« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

« L’été des charognes » – Simon Johannin – éditions Allia

« On marchait sur le bord de la route quand on est tombés dessus, ça faisait déjà quelques jours qu’on le cherchait. Il s’était barré après ça, comme si tout de suite il avait senti que ça allait chier pour lui. il paraît qu’ils peuvent sentir ce genre de chose, les chiens, en tous cas lui il avait bien senti. »

Bon…Après la poésie douce, triste et mélancolique de Joséphine Johnson, voici celle de Simon Johannin, violente et exaltée, lui aussi âgé de 24 ans et écrivant lui aussi son premier roman. Maturité, richesse du langage jusque dans ses eaux les plus troubles – et ici, sûr qu’elles le sont – et poésie donc qui surprend le lecteur d’un coup au détour d’une page, en un grand vol sombre et bruyant car ici le monde est sombre et bruyant, sale et nauséabond, mais c’est le monde du gamin qui nous parle de tout ça, de sa vie, de ses jeux, de ses parents et de ses amis, plus globalement de tout ce qui fait son quotidien…Et personnellement je ne le souhaite à personne, ce quotidien…J’ai imaginé le lieu comme une sorte de vieille communauté installée en une campagne reculée et qui aurait dégénéré au fil du temps, des années qui passent, corruptrices. 

 Dans cet endroit nommé La Fourrière, des animaux morts pourrissent en un tas immonde, puant, suintant, parce qu’on ne fait pas venir l’équarrisseur, dans cet endroit les enfants sont comme tous les enfants, ils font et disent des conneries, se battent, se font battre par les pères ivres morts, ils rient d’idioties et en font plein, ils collectionnent les os qu’ils trouvent partout dans le coin, ils vivent, c’est ici chez eux et ils font avec. Tout brutalisé qu’il soit de tous côtés, notre conteur vit sa vie d’enfant, faite de grosses rigolades et de bonnes bagarres, de grosses blagues et d’observations qui tiennent lieu de leçons. Il est fin observateur, le gosse. J’ai ri très souvent dans la grande première partie, celle de l’enfance parce que le gamin a une façon de dire les choses désopilante et si naturelle, mais ça grince ce rire, ça se coince dans la gorge, parce qu’en fait c’est glauque et sinistre et extrêmement violent. De page en page, on va avancer avec lui vers l’adolescence, et ça autant dire que ce n’est pas simple, ni joli, ni marrant dans ces lieux à l’écart. Je trouve ce livre impossible à résumer ou à raconter mais absolument à lire si on a le ventre et le cœur solidement accrochés à la carcasse, pour ne pas finir sur le tas au fond du jardin, avec poules crevées, vaches mortes et autres bestioles péries.

Toute une galerie de portraits défile, Marcel

« Il a balancé autour de ses trois roulottes un peu pourries toutes les bouteilles de rouge qu’il a picolées, et aussi toutes les bonbonnes de gaz qu’il a utilisées si bien que c’est pas vraiment accueillant quand on va pour le voir. Surtout depuis qu’il récupère toutes les croix cassées ou posées dans les coins des cimetières des villages et qu’il s’en sert pour se faire une clôture. 

Les Jésus il les cloue tous sur le même arbre, c’est un gros chêne très sombre et certains sont là depuis assez longtemps alors le chêne a commencé à les avaler. »

Suivent quelques paragraphes sur l’anatomie de Marcel qui m’ont tordue de rire, je vous jure !

Didi la vieille dame gentille chez qui les gamins vont regarder la seule télé du coin:

« Didi elle était patiente comme personne, c’était huit heures et demie le dimanche et elle avait déjà sept gamins dans les pattes en sachant qu’il y en avait au moins quatre autres qui allaient sans doute pas tarder.[…] Jamais elle nous mettait dehors même quand elle avait la grippe. »

Le voici  parlant de sa mère:

« Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.

Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder ou glisser du couloir vers la chambre. Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu’elle veut parce que c’est le plus juste, se tromper elle sait pas faire.

Alors quand elle fatigue du bruit qu’on fait et de comment on secoue les jours et la vie dans la maison comme un prunier, elle va plus loin sur son bord et nous on la regarde qui s’éloigne et on est comme des cons. »

Il y en aura bien d’autres, comme Tonton Mo, Habib ou Cali, et puis je vous laisse  lire par vous- même les scènes de table qui sont de véritables affronts à la gastronomie.

