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Livrophage !

« Le fils du héros » – Karla Suárez – Métailié / Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« Mon père a été tué un après-midi sous un soleil de plomb, mais nous ne l’avons appris que plus tard. Il était à l’autre bout du monde, dans la forêt obscure d’Angola. Et nous, dans l’île, où la vie continuait plus ou moins comme d’habitude, sous notre soleil quotidien.

Plusieurs jours après sa mort, ignorant encore ce qui s’était passé, je courais dans le bois de La Havane sur les talons du capitaine Tempête, la fille qui me plaisait. »

L’auteure, Karla Suárez est née à La Havane et vit à Lisbonne.

Son roman nous emmène d’un lieu à l’autre et d’un temps à l’autre. Le fils du héros, c’est Ernesto, qui à 12 ans apprend la mort de son père dans la guerre en Angola, faisant de lui « le fils du héros ». Mais la lecture montrera que rien n’est aussi simple, en tous cas, rien n’est aussi clair ou tranché.

Le récit commence avec l’enfance d’Ernesto qui dans ce Cuba des années 70 a bien de la chance, dans sa famille aimante,cultivée et qui vit bien. Cette enfance lumineuse et pleine de jeux, où le gamin et ses deux amis se vivent en personnages de la littérature, capitaine Tempête, Lagardère ou le comte de Monte-Cristo, se voit interrompue ce jour funeste en apprenant la mort du père.

« J’eus peur. Une peur étrange, immense. Une peur que je ne connaissais pas. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai vraiment compris ce qui était arrivé.[…] Le regard fixé sur cette porte que mes parents avaient franchie, je fus submergé par l’envie de pleurer, et je sais qu’enfin mes yeux se remplirent de larmes, ma respiration se fit plus forte, ma grand-mère posa doucement sa main sur ma joue et tourna mon visage vers elle.

-Maintenant tu es l’homme de la maison, tu n’es plus un enfant. Et les hommes ne pleurent pas, ne l’oublie jamais. »

C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais pleuré. Ce soir-là, nous nous sommes endormis, ma sœur et moi, dans les bras de maman, elles pleuraient, pas moi. »

 

Aujourd’hui, Ernesto est devenu un homme,obsédé par la disparition de son père et par cette guerre en Angola. Amoureux de Renata, il vit avec elle à Lisbonne après avoir vécu à Berlin. Et c’est Ernesto qui nous raconte ici son histoire, allant d’hier, l’enfance, à aujourd’hui, l’âge d’homme, qui est aussi celui où il découvre une autre vérité que celle qui l’a fait vivre jusque là. C’est le moment des bilans, sur son histoire, sur celle de son père, sur celle de son histoire d’amour avec Renata, sur celle de son amitié trouble avec l’étrange et ambigu Berto, sur celle de Cuba aussi.

J’avoue que je ne connais pas trop cette époque et l’histoire de l’Angola et que je suppose que je n’ai pas tout bien compris des pages où il en est question. Par contre, Karla Suárez m’a donné là une vision de Cuba assez nouvelle. Pour moi, La Havane est et reste –  je n’y peux rien, je l’aime trop – celle de Leonardo Padura avec Mario Conde le flic et ex-flic bibliophile et ses amis, la mélancolie et les chanteuses de boléro.

Néanmoins, intéressante vision que celle de ces enfants joyeux qui jouent dans le parc, belle image que celle qu’Ernesto décrit avec la jeunesse de ses parents amoureux, curieux de culture, pleins d’une idéologie joyeuse visant un monde nouveau et prêts à y mettre toute leur énergie, leur intelligence ( faire marcher « le muscle du cerveau » comme dit le père d’Ernesto ), et cette tentative pour croire en un autre possible. Il nous raconte ces années où Fidel et le Che étaient devenus des idoles, et l’amour inconditionnel de ses parents. Il nous raconte sa rencontre avec Renata, les beaux moments de leur vie commune, et c’est très agréable de voir défiler ces années dans une sorte d’insouciance bien loin de nous à présent.

Je ne vous cache pas que ce sont ces personnages, et l’évocation de ces lieux et époques qui m’ont le plus accrochée dans ce roman. Lisbonne que j’ai tant aimée quand j’y suis allée et dont j’ai retrouvé l’atmosphère paisible, douce, un rien mélancolique elle aussi, le café de Joāo près de Cais do Sodré.

« Parce que dans mon café, tu seras toujours le bienvenu, je m’appelle Joāo, conclut-il en me tendant la main.[…]

Joāo approche les soixante- dix ans, il est plutôt gros et a un des sourires les plus familiers que j’aie connus, avec lequel il vous accueille pour que vous vous sentiez bien. Dans son bar, les gens parlaient football, politique, de tout et de rien. »

J’ai aimé aussi la recherche d’Ernesto sur cette guerre en Angola; il rédige un blog sur lequel il collecte des informations et où il tente de découvrir les circonstances de la disparition de son père, le héros en pensant pouvoir s’appuyer sur l’amitié de Berto qui esquive comme une anguille, il dit puis se tait, et il faudra du temps pour que le « fils du héros » apprenne la vérité sur le destin de son père par la bouche de cet « étrange petit homme ». Entre temps il aura perdu Renata, lassée des obsessions historiques d’Ernesto.

Ainsi le récit fait un va-et-vient entre le passé et le présent, et j’ai été plus captivée par les histoires personnelles – les belles pages sur l’enfance, celles sur l’amour des parents, sur l’amour d’Ernesto et Renata  – que sur le plan historique et même sur la triste réalité qui se révèle peu à peu. Ceci n’a pas empêché une lecture agréable  ( ça l’eut été si le livre avait été plus long, je pense, écueil évité ! ) c’est très bien écrit, avec un humour délicat, de belles évocations de ces décennies – des années 60 aux années 90 – et une version de Cuba assez inédite, ce qui en soi vaut la lecture. L’auteure rend aussi hommage à la littérature en nommant ses chapitres avec des titres d’œuvres littéraires ou d’auteurs célèbres.

J’ai aimé l’errance d’Ernesto, tout ce qu’il nous raconte sur ses amours, ses amitiés, ses désillusions avouées ou non à propos des relations humaines et des idéologies. Une très belle fin qui déclare avec force à quel point il faut tourner la page et se tourner vers l’avenir. Mais pour comprendre pourquoi cette fin, il vous faudra lire cette histoire qui donne souvent à réfléchir.

« Le reste, c’est des souvenirs, cette masse invisible d’images qui vous écrase et qui, en fin de compte, sont celles de la vie qui a passé. Mais après chaque chose, il nous reste l’avenir. Alors, partons. Vers l’avenir. »

Je ne résiste pas à cette petite vidéo très marrante, El Manicero, même si ce morceau n’est pas du tout évoqué dans le livre !

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« Underground railroad » – Colson Whitehead – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Serge Chauvin

« La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.

