« Dans l’île » – Thomas Rydahl – Belfond, traduit par Catherine Renaud

dans-lile_3897« Le soir de la Saint -Sylvestre, sous l’influence d’un triple lumumba, Erhard décide de se mettre en quête d’une nouvelle compagne. Encore que nouvelle ne soit peut-être pas le terme le plus approprié. Peu importe après tout qu’elle soit nouvelle, jolie, gentille ou amusante, du moment qu’elle est chaleureuse.[…].Dans quelques années à peine, il faudra aussi qu’elle accepte de vider son pot de chambre, de le raser et de lui retirer ses chaussures après une journée entière passée dans sa voiture, si tant est qu’il puisse encore conduire. « 

Voici un nouvel auteur danois, jeune auteur et premier roman très prometteur. Un roman très particulier, une ambiance particulière que j’ai un peu de mal à définir.

L’histoire se déroule à Fuerteventura, île des Canaries chaude et ventée. Ici vit Erhard, homme vieillissant – qui à 60 ans se sent vieux -. Il est danois et a abandonné au Danemark sa femme et ses deux petites filles, auxquelles il envoie depuis de nombreuses années de l’argent tous les mois. Surnommé l’Ermite, il subvient à ses besoins en exerçant les professions d’accordeur de pianos et de chauffeur de taxi. Partagé entre ses activités et un couple d’amis, Raúl et Beatriz, avec lesquels il discute et boit des lumumbas ou des mai tai qui le font décoller de son quotidien, il mène une vie au final assez solitaire et sobre.

mai-tai-1220775_640Sinon, eh bien il partage avec Laurel et Hardy, deux chèvres, sa maisonnette à l’écart de la ville. Un jour, une voiture est échouée sur la plage. Dans la voiture un carton, dans le carton un bébé de 3 mois, mort. La police se désintéresse totalement de l’affaire, mais Erhard lui, va vouloir savoir, comprendre, pris comme d’une obsession de savoir qui est ce petit mort si vite, quelle est son histoire. Comme Erhard est totalement déconnecté – pas de téléphone portable ni d’ordinateur et aucune connaissance de leurs usages – voici le récit pas à pas de l’enquête d’un vieil homme solitaire, qui aime les livres et ses chèvres, une enquête à l’ancienne. 

Cela donne lieu à une narration au présent qui nous fait pénétrer dans les rouages mentaux de cet homme. Hors ses démêlés délicats avec ses collègues, son patron, ses clients, les femmes, ses difficultés avec sa vessie et sa sexualité, on rencontre un homme courageux, porté par son goût de connaître la vérité. Quelque chose le bouleverse dans la vision de ce petit corps mort, posé dans ce carton. Quelle histoire se cache dans cette scène si triste ? Erhard va se retrouver assez vite pris dans une histoire plus dangereuse qu’il ne croit.

J’ai beaucoup aimé ce personnage, anti-héros dans toute sa splendeur, homme du commun ( en apparence ) avec ses pulsions, ses hontes et ses lâchetés aussi, un homme ordinaire comme on dit… Intelligent, on ne sait pas grand chose de son passé au Danemark, si ce n’est qu’il y a laissé femme et enfants, mais cet homme est intelligent. On ne sait pas ce qui l’a fait choisir sa vie ici précisément à Fuerteventura. Il est donc aussi un homme mystérieux. 

« Il regarde la mer. Rien ne change. Pas un nuage. Rien que le flot hypnotique des vagues, qui luttent à hauteur de genou, restent dressées, se mettent à courir et retombent sur les rochers pour ensuite disparaître. Ciel pur. L’invisible reprend tout. Tout est bleu. Tout est blanc. Comme l’année dernière. Et l’année d’avant. Ce n’est pas aussi poétique que ça en a l’air. »

beach-99531_640Ensuite très étrange impression sur les lieux, comme si l’austérité du nord se mêlait à la touffeur du sud. En lisant, c’était comme si les sons étaient étouffés, une absence d’odeurs et de voix, comme si tout était sous un voile. Le sud dans la tête d’un homme du nord, on navigue dans les circonvolutions de son cerveau où l’extérieur est filtré par sa réflexion. Et on le suit dans ses péripéties, les retournements de situation, les déceptions, les chocs émotionnels et les bagarres. Tout est extrêmement réaliste, il en bave parce qu’il est ordinaire, ni sportif, ni jeune et fringant, et c’est ce côté qui m’a plu, c’est un défi d’écrire un tel roman avec ce genre de personnage. 