L’âge venant, les premières filles et les premières beuveries, et le chagrin d’amour, la ville, la solitude, l’errance et la perdition, et le chien qui accompagne ce jeune homme, partout, tout le temps, son démon féroce.

Un roman ultra noir, à découvrir.

‘‘Le soleil s’est lézardé par fragments de petites lumières orange en touchant les premières cimes, sous les feuilles des hêtres ça nous faisait presque des peaux de léopard pendant qu’on regardait le feu droit dans les flammes, puis la lumière est morte et tout le monde est parti.’’

 

« Novembre » – Joséphine Johnson – Belfond / Vintage, traduit par Odette Micheli

« Novembre. À présent je revois d’un seul coup nos vies durant les années passées. Cet automne à la fois une fin et un commencement, et les jours naguère brouillés par ce qui était trop proche et trop familier sont clairs, étrangers à mes yeux.[…]Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour. »

Dans cette belle collection Vintage de Belfond, voici ce très beau – et triste – roman de la Grande Dépression. Et pour une fois un livre écrit par une femme, dont les personnages centraux sont des femmes.

joséphineJoséphine Johnson écrivit ce roman à l’âge de 24 ans et obtint le prix Pulitzer en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, voici une vision assez différente de tout ce que j’ai pu lire de cette époque si dure et si misérable pour le peuple américain. Enfin c’est surtout le point de vue qui est différent et le ton, celui d’une toute jeune femme; cette photo de Joséphine publiée dans le livre avec une courte biographie est très émouvante pour moi. Son visage est doux, son regard qui n’est pas tourné vers l’objectif semble intérieur, méditatif ou mélancolique. Et je l’imagine fort bien en train d’écrire cette histoire.

Arnold Haldmarne a une situation honorable dans une fabrique de bois de construction et sa famille appartient à la middle class lorsque survient la Grande Dépression qui les jette sur les routes après avoir tout perdu. Il leur reste pourtant la vieille ferme familiale – hypothéquée – où les Haldmarne arrivent sur leur chariot, au début du récit. Ainsi commence l’histoire de Margot, la cadette des trois filles. Margot qui nous dit qu’elle n’est pas jolie, Margot postée là, entre Kerrin l’aînée, rousse ardente au comportement imprévisible et souvent inquiétant et Merle la petite dernière, gosse aux joues rebondies, toujours active, pleine de répartie et de joie de vivre, Margot rêve, contemple, douce et sage Margot observe, écoute et raconte. Elle a 14 ans et Merle 10. Elle ne donne pas l’âge de Kerrin, parce qu’on sait déjà que Kerrin n’est pas « comme les autres », mais c’est l’aînée.

« Nous quittions un monde mal agencé et embrouillé, qui maugréait contre lui-même, pour arriver dans un monde non moins dur, non moins prêt à contrecarrer son homme ou à le rejeter, mais qui tout au moins lui donnait quelque chose en retour. Ce qui était plus que n’eût fait le premier. »

Leur arrivée a lieu au printemps, et la jeune Margot découvre une maison

« […]recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche. »

Et le lendemain

« […] des flocons de neige gros comme le poing et un vent de noroît qui tombait des collines et faisait trembler les fenêtres presque à en briser les carreaux; la neige mouillée claquait contre les vitres. »

Ce qui ne semble pas être de très bon augure pour la vie dans cet endroit, mais un certain optimisme, une curiosité animent les sœurs Haldmare, elles sont jeunes et pleines de courage, et trouvent de quoi s’émerveiller malgré la vie dure. Arnold n’est pas vraiment fait pour le travail agricole, mais il est épaulé par ses deux filles plus jeunes – Kerrin est inconstante et rebelle – et son épouse, femme paisible, lumineuse et courageuse, celle qui apporte la paix dans la maison. Et les jours s’écoulent, entre les tâches auxquelles s’adonnent Margot, Merle, le père et Kerrin  par intermittence. L’étrange Kerrin qui parfois explose en crises violentes, passant de l’ironie cinglante aux gestes dangereux. Le poids des dettes est là, suspendu au-dessus de leur labeur et de leurs jours, le  temps passe, et goutte à goutte l’inquiétude, puis l’angoisse croissent.