C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. »

Un livre qui met en colère, un livre politique au sens noble qu’on lui recherche aujourd’hui, un livre qui a fait écho en moi sur plusieurs sujets, celui de la lecture et de l’éducation entre autres. Mais bien sûr ici le grand thème abordé est celui de l’esclavage, qu’on peut étendre à toute servitude sous la contrainte, qu’elle soit économique, géopolitique, écologique…

La force de ce qui se dit là tient à la qualité de l’écriture et à la manière parfois transversale et subtile de calquer hier sur aujourd’hui. On aimerait pouvoir se dire que l’esclavage a disparu de notre monde civilisé, mais on sent bien qu’il a encore de beaux restes mutants ici et là…L’auteur met parfois quelques phrases dans la bouche d’un personnage ( ici, presque à la fin du livre, Joan Watson parle de la ferme Valentine où la communauté noire, affranchis et fugitifs, a trouvé un lieu où vivre, travailler, apprendre dignement, entreprise qui dérange fort les planteurs blancs alentour, et qu’ils vont attaquer pour la ruiner dans un atroce déchaînement de violence )

« Joan Watson était née à la ferme. Elle avait six ans ce soir-là. À la suite de l’attaque, elle avait erré dans la forêt pendant trois jours, se nourrissant de glands, jusqu’à ce qu’un convoi de chariots la découvre. Une fois adulte, elle se décrirait comme une étudiante de l’histoire américaine, sensible à l’inéluctable. Elle disait que les communautés blanches s’étaient simplement alliées pour se débarrasser de la forteresse noire en leur sein. C’est comme ça qu’agissent les tribus européennes, disait-elle. Ce qu’elles ne peuvent pas contrôler, elles le détruisent. »

Ce qui nous ramène, nous, lecteurs européens, à de sombres époques et qui ouvre ce roman à une réflexion plus large que l’histoire de l’Amérique seule.

Les premières pages nous présentent le destin d’Ajarry puis sa petite-fille Cora, à un moment crucial de son existence

« C’était la grand-mère de Cora qui parlait à travers elle, ce dimanche soir où Caesar mentionna le chemin de fer clandestin, l’Underground Railroad, et où elle dit non.

Trois semaines plus tard, elle dit oui.

Cette fois, c’était la voix de sa mère. »

Voici donc Cora, fille de Mabel, fille d’Ajarry. Ajarry a été vendue dans une vente de gros – oui, comme toute marchandise – arrivée enchaînée depuis l’Afrique jusqu’en Amérique, vendue et revendue contre des cauris et de la verroterie, voire troquée pour finir en Géorgie à la plantation Randall où elle aura 3 maris successifs, cinq enfants dont Mabel sera la seule survivante. Elle disparaît un jour, laissant seule sa fille Cora. Inutile de vous répéter ce qu’écrit ici Colson Whitehead, la description des atroces conditions des traversées, les traitement infligés aux femmes et aux hommes noirs…

« La bizarrerie de l’Amérique, c’était qu’ici les gens étaient des choses. Mieux valait limiter les dépenses pour un vieillard qui ne survivrait pas à la traversée de l’océan. Un jeune mâle d’une vigoureuse lignée tribale faisait saliver les clients. Une jeune esclave qui pondait des petits était comme une presse à billets: de l’argent qui engendrait de l’argent. Quand on était une chose – une charrette, un cheval, un esclave – , on avait une valeur qui déterminait ce qu’on pouvait espérer. »

le parcours de l’Underground Railroad

Le livre est construit en chapitres dont le titre est soit l’état traversé par les fugitifs, soit le prénom d’un personnage sur lequel on s’attarde, parfois accompagnés d’un avis de recherche. Mais qu’est-ce que cet Underground Railroad ? Sous la plume de l’auteur – géniale idée! –  c’est réellement un chemin de fer souterrain, un réseau de gares et de voies auxquelles on accède par des trappes, dans des caves sombres bien cachées et quand ils accèdent aux quais, où draisines et trains les attendent, les fugitifs sont emmenés toujours plus au Nord, d’état en état sur ce réseau clandestin, mis en place par des abolitionnistes et des affranchis. En fait ce réseau exista réellement mais était un réseau de routes et chemins.

Vous trouverez son histoire assez complète dans le lien plus haut,  mais lire les pages de Colson Whitehead c’est encore mieux, il y ajoute une dimension symbolique très forte sur la conquête de la liberté pour ces noirs, réduits à l’état d’objets, martyrisés, avilis, dans une volonté de les réduire à moins que des animaux; il y ajoute, à travers ce décor souterrain souvent inquiétant, la psychologie, les traumatismes, les angoisses des fugitifs qui voyageant souvent dans l’obscurité sont dans la plus absolue incertitude quant à leur avenir, leur route est une route vers l’inconnu. Si certains sombrent, nous rencontrons ici surtout ceux qui résistent. Comme Ajarry et son minuscule potager, un bel acte de résistance. Et puis Cora.

Colson Whitehead échappe à tout manichéisme, ses personnages sont nuancés, et ce qu’il dit a une portée plus universelle, enfin il me semble. Ainsi l’esclavagisme en Afrique, des Noirs par d’autres Noirs n’est pas mis de côté, et certains affranchis deviennent à leur façon des exploiteurs, des esclaves deviennent des dénonciateurs…Arrivée en Caroline du Sud, Cora va trouver un emploi dans un musée qui met en scène les paysages, la vie locale et quotidienne. Cora va « animer » trois de ces tableaux vivants, mais elle sait à quel point ces scènes sont factices, mensongères:

« Les coyotes empaillés sur leur socle ne mentaient pas, supposait Cora. Et les fourmilières, les minéraux disaient leur propre vérité. […] Jamais aucun garçon enlevé à son village n’avait briqué le pont luisant d’un navire négrier, jamais son ravisseur blanc ne lui avait tapoté le crâne en récompense. Le jeune Africain dynamique dont elle portait les bottes de cuir fin aurait été enchaîné dans la cale, le corps luisant de ses propres excréments. Certes le travail d’esclave consistait parfois à tisser des fils, mais c’était exceptionnel. Aucune esclave n’était tombée raide morte à son rouet, ou n’avait été massacrée pour un tissage emmêlé. mais personne ne voulait évoquer la véritable marche du monde. Et personne ne voulait l’entendre. Assurément pas les monstres blancs qui se pressaient derrière la vitrine à cet instant, collant leurs mufles gras contre le verre, ricanant et criaillant. « 

Ce chapitre m’a fait penser au livre « Cannibales « de Didier Daeninckx, qui raconte le sort fait aux kanaks lors de l’exposition universelle à Vincennes en 1931, monstrueux…

Cora poursuit sa route et l’auteur dépeint l’état d’esprit du moment chez les planteurs. La culture du coton explose et il faut de la main d’œuvre. On réfléchit à faire venir des Européens, des Irlandais peut-être, des Allemands aussi, des Blancs venus de pays troublés, pauvres. ils débarquent essentiellement à New York, Boston ou Philadelphie, mais:

« Pourquoi ne pas détourner le cours de ce fleuve humain pour qu’il coule vers le Sud ? Des réclames placées dans les journaux d’Outre-Atlantique vantèrent les avantages d’un travail contractuel, des agents recruteurs discoururent dans les tavernes, les réunions publiques, les asiles de nuit, et à la longue les navires spécialement affrétés, grouillant d’une cargaison humaine et volontaire, amenèrent ces rêveurs aux rives d’un nouveau monde. Et ils débarquèrent pour travailler aux champs.

