« La daronne » – Hannelore Cayre – Métailié Noir

« Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou qu’on possède inscrit sur un compte. Non. C’est un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes. »

Et voici un roman noir comme je les aime, bien en dehors des clous côté bienséance et morale. Quand j’ai vu et entendu Hannelore Cayre aux Quais du Polar cette année, j’ai eu immédiatement envie de la lire, et j’ai retrouvé dans son écriture la même verve que quand elle parle, le même humour décalé et incorrect, la même virulence ironique, railleuse, acide et étonnamment poétique aussi. Parce qu’il y a une forme de poésie contemporaine dans cette façon de nous faire rire du tragique, dans sa façon de relater le langage des dealers et de s’en moquer, dans tous les cas très impertinent. Direct dans le ton, émouvant souvent tant cette femme est seule…Si ce n’est son ami flic, Philippe, commandant aux stups de la 2ème DPJ.

Notre héroïne, Patience Portefeux, 53 ans, veuve et mère de deux filles adultes et parties vivre leur vie, a travaillé dur et sans compter comme interprète dans les tribunaux – bilingue français – arabe par l’histoire familiale, une famille disons… originale – pour élever ses filles au mieux, et elle continue pour payer l’EPHAD scandaleusement cher dans lequel dépérit sa mère. Elle n’est pas ordinaire cette Patience, elle est atteinte de synesthésie bimodale, elle a les cheveux blancs depuis longtemps et la bouche un rien tordue par une légère hémiplégie. La description qu’elle fait d’elle-même est touchante, tout passe par l’ironie et l’auto-dérision, mais on la sent en fait pleine de chagrin, pour son enfance, pour la perte de son époux qui lui faisait des toasts à la manière de Rotkho:

« C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast: White Center ( Yellow, Pink and Lavender on Rose)  de Rotkho. »

Et quand il meurt

« d’une rupture d’anévrisme en plein  milieu d’un fou-rire. […] À partir de cet instant-là…pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde. »

Toutes les pages consacrées à l’histoire de la vie de Patience, si elles ne sont pas dénuées d’humour, sont en fait très tristes, on y sent naître une sorte de révolte, dont on voit après ce qu’elle en fera.

Elle a un drôle de boulot, cette femme. Comme elle est très disponible, quand on fait sa connaissance elle traduit les écoutes téléphoniques dans les enquêtes des stups et du grand banditisme, travail lucratif mais non déclaré par le Ministère de la Justice ! Au noir, oui !  Ce qui, le besoin criant d’argent se faisant sentir, va l’amener à franchir une ligne dangereuse.

Je ne veux pas raconter plus que ça la trame et l’action du roman, mais on peut dire qu’elle met une charge violente aux institutions de police, mais surtout de justice, elle est totalement en colère, on le sent, contre une façon aveugle et sourde de traiter certains maux de notre société. Ses propos sont totalement politiquement incorrects, mais ses arguments imparables. Plusieurs pages sont consacrées à ce cri de colère, mais en tous cas, elle ne ménage absolument personne, tout le monde passe à la moulinette, je ne vous mets qu’un extrait de son état d’esprit, au moment où Patience franchit le pas

« Quatorze millions d’expérimentateurs de cannabis en France et huit cent mille cultivateurs qui vivent de cette culture au Maroc. Les deux pays sont amis et pourtant ces gamins dont j’écoutais à longueur de journées les marchandages purgeaient de lourdes peines de prison pour avoir vendu leur shit aux gosses des flics qui les poursuivent, à ceux des magistrats qui les jugent ainsi qu’à tous les avocats qui les défendent.[…]. Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir…Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. « 

C’est avec une vraie jubilation qu’on va suivre Patience avec ses gros sacs Tati bien lourds, son petit chien et sa tenue de femme d’affaires orientale, Patience qui va berner tout le monde, petits et gros, sans vergogne, sans aucun sentiment de culpabilité mais avec un grand plaisir. Elle devient La Daronne. Et nous lecteurs de nous délecter de cet humour ravageur, féroce, de l’irrévérence envers l’ordre établi qui ne mérite pas d’autre traitement. Car que dire d’une institution qui emploie des milliers de personnes au noir durant une vie entière parfois, sans droits sociaux ? On va suivre la réussite de Patience, ses aventures dans sa nouvelle vie, sa faculté à intégrer le milieu qu’elle surveillait et à devenir la daronne, sans oublier l’ouverture vers d’autres possibles avec sa voisine chinoise, Madame Fò. Et la fin en forme de vengeance:

« Et voilà.

Il y a eu du dégât chez les dealers-indics-policiers. Des morts. Des flics en taule. Un gros scandale. J’avais eu le nez fin: ces types étaient bien des hybrides de trafiquants créés par l’Office central de la répression des stups.

Le reste d e l’histoire est dans les journaux et elle a fait suffisamment de bruit pour que je n’y revienne pas.