Grant , trentenaire maigre et travailleur, vient les aider. Le voisinage est tout aussi pauvre et une certaine solidarité s’exerce, mais un peu contrite et contrainte. Le père est sombre et son orgueil est heurté par la misère qui le pousse à se faire épauler. Et puis il y a Kerrin qui va remplacer la maîtresse d’école, Kerrin qui rentre au cœur de la nuit, qui rôde dans la campagne sans que les siens ne sachent où elle est.

Les jeunes filles mûrissent, troublées par la présence de Grant, pas très beau mais gentil et intelligent. Ainsi va passer le temps, au rythme des maigres récoltes et de la vie chiche. Ce qui emplit ce roman alors, c’est le caractère de Margot qui observe tout, ressent tout, décortique les événements et en souffre. Ainsi elle se compare à Kerrin:

« Kerrin était belle d’une beauté sombre et bizarre; la peau bronzée, glacée, tendue très lisse sur le visage, et des yeux sauvages comme ceux d’un poulain. Elle restait souvent la figure tournée vers le miroir ou bien passait ses mains écartées au travers de sa chevelure qui évoquait plutôt une lueur rousse et dense qu’aucune chose réelle. Elle s’étirait le cou parfois comme un oiseau pour voir à quel point la lumière était veloutée et riche sur ses joues; […] J’allais me regarder à mon tour dans la glace: il y avait dans ces traits quelque chose d’ennuyeux, et qui n’allait pas. Un teint pâle et pas de vie dans la peau, une bouche comme un entaille faite au couteau. J’étais laide – ô Dieu que j’étais laide ! « 

Au long des scènes de cette vie quotidienne qui n’est plus que combat, l’intensité dramatique monte doucement au fil des pages, les relations se tendent – seule Merle garde son énergie débordante et sa faconde dans les discussions. Mais survient l’été du malheur, celui qui va mener au point culminant de la tragédie, la grande sécheresse.

« En juin, les plantes commencèrent à se recroqueviller, à brunir, mais tout n’était pas encore sec et laid. Ce n’était pas tant la chaleur et la sécheresse que l’on craignait, mais ce qu’elles nous feraient encore subir…J’imaginais une sorte de fascination horrible dans la continuité de cette sécheresse, la perfection aiguë de ce long assassinat des choses. »

Même Merle y perdra son optimisme intrinsèque. Elle réclame des livres nouveaux, Merle la ronde qui se rebiffe contre ce sort qui s’acharne, alors que les incendies se répandent un peu partout et que le décor n’est que brun et noir, que tout disparaît sous les cendres, la fumée et cette fichue poussière qui recouvre tout.

« Nom de Dieu ! dit-elle, n’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose à lire de plus récent que les Prophètes? Quelque chose qui n’ait pas un vague goût d’Adam? J’aimerais savoir ce que les hommes disent maintenant!

-Les mêmes choses qu’ils ont toujours dites, je crois, dit Mère. Peut-être bien qu’ils ont une autre manière de les dire à présent.

-Eh bien, une nouvelle manière de dire pourrait servir à quelque chose » avait rétorqué Merle[…]

« Ça ne me va pas du tout que nous soyons toujours rognés comme ça, avec Dieu ou quelqu’un qui nous comprime dans des petites boîtes étiquetées « taille minima ». Nous ne pouvons croître dans l’obscurité comme les champignons. »

Puis arrive la fin de tout, le dénouement qui laisse Margot sur le flanc, et même si elle continuera à faire ce qu’elle pense être son devoir, elle perd la lumière en perdant sa mère.

Sur ces 203 pages, avec une grande délicatesse et une infinie douceur, Margot dessine la longue agonie et l’éclatement d’une famille acculée et condamnée par un sort qui s’acharne. Je dis « dessine » parce que c’est souvent très visuel, la nature quand elle se montre un peu clémente est sous la plume de Joséphine Johnson une merveilleuse peinture. Ainsi l’arrivée en mars :

« Ma sœur Merle et moi regardions les geais voltiger à travers les branches et nous entendions leurs cris. Les ormes étaient couverts de bourgeons et formaient contre le ciel un treillis brun. Dans les pâturages, c’était dénudé et beau, les noyers projetaient une ombre couleur de lavande, très nette; toutes choses paraissaient étrangères et sans relations entre elles, ne formant aucun dessin que l’on put retracer. »

Un livre très triste, mais qui me laisse enchantée par cette écriture tellement subtile, un langage précis et poétique, jamais mièvre, et en même temps la force d’évocation et le don de faire monter, par la voix de Margot, l’angoisse qui étreint chacun, cette hypothèque sur leurs têtes, puis les prix bas, puis cette atroce sécheresse, la poussière omniprésente, et enfin le feu et la mort. Une superbe découverte pour moi, très impressionnée par cette plume si jeune, mais jamais juvénile. Coup de cœur pour cette jolie Joséphine et sa Margot.