« Jamais vu un Blanc cueillir le coton, dit Cora.

-Avant de revenir en Caroline du Nord, je n’avais jamais vu une foule déchiqueter un homme et lui arracher les membres, répondit Martin. Quand on a vu ça, on renonce à dire ce que les gens sont capables de faire ou pas. »

Martin sera un bienveillant sur la route de Cora, il la cachera contre l’avis de sa femme Ethel, alors que Ridgeway est toujours aux trousses de la jeune femme, devenue une véritable obsession pour lui, car sa mère Mabel lui a échappé et son orgueil ne s’en est pas remis; il l’attrapera, lui fera passer de sales moments,mais elle se sauvera toujours.

La ferme Valentine se situe dans l’Indiana et est un havre pour Cora, où elle a des amies, où le travail ne se réalise pas sous le fouet, mais en bavardant, et où elle aimera Royal qui aime les livres comme les aimait Caesar.

« Ils entraient dans la période des jours brefs et des longues nuits. Depuis le changement de saison, Cora fréquentait assidûment la bibliothèque. Elle amenait Molly quand elle réussissait à l’amadouer. Elles s’asseyaient côte à côte, Cora avec un livre d’histoire, un roman d’amour ou d’aventures, et Molly tournait les pages d’un conte de fées. Un charretier les intercepta un jour à l’entrée. « Le maître répétait souvent que la seule chose qui soit plus dangereuse qu’un nègre avec un fusil, leur dit-il, c’était un nègre avec un livre. Alors ici ça doit être un vrai arsenal de poudre noire! »

La famille Valentine a bien compris ça, qui a fait une bibliothèque sur le domaine.

La fin de l’histoire, avec des personnages comme Valentine, Lander mais aussi Mingo, qui s’oppose à eux et à leur vision, est le moment choisi par Colson Whitehead pour un discours absolument magnifique, qui en fait est un parfait bilan de ce qui se déroule dans l’histoire de Cora. Une belle réflexion sur les illusions d’un monde plus juste, moins raciste, plus généreux et fraternel. Lander qui expose son point de vue est plutôt pessimiste, et ses paroles annoncent ce que sera le sort des Noirs en Amérique.Il ne se berce pas d’illusions romantiques, mais explique pourquoi le chemin des Noirs en Amérique sera long – interminable ? – avant d’arriver à en être des citoyens, il explique :

« Car nous sommes des Africains en Amérique. Une chose sans précédent dans l’histoire du monde, sans modèle pour nous dire ce que nous deviendrons. « 

La fin tragique de cette réunion, de cet échange d’idées va donner raison aux pessimistes. La belle idée de Valentine va être rayée du paysage dans un bain de sang et d’une haine hideuse. Cora va pleurer son amoureux Royal

« Elle passait ses doigts dans ses boucles, le berçait en pleurant. Royal sourit à travers le sang qui perlait sur ses lèvres. Il lui dit de ne pas avoir peur: le tunnel allait encore la sauver. »Va à la maison dans les bois. Tu pourras me dire où ça mène. » Son corps s’affaissa. »

Cette fin nous révèle aussi ce qu’il advint de Mabel, puis,le Nord, après que Cora, échappe une fois de plus à Ridgeway. Une fin comme quelque chose qui n’en finit jamais, au fond…le tunnel, la draisine, l’obscurité, la mort qui rôde, la faim, la peur et le chagrin…

Un grand livre à propos de l’esclavagisme et du racisme comme je pense n’avoir rien lu de semblable sur le sujet. Une écriture acérée où la métaphore n’est jamais vaine ou décorative, mais met en mouvement la pensée, un onirisme symbolique extrêmement fort et évocateur, un roman qui éveille les consciences – même si certaines sont inatteignables, hélas, c’est aussi ce que dit Colson Whitehead ici. Un livre bouleversant avec des personnages forts et attachants.

Un coup de cœur plein de colère .

La chanson

 

« Nulle part sur la terre » – Michael Farris Smith – Sonatine Editions, traduit par Pierre Demarty

« Le vieil homme avait presque atteint la frontière de la Louisiane quand il les aperçut qui marchaient de l’autre côté de la route, la femme avec un sac-poubelle jeté sur l’épaule et la fillette derrière elle traînant les pieds. Il les regarda quand il les dépassa puis il les regarda dans le rétroviseur et il regarda les autres voitures les ignorer comme de simples panneaux de signalisation. Le soleil était au zénith et le ciel limpide, et s’il ne savait rien d’elles il devinait au moins qu’elles devaient avoir chaud, alors il prit la première sortie, traversa le pont de l’ autoroute I-55 dans l’autre direction, vers le nord. Il les avait vues quelques kilomètres plus tôt et il continua de rouler en se demandant ce qu’elles pouvaient bien fabriquer là. Il espérait qu’elles avaient une foutue bonne raison. »

Ce sont Maben et Annalee, mère et fille, qui marchent sans trop savoir où elles vont. Sous la chaleur étouffante du sud, avec un piètre bagage, la faim au ventre et une petite poignée de billets, de quoi tenir à peine quelques jours, elles marchent.

Dès les premières pages, ce roman m’a frappé par son écriture. Le rythme choisi et l’atmosphère qui s’en dégage. Langueur, lenteur, des phrases le plus souvent assez courtes, et puis une plus longue comme une expiration. Un souffle, une respiration et la chaleur. Et en avançant au fil des pages, on se rend compte que cette écriture crée en même temps une extraordinaire tension, dans le récit et le suspense. Enfin  « suspense », le terme n’est pas tout à fait le bon peut-être bien pas assez fort, plutôt « tension » , comme une attente de quelque chose dont on ignore tout, mais qu’on redoute; on se pose beaucoup de questions en découvrant l’histoire, celle de Maben qui forcément va converger avec celle de Russell, sorti de prison après avoir purgé une peine de 11 ans. Il faut du temps pour que tout s’emboîte, pour qu’on comprenne le drame qui a tissé ces destins, les injustices et les humiliations. On suppose, on cherche à comprendre, on est maintenu dans une attente vraiment formidable pour le lecteur. Maben passe son temps à fuir, sa condition de femme engendre des violences, quelque chose d’inéluctable qui n’en finit pas.