Pas de police sans basse police, dit-on, eh bien qu’ils subissent donc la loi de leurs pairs, ces dealers fonctionnarisés. « 

C’est pourtant toujours un livre empreint de tristesse, de chagrins inconsolés et de solitude, une vie marquée par l’absence:

« Je me suis rendue dans le seul endroit au monde où j’étais attendue, à Mascate au sultanat d’Oman. Je suis descendue à l’hôtel où ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre, et contrairement au palace de la petite collectionneuse de feux d’artifice celui-là n’a pas changé d’un poil. »

Hannelore Cayre
Photo de Louise Carrasco

La petite collectionneuse de feux d’artifice ? Vous saurez le fin mot de cette histoire et de toutes les autres en lisant ce formidable roman ( Prix Le Point du Polar européen 2017 ) . Une écriture formidable, pleine de vie, émouvante souvent, drôle presque toujours, rythmée, prenante. Sur la couverture, c’est Hannelore Cayre elle-même, photographiée par sa fille Louise Carrasco, qui s’est interprétée en Daronne avec ses sacs Tati bien remplis et odorants et son imper mastic. Avocate pénaliste et écrivaine, ce roman est son 4ème, j’en ai donc trois à rattraper de toute urgence !

« La femme de tes rêves » – Antonio Sarabia- Métailié Noir, Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

« Tout a commencé, Hilario Godínez, ce matin où, en te rendant au journal, tu es tombé sur Loco Mendizábal en train de mendier sur la Plaza De Armas, abrité du soleil matinal non par les branches des arbres squelettiques mais par l’ombre dilatée de la cathédrale. »

Très bon roman, dépaysant et très original dans le style, le mode de narration, et vraiment un grand plaisir de lecture. C’est un livre court et qui dans ses 174 pages déroule parfaitement l’intrigue – celle qui le fait entrer dans la collection Noir – mais aussi une incroyable histoire d’amour qui hante notre héros du début au dénouement.

Original le personnage d’Horacio Godínez, chroniqueur sportif, spécialiste du football dans le journal El Sol de Hoy, diplômé en lettres il écrit sans être édité ( il estime que son nom est tellement banal qu’il n’a aucune chance ! Pages 131 et 132 sur le sujet, très drôles! ) et se contente de soigner ses articles « footballesques ».  Quand il se remémore son parcours:

« Tu as opté pour le journalisme.[…].Tu étais passionné de foot depuis l’enfance et dans ton nouveau refuge journalistique tu as fait de ce goût prononcé ta spécialité. Très vite tu as eu droit à ta propre chronique que tu as intitulée « De but en but », en hommage à un livre de Wenceslao Fernández Flórez, qui avait fait les délices de ta jeunesse. Bien entendu il ne s’est trouvé personne pour relever la référence littéraire dans cette ville inculte qui sentait la fumée et le bois de chauffage, au bord de l’invisible frontière où, disait Vasconcelos, « s’achève la civilisation et commence la culture du barbecue ». Dans ce patelin, seuls les plus cultivés te lisent régulièrement et pour eux, ça ne fait pas de doute, Hilario Godínez, ta prose est au niveau des vers d’Homère, quand tu racontes l’épopée de leurs héros et de leurs dieux en short et protège-tibias, comme à d’autres époques les poètes célébraient les exploits d’Ulysse, Hector et Achille devant les murs de Troie. »

Nous sommes ici au Mexique où les cartels de la drogue et la vie politique et économique ont des relations étroites. Voici un grand footballeur, Torito Medina, retrouvé mort découpé dans un dépotoir. Horacio se lance dans l’enquête, chaperonné à son grand dam par un admirateur de sa prose sportive, Tino, tueur du cartel local. Ce dernier le prévient du danger qu’il court à remuer ainsi les dépotoirs et leurs cadavres, mais Horacio y va.

La belle idée narrative c’est le soliloque. Horacio se parle, s’interroge et s’apostrophe, se dédouble pour se faire la leçon, analyser ce qu’il fait et vit, il se tance, se sermonne, et ça donne un ton, un rythme, une ambiance très prenants, une  entrée dans l’intimité mentale du héros. J’ai vraiment aimé ce procédé, qui en plus convient bien au format relativement court du livre.

Tous les passages des rencontres entre Horacio et Tino sont formidables, même pour moi qui n’aime pas le football. Il se crée une sorte de complicité entre le truand et le journaliste par ce goût du sport, et Tino qui n’a pas une activité très honnête ( euphémisme ! ) est d’une intransigeance exemplaire quand il s’agit de son sport favori:

« Tu avais du mal à croire ce que tu entendais, Hilario Godínez, un criminel de l’acabit de Tino furieux parce que les autres ne jouent pas franc jeu. Qu’est-ce qui allait suivre? Ton visage a dû refléter la perplexité qui te gagnait, car Tino t’a regardé d’un air accusateur:

-Je sais ce que vous pensez, que je ne suis pas le mieux indiqué pour me plaindre de ça, mais vous vous trompez. Vous confondez les choses, ça n’a rien à voir. Chacun ses règles et, pour le meilleur ou pour le pire, on les accepte où qu’elles vous mènent. Les affaires sont les affaires, et tous les moyens sont bons. Mais c’est de sport que je vous parle. Là, si tous les moyens sont bons, c’est la  fin du sport.[…] »

Ensuite, le point fort – très fort, même- c’est cette « Femme de tes rêves » qui signe ainsi énigmatiquement ses lettres à Horacio, lettres d’amour superbes dans une langue impeccable, une femme cultivée mais dont il ne trouve pas en creusant sa mémoire qui elle est. Le livre est partagé entre ces deux pôles et pimenté d’une amourette avec une collègue chroniqueuse mondaine. L’humour affleure, les relations d’Horacio avec les autres sont souvent ambiguës, il n’est pas bien compris de collègues plus prosaïques et sommaires. Excellence des dialogues:

« -Mon ami Canales ici présent pense que tu sais des choses que tu ne dis pas à propos des événements, a-t-il lancé quand il t’a vu passer, il n’y a pas moyen de le convaincre du contraire. Je lui ai déjà dit que, même si tu me sembles trop malin pour un journaliste, tu es trop con pour un narco, mais il ne veut pas me croire. […]

-Ton intérêt malsain pour la poésie colombienne en particulier, et pour tout ce qui est colombien en général, te cause du tort, Hilario, a ajouté Patiño: tu fais trop référence à des auteurs colombiens que personne ne connaît. Les gens ne savent pas que la littérature, c’est ton truc. Il y en a qui croient que tu es pédé et d’autres qui pensent que cela vient de tes contacts avec le narcotrafic… » »

J’en passe du même ordre, un régal.

Enfin, reste cette femme de ses rêves qui, quand il croit qu’elle va se taire, revient à la charge avec des lettres toutes plus énigmatiques les unes que les autres.

« La Femme de tes Rêves. Pathétique, c’était le mot qui convenait pour décrire cette situation qui vous définissait tous les deux. Pathétique. Oui, évidemment, Hilario Godínez. Toi qui aimes tant les adjectifs précis, rétrospectivement on peut dire que cette relation aussi stupide que stérile qui te reliait au passé était clairement pathétique. »

Et cette énigme se dénouera, vous verrez comment.

Je donne une mention spéciale au beau personnage obsédé par les atomes, le clochard quasi céleste Loco Mandizábal

« -La matière…le doute… murmurait-il en regardant les passants avec un sourire idiot. Il n’y a que des atomes…rien que des atomes…la matière…le doute…le doute…c’est des atomes, des atomes, encore et toujours des atomes…répétait-il inlassablement comme si lui seul avait eu la possibilité de les observer des ses yeux vides. »

Deux chansons dans ce livre, le boléro de Agustin Lara, « Nadie » et « Il n’y a pas d’amour heureux » le poème d’Aragon mis en musique par mon tonton Georges, c’est celui-ci que j’ai choisi pour fermer ce très bon roman , coup de cœur

 

« L’été des charognes » – Simon Johannin – éditions Allia

« On marchait sur le bord de la route quand on est tombés dessus, ça faisait déjà quelques jours qu’on le cherchait. Il s’était barré après ça, comme si tout de suite il avait senti que ça allait chier pour lui. il paraît qu’ils peuvent sentir ce genre de chose, les chiens, en tous cas lui il avait bien senti. »

Bon…Après la poésie douce, triste et mélancolique de Joséphine Johnson, voici celle de Simon Johannin, violente et exaltée, lui aussi âgé de 24 ans et écrivant lui aussi son premier roman. Maturité, richesse du langage jusque dans ses eaux les plus troubles – et ici, sûr qu’elles le sont – et poésie donc qui surprend le lecteur d’un coup au détour d’une page, en un grand vol sombre et bruyant car ici le monde est sombre et bruyant, sale et nauséabond, mais c’est le monde du gamin qui nous parle de tout ça, de sa vie, de ses jeux, de ses parents et de ses amis, plus globalement de tout ce qui fait son quotidien…Et personnellement je ne le souhaite à personne, ce quotidien…J’ai imaginé le lieu comme une sorte de vieille communauté installée en une campagne reculée et qui aurait dégénéré au fil du temps, des années qui passent, corruptrices. 