« La poudre et la cendre » – Taylor Brown – Autrement /Littérature, traduit par Mathilde Bach

la-poudre« Une pâle lumière s’insinuait à travers la forêt de sapins noirs, fourmillant sous la couche de cendres, dans le cœur rougeoyant des braises finissantes. Les hommes émergeaient de leur campement, silencieux, et rompaient le pain d’un vieux pillage entre leurs doigts noircis. L’un d’entre eux faisait son propre examen. Suie et poudre, cendre et crasse. Des croissants de saleté accumulée sous ses ongles rongés et noirs, comme s’il avait dû s’extraire d’un trou dans la terre. Ou bien s’y enfouir. »

J’ai lu de très bons et très beaux livres ces dernières semaines, et en voici un autre, un livre à vif, bouleversant, au rythme soutenu par les sabots des chevaux et le cœur battant de deux jeunes gens, Callum et Ava, respectivement 15 et 17 ans.

La guerre de Sécession s’est répandue partout en traînée de poudre et de cendre, de sang et de larmes aussi. Callum l’orphelin est à la suite d’une bande de soldats sudistes menée par le Colonel, un homme craint qui a été déchu de son grade de commandant. Il va rencontrer lors d’une intrusion de son groupe dans une maison abandonnée la belle Ava. Hanté par la vision de cette beauté, Callum va revenir quelques temps plus tard et la retrouvera alors, victime d’un viol et enceinte:

« Il la trouva cachée sous l’escalier, les genoux relevés sur son ventre. Elle, si courageuse, était à présent terrifiée, légèrement tremblante, ses cheveux dessinant des traînées noires sur ses épaules. Lorsqu’elle leva les yeux, il vit ses joues creusées et sombres, sa peau fine tendue sur les os de son visage comme un film transparent. On aurait dit que quelque chose la rongeait de l’intérieur.[…] Elle était plus grande que dans son souvenir. Ses yeux si bleus l’ébranlèrent, le reste de son corps était lisse et clair comme une coulée de lait. »

Le Colonel a été tué, Callum est soupçonné et un terrifiant tueur à gages, chasseur d’esclaves, ignoble personnage escorté de sa meute va se lancer à ses trousses. Ces deux enfants vont ainsi se lancer dans une grande course vers le sud, à cheval et armés autant que possible. Callum va trouver le cheval qu’il lui faut, Reiver, et ainsi débute sur un rythme incroyable cette  course folle vers un espoir de survivre.

Comment dire toute la beauté de cette écriture ? Comment dire avec assez de justesse l’emprise charnelle de ce texte ? Toute l’horreur de la guerre passe par le corps et l’esprit de ces deux jeunes gens, faisant de Callum un tueur sans états d’âme, et révélant Ava comme une incroyable force de la nature. Et on les aime, on les aime et on les suit, on souffle et respire avec eux, on crève de faim comme eux, on ressent cette chaleur de l’amour naissant dans les conversations où ils se découvrent, se livrent, se chamaillent les soirs devant le feu. Ava est une jeune femme pleine de courage, elle sait monter à cheval, se servir d’une arme à feu, elle sait être virulente et moqueuse face à Callum qu’elle traite parfois comme son petit frère – 15 ans ! – et elle sait être tendre devant ce garçon maladroit qui ressent pour la première fois un amour qui déborde de lui en un torrent qu’il n’arrive pas à contrôler. Il n’est encore qu’un enfant sous la carapace:

fire-1694645_640« Ils étaient assis sous un grand chêne. Il enfouit sa tête entre ses genoux et se couvrit le visage des mains. Il tentait de stopper le flot de tristesse qui jaillissait de lui tandis qu’elle dessinait lentement un cercle entre ses deux épaules. Il pressa son visage mouillé contre le sien. Se remémorant la douceur des joues de sa sœur et de sa mère, disparues depuis si longtemps, la rugosité de celles de son père, dont il parvenait à peine à se représenter les traits. tout ce qui avait précédé ce rivage relevait du mythe, du rêve. Tous ces souvenirs comme ensevelis si profondément sous la tourbe noire. Mais cette sensation, cette joue, là, le touchait en plein cœur, le renvoyait à tout ce qu’il avait perdu. »

