« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« Les filles de Roanoke » – Amy Engel – éditions Autrement , traduit par Mireille Vignol

« La première fois que je vis Roanoke, c’était en rêve. Je ne connaissais guère plus que son nom et son emplacement, au Kansas, où je n’étais jamais allée. Ma mère en parlait uniquement quand elle avait bu trop de vin, son haleine douceâtre et ses paroles lentes et sirupeuses comme de la mélasse. Mon inconscient avait donc complété le tableau. »

Voici un livre au sujet dérangeant, traité avec beaucoup de finesse et sans préjugés. Une grande part de l’intérêt de cette lecture repose pour moi dans la forme, la construction du roman, très structuré avec des chapitres intitulés « Alors », puis « Maintenant », et entrecoupés de chapitres dont le titre sont les prénoms des « filles de Roanoke » : Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Allegra et enfin Lillian, nous présentant un court instant de vie et la mort de toutes ces jeunes femmes. Car toutes meurent jeunes et de façon peu ordinaire, voire suspecte.

Au cours du roman, nous ne ferons vraiment connaissance qu’avec deux de ces femmes,  Allegra et sa grand-mère Lillian couvées par Yates, grand-père encore bel homme très séduisant et très aimant. Quant à la narratrice, Lane, le récit commence à sa venue à Roanoke, après le décès de sa mère qui y sera enterrée, bien qu’elle ait fui la ville et sa famille depuis fort longtemps.

Impossible de parler de ce livre sans dévoiler le thème, qui est l’emprise d’un homme sur les femmes, toutes les femmes de son entourage. Une emprise monstrueuse qui aboutit à l’inceste, une histoire d’ogre distillée au compte-goutte, dans l’ambiance chaude et très imprégnée de sexe du récit de Lane, dans un monde à part, celui de Roanoke, la grande demeure pleine de secrets inquiétants. Allegra grave avec son couteau des messages un peu partout, et Lane se laisse aller, elle sent se libérer des choses perturbantes en elle.

« Petite fille j’avais essayé de plaire, essayé de suivre le simple refrain que ma mère me répétait à l’oreille comme une prière désespérée : « sois gentille, sois gentille, sois gentille ». Mais même à l’époque, je savais que ça ne marcherait pas, que ça se heurterait à une présence obscure en moi. […] Je me souvins des paroles d’Allegra à propos d’Emmeline, la veille au dîner, et de l’éclat des yeux de papi en parlant de ma mère qui lui avait donné du fil à retordre. Peut-être étais-je dans une contrée différente ici, un endroit où un peu de méchanceté n’était pas inacceptable. »

Une des plus belles et plus complexes choses de cette sombre histoire est l’amour qui va lier Lane et Cooper le garagiste. Cet amour ne se dit pas et en devient extrêmement puissant, électrique et douloureux. Ces deux jeunes gens n’ont qu’à se frôler le petit doigt pour que leurs corps soient pris de vertige, envahis d’un désir auquel ils cèdent bien évidemment, et ça donne là de très beaux passages, dont un que j’ai particulièrement aimé:

« Il passe une main dans ses cheveux, les écarte de son visage, un geste si familier que j’en ai la gorge nouée. Ses mains sont plus grandes que dans mon souvenir et, contrairement à l’époque de notre jeunesse, ses ongles sont propres, sans demi-lunes noires. Mais les lignes profondes de ses paumes sont toujours irrémédiablement encrassées de cambouis. Un jour, je suis allée à l’église avec ce cambouis badigeonné sur les seins. Ma peau avait fredonné toute la journée sous le fin coton de mon soutien-gorge. »

Cette peau qui « fredonne » est une, voire la plus jolie expression de ce roman, très propre à décrire cet état second d’un corps assouvi .

Dans les chapitres « Alors » Lane raconte l’adolescence et l’affection très forte entre elle et Allegra, les rencontres qui marquent à vie, l’amitié, l’amour, la sexualité échevelée, mais aussi les troubles secrets des adultes, l’angoisse et un profond mal-être, une irrésolution ici décuplée par l’atmosphère étrange de la maison. Charlie, l’homme à tout faire, bizarre personnage, mami un peu distante et qui boit un peu, qui boit en fait souvent, dans l’ombre de papi, ce papi aimant qui caresse les joues, écarte les cheveux fous sur le visage de ses petites-filles, ce papi si beau et touchant, dans la joie ou le chagrin:

« Il a enlevé sa cravate et sa veste de costume, défait le bouton de sa chemise blanche et retroussé les manches. Il est voûté, les avant-bras sur les genoux, les yeux sur le verre de scotch entre ses mains. Et merde, il est d’une beauté sublime, comme un acteur incarnant le chagrin dans un vieux film en noir et blanc. J’ai envie d’aller lui foutre mon poing dans la gueule, de le réduire en bouillie à mains nues. »

À Roanoke, c’est réellement une affaire difficile que de grandir.