Pour Russell c’est bien différent. Il a causé la mort du jeune Jason – on ne sait comment qu’à la fin  – , il a purgé sa peine et il rentre chez lui où il retrouve son père, Mitchell, avec sa compagne Consuela, une femme elle aussi blessée par la vie et à qui Mitchell a donné la paix:

« Elle avait mis tout ce qu’elle possédait au monde dans une taie d’oreiller et puis elle était montée dans le pick-up avec Mitchell et ils étaient repartis vers le Mississippi, laissant derrière eux le soleil qui se couchait dans un ciel limpide, comme poussés par la nuée des lueurs rouges et rose pâle. Entre eux, le silence. mais un silence pas comme les autres. Un silence partagé. »

Russell retrouve un toit, de l’affection – son père l’accueille avec beaucoup de pudeur mais ils s’aiment, ça se sent – et un métier. Cependant, restent Larry et Walt, les frères de Jason et Larry en particulier va accueillir Russell à sa façon. Même si la prison est violente au quotidien, Russell va devoir se prémunir de Larry. C’est un homme en colère; son petit frère est mort et la femme de sa vie l’a quitté, son fils l’ignore. Là, une scène sidérante sur le terrain de foot, où l’on comprend à quel point Larry est atteint et se sent déchu de tout, dépossédé et dans une rage meurtrière – où on peut saisir aussi le fait qu’il soit seul et rejeté de son fils, Larry inspire la pitié – pas de l’empathie, de la pitié –  car au fond, il n’a que la violence pour langage. Son fils refuse de lui parler, réaction ( exemple de rythme, phrases brèves puis une phrase longue, sans ponctuation comme une expiration, un souffle ) :

« Il alla ramasser son gobelet. Le vida d’un trait et sentit l’alcool lui brûler la gorge. Puis il donna un grand coup de batte contre le grillage et le bruit résonna en écho sur tout le terrain et l’arbitre et les coachs et les gamins en place et les gamins dans la fosse et les spectateurs sur les gradins et les gens en train de fumer à l’écart tournèrent tous la tête vers la droite du côté du type à la batte. Il la brandit et frappa de nouveau le grillage et gueula et maintenant on va voir si tu me parles pas nom de Dieu. »

 Russell constitue donc un excellent défouloir, rendu responsable de tout ce qui va mal dans la vie de Larry. Une scène extraordinaire de brèves retrouvailles entre Russell et sa promise d’avant le drame, de bons croquis des soirs au café, beaucoup d’alcool et des rencontres…

Enfin dans les personnages importants, il y a Boyd et j’ai aimé Boyd car il est par excellence le personnage qui tient les destins de Russell et Maben entre ses mains;  Boyd est un homme bon, un policier qui fait ce métier par sens de la justice, parce qu’il défend certaines valeurs. Il a celle de l’amitié et Russell était et reste son meilleur ami. On en rencontre de bien pires dans ce livre, des policiers, dont un qui déclenche réellement le début de l’intrigue. Boyd est bon et juste et il a un rôle essentiel dans le déroulement de l’action, et grâce à Boyd l’auteur nous offre une fin superbe où le policier se remet profondément en question. Une réelle réflexion à propos de ce qui est bien ou mal à ses yeux d’homme, pas qu’à ceux de l’homme de loi qu’il est, une réflexion intelligente et sensible parce que son ami Russell est impliqué, parce qu’il le connait bien et qu’il l’aime. Quelle belle fin cela donne ! Inattendue peut-être, sûrement, et le moment qui clôt en beauté ce magnifique roman.

« Il avait toujours aimé l’insigne. et la loi parce que cela lui permettait de savoir où était le bien, où était le mal, et désormais il était perdu, flottant entre ces deux notions, et ce n’était pas sa faute mais peu importait. Il en était là. […] Il laissa son bras dehors et garda sa main ouverte et puis il ralentit et s’arrêta. Coupa le moteur. Éteignit les veilleuses. L’obscurité silencieuse devant lui et derrière lui et autour de lui. Il frotta ses mains l’une contre l’autre. Se frotta le visage. Se laissa aller contre l’appuie-tête. et il demeura là, hébété par le poids de la couronne qui lui avait été donnée. »

Je ne peux pas finir ce petit article sans parler de la paix qu’on ressent chez Mitchell, de l’amour qui bien que ne se disant pas flotte entre les gens dans cet endroit où la petite Annalee retrouve la joie d’une enfant de son âge, ses petites jambes reposées des kilomètres avalés sur le bitume, son estomac satisfait mais plus que tout son cœur délivré de la peur, ce lieu où l’on pêche et où l’on contemple le soleil couchant et la beauté de la nature, belle, mais un rien inquiétante aussi :

« Dans les marais du sud du Mississippi on peut regarder le monde s’éveiller quand les rayons d’or pâle du soleil s’immiscent entre les arbres et la mousse et les grues aux larges ailes. Les libellules bourdonnent et les ratons laveurs sortent de leur tanière et crapahutent le long des troncs d’arbres effondrés. Les tortues vont se percher sur des souches qu’inondera bientôt la chaleur du jour et mille autres créatures cachées frétillent sous les eaux noires, armées d’une patience et d’une agilité meurtrières. Des branchages accablés par le temps, incapables de soutenir leur masse, ploient et se brisent tels des vieillards se résignant à rejoindre leur tombeau marécageux. Les reptiles ondoient et les merles criaillent dans le paysage zébré parla lumière de l’aube venue prendre la relève de la nuit profonde et paisible. »

Je ne sais pas si c’est une volonté de l’auteur, mais je vois ici une assez belle métaphore de ce qui se passe hors du marais, parmi les hommes; en tous cas la même tension augmentée par la chaleur qui monte et les yeux aux aguets de toute cette faune.

Vous aurez compris que ce roman est un coup de cœur; l’écriture, le style sont remarquables, la façon de traiter le sujet est assez shakespearienne –  et j’adore Shakespeare – ; j’ai supposé souvent, envisagé beaucoup et ai été surprise toujours. J’ai rencontré des personnages complexes et crédibles, avec des femmes dont la vie tient dans un sac poubelle ou une taie d’oreiller. Un roman fort, touchant et captivant.

Ici, l’interview de l’auteur par mes amis de Nyctalopes, qui m’ont invitée à y participer

On entend Lynyrd Skynyrd à l’Armadillo

« Les buveurs de lumière » – Jenni Fagan – Métailié/ Bibliothèque écossaise, traduit par Céline Schwaller

 

« Il y a trois soleils et c’est le dernier jour de l’automne – peut-être pour toujours. Chiens du soleil. Parhélie. Ils marquent l’arrivée de l’hiver le plus rigoureux depuis deux cents ans. Les routes sont encombrées de gens qui tentent de faire des provisions de carburant, de nourriture, d’eau. Certains disent que c’est la fin des temps. Les calottes polaires fondent. Le taux de salinité de l’océan n’a jamais été aussi bas. La dérive nord atlantique ralentit. »

Un livre pour moi absolument magique, magnifique, ça a été une parenthèse de lecture glacée et pourtant ardente, la découverte d’une écriture très personnelle, très originale et totalement envoûtante. Je le dis tout de suite, j’ai tout aimé dans ce roman, mais surtout, surtout les trois personnages principaux, et des trois, c’est Stella, alias Estelle alias Cael qui m’a le plus touchée . Et vous ne pouvez pas imaginer à quel point il est difficile d’écrire sur un tel livre, tant j’ai envie de vous en faire sentir la beauté et l’intelligence…Mais je tente.