Ce roman montre et dit : la guerre n’est que mort, terreur, violence sans merci, et dans ces cendres, dans cette odeur de ruines calcinées et de sang répandu, parmi les cadavres et la perversité, la jeunesse, la vie et l’amour résistent et prennent racines malgré tout. Et ce n’est pas pour autant une idée mièvre, on en est très loin. L’univers sentimental des deux héros est tout envahi par cette guerre et cette violence, leur laissant bien peu de répit; ils dorment par terre dans le froid, toujours aux aguets, ils crèvent de faim, puis Callum va être grièvement blessé, et c’est la course contre la montre pour trouver secours dans un univers où il faut se méfier de tous, ne faire confiance à personne.

« Il songeait à la manière dont la plus petite entaille pouvait faire pénétrer la maladie et le pourrissement, comme si le monde, au-delà du sanctuaire de chaque corps, fourmillait de hordes à l’affût, assoiffées de chair, aussi vivaces pour elles-mêmes qu’empoisonnées pour leurs proies. Pareilles à ces hommes, là-bas. Les yeux illuminés à la vue du sang, les corps bardés d’instruments de mort étincelants, poignards à la main, crachant dans le feu. « 

forest-fire-424388_640Les paysages ici sont en permanence dans des lumières étranges, un peu fantastiques, on ne s’y sent jamais vraiment en sécurité, on n’y perçoit que peu de sérénité car tout est nimbé par les effluves des batailles, brumes, fumées, cendres et poussière. C’est un vocabulaire choisi qui rend si bien cette impression:

« Le soleil surplombait une terre brûlée jusqu’aux racines, dissipant le brouillard. Seules quelques volutes de fumée voilaient encore son royaume. La fille, le garçon et le cheval allaient le long de colonnes d’arbres sentinelles dressés de part et d’autre d’un ruisseau coulant au milieu des champs de coton.[…]Le soleil ricochait à la surface de l’eau comme des éclats de verre sur la pierre. Le long de la rive, des empreintes de sabots, de pattes et de pieds, chaussés ou non, décrivaient un calendrier de jours et de nuits écoulés. Rassemblées toutes au même endroit, ces empreintes donnaient l’impression d’une lutte de pouvoir entre les bêtes pour l’eau, d’une foule d’espèces en fusion. »

look-1865353_640Pris dans le déchaînement de violence de cette guerre, les deux adolescents se perdront et Callum bravera obstacles, distances, doutes pour retrouver Ava grâce à son fidèle cheval et à sa ténacité.

Pour conclure, un livre très touchant où la candeur et l’insouciance de la jeunesse sont mises à mal. L’auteur a su dans les brefs instants de répit les soirs près du feu, faire resurgir cette enfance toujours allumée en eux, comme une petite lampe qui peut amener des sourires sur leurs visages, et sur le nôtre quand ils bavardent. Si je n’avais qu’une question à poser à l’auteur, je lui demanderais comment il a choisi la fin de son livre, qu’est-ce qui a motivé cette fin… Si ça vous intrigue, lisez ce beau roman.

La chanson du voyage de Callum et Ava; j’ai choisi cette version de Dylan, pour le rythme lent et un rien mélancolique porté par la voix nonchalante de Bob, pour les photos aux visages graves et au sourire triste.

« Elastique nègre » – Stéphane Pair – Fleuve Noir

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« JIMMY »

Hit me black man !

Le cadavre il est entouré d’un sang pas tout à fait sec. Je ne sais pas pourquoi je pense à une flaque d’huile comme sur le sol du garage de l’Oncle. Je ne sais pas pourquoi : ce n’est pas la même chose.