« Même lorsqu’elle était assise, Allegra ne cessait jamais de gigoter. Une  partie d’elle continuait de bouger – un doigt entortillant une longue boucle de cheveux, un pied marquant le rythme sur sa chaise, la langue ne cessant d’humecter la lèvre inférieure. Mais sa bougeotte n’avait pas l’énergie désorientée que j’associais habituellement aux gens qui ne tenaient pas en place. La sienne semblait frénétique, presque incontrôlable, on aurait dit qu’une chose vivait sous sa peau et jouait de son corps comme d’un violon. Le simple fait de me trouver dans la même pièce qu’elle m’exténuait, parfois.

-Comment t’épelles « avortement » me demanda-t-elle. »

Dans les chapitres « Maintenant », c’est la seconde venue de Lane à Roanoke, accourue en apprenant la disparition d’Allegra. Lane va mener ses propres recherches, celles qui lui feront voir avec plus de détails les horribles secrets de cette famille. Ce sera la vague déferlante en retrouvant Cooper, et tous les voiles déchirés et l’épouvante…Et puis l’habileté de l’auteur qui n’émet aucun jugement, seuls ses personnages ont la parole, avec leur histoire et leur vécu et c’est surprenant, efficace, perturbant. L’emprise mentale exercée sur les filles de Roanoke est bien mieux comprise ainsi que si l’auteure utilisait des démonstrations un peu lourdes. La façon ici est bien plus subtile et génère un malaise très fort.

Par contre c’est ici aussi qu’intervient pour moi le bémol, non pas sur la trame, sur ce qui est dit, mais sur le « comment » c’est dit. Je n’ai jamais été à l’aise avec les livres écrits au présent, sauf perfection et nécessité absolues. Mais ici, ce maintenant au présent m’a gênée. Et pas que; j’ai trouvé des maladresses en particulier sur le registre du langage de papi, qui s’exprime parfaitement, avec toutes les corrections de son milieu, et tout à coup, plus de « ne », des « t’es pas… » et ça m’a gênée. Alors j’ai lu les épreuves non corrigées, je serais curieuse de savoir ce qu’il en est dans la version définitive; ça a un peu freiné ma lecture, et je me demande si c’est un problème d’écriture ou de traduction. Et puis la fin, je l’aurais bien vue plus sombre, mais après tout remercions la littérature de nous donner parfois des fins pas trop pessimistes ! Passant après la grande Joyce Carol Oates sur ce sujet, Amy Engel s’en tire donc très bien malgré tout, avec une vraie personnalité dans le ton et l’angle choisi pour ce thème – excusez-moi – casse-gueule. J’ai aimé l’amour difficile entre Lane et Cooper, Cooper est peut-être bien le personnage le plus profond, le mieux dessiné psychologiquement,  en tous cas j’ai beaucoup aimé ce garçon, un très intéressant personnage à mon avis. Il est un peu un catalyseur dans cette histoire.

Sur un thème absolument horrifique, Amy Engel parvient à écrire un roman très personnel, extrêmement dérangeant, qui aurait pu être assez « bateau » et ne l’est pas du tout, un livre qui pourra mettre très mal à l’aise certain(e)s lectrices/lecteurs, et qui pour moi amène un nouvel angle de vue, effrayant forcément, sur ce sujet.