De quoi est-il question ? L’argument de départ est la venue d’une vague de froid sur la planète comme on n’en a pas eu depuis longtemps. Nous sommes en novembre 2020  (c’est demain ! ), il neige à Jérusalem, mais aussi en Afrique, des icebergs dérivent, dont un énorme, un gigantesque qui se dirige tout droit sur l’Écosse.

Les médias relatent non-stop les troubles et dégâts générés par cet âge de glace imprévu, et les catastrophes à venir. Il faut donc que la population s’organise.

Pendant ce temps à Soho, dans ce qu’il reste du cinéma d’art et d’essai de sa mère Vivienne et de sa grand-mère, Gunn, Dylan se prépare à quitter ce lieu qui va être saisi et dans lequel il a grandi avec ces deux femmes exceptionnelles; et plus difficile encore, il se prépare à aller disperser leurs cendres respectives au Nord du pays car elles sont mortes toutes les deux, à 6 mois d’intervalle :

« Comme grogner, brandir le poing et taper du pied ne sert à rien, il monte sur la boîte et le couvercle du tupperware se ferme avec un clic. Il va chercher un morceau de ruban adhésif et l’enroule autour pour plus de sûreté. Il prend les boîtes. Et s’il oublie laquelle est laquelle ? Il pourrait s’envoyer un texto : Grand-mère est dans le pot de glace, maman dans la boîte à sandwich. » » 

En ces temps perturbés aux allures de fin du monde imminente, nous allons rejoindre des personnages, tous plus ou moins marginaux, qui tous vivent dans un village de caravanes – vous savez ces caravanes métallisées en forme d’obus, – à Clachan Fells et nous allons nous installer ici dès l’arrivée de Dylan car Vivienne avait ici sa propre caravane:

« Un tas de factures impayées est soigneusement rangé dans la boîte à couture d’époque de Vivienne et en rentrant du crématorium il a trouvé une enveloppe contenant un acte de propriété pour une caravane parquée à 930,6 kilomètres de là, avec un post-it rose et ses pattes de mouche: Payée en espèces – aucune trace dans nos livres de comptes. Bises. Maman.« 

Alors si ce n’était que le récit de cet affrontement du froid, le dérèglement climatique, une sorte d’anticipation, ce serait déjà intéressant, mais bien sûr c’est beaucoup plus que ça. Dylan va rencontrer dans ce bout du monde glacé Constance, qui a depuis toujours deux amants, et sa fille née Cael, petit garçon, mais qui est une fille, qui sait qu’elle est une fille et qui âgée de 12 ans, en pleine puberté, va lancer son combat hormonal pour ne pas avoir de moustache, et essayer d’avoir un jour de quoi porter un soutien-gorge. Cael n’est plus déjà qu’un appendice entre les jambes d’Estelle, Stella, l’étoile de sa mère.

Ces deux femmes vivent grâce aux doigts d’or de Constance, qui récupère de vieux meubles et objets dans la décharge et en fait de belles choses, leur offrant une nouvelle vie. Comme elle va aider Stella à être la personne qu’elle se sent être, lui donnant toutes les explications pour qu’elle comprenne et l’aider elle aussi à avoir une nouvelle vie. Stella est très intelligente. Son état particulier l’a rendue assez solitaire. Garçon elle avait un ami, Lewis, qui la délaisse depuis qu’elle porte des collants rayés, se fait des maquillages gothiques et bref : n’est plus son pote, mais une jolie gamine. Stella n’a pas la langue dans sa poche et malgré ses perturbations, grâce à sa mère si aimante, elle s’épanouit. Première rencontre avec Dylan:

« Vous n’avez pas de grosses chaussettes, c’est ça ?

-Non.

-Est-ce que votre cinéma a coulé?

– Grave.

-Vous avez une hache quand même, non ? Vous avez commandé une citerne pour l’eau de pluie? Vous savez trafiquer votre compteur pour que votre facture d’électricité n’atteigne pas un montant si élevé que vous serez obligé de manger plus que des nouilles? Dans la caravane 11, il y a un type qui a bouffé des nouilles pendant trois ans. Il est mort. Une autre voisine, Ethel, de la n°7, elle est morte aussi.

-J’habite dans la n°7, dit-il.

-Ouaip. Il y a des gens qui meurent ici. En hiver il fait un tel putain de froid qu’on peut mourir gelé dans son lit. Vous vous rendez compte que vous vivez dans ce qui est en somme une boîte de conserve au pied de sept montagnes?

-Ça me fait pas peur.

-Z’êtes un dur à cuire, hein ?

-Grave. » »

Donc, ce très beau roman nous offre une sorte de vision kaléidoscopique du monde tel qu’il pourrait être, tel qu’il peut devenir, et puis tel qu’on pourrait le reconstruire, lui donner une nouvelle vie. Dans ce lieu isolé et bientôt pris dans une gangue de glace, –  comme ces incrustations d’insectes dans l’ambre, vous voyez ? –  ici donc va naître un nouvel amour, celui entre Dylan et Constance, tous deux des êtres pétris d’une humanité claire, lucide et combative, mais aussi rêveuse et pleine de poésie. Ici Stella, comme un papillon de sa chrysalide va doucement émerger, pleine d’une énergie qu’elle déploie dans une soif d’être elle-même, telle qu’elle est à l’intérieur d’elle-même et face au monde. Des pages inoubliables (36/37 ) dans lesquelles Constance explique très précisément comment se passe la « détermination  » de notre sexe. En bref:

« Le genre, c’est quelque chose de plus intime que se qu’on se plaît à croire. Les hommes n’en sont pas convaincus parce que la plupart sont des têtes de nœuds, dit-elle.

-C’est le terme technique, ça, maman ? »

« […]Tout le monde commence par être de sexe féminin et le reste pendant des mois.

-Quoi, même papa? 

-Même Jésus. Va dire ça aux bonnes sœurs. »

Ou encore, après un vrai cours d’anatomie de Constance

« Stella passe une main sur son ventre et se jure de regarder plus tard dans le miroir. Elle aurait eu un vagin si ses tissus ne s’étaient pas soudés. Ça lui est égal de ne pas en avoir un. Peu importe comment la viande est coupée. Elle devrait peindre ça sur un T-shirt et le porter pour aller à l’église. »

Merveilleuse Stella qui n’aime que les garçons, qui pédale comme une folle dans la neige et la glace, qui fait des rencontres étranges:

« – Une personne que j’ai rencontrée un jour m’a dit qu’on pouvait boire l’énergie du soleil, la stocker dans ses cellules pour devenir fort. Elle a dit qu’on devrait tous faire ça. C’est comme une réserve d’énergie à l’intérieur de nos cellules; elle a dit qu’il y a des pèlerins buveurs de lumière qui le font tout le temps: c’est comme ça qu’ils résistent à l’obscurité, en stockant le plus de lumière possible, explique Stella.