Elle est nue et blanche la morte. Je fais le tour pour la voir à l’endroit je veux dire de face. Je la contourne à distance en passant derrière l’arbre puis le buisson. Bien à distance. Parce que si je l’approche de trop près moi j’ai l’impression qu’elle pourrait se lever qu’elle pourrait m’agripper m’emporter moi avec elle je ne sais où chez les morts. »

Et voici un premier roman que j’ai avalé en une bouchée ! Et c’est à mon goût un excellent roman, original tant par l’écriture que par le choix dans la façon de présenter les choses. Ainsi oubliez la Guadeloupe des reportages avec musique d’ascenseur, cette Guadeloupe des dépliants pour touristes assoiffés de ti-punch et de plages de rêve. Oubliez vite.

mangroves-1153232_640Sur le mode polyphonique, Stéphane Pair glisse une intrigue relativement classique pour le genre – trafic de drogue, blanchiment d’argent, etc… – dans un décor où se mêlent le monde durement réel, un zeste de magie vaudou, des envolées poétiques et des dialogues crus, petits voyous et gros truands, gendarmes et voleurs, un univers puissamment charnel, qui parfois se tempère comme avec Gardé le gendarme ou l’extraordinaire personnage qu’est Mme Arbogast, cette élégante et raffinée vieille dame blanche, chargée d’apprendre l’anglais des affaires et un peu de français à Tavares. Les bas-fonds et les yachts « d’hommes d’affaires » pourris jusqu’à la moëlle, les cases où les fillettes se font violer, où des femmes entrent en transe, la mangrove envoûtante et inquiétante, comme une grande bouche qui avale tout ce qu’on a à cacher, si pratique pour garder des secrets…Le nœud de l’histoire est un trafic qui va opposer Tavares le narcotrafiquant bahaméen au jeune Aristide dit « Vegeta ». Des gamins assoiffés d’argent, nés dans la misère et la colère qui l’accompagne vont tenir tête au grand noir en costume blanc qui s’est énamouré de Lize, belle, blonde et jeune étudiante américaine en mal d’aventure et en rupture avec les siens.

Pour moi, la beauté du livre repose essentiellement dans l’écriture, dans la façon de présenter ces personnages que nous accompagnons au long des pages, huit personnes, hommes et femmes qui ont droit plus ou moins au chapitre et ce sont surtout Tavares, Aristide et Gardé ( l’officier de gendarmerie ) que nous entendons. Gardé, échoué en Guadeloupe temporairement et qui finalement y reste encore, et va se trouver obsédé par son enquête. Qui est ce cadavre trouvé par le gosse Jimmy ? Un jeu du chat et de la souris va commencer, animé par la soif de vengeance, le chagrin, la cupidité ou juste le sens du devoir et le respect de la loi. Je ne sais pas comment fait l’auteur, mais il arrive à nous installer dans le mental du pire des voyous où l’on se sent presque en pays connu. Ainsi on voit avec un peu d’amusement Tavares baisser sa garde devant la fine Mme Arbogast:

« Je suis ici chez moi, face à une femme de trente ans mon aînée, mais je me sens aussi fébrile et intimidé qu’un petit con pointant à son premier rendez-vous. Pourquoi ce vieux bout de femme distingué remue-t-il tant de choses en moi ? Je ne sais pas. Peut-être est-ce simplement la première personne a avoir exigé quelque chose de différent de Tavares Newton. »

À chaque personnage sa voix, un rythme, un registre. Personnellement, je ne me suis pas mis de barrière morale et suis entrée dans la course de Vegeta le dealer, poursuivant ses adversaires:

« La mort leur donne les jambes de Marie-Jo Perec mais on les suit à la trace. Monte le grillage. Évite la poubelle. Frôle la palissade. Souffle. Enjambe la tôle. Contourne la vieille pour pas les perdre de vue. Shoote dans la poule. Baisse la tête avant le câble EDF. Entre dans la cour. Souffle. Balance ton pied dans la porte. Traverse cette case à toute vitesse sous les yeux de la famille toute flippée. En file indienne, les rats courent devant nous et gardent le rythme. Ils giclent dans une rue un peu plus éclairée. On n’est plus très loin d’eux maintenant. »

eastern-caribbean-104489_640Ce livre peut parfaitement se lire également en se centrant plutôt sur les êtres humains qui tentent de se sortir soit de leur condition sociale, soit de l’ostracisme où les plonge leurs origines ( comme la petite Josette, noire kongo, trop noire  !), on peut regarder s’aimer ces deux vieux, Aymé le pêcheur et sa chabine et s’immiscer dans leurs vieux cœurs toujours amoureux. On peut écouter Gina la conteuse, malheureuse fille un peu étrange, blessée:

« Et puis ma sœur quand le cercle de lumière est parti et que je ne la vois plus du tout. Alors son petit visage est dans le noir et je n’entends plus que sa voix de souris. Elle prie, je crois ou elle me parle à moi. Je ne sais pas. maman m’a dit de ne plus lui adresser la parole ces jours-ci. Agenouillée la bouche presque collée contre la tôle du mur de la case, elle dit sous la lanterne et dans le vent qui vient : « Je veux mourir. Le plus vite qui soit. Le plus tôt que vous pouvez. Emportez ma mère avec moi pour lui échapper. Je veux mourir maintenant si vous voulez bien. »Alors je la regarde encore un peu puis je rentre me coucher. »

 Les échelles de valeurs auxquelles nous sommes habitués sont bien chamboulées, la vie ne se mesure pas ici à l’aune de quelque morale, mais plutôt à celle de la survie au milieu des violences quotidiennes.

« Le regard éploré de cette enfant coincée dans ce couloir misérable, avec sa petite robe d’apparat, face à cette femme folle à lier qui se prétend sa mère, me frappe en plein cœur. Quelque chose, qui attendait son heure, explose en moi. Une colonne de sang monte à ma tête. L’avant-bras de cette femme n’est soudain plus qu’un peu de chair meurtrie entre mes mains changées en étau et, sans desserrer mon étreinte, je me glisse à mi-chemin de son cou et de son oreille pour lui chuchoter tout bas :

-Lâche cette enfant ou je t’éventre ici même espèce de putain. Lâche cette enfant maintenant ou je t’ouvre en deux. Elle est sous ma protection. » « 

Une poésie rude pour un monde dévorant, un monde où la mangrove digère les corps, où la dope dissout les cerveaux et où le soleil  jette sa chape de plomb sur la vie de l’île.

« Il sort de sa cache et se met à bouffer. Il remplit d’abord tous les espaces abrités de l’arrière-cour. Sur les feuilles des cocotiers, sur les toits encore froids, il avance ses bras. À sa vue, les chiens errants qui dormaient sur le terrain vague s’animent et se mettent à galoper langue dehors entre les herbes hautes. Au pied des cases, les chats reculent, mètre après mètre, à la recherche d’un sursis d’ombre. Au bord de la clairière, un petit groupe de vieilles à chapeau et ombrelle se retrouve sous les cocotiers. Elles partent à petits pas vers la départementale choper le tout premier bus vers les Abymes et son marché. C’est le petit matin. Le soleil prend possession de Vieux-Bourg. »

graffiti-1581422__340Je crois bien que j’ai tout aimé dans ce premier roman : tous ces personnages bien travaillés, l’intrusion dans leur sommeil et leurs rêves, dans leurs chagrins intimes et leur soif de vengeance ou de revanche, les odeurs et les couleurs de la mangrove, la vie grouillante et dissolue de la jeunesse paumée qui cherche où sera son salut, son bonheur, cette jeunesse qui sous le masque est en attente d’une autre vie:

« Parmi ma famille ou les amis que j’ai suivis aux Bahamas, personne ne soupçonnait la rage qui m’habitait. En apparence, je vivais comme eux de cocktails et de baisers volés au bord de la piscine. Mais sous ce bikini, ces longs cheveux blonds, ces bracelets soigneusement choisis et cette apparente bonne humeur, je dissimulais la puissance et la détermination d’une rangée de canons sciés. À cet instant, je n’avais pas encore le projet. Je savais juste que jamais  je ne retournerais à Charlotte avec ces gens. »

Stéphane Pair livre là pour moi un très beau premier roman au style nerveux et peut-être aussi un peu teinté de désespérance, celle de ceux qui veulent s’emparer de leur destin pour le changer et y parviennent non sans mal ou pas du tout.

« En me voyant marcher jusqu’à lui, il s’est levé et a saisi ma main. il a pris la pose en détaillant ma robe et, tout en souriant, il a reculé ma chaise pour que je prenne place. Au moment de m’asseoir, je l’ai entendu murmurer dans mon cou « un ange à ma table ». Moi Lize, j’entrai dans le monde de Tavares Newton pour ne jamais en sortir. »

Une grande bouffée de Caraïbe brûlante – de la balle qui pénètre le corps – , moite – de la sueur de la peur – , colorée – du sang versé – , et tout ce qu’on veut, sauf lisse comme une carte postale. J’ai beaucoup, beaucoup aimé ce roman.

Chez les amis de Nyctalopes, très intéressante interview de l’auteur.