Je pense que la réussite est dans l’écriture sobre, au fil des pensées du personnage, écriture parfois crue, et finalement en particulier dans les dialogues, sous tension. Ce livre prend son temps, il avance à la vitesse d’Erhard, sans téléphone portable et sans internet, mais obstinément. Le tenace Erhard saura qui était cet enfant, et pourquoi il n’eut pour tout cercueil qu’un pauvre carton et les pages d’un journal danois pour tout linceul.

Le passage le plus représentatif pour moi de l’état d’esprit et de cœur d’Erhard, ce qui le motive à chercher la vérité :

« Il le voit tout à coup. Il est allongé dans l’obscurité au fond du carton, bleu pâle, luminescent. Allongé parmi les morceaux de journal comme un oisillon sur un nid d’épines. Ses cheveux disparaissent dans l’obscurité. Ses yeux bruns sont durs, épuisés par les pleurs. Il ne crie pas, il est silencieux. Ses doigts gourds reposent sur le bord tranchant du carton. Arraché à sa mère, au bout de douze semaines, non pas dans le ventre mais dans le monde. Un avortement raté avec des cheveux et des pouces. Le pire n’est pas qu’il soit mort, que ses parents l’aient tué, mais qu’ils l’aient laissé vivre, qu’ils l’aient gardé en vie pendant trois mois avant de le faire. Trois mois sans amour, trois mois sans contact visuel ni soins, sans tétine ni nounours, sans baiser chuchotant ni regard admiratif par-dessus les barreaux du petit lit, sans main caressante dans l’obscurité. Trois mois d’indifférence, avant de l’abandonner, de l’emballer dans un carton et de le renvoyer comme un paquet à une adresse inconnue. »

De beaux personnages féminins aussi, Beatriz, Monica, et toutes les jeunes femmes en errance affective, j’ai beaucoup aimé ça.

Un beau premier roman, un personnage attachant et une nouvelle voix à découvrir. 

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« Les courants fourbes du lac Tai » de QIU Xiaolong, Points Policier, traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Battle

qiu XiaolongJe n’avais pas encore lu ce fameux auteur de polar chinois, et je l’ai découvert avec ce livre , et avec plaisir. Dans une Chine dont le régime opportuniste oscille entre le communisme de Mao et l’ultra libéralisme économique, l’inspecteur Chen Cao est en vacances…Enfin…en vacances, si l’on veut…Le directeur d’une importante usine chimique vient d’être assassiné. Chen, logé dans une immense et luxueuse demeure réservée aux pontes du parti, avec vue sur le beau lac Tai ( à proximité de Shanghaï et de Wuxi ),  écrit de la poésie, mais se retrouve bien vite à enquêter sur ce meurtre.

water-123763_640 On peut qualifier ce roman de polar écologiste, sans aucun doute, et en tous cas de roman engagé…A travers le personnage de Shanshan, jeune femme têtue et militante, l’auteur nous fait passer son inquiétude quant à la terrible menace qui pèse sur la Chine et son environnement. Ici, c’est le lac Tai qui commence à étouffer sous les algues vertes dues aux déchets toxiques provenant de l’usine. Chen tombe sous le charme de la belle, qui lui fait prendre conscience de l’importance des enjeux écologiques sur l’avenir de son pays… Alors commence l’ enquête. L’auteur, avec humour souvent, présente un panorama de la société chinoise avec ses corruptions à tous les étages, et cependant, on est dans ce décor et cette ambiance que j’ai déjà vus chez des auteurs plus classiques. lake-219099_640Les paysages autour du lac sont empreints d’une sorte de tranquillité, faisant écho à la poésie de Chen, qu’il égrène au fil de la narration, comme la  ponctuation de ses sentiments amoureux et de l’enquête ..J’ai aimé ce livre pour ces aspects méditatifs, et la part urbaine limitée; j’ai aimé, beaucoup, certains personnages, Chen et Shanshan et aussi Oncle Wang, le vieil homme de la gargote où l’on mange si bien…mais plus de poisson du lac. Tout de même je dirai que l’intrigue est très bien menée, on hésite longtemps quant au vrai coupable du meurtre, et de fait, on ne s’ennuie pas une seconde. air-19417_640La société chinoise contemporaine, en pleine et rapide mutation, dans l’excès sans états d’âme…J’ai acheté « La danseuse de Mao », que je lirai bientôt. En attendant, un livre que je vous conseille !