 Dans cet endroit nommé La Fourrière, des animaux morts pourrissent en un tas immonde, puant, suintant, parce qu’on ne fait pas venir l’équarrisseur, dans cet endroit les enfants sont comme tous les enfants, ils font et disent des conneries, se battent, se font battre par les pères ivres morts, ils rient d’idioties et en font plein, ils collectionnent les os qu’ils trouvent partout dans le coin, ils vivent, c’est ici chez eux et ils font avec. Tout brutalisé qu’il soit de tous côtés, notre conteur vit sa vie d’enfant, faite de grosses rigolades et de bonnes bagarres, de grosses blagues et d’observations qui tiennent lieu de leçons. Il est fin observateur, le gosse. J’ai ri très souvent dans la grande première partie, celle de l’enfance parce que le gamin a une façon de dire les choses désopilante et si naturelle, mais ça grince ce rire, ça se coince dans la gorge, parce qu’en fait c’est glauque et sinistre et extrêmement violent. De page en page, on va avancer avec lui vers l’adolescence, et ça autant dire que ce n’est pas simple, ni joli, ni marrant dans ces lieux à l’écart. Je trouve ce livre impossible à résumer ou à raconter mais absolument à lire si on a le ventre et le cœur solidement accrochés à la carcasse, pour ne pas finir sur le tas au fond du jardin, avec poules crevées, vaches mortes et autres bestioles péries.

Toute une galerie de portraits défile, Marcel

« Il a balancé autour de ses trois roulottes un peu pourries toutes les bouteilles de rouge qu’il a picolées, et aussi toutes les bonbonnes de gaz qu’il a utilisées si bien que c’est pas vraiment accueillant quand on va pour le voir. Surtout depuis qu’il récupère toutes les croix cassées ou posées dans les coins des cimetières des villages et qu’il s’en sert pour se faire une clôture. 

Les Jésus il les cloue tous sur le même arbre, c’est un gros chêne très sombre et certains sont là depuis assez longtemps alors le chêne a commencé à les avaler. »

Suivent quelques paragraphes sur l’anatomie de Marcel qui m’ont tordue de rire, je vous jure !

Didi la vieille dame gentille chez qui les gamins vont regarder la seule télé du coin:

« Didi elle était patiente comme personne, c’était huit heures et demie le dimanche et elle avait déjà sept gamins dans les pattes en sachant qu’il y en avait au moins quatre autres qui allaient sans doute pas tarder.[…] Jamais elle nous mettait dehors même quand elle avait la grippe. »

Le voici  parlant de sa mère:

« Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.

Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder ou glisser du couloir vers la chambre. Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu’elle veut parce que c’est le plus juste, se tromper elle sait pas faire.

Alors quand elle fatigue du bruit qu’on fait et de comment on secoue les jours et la vie dans la maison comme un prunier, elle va plus loin sur son bord et nous on la regarde qui s’éloigne et on est comme des cons. »

Il y en aura bien d’autres, comme Tonton Mo, Habib ou Cali, et puis je vous laisse  lire par vous- même les scènes de table qui sont de véritables affronts à la gastronomie.

L’âge venant, les premières filles et les premières beuveries, et le chagrin d’amour, la ville, la solitude, l’errance et la perdition, et le chien qui accompagne ce jeune homme, partout, tout le temps, son démon féroce.

Un roman ultra noir, à découvrir.

‘‘Le soleil s’est lézardé par fragments de petites lumières orange en touchant les premières cimes, sous les feuilles des hêtres ça nous faisait presque des peaux de léopard pendant qu’on regardait le feu droit dans les flammes, puis la lumière est morte et tout le monde est parti.’’

 

« La bombe » – Franck Harris – La dernière goutte, traduit par Anne – Sylvie Homassel, suivi d’un petit entretien avec l’éditeur Christophe Sedierta

 

« Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. À présent je vis ou plutôt je languis à Reichholz, en Bavière, où je me meurs de phtisie sous un nom d’emprunt, l’esprit enfin en paix. »

 

Voici un (d)étonnant livre, un texte très fort qui m’a bouleversée, sans doute plus par le sujet que par l’écriture. Ce livre fut édité pour la première fois en 1909 aux Etats Unis, et le voici pour nous grâce aux Editions La Dernière Goutte, qui ont fait là un exceptionnel travail éditorial. Pour moi c’est à ça qu’on reconnait un grand éditeur, à ces choix hors des sentiers battus, à ce talent de dénicheur pour le lecteur curieux de telles œuvres. L’écriture est bien celle du début du XXème siècle, une belle écriture classique, empreinte d’une profonde humanité qui parfois devient un rien lyrique, juste ce qu’il faut pour ne rien enlever à la sincérité et pour relater une histoire que très honnêtement je ne connaissais pas ( nous ne sommes jamais assez curieux, il n’est pas trop tard pour bien faire ). Cette histoire donc raconte l’origine du 1er Mai, fête du travail, avec les luttes ouvrières meurtrières qui eurent lieu en particulier à Chicago le 4 mai 1886, et connues sous le nom de Massacre de Haymarket , une manifestation pour la journée de travail de 8 heures. Une fête née dans le sang, la violence et l’injustice: est-ce à ce prix fort que la société humaine avance ? De révolutions sanglantes en dictatures criminelles, de bombes en pendaisons…La pacifiste que je suis ne peut approuver la violence, Cette histoire ne fait que démontrer ce penchant intrinsèque à l’homme qu’est l’usage de la violence, mais je ne peux m’empêcher de mieux comprendre les oppressés que les oppresseurs, ce qui ne veut pas dire que je les approuve. Lisez cette histoire, et dites-moi ce que vous en pensez.  