Dylan se tourne vers elle.

-Qui t’a raconté ça ? 

-Oh, une femme que j’ai rencontrée dans le parc de caravanes.

-Ma grand-mère disait ça, presque mot pour mot, dit-il. »

Au fil des conversations dans la caravane de Constance, bien des choses vont se dire, se découvrir, se comprendre enfin. Une complexe histoire de famille, des souvenirs partagés, des confidences et des vérités sur le monde, la vie, et notre relation à la nature. Des pages complètement bouleversantes sur ce que vit Stella, et la chance qu’elle a d’avoir Constance, une mère intelligente, aimante, attentive et ouverte, qui l’incite à être elle-même, et à s’affirmer et accessoirement qui sort emmitouflée dans un manteau de loup, la tête servant de bonnet

« Les gens peuvent avoir l’esprit un peu étroit par ici, Dylan. La plupart des gens du village ne m’adressent pas la parole, sous prétexte que j’ai eu deux amants pendant toutes ces années, ou parce que j’ai…ou…je sais même plus ce que j’ai, ni même ce que je veux, putain.

-Tu n’es pas obligée de m’expliquer quoi que ce soit.

-Je m’inquiète sans arrêt pour Stella, ça me rend dingue. Entendre parler d’un petit gamin qui s’est fait pourchasser par les gens de sa communauté parce qu’il était trans, ou tomber sur leur taux de suicide, ou même la façon dont les garçons du coin la regardent parfois, tu sais. Je ne sais pas comment la protéger. Quand on y pense, je peux faire ce que je veux, mais je ne peux pas toujours être là pour m’assurer qu’elle va bien et franchement ça me tue, putain ! »

Ce livre est un superbe roman d’amour, ce trio m’a émue et on peut même envier finalement ces moments où l’extrême rigueur ramène à l’essentiel, les corps qui se rapprochent et se réchauffent, la beauté du monde et la nature qui se révèle la plus forte et ramène un peu d’humilité, si ce n’est plus de solidarité.

« Constance adresse un sourire à Dylan. Ce désir en lui de s’allonger à côté d’elle dans le noir et de la serrer contre lui. De boire du vin, de bouquiner et de s’ignorer l’un l’autre mais en sentant son pied juste à côté du sien, ses jambes, sa bouche. »

Je dois m’arrêter; ce roman, il faut le lire, se coller bien tranquille dans un coin paisible et partir voir les aurores boréales avec Constance dans sa peau de loup, s’émerveiller devant les paysages, les montagnes sous la neige, les longues aiguilles de glace qui scintillent au soleil, les cerfs majestueux qui en quête de nourriture se montrent plus que d’ordinaire, avec Stella et sa langue bien pendue, mais avec son petit cœur d’oiseau qui s’emballe si vite:

« Tout se calme.

Son cœur.

Ses cellules.

Elle inspire, sent le soleil sur son visage même s’il n’a jamais fait aussi froid à Clachan Fells. Pendant une infime fraction de seconde le parhélie envoie de la lumière jusqu’au tréfonds d’elle-même – où même les choses les plus folles refusent d’aller.

Tout au fond, dans les cellules les plus sombres. De minuscules points de lumière :

Comme des petites lanternes à l’intérieur de ses veines.

Ou des vers luisants recroquevillés pour dormir. Dans la partie d’elle la plus secrète – un endroit où elle ira siroter du thé un jour – et pour s’y rendre elle devra traverser les parties les plus sombres d’elle-même – entre les aortes qui palpitent en charriant leurs rivières de sang – jusqu’à son cœur où se trouve une petite porte minuscule s’ouvrant sur l’éternité. »

Tous les passages qui nous plongent dans l’esprit de la petite Stella sont absolument émouvants, si beaux, si tristes et malgré tout, cette gosse est pleine d’une force incroyable. Et puis il y a presque à la fin le petit voyage au nord, pour voir l’iceberg qui arrive, et le total éblouissement des trois compagnons, l’écriture atteint là, à mon avis, le sublime. On ressent le froid des glaces, on a les yeux éblouis de l’intense clarté, et on a le cœur qui éclate, comme ceux de Constance, Stella et Dylan.

« Il n’y a plus que des rivières de lumière verte dans le ciel, qui virent au violet, puis au rouge. » 

 

Beaucoup de choses seront dites et écrites sur ce livre, de nombreux thèmes sont abordés et le talent de Jenni Fagan est de les lier avec virtuosité et intelligence, mais surtout avec poésie et humour. Outre les urgences climatiques et leurs conséquences, la transexualité, la fragilité des êtres, en lisant ce livre unique, vous en saurez plus sur Vivienne et Gunn, des femmes assez étonnantes, sur les buveurs de lumière et sur l’incroyable histoire de famille que Dylan va débroussailler. Et puis vous croiserez Bernache, une star du porno, des satanistes et un taxidermiste… Je vous ai livré ici mon sentiment personnel, restant encore frustrée, avec l’envie de parler de ces personnages qu’on a du mal à quitter.

Je garde une petite Stella tapie dans la cage thoracique, avec ses deux longues nattes noires, ses collants rayés, sa langue bien pendue et son petit cœur d’oiseau dans lequel il y a une petite porte.

« Quand les adultes entendent grincer une petite porte sombre dans leur cœur, ils montent le son de la télé. Ils s’enfilent un verre de vin. Ils disent au chat que c’était juste une porte qui grinçait. Le chat sait. Il saute du canapé et sort de la pièce. Quand cette petite porte sombre dans un cœur se met à faire clic-clac clic-clac- clic-clac si fort et si violemment qu’on voit littéralement battre leur poitrine – eh bien là ils disent qu’ils ont du cholestérol et ils essaient d’arrêter le beurre, il  se mettent à marcher. Quand la minuscule porte sombre de son cœur s’ouvrira en grinçant, elle la franchira sans hésiter. Elle s’allongera et dormira à l’intérieur de son propre cœur comme un oiseau dans la nuit. » 

Coup de foudre absolu. ❤ ❤ ❤

« Les fantômes du vieux pays » – Nathan Hill – Gallimard / Du monde entier, traduit par Mathilde Bach

« Si Samuel avait su que sa mère allait partir,  peut-être aurait-il fait plus attention. Peut-être l’aurait-il davantage écoutée, observée, aurait-il consigné certaines choses essentielles. Peut-être aurait-il agi autrement, été une autre personne.

Peut-être aurait-il pu être un enfant pour qui ça valait la peine de rester.

