspiraient tant se révélait pire que l’enfer auquel ils viennent d’échapper ? »

Alors donc, je reviens d’un road trip très violent et même souvent « trash », saupoudré d’un humour glauque qui nous fait sentir un peu honteux de nos sourires ( en fait, pas tant que ça, j’ai parfois franchement ri et sans complexe ), mais néanmoins une histoire profondément humaine . Nous allons accompagner les frères Jewett dans leur fuite qui commence par un meurtre et se poursuit en braquages plus ou moins rentables.

Ce diable de Pollock a un vrai talent de portraitiste. Il nous fait rencontrer de nombreux individus pittoresques, effrayants, dégoûtants, infâmes, idiots ou pitoyables en quelques lignes seulement, mais avec juste ce qu’il faut pour qu’on cerne le personnage.

« Il avait lu des articles sur les recherches menées dans certaines régions du monde afin de découvrir un hypothétique chaînon manquant ; mais putain, m’sieurs dames, il était là et il tenait un bar à Meade, dans l’Ohio ! »

 En quelques mots on regarde Sugar en loques, sale et le ventre creux, avec son étonnant chapeau melon, les Jewett à cheval armés jusqu’aux dents, un vieux sale et édenté sous une tente avec la grosse Esther ou au camp militaire le gradé tenaillé par ses désirs ou encore Cob qui s’empiffre de beignets bien gras assis sur un banc, béat de satisfaction. Je pourrais dire que le livre est écrit de manière impressionniste, par touches (chapitres plutôt courts alternant les plans d’un personnage à l’autre ), mais évidemment il faut s’ôter de l’esprit la lumière et la beauté. Bien peu de belles choses dans le décor forcément : c’est la misère, la crasse, la faim, les vices et la violence qui dominent, la nature est soit aride, soit on y patauge dans la boue et l’injustice sociale génératrice de toutes les formes possibles de délinquance.

« De plus, nombre de ces mêmes contribuables se nourrissaient six jours par semaine de chou frisé et de pain de maïs, de sorte qu’un pourcentage important d’entre eux considérait le braquage d’une banque comme une juste riposte au système qui contribuait à les maintenir dans la misère. »
Mais pourtant le trio des frères Jewett est beau; oui, moi je l’ai trouvé beau. Parce que ces trois s’aiment et se soutiennent inconditionnellement, parce que l’auteur nous les rend touchants quand pour la première fois de leur vie ils découvrent un peu de confort, un peu de chaleur, de propreté, de satiété…. De Cane l’aîné, moins inculte que ses frères, plus fin et intelligent, à Cob le plus jeune, né simple d’esprit et qui redoute la violence qui s’est déchaînée dans sa vie, en passant par Chimney le plus brigand des trois, le plus enclin à appuyer sur la gâchette, franchement, ils m’ont plu. Enfin c’est sans doute le couple Ellsworth qui est l’élément le plus proche d’une normalité physique, mentale et émotionnelle. Et c’est bien que Pollock nous laisse cette possibilité de penser qu’il existe quand même quelques êtres plus sensibles, plus honnêtes, plus aptes à la solidarité, parce que pour les autres…c’est la lutte impitoyable pour la vie parmi des psychopathes comme Pollard : 
« Une heure plus tôt il lui avait arraché le nez à l’aide d’un décapsuleur, et il s’assit à présent sur la couche pour lui annoncer que ce ne serait plus très long, qu’il l’achèverait cette nuit à la hache. Il continua de parler, même s’il n’était pas sûr que sa victime soit encore capable de l’écouter.
« Tu es le numéro sept […], pour beaucoup de gens, c’est un chiffre porte-bonheur, mais je parie qu’ils changeraient d’avis s’ils te voyaient en ce moment, tu crois pas ? »
des escrocs, des alcoolos;  les notions « morales » ( genre  bien/mal, gentil/méchant, vous voyez ?) n’ont pas droit de cité dans ce combat. C’est un univers essentiellement masculin, mais où femmes et hommes sont à la même enseigne : exploités, exploitables , contraints et prêts à tout pour survivre. Si cette image de l’Amérique est quand même largement répandue dans la littérature du moment, quelle que soit l’époque choisie pour l’histoire, je suis épatée par la capacité des auteurs à constituer tous ensemble cette peinture de leur pays, chacun avec sa propre voix. Entre western et étude de mœurs, entre thriller et roman social, un peu de tout ça pour en fin de compte un bon grand plaisir de lecture.
« Selon Charles Foster Winthrop III, le monde était un endroit injuste, détestable, dominé par un club fermé de riches impitoyables et la seule façon pour un homme pauvre de s’élever au-dessus de sa condition était de mépriser les lois que cette même élite appliquait à tout le monde sauf à elle-même. Et d’après ce que Cane avait vu au cours de ses vingt-trois années d’existence ou, plutôt, de survie, comment ne pas être du même avis ? »
J’ai aimé ce livre noir et caustique, l’écriture est impeccable ( belle traduction ! ), la trame est menée avec finesse – peut-être à la manière du livre fétiche des trois frères, comme les épisodes d’un feuilleton populaire, et j’ai beaucoup apprécié la fin choisie par l’auteur. Très belle découverte dans cette chouette collection Albin Michel, Terres d’Amérique, qui me donne envie de lire les romans précédents.