Rudolph Schnaubelt ( dont on n’est pas vraiment sûr qu’il ait été le lanceur de bombe ) vieux, malade, caché, raconte. Il raconte son départ vers l’Amérique, la vie infâme réservée aux étrangers, les conditions de travail inimaginables, inhumaines et même barbares auxquelles ils sont soumis quand ils arrivent enfin à trouver un boulot qui leur permet à peine de vivre, qui les aiderait plutôt à mourir prématurément…Bref, ce jeune homme qui plus que tout veut être journaliste va connaître toute cette misère et rencontrer ainsi des hommes qui se battent pour défendre les droits des travailleurs, des combattants syndicalistes et anarchistes, étrangers la plupart du temps, en l’occurrence allemands ( on voit dans l’article joint dans le lien les prospectus bilingues ) . De cette expérience de travailleur misérable et de cette rencontre avec Parsons, Engel et d’autres, mais surtout Louis Lingg,  sa vie se trouvera totalement transformée.

Louis Lingg

C’est en particulier avec Louis Lingg, personnage fascinant, d’une incroyable intelligence et d’une grande lucidité, qu’il va trouver l’amitié. La déposition de Lingg au procès qui le condamnera à mort est puissante et incontestable, il innocente les sept compagnons jugés avec lui et assume seul la violence ( la bombe qu’il a bel et bien fabriquée) faisant preuve d’une droiture admirable. Cette déposition à elle seule peut justifier cette lecture.  Il faut lire ce livre que Charlie Chaplin avait qualifié de chef d’œuvre. Tout le récit de ces événements et en particulier de ce procès est extraordinaire, il a soulevé en moi beaucoup de choses, ce même sentiment de révolte et ce besoin de justice qui animent Lingg et ses amis. Son geôlier Osborne dira de lui:

« J’ai la plus haute opinion de Louis Lingg, […]Je crois qu’il n’a pas été compris. Il était aussi honnête dans ses opinions qu’il est possible de l’être, aussi dénué d’esprit de vengeance qu’un nouveau-né. je ne puis que souhaiter que tous les jeunes gens de notre pays soient aussi forts, aussi bons que Louis Lingg, hors son anarchisme. »

De nombreux passages m’ont profondément remuée, en particulier l’amitié nouée entre Rudolph et Louis, leurs échanges épistolaires sont poignants quand on connait leurs situations respectives. Ce livre parle d’hommes dignes et honnêtes, d’hommes fidèles à leurs convictions et à leurs combats, mais aussi à leurs amis.

« Et puis il est bon que nous nous soyons rencontrés, toi et moi, et aimés. Prends soin d’Ida ( compagne de Lingg ), épouse Elsie; finis ton grand livre et sois heureux, comme le sont les hommes qui peuvent travailler pour eux-mêmes et pour les autres. »

Franck Harris

Ce livre reste un roman dans lequel Rudolph tombe amoureux d’Elsie, une jeune femme telle qu’il en rêvait. Beaucoup de choses sont dites aussi du monde du journalisme.

« L’événement plongea l’Amérique dans une fièvre de colère et de peur. Chicago s’abandonna à la panique; le directeur de la prison fut mis au pilori par les journaux, ses gardiens soupçonnés, les shérifs attaqués de toutes parts. Ils avaient été trop bons ! Ces anarchistes étaient des fanatiques- des assassins, des fous : il fallait les surveiller comme des bêtes sauvages et les mettre à mort comme des bêtes sauvages. La presse parlait d’une seule voix. La peur dictait les mots qu’écrivait la fureur. « 

Vous verrez dans les réponses de Christophe Sedierta à mes questions qu’il est  nettement plus nuancé que moi sur le sujet ( et il a sans doute raison, je dois être un peu agacée en ce moment et ça me rend injustement radicale !…), et finalement vous jugerez par vous-même de ce que nous devons à tous ces combats menés, dont notre fête du travail, le 1er Mai. Je ne doute pas que votre curiosité vous poussera à aller fouiller pour en savoir plus, mais ce roman à lui seul vous en apprendra beaucoup, et je crois vous touchera autant que moi.

« Je ne peux croire qu’en ce monde se perde le moindre acte désintéressé, que la moindre aspiration, le moindre espoir, s’éteigne sans laisser de trace. Au cours de ma brève existence, j’ai vu semer la graine et récolter le fruit et cela me suffit. Nous serons sans doute méprisés et traînés dans la boue par les hommes, du moins pendant un certain temps, parce que nous serons jugés par les riches et les puissants, et non par les pauvres et les humbles, pour lesquels nous avons fait don de nos vies. »

La photographie de couverture est du sociologue photographe Lewis Hine dont j’avais déjà parlé dans un article consacré aux droits des enfants, un homme qui a fait un travail remarquable qui aujourd’hui encore nous parle. Le jeune homme sur ce livre a un air si résolu, il nous regarde avec un tel air de défi, un regard magnifique.