Mais Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà – en secret, et par morceaux. Retirant des choses de la maison, une à une. Une robe de son placard. Une photo de l’album. Une fourchette du service en argent. Un édredon de sous le lit. Chaque semaine, elle prenait un objet différent. Un pull. Une paire de chaussures. Une décoration de Noël. Un livre. Lentement, sa présence s’atténuait dans la maison. »

Il y a des livres qui font un peu peur quand on les prend en mains la première fois. C’est lourd, épais, compact; si on feuillette, les pages sont bien noires tant l’écriture est serrée. Personnellement j’aime ce genre de défi parce que je me dis que si c’est bon, je vais avoir une bonne grosse dose de plaisir. Eh bien voilà !  Il y avait un moment que je n’avais pas ouvert un pavé comme celui-ci, un peu plus de 700 pages, et s’il a fallu environ 100 pages pour que je sois absorbée totalement, ce roman fleuve ensuite n’a été que plaisir et jubilation, lu en 3, 4 jours, par longues doses, une totale addiction. Le livre qu’on n’a pas envie de lâcher – en tous cas pas moi !

J’avais commencé un article très long et après réflexion je renonce. Non par paresse, non, mais parce que j’ai toujours peur d’affaiblir ce que j’ai perçu durant ma lecture. Pour une fois, je vous propose la 4ème de couverture, je le fais rarement, mais vous y trouverez le condensé des sujets abordés par l’auteur , et je vous parle ensuite de ce qui m’a le plus marquée, de mes personnages préférés, de mes passages préférés… je vous invite vraiment, mais vraiment à lire cet extraordinaire roman. 

La 4ème de couverture:

Voici l’histoire de Samuel Andresen-Anderson, qui va reconstituer comme un puzzle celle de Faye, sa mère partie du foyer quand il n’était qu’un enfant. Partie comme ça, disparue au réveil, quittant fils et mari, une seule valise à la main. Alors voici aussi l’histoire de Calamity Packer, « dangereuse terroriste » qui agresse le futur sénateur du Wyoming Sheldon Packer, un républicain pur et dur. Enfin on voit d’elle une photo, une vidéo, lâchant des poignées de gravillons en direction de Packer passant par là. Samuel retrouve ainsi sa mère, près de 30 ans plus tard – si je ne me trompe pas – :

« Il frappe. Entend une voix à l’intérieur, la voix de sa mère:

« C’est ouvert », dit-elle.

Il pousse la porte. Du couloir, il voit que l’appartement est baigné de lumière. Des murs blancs nus. Une odeur familière qu’il n’arrive pas à resituer.

Il hésite. Incapable de se résoudre à passer cette porte et à rentrer dans la vie de sa mère. Au bout d’un moment, sa voix résonne de nouveau. « Tout va bien, dit-elle. N’aie pas peur. »

À ces mots il manque de s’effondrer. Il la revoit à présent, les souvenirs affluent, sa silhouette au-dessus de son lit dans le matin blême, il a onze ans et elle est sur le point de partir pour ne plus jamais revenir. 

Ces mots le consument sur place. Ils franchissent les décennies d’une seule enjambée, convoquant ce petit garçon timide qu’il était alors. N’aie pas peur. C’était la dernière chose qu’elle lui avait dite. »

Samuel joue en ligne, il est Dodger dans Elfscape. Pour jouer il s’enferme dans son bureau à l’université où il enseigne – tente d’enseigner serait plus juste – la littérature à des étudiantes récalcitrantes, comme Laura Pottsdam.

Avec Laura arrivent les ennuis qui vont avec cette enfant gâtée ( chapitre 4 de la partie 1, très très drôle ! ), ce sera le premier pétard qui fera sursauter Samuel.

« Samuel ferme sa porte. S’assoit. Fixe sa jardinière – un sympathique petit gardénia à l’air un peu fatigué. Il prend le vaporisateur et asperge la plante, le vaporisateur fait ce petit bruit, comme un canard qui caquette.

À quoi pense-t-il? Au fait qu’il pourrait bien se mettre à pleurer maintenant. Que Laura Pottsdam va sans doute effectivement le faire renvoyer. Qu’il y a encore une odeur dans ce bureau. Qu’il a gâché sa vie. Et qu’il déteste cette expression aller beaucoup trop loin. »

C’est au CM2 que Samuel a rencontré Bishop Fall – j’aime ce Bishop, il me touche beaucoup – et sa vie va amorcer un virage vers plus de sociabilité, enfin…un peu plus, et s’en suivent de très bonnes pages sur la cour de l’école, monde en raccourci où déjà les forts et les faibles s’affrontent:

« Bishop Fall était un voyou, certes, mais pas le genre primaire. Il ne choisissait pas des proies faciles. Il fichait la paix aux petits maigrichons, aux filles ingrates. La facilité ne l’intéressait pas. Ce qui l’attirait, c’étaient les puissants, les arrogants, les forts, les dominants.

Durant le premier rassemblement scolaire de l’année, Bishop se focalisa sur Andy Berg, champion local en matière de brutalité, le seul élève de CM2 doté de poils aux jambes et sous les bras, terreur de tous les gringalets et pleurnichards du coin.[…]Le Berg était le voyou typique de la petite école : beaucoup plus grand et plus fort que n’importe qui dans la classe, laissant se déchaîner des démons intérieurs enragés par ses limites mentales, seules limites qu’il connaisse d’ailleurs. »

 

Samuel tombera très amoureux de la sœur de Bishop, Bethany petite violoniste atteinte d’hyperacousie.  

Samuel est accessoirement écrivain, enfin il le pense, une nouvelle de jeunesse a été éditée, il a décroché un contrat en or massif, mais n’a rien écrit depuis; il y songe, mais ne le fait pas. Il rêve depuis toujours d’écrire « Un livre dont vous êtes le héros », le genre qu’il préférait lire gamin. L’auteur en profite pour nous glisser de la page 335 à la page 392 un morceau de bravoure qui fait passer du rire aux larmes, une mise en abyme absolument sidérante qui retrace l’amour, l’amitié, les malentendus du trio et le destin tragique de Bishop, le tout dans le contexte politique mouvementé du moment relaté avec une virulence extrême, sous le titre :  « Tu peux sortir avec cette fille » – Une histoire dont vous êtes le héros » et qui se termine ainsi:

« T’y voilà donc. C’est enfin le moment pour toi de faire un choix. À ta droite, la porte de la chambre, où Bethany t’attend. À ta gauche, la porte de l’ascenseur et le grand vide du monde autour.

C’est le moment. Prends une décision. Quelle porte choisis-tu ? »

On passe aussi de nombreuses pages dans le jeu et le monde virtuel où Samuel évolue des heures durant, et surtout on rencontre Pwnage qui plus qu’un personnage est un symptôme ou un archétype peut-être qui synthétise à lui seul un grand nombre d’aspects de son pays et de son temps à travers son addiction au jeu. Lui aussi aura un destin tragique.

L’auteur bâtit ainsi son édifice, nous emmenant d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre en une construction magistrale qui imprime au récit un rythme bien particulier et des enchaînements vertigineux. On pourrait je pense comparer cette œuvre à une symphonie, avec ses longs mouvements qui chacun ont leur structure interne. Une symphonie échevelée et palpitante.

Dix parties constituent ce roman qui se déroule sur plusieurs époques : fin de l’été 1988, fin de l’été 2011, printemps 1968, fin de l’été 1968. On saute dans le temps sans aucune difficulté, les bonds en arrière reconstruisant l’histoire de Faye dans sa jeunesse, de ses parents et plus précisément de son père, Franck, venu du « vieux pays ». Ce vieux pays c’est la Norvège d’où il a ramené les nisses qui plus que des fantômes sont des lutins domestiques assez bienveillants. Je trouve intéressant que le mot « fantômes » ait été choisi pour nommer ces créatures déplacées aux USA dans la poche de Franck ( Fridtjof ), les nisses ont pris un tout autre sens, celui en effet de fantômes parce qu’ils hantent Faye plus qu’ils ne la réconfortent.

 Faye est celle qui m’a le plus touchée. Elle est la seule je crois qui ne m’a pas parue ridicule ou idiote, à aucun moment, même quand elle est en mauvaise posture. C’est une femme qui va sans cesse s’enfuir, non pas pour échapper à des responsabilités, mais en quête d’elle-même. Elle sera multiple, vivant des expériences inattendues qui la laisseront étourdie, mais toujours apte à réagir et surtout à réfléchir. Pour moi elle est la personne la moins conventionnelle du livre alors que rien ne l’y prédispose, en tous cas pas son éducation. Peut-être que ce que je dis là parlant d’une femme qui abandonne son enfant pourrait choquer, mais quand on lit l’histoire de Faye, quel enfant est Samuel malgré toute la tendresse et la patience d’ange qu’elle garde envers lui (excusez-moi mais ce gosse est insupportable sans qu’on comprenne bien pourquoi ! ), si on s’écarte des préjugés, on comprend Faye qui s’enfuit, Faye qui se sauve. Je la comprends. Et puis c’est sans doute aussi celle qui se remet le plus en question, même si ça ne marche pas toujours, si des choses lui échappent. Faye en fait cherche la liberté, toujours, celle d’être elle-même. Ainsi quand elle ressent le désir d’un homme, elle répond à sa pulsion et se heurte parfois, comme avec Henry qui deviendra son mari, à une posture pudibonde – pas avant le mariage, pas ici, pas comme ça… – Le chapitre 34 de la neuvième partie sur ce sujet, sur cette quête de Faye est magnifique. 

Sinon, je pense que Nathan Hill a dû bien s’amuser avec la galerie de névrosés qu’il met ici en scène. On peut dire qu’il n’y va pas de main morte ! Des années 60 à fin 2011, on a un panorama impressionnant d’une société guindée, coincée, répressive qui voit surgir – forcément ! –  une jeunesse qui rue dans les brancards, tombant dans tous les excès en réaction au terrible carcan de conventions et d’hypocrisie bien pensante. On va assister alors aux manifestations étudiantes à Chicago en 1968 lors de la convention démocrate, tandis que les jeunes filles aux seins nus militent et manifestent pour la liberté sexuelle, pour la liberté pour tout, qu’on assiste aux meetings pacifistes du mouvement hippie sous le règne de Krishna et l’œil bienveillant d’Allen Ginsberg  et à une répression policière extrêmement violente. Tout ça avec une ironie qui n’épargne absolument personne. Très moqueur, Nathan Hill ! Seule Faye un peu paumée dans cet univers, curieuse et sceptique devant ce qu’elle voit et vit, entend et lit, seule Faye garde son esprit libre et son sens critique. Bon, la tête, elle la perd un peu quand elle croise le sourire de l’ambigu Sebastian, mais je n’en dis pas plus. 

On fréquente en 2011 un éditeur douteux, le monde de l’argent, de la procédure judiciaire, on va retrouver le flic amoureux de 1968, Brown, devenu juge impitoyable et handicapé – plus que névrosé il se rapproche du psychopathe…- et discrètement l’auteur tisse sa toile, commence à nouer les personnages les uns aux autres, l’air de rien…Parce que la fin va nous révéler en une apothéose l’histoire que nous avons vu s’élaborer page après page .

Vaste entreprise qu’un tel roman. Si c’est une réussite c’est par la construction remarquable, l’humour, parce que le ton est grinçant, ironique, fort critique souvent, l’écriture touffue mais en même temps si bien organisée qu’on ne se perd jamais et là, je tire mon chapeau à la traductrice Mathilde Bach.

Petite parenthèse : le chapitre 3 de la partie 8, d’environ 12 pages, est écrit en une seule phrase ! Oui, comme je vous le dis. On y voit quelques points virgules, mais de point, point ! Et je vous assure que lire ce chapitre ne pose aucun problème de compréhension…Pourtant ça pourrait; cette phrase est une phase finale sur Elfscape, et vraiment c’est épatant ! Le talent de portraitiste de Nathan Hill est bluffant. Et puis enfin, ce chapitre remarquable a un sens métaphorique très puissant et effrayant.

D’une plume ébouriffante et cinglante, Nathan Hill raconte une histoire de femmes et d’hommes, une histoire de son pays qui laisse sur le flanc par sa verve, sa poigne qui tord et triture. Et les personnages satellites sont tout aussi forts, comme Periwinckle l’éditeur – un important satellite – le juge Brown ou l’avocat de Faye, Simon Rogers, sans parler d’Allen  Ginsberg qui m’a paru un peu ridicule dans sa posture de gourou,… globalement, je dirai que Nathan Hill est plus clément avec ses personnages féminins.

Si Samuel enfant m’a exaspérée avec sa façon de cataloguer ses niveaux de pleurnicherie, si professeur à l’université de Chicago il m’a agacée, en avançant dans la lecture, il m’est devenu un peu plus sympathique. Laura, elle, m’a bien fait rire, mais au fond, quelle tristesse que sa vie si vide.

Dans une vague narrative précise, nerveuse et je le répète souvent très drôle l’Amérique de Nathan Hill déferle sur le lecteur sans le noyer, c’est réjouissant, intelligent, très méchant et très acerbe aussi et il reste néanmoins des personnages lumineux comme Faye et son indécision, ses incertitudes et ses doutes jusqu’à son retour aux sources, quand s’éclairera son histoire, dans la maison rouge saumon à Hammerfest. Pour moi, Faye est le personnage le plus touchant et triste, avec Bishop, que j’ai vraiment beaucoup aimé. Un livre où Samuel enquête et découvre sa mère si méconnue, inconnue de lui, un livre qu’il écrit tandis que nous le lisons. 

La fin du roman est absolument formidable, avec ce qui ressemble à une résurrection de Pwnage. Une lecture inoubliable.