« Il me suffit de savoir que je quitte Roanoke pour de bon, même si j’en garderai toujours des souvenirs…le sourire d’Allegra, les pleurs de ma mère, l’amour acharné et indicible de mon grand-père. Les visages de toutes les filles de Roanoke qui apparaissent chaque fois que je me regarde dans la glace. Mais cette fois-ci, je ne fuis pas. Je sais que fuir ne mène nulle part. On ne peut pas dépasser ce qui est en nous. On peut seulement l’identifier, le contourner, essayer de le transformer en quelque chose de mieux. »

« L’amour et autres blessures » – Jordan Harper – Actes Sud/ actes noirs, traduit par Clément Baude

Second livre prêté par le même ami – j’en ai de la chance ! – qui a partagé avec moi le merveilleux roman de Paul Lynch, et voici ici un recueil de nouvelles comme on en lit rarement; en même temps, je pense que ça se prend à petites doses, comme des shots d’alcool fort. Ça secoue, ça brûle, ça tord l’estomac, et ça sonne comme un coup de poing…Des shots car certaines nouvelles ne font que quelques pages comme « Plan C », qui m’a été donnée comme « lecture test » pour voir un peu de quoi il retournait dans ce très noir recueil, savoir si je saisissais l’humour – oui, l’humour –  absolument noir de l’auteur, si je ne m’évanouissais pas, bref, j’ai passé le test avec succès et j’ai donc tout lu ! Quinze nouvelles avec une ligne thématique : ici pas de héros en rédemption, mais clairement des personnages acculés dans une situation d’urgence qui les contraint à réagir sans tergiverser, des gens aussi qui ont choisi leur côté, celui des durs, des criminels, le clan des mauvais contre le droit  – mais pour le leur – , contre la justice – sauf la leur – , contre la loi – mais pas celle de leur milieu -. Alors c’est violent, ça baigne même souvent dans le sang et en lisant d’où viennent ces personnages on comprend  – pour certains, pas tous loin de là – comment ils en sont arrivés à ce stade d’indifférence à la douleur, à celle reçue et à celle donnée.

« Ma mère m’a percé les oreilles quand j’avais quatre ans. Elle a sorti un glaçon du congélateur et l’a cassé en deux avec sa molaire. Elle en a fait un sandwich, avec mon lobe gauche en guise de viande. Elle a maintenu les glaçons comme ça pendant un moment, jusqu’à ce que mon lobe s’engourdisse, plein d’une douleur sourde. Ensuite, dans sa main droite elle a pris une aiguille et , dans la gauche, le bout d’une pomme de terre qu’elle a collé derrière mon oreille. Elle a poussé l’aiguille à travers mon lobe gelé, jusqu’à la pomme de terre, et j’ai hurlé quand l’aiguille a trouvé le centre du lobe, où les nerfs n’étaient pas endormis et où la douleur l’a emporté sur le froid.

Le jour où je rencontre Mark, j’ai dix-sept ans et je suis toujours aussi pleine d’une douleur froide, toujours aussi engourdie. » –  « Toute la vie »

On est ici souvent dans les Ozarks dont la réputation n’est plus à faire pour ce qui est des gros dégénérés, des pauvres tordus et tarés racistes, ce n’est pas moi qui le dit, c’est Goth :

« Voilà ce que ça veut dire de s’appeler Goth: ça veut dire que mon père était un bel enfoiré d’Aryen, voilà. Mais ce n’est pas parce que je porte le nom d’une bande de barbares blancs que je suis né super blanc. Ici, dans les Ozarks, les gens étant pour l’essentiel  aussi blancs qu’un crâne d’albinos, on déteste les nègres et les juifs – on pourrait aussi bien haïr les Martiens. De toute façon, il y a de quoi détester des tas de connards qui sont blancs comme des culs. Évidemment, si vous ne pouvez pas vous empêcher d’aller en prison, comme mon vieux, vous risquez de croiser un peu plus de Noirs. »« Ils n’auraient jamais dû l’appeler Mad Dog »

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, pour la fin en particulier…Non, je ne vous la donne pas, mais elle résume très bien l’idée générale du livre.

Le « héros » enchaîne des actions pour se tirer d’un mauvais pas – d’une catastrophe – qui le mènent à des limites qu’il franchit allègrement. Parce que les barrières morales sont à terre, que seule règne la loi du plus fort, celle du survivant.