Je termine par cet échange avec Christophe Sedierta, qui a bien voulu répondre à mes interrogations et pour promouvoir encore cette belle maison d’édition, une vidéo ( de 2011 ) dans laquelle il explique son travail. Ma découverte de La dernière goutte s’était faite avec ce très réjouissant roman noir « Bacchiglione blues » de Matteo Righetto, puis voici ce gros coup de cœur avec « La bombe », je suis une lectrice comblée ! 

 Entretien avec Christophe Sedierta que je remercie vivement du temps qu’il a bien voulu consacrer à me répondre.

« Vous avez fait là un extraordinaire choix et travail éditorial en traduisant ce roman pour la première fois en français et en le publiant; pouvez-vous raconter comment vous cherchez, trouvez et décidez ces choix , celui-ci en particulier .

– Comment ces livres viennent à nous ? Pour certains, nous les découvrons au hasard de nos recherches, de nos lectures, de conseils d’amis ; pour d’autres, ce sont des traducteurs qui nous les proposent.
Ce qui m’intéresse dans un livre, c’est une vision du monde. Notre ligne éditoriale privilégie les raconteurs d’histoires mariant l’élégance et l’irrévérence, mais aussi la truculence, la poésie et l’espièglerie. Par-dessus tout, nous aimons les voix sincères, les univers ciselés, les écritures qui tout en étant travaillées ne sont pas factices, les empêcheurs de penser en rond et les univers sombres qui s’aventurent vers l’ironie ou le franchement hilarant. Ce qui m’intéresse, d’abord en tant que lecteur, puis comme éditeur, c’est d’être dépaysé, voire sérieusement remué par une phrase, un style, des images, une histoire. Ce qui compte, c’est le plaisir et j’espère que les lecteurs qui s’intéressent aux livres que nous publions en éprouvent autant que nous.
Pour ce qui est de » La Bombe », le mérite en revient à la traductrice, Anne-Sylvie Homassel, qui a déniché cette pépite. Nous avions déjà travaillé ensemble sur « Enfer ! s’écria la duchesse », de Michael Arlen. Elle sait quels sont nos goûts littéraires et nous connaissons toute l’étendue de ses talents. Alors quand elle nous a proposé « La Bombe », nous n’avons pas hésité, d’autant que le sujet, historique et politique, m’intéressait beaucoup.

Personnellement, je pense cette forme romanesque utilisée par Harris pour faciliter l’accès du public vers une telle histoire, et élargir ce public ( la forme romanesque paraissant plus « facile » à lire qu’un récit journalistique; par exemple glisser l’histoire d’amour avec Elsie pour adoucir un peu la virulente critique politique du contexte de la vie de Rudolph; votre avis ?

-Oui, vous avez raison. Mais c’est aussi une façon de donner de l’épaisseur au personnage principal, de montrer ses hésitations et, finalement, le sacrifice qu’il accepte de faire. Et puis, venant de Frank Harris, c’est également, à mon avis, une sorte de jeu: connaissant l’écrivain et sa sensibilité (disons-le ainsi) pour le beau sexe, raconter de cette façon l’histoire d’amour entre Rudolph et Elsie, et leurs hésitations, a dû l’amuser. Enfin, Elsie représente également une forme de conservatisme auquel Rudolph n’est pas insensible.

Harris a choisi un narrateur cultivé, qui va travailler pour une presse qui l’accablera, lui et ses amis par la suite. La presse est donc ici vivement critiquée, comme le sont la justice et la police. Ce qui nous ramène à notre société actuelle et ses corruptions ( matérielles mais aussi idéologiques). Cet état de fait aurait-il un lien avec votre choix de publier ce livre bouleversant dans notre décennie ?

-Je ne pense pas qu’on puisse dire que la presse dans son ensemble soit critiquée par Frank Harris. Il ne faut pas oublier que Harris a été journaliste et patron de presse. Il connaît très bien le milieu, il a travaillé pour plusieurs journaux et a fait des reportages dans différents pays. Son personnage, Rudolph, est lui-même journaliste. Mais Harris a, à juste titre, une haute idée de ce que doit être le journalisme: indépendance, rigueur, recherche de la vérité, insoumission. Ce qu’il déteste, c’est la presse aux ordres, que ce soit par facilité, par adhésion au pouvoir, par réflexe de classe, par opportunisme, par volonté de plaire aux dominants ou par cynisme. Harris aime le journalisme exigeant et il n’hésite pas à critiquer les journalistes-laquais. Il le fera également dans un autre de ses livres: La vie et les confessions d’Oscar Wilde. Voilà aussi pourquoi « La Bombe » reste (et restera encore longtemps) d’actualité.

Comment fut accueilli ce livre à sa première édition ?

Le livre a été publié en 1908 aux Etats-Unis et en Angleterre, mais il n’avait jamais été publié en France. Pour ce qui est de sa réception, j’avoue que je n’ai pas fait de recherches sur ce point. Mais ce serait une question intéressante à creuser. »

 

 

« Elastique nègre » – Stéphane Pair – Fleuve Noir

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« JIMMY »

Hit me black man !

Le cadavre il est entouré d’un sang pas tout à fait sec. Je ne sais pas pourquoi je pense à une flaque d’huile comme sur le sol du garage de l’Oncle. Je ne sais pas pourquoi : ce n’est pas la même chose.

Elle est nue et blanche la morte. Je fais le tour pour la voir à l’endroit je veux dire de face. Je la contourne à distance en passant derrière l’arbre puis le buisson. Bien à distance. Parce que si je l’approche de trop près moi j’ai l’impression qu’elle pourrait se lever qu’elle pourrait m’agripper m’emporter moi avec elle je ne sais où chez les morts. »

Et voici un premier roman que j’ai avalé en une bouchée ! Et c’est à mon goût un excellent roman, original tant par l’écriture que par le choix dans la façon de présenter les choses. Ainsi oubliez la Guadeloupe des reportages avec musique d’ascenseur, cette Guadeloupe des dépliants pour touristes assoiffés de ti-punch et de plages de rêve. Oubliez vite.

mangroves-1153232_640Sur le mode polyphonique, Stéphane Pair glisse une intrigue relativement classique pour le genre – trafic de drogue, blanchiment d’argent, etc… – dans un décor où se mêlent le monde durement réel, un zeste de magie vaudou, des envolées poétiques et des dialogues crus, petits voyous et gros truands, gendarmes et voleurs, un univers puissamment charnel, qui parfois se tempère comme avec Gardé le gendarme ou l’extraordinaire personnage qu’est Mme Arbogast, cette élégante et raffinée vieille dame blanche, chargée d’apprendre l’anglais des affaires et un peu de français à Tavares. Les bas-fonds et les yachts « d’hommes d’affaires » pourris jusqu’à la moëlle, les cases où les fillettes se font violer, où des femmes entrent en transe, la mangrove envoûtante et inquiétante, comme une grande bouche qui avale tout ce qu’on a à cacher, si pratique pour garder des secrets…Le nœud de l’histoire est un trafic qui va opposer Tavares le narcotrafiquant bahaméen au jeune Aristide dit « Vegeta ». Des gamins assoiffés d’argent, nés dans la misère et la colère qui l’accompagne vont tenir tête au grand noir en costume blanc qui s’est énamouré de Lize, belle, blonde et jeune étudiante américaine en mal d’aventure et en rupture avec les siens.

Pour moi, la beauté du livre repose essentiellement dans l’écriture, dans la façon de présenter ces personnages que nous accompagnons au long des pages, huit personnes, hommes et femmes qui ont droit plus ou moins au chapitre et ce sont surtout Tavares, Aristide et Gardé ( l’officier de gendarmerie ) que nous entendons. Gardé, échoué en Guadeloupe temporairement et qui finalement y reste encore, et va se trouver obsédé par son enquête. Qui est ce cadavre trouvé par le gosse Jimmy ? Un jeu du chat et de la souris va commencer, animé par la soif de vengeance, le chagrin, la cupidité ou juste le sens du devoir et le respect de la loi. Je ne sais pas comment fait l’auteur, mais il arrive à nous installer dans le mental du pire des voyous où l’on se sent presque en pays connu. Ainsi on voit avec un peu d’amusement Tavares baisser sa garde devant la fine Mme Arbogast:

« Je suis ici chez moi, face à une femme de trente ans mon aînée, mais je me sens aussi fébrile et intimidé qu’un petit con pointant à son premier rendez-vous. Pourquoi ce vieux bout de femme distingué remue-t-il tant de choses en moi ? Je ne sais pas. Peut-être est-ce simplement la première personne a avoir exigé quelque chose de différent de Tavares Newton. »

À chaque personnage sa voix, un rythme, un registre. Personnellement, je ne me suis pas mis de barrière morale et suis entrée dans la course de Vegeta le dealer, poursuivant ses adversaires:

« La mort leur donne les jambes de Marie-Jo Perec mais on les suit à la trace. Monte le grillage. Évite la poubelle. Frôle la palissade. Souffle. Enjambe la tôle. Contourne la vieille pour pas les perdre de vue. Shoote dans la poule. Baisse la tête avant le câble EDF. Entre dans la cour. Souffle. Balance ton pied dans la porte. Traverse cette case à toute vitesse sous les yeux de la famille toute flippée. En file indienne, les rats courent devant nous et gardent le rythme. Ils giclent dans une rue un peu plus éclairée. On n’est plus très loin d’eux maintenant. »

eastern-caribbean-104489_640Ce livre peut parfaitement se lire également en se centrant plutôt sur les êtres humains qui tentent de se sortir soit de leur condition sociale, soit de l’ostracisme où les plonge leurs origines ( comme la petite Josette, noire kongo, trop noire  !), on peut regarder s’aimer ces deux vieux, Aymé le pêcheur et sa chabine et s’immiscer dans leurs vieux cœurs toujours amoureux. On peut écouter Gina la conteuse, malheureuse fille un peu étrange, blessée:

« Et puis ma sœur quand le cercle de lumière est parti et que je ne la vois plus du tout. Alors son petit visage est dans le noir et je n’entends plus que sa voix de souris. Elle prie, je crois ou elle me parle à moi. Je ne sais pas. maman m’a dit de ne plus lui adresser la parole ces jours-ci. Agenouillée la bouche presque collée contre la tôle du mur de la case, elle dit sous la lanterne et dans le vent qui vient : « Je veux mourir. Le plus vite qui soit. Le plus tôt que vous pouvez. Emportez ma mère avec moi pour lui échapper. Je veux mourir maintenant si vous voulez bien. »Alors je la regarde encore un peu puis je rentre me coucher. »

 Les échelles de valeurs auxquelles nous sommes habitués sont bien chamboulées, la vie ne se mesure pas ici à l’aune de quelque morale, mais plutôt à celle de la survie au milieu des violences quotidiennes.

« Le regard éploré de cette enfant coincée dans ce couloir misérable, avec sa petite robe d’apparat, face à cette femme folle à lier qui se prétend sa mère, me frappe en plein cœur. Quelque chose, qui attendait son heure, explose en moi. Une colonne de sang monte à ma tête. L’avant-bras de cette femme n’est soudain plus qu’un peu de chair meurtrie entre mes mains changées en étau et, sans desserrer mon étreinte, je me glisse à mi-chemin de son cou et de son oreille pour lui chuchoter tout bas :

-Lâche cette enfant ou je t’éventre ici même espèce de putain. Lâche cette enfant maintenant ou je t’ouvre en deux. Elle est sous ma protection. » « 

Une poésie rude pour un monde dévorant, un monde où la mangrove digère les corps, où la dope dissout les cerveaux et où le soleil  jette sa chape de plomb sur la vie de l’île.

« Il sort de sa cache et se met à bouffer. Il remplit d’abord tous les espaces abrités de l’arrière-cour. Sur les feuilles des cocotiers, sur les toits encore froids, il avance ses bras. À sa vue, les chiens errants qui dormaient sur le terrain vague s’animent et se mettent à galoper langue dehors entre les herbes hautes. Au pied des cases, les chats reculent, mètre après mètre, à la recherche d’un sursis d’ombre. Au bord de la clairière, un petit groupe de vieilles à chapeau et ombrelle se retrouve sous les cocotiers. Elles partent à petits pas vers la départementale choper le tout premier bus vers les Abymes et son marché. C’est le petit matin. Le soleil prend possession de Vieux-Bourg. »

graffiti-1581422__340Je crois bien que j’ai tout aimé dans ce premier roman : tous ces personnages bien travaillés, l’intrusion dans leur sommeil et leurs rêves, dans leurs chagrins intimes et leur soif de vengeance ou de revanche, les odeurs et les couleurs de la mangrove, la vie grouillante et dissolue de la jeunesse paumée qui cherche où sera son salut, son bonheur, cette jeunesse qui sous le masque est en attente d’une autre vie:

« Parmi ma famille ou les amis que j’ai suivis aux Bahamas, personne ne soupçonnait la rage qui m’habitait. En apparence, je vivais comme eux de cocktails et de baisers volés au bord de la piscine. Mais sous ce bikini, ces longs cheveux blonds, ces bracelets soigneusement choisis et cette apparente bonne humeur, je dissimulais la puissance et la détermination d’une rangée de canons sciés. À cet instant, je n’avais pas encore le projet. Je savais juste que jamais  je ne retournerais à Charlotte avec ces gens. »

Stéphane Pair livre là pour moi un très beau premier roman au style nerveux et peut-être aussi un peu teinté de désespérance, celle de ceux qui veulent s’emparer de leur destin pour le changer et y parviennent non sans mal ou pas du tout.

« En me voyant marcher jusqu’à lui, il s’est levé et a saisi ma main. il a pris la pose en détaillant ma robe et, tout en souriant, il a reculé ma chaise pour que je prenne place. Au moment de m’asseoir, je l’ai entendu murmurer dans mon cou « un ange à ma table ». Moi Lize, j’entrai dans le monde de Tavares Newton pour ne jamais en sortir. »

Une grande bouffée de Caraïbe brûlante – de la balle qui pénètre le corps – , moite – de la sueur de la peur – , colorée – du sang versé – , et tout ce qu’on veut, sauf lisse comme une carte postale. J’ai beaucoup, beaucoup aimé ce roman.

Chez les amis de Nyctalopes, très intéressante interview de l’auteur.