Et l’amour, alors ? Eh bien oui, l’amour éclaboussé du sang de la vengeance et de la punition, l’amour tout le temps contrarié, trahi et pas qu’un peu, comme dans « Cheveux roux, cuir noir »– plus une affaire de sexe qu’une histoire d’amour d’ailleurs – dans « Beaux débris » où l’amour naît et est assassiné, un crime qui génère une vengeance impitoyable et sans états d’âme, l’amour tué encore dans les 3 pages de « L’amour et autres blessures » – assez bouleversante -, un semblant d’amour qui se termine en arrangement qui finit plutôt mal, dans « C’est comme faire de la mobylette », puis l’amour moribond avec Tommy et Nikki dans « Toujours soif »:

« Une passion brûlante. Ils avaient vécu férocement, bu férocement, baisé férocement, gueulé férocement. Lui avait besoin de feu d’artifice, pour la chaleur. Tout le reste lui semblait froid. Mais comme toujours,les choses avaient changé. Il s’était mis à boire plus, et seul. Ils s’étaient mis à s’engueuler plus, à baiser moins. Elle lui avait prêté de l’argent quand les affaires avec Lambert avaient ralenti. Il ne l’avait jamais remboursée. Ni lui ni elle n’avait jamais formulé la chose: il était sur la pente descendante, elle sur la pente montante. Tout le reste n’était que blabla. Et leur histoire s’était terminée. »

Un cocu furieux dans « Ton plus grand moment », état d’esprit :

« Ta première pensée est de la faire sortir de là pour la dézinguer, réduire sa tête en bouillie avec une pierre, une racine d’arbre, quelque chose de vieux et de rugueux. L’éclater, la broyer, la rendre toute lisse et ruisselante de sang. »

qui finit mal (en fait, rien ne finit bien dans ces histoires, mais l’humour est bien là ) :

« Quelle falope ! Quelle falope !  Quelle falope ! »

La plus belle est pour la fin, « Johnny Cash est mort » – comment ça la plus belle ?  Eh bien oui, c’est dur, ça saigne, c’est totalement amoral, il n’empêche: c’est beau – un vieux flic en retraite qui a mal au genou et qui veut rendre justice à Mandy, sa petite-fille, victime d’un viol impuni. Que fait Johnny Cash ici ? C’est ce qu’écoute John Hendrix, notre vieil homme vengeur

« J’ai garé le camion à côté de sa voiture et j’ai arrêté Don’t Take Your Guns To Town en plein milieu de la chanson. Mon petit-fils me dit que les jeunes de son âge écoutent Johnny Cash, mais pour eux ce n’est qu’un type déguisé. Ils ne ressentent pas sa musique au fond de leurs os. Et en plus, il est mort. »

Et… ça se finit très mal.

Étrange sentiment sur ce livre. Il a fallu que je l’ouvre une seconde fois, que je relise les pages que j’avais marquées, que j’écrive et que les sensations se creusent plus profondément pour que j’en ressente la qualité, la force, et pour que finalement je me dise que c’est unique et formidable.

Petite réflexion sur le terme « Coup de cœur » : il y a pour moi deux types de coups de cœur; ceux qui arrivent spontanément avec des émotions immédiates, et puis il y a les livres qui mûrissent, dont les mots, les phrases montent lentement à la conscience, à l’esprit et au cœur et plus encore aux tripes et en fait y laissent des traces durables. Dans ce second cas – j’en ai discuté avec une amie à propos des films – on a tendance à repousser l’idée qu’on a aimé énormément  – « non, ce n’est pas un coup de cœur » –  mais si, c’est juste que quelque chose nous a atteint et que ça nous dérange, ça doit être un truc comme le cerveau reptilien où se niche l’instinct de survie, une idée que ce cerveau archaïque se réveille au contact de ces personnages et de leurs actes…Je ne sais pas, je dis peut-être des âneries, mais tout ça pour vous dire que finalement ce livre est un coup de cœur du second genre ( et je ne dis pas ça pour faire plaisir à l’ami prêteur) c’est un constat. Relisant à l’instant « Johnny Cash est mort », c’est sûr, j’ai aimé  – énormément aimé – ce livre.

« Plan C », petit extrait:

« Merde. Merde. Merde. Je tiens parole et bam, la fille tombe. Je dirige le flingue vers le dos du vieux, bang,bang, à côté, et puis clic,clic. Chargeur vide. »

Et bien sûr, Johnny Cash

« Le cœur sauvage » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.

« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »

Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement  j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première« Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:

« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »

Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit

« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.

Je murmure au creux de son cou:  » Salut, Joan.

-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »

L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.

Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .

Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.

Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )

« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »

et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes

« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »

Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…

Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…

Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite

« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]

« Des sauvageonnes », dis-je.

Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.

Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »

 

« La rue » – Ann Petry – Belfond/Vintage Noir, traduit par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault

« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »

Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

 Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.

« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »

Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…

Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.

Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:

« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.

Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »

Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.

Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.

Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .

Les mots de la fin:

« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »