« 4 3 2 1 » – Paul Auster- Actes Sud, traduit par Gérard Meudal

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXème siècle. »

( S’en suit la « blague » qui va donner le nom de Ferguson à cette famille plutôt que Rockfeller…Ah ça vous intrigue …  Lisez ! )

Et me voici embarquée pour 1016 pages denses sur les pas de Ferguson et de sa famille…Enfin sur les pas de quatre Ferguson, enfin de quatre Archibald Isaac Ferguson, petit- fils de cet immigré de Minsk. Comment faire pour parler d’un tel roman, un roman qui en contient quatre, un roman bâti comme un labyrinthe, avec des portes d’entrée et de sortie, un roman où quatre vies du même jeune garçon et de sa famille se percutent, se croisent, s’imaginent, toutes dans le même texte fiévreux.

Comment ne pas trahir ce qu’a voulu ce grand auteur qu’est Paul Auster ? Je me suis abstenue de lire ce qui a été publié ( sauf deux articles de blogueuses ), je n’ai pas écouté les nombreuses émissions de radio et de télévision qui ont reçu Paul Auster, mais j’ai lu chaque mot de ce monument sans en sauter un seul. Pour ne me fier qu’à ce que je ressentirais, qu’à ce que je percevrais. Voici très précisément ici, dans cette œuvre magistrale tout ce que j’aime chez cet immense écrivain dont je n’ai pas tout lu, et pas tout aimé de ce que j’ai lu.

L’inventivité, l’écriture vive, nerveuse, rythmée, l’humour, l’auto dérision, le foisonnement des vies de Ferguson, et cette façon de jouer avec le lecteur en le promenant dans ces vies multiples, tout en lui faisant la grâce d’un indice qui toujours évite qu’il se perde trop. Vies multiples, mais pourtant c’est bien le même Archie Ferguson, avec sa mère ( peut-être bien mon personnage favori ), son père, sa multitude d’aventures amoureuses et ses amitiés qui parfois ne font que passer dans une vie, mais parfois se retrouvent dans toutes. Des vies où on perd des êtres chers et en rencontre d’autres, des vies qui tiennent à un choix, une décision à un moment précis ou un événement , qui font que ce qui était possible se transforme en autre chose

« […] car le réel se composait aussi de ce qui aurait pu arriver mais ne s’était pas produit, qu’une route n’était ni pire ni meilleure qu’une autre mais que le tourment de vivre dans un corps singulier faisait qu’à tout moment on ne pouvait se trouver que sur une seule route même si on aurait bien pu se trouver sur une autre, en train de se diriger vers un but complètement différent. »

Impossible à raconter mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut pas s’effrayer de cette épaisseur, parce que c’est une lecture incroyablement riche et prenante. Outre les multiples possibles de la vie d’Archie, on est immergé dans New-York et sa banlieue, les sports que pratiquent nos quatre Ferguson, les universités qu’ils fréquentent, et le tout dans une histoire des mouvements étudiants, culturels, sociaux et politiques de 1947 ( année de naissance d’Archibald Isaac Ferguson ) jusqu’à 1975, date à laquelle le même Ferguson met le point final à son œuvre : »4 3 2 1  » qui compte 1133 pages. Et c’est à la fin du roman qu’on comprend l’ambition de l’auteur ( Auster / Ferguson ):

« […] il allait ainsi écrire un livre sur quatre personnages identiques mais différents portant tous le même nom: Ferguson.

Un nom né d’une blague sur les noms. La chute d’une blague sur les Juifs de Pologne et de Russie qui avaient pris le bateau pour venir en Amérique. Sans aucun doute une blague juive sur l’Amérique et l’énorme statue qui se dresse dans le port de New York.

|…]Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa panoplie de circonstances. Poussé de-ci de-là sous l’effet de ces circonstances, les garçons commenceraient à se différencier à mesure que le livre avancerait, ils ramperaient, marcheraient et galoperaient à travers l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte en tant que personnages de plus en plus différents, chacun sur sa propre voie distincte tout en restant pourtant la même personne, trois versions imaginaires de lui-même, et lui-même interviendrait comme le Numéro Quatre pour faire bonne mesure […]

Je m’en tiendrai à ça; vous voyez ici la longueur des phrases, c’est cette écriture qui donne le tonus et la vivacité du texte, mais aussi l’intelligence du propos. Un livre sur les carrefours en quelque sorte, les moments des choix que l’on fait ou pas volontairement ou par une intervention extérieure indépendante de notre volonté…

Un livre sur l’écriture aussi, le livre d’une vie qui s’invente encore à travers la littérature je pense, un hommage à la littérature, au cinéma. Ce que j’ai préféré, eh bien les enfances et la mère, Rose, photographe, Laurel et Hardy et l’histoire de Franck et Hanck, aussi…. Je pourrais vous donner encore quelques exemples de ces vagues de mots qui portent loin le lecteur dans la pensée de cet Archie si attachant, si intelligent et si imaginatif, mais franchement, non…

 Il m’a fallu du temps pour lire ce roman, parce que j’ai voulu le lire sans en manquer quoi que ce soit ( j’ai relu plusieurs fois certaines pages ) . Je conseille la certitude d’être au calme, d’avoir plusieurs heures de suite sans interruption, car c’est un fleuve tumultueux dont on a du mal à sortir.

« -Je veux dire qu’on ne peut jamais savoir si on fait le bon choix ou non. Il faudrait être en possession de tous les éléments pour le savoir et le seul moyen d’y arriver est d’être aux deux endroits à la fois, ce qui est impossible. »

Mais ici c’est possible et Paul Auster l’a fait !

Coup de cœur !

 

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« L’infinie patience des oiseaux » – David Malouf – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Nadine Gassie

« Toute la matinée, loin là-bas sur sa gauche où la lumière des marais finissait et les terres agricoles commençaient, une forme disgracieuse s’était élevée hors d’un pré invisible et avait décrit de lents circuits dans l’air, grimpant, piquant, ballottant un peu, puis disparaissant sous les arbres. »

Très belle et très touchante lecture avec ce livre de David Malouf, auteur australien, traduit pour la première fois en français.

C’est d’abord la rencontre de deux jeunes hommes de vingt ans; Jim Saddler, amoureux de la nature et des oiseaux en particulier et Ashley Crowther, qui de retour dans le Queensland après des études en Europe a hérité d’une propriété. Lui aussi  est épris des lieux et veut créer un sanctuaire naturel pour les oiseaux. Il fait appel à Jim avec lequel il se sent en fraternité malgré leurs différences sociales. Et puis il y a Imogen Harcourt, photographe, elle aussi aime les oiseaux . Les trois vivront des jours heureux et presque miraculeux au milieu des marais et de leurs hôtes.

J’ai adoré ces pages d’une beauté infinie. C’est vrai, j’aime moi aussi les oiseaux comme j’aime les arbres et les lieux préservés du monde des hommes en général. David Malouf a su ici créer cette paix qu’on trouve dans la nature, quand le silence est maître, tout juste caressé par les bruissements des roseaux et des ailes et souligné de chants et de cris d’oiseaux en leur domaine. La rencontre des deux hommes est pleine de douceur, de pudeur et de complicité, et la promenade en bateau dans les marais est comme si on y était, merveilleuse et hors du temps.

 » -Et là – voyez – ce sont des oiseaux -lotus. Vous les voyez ? Loin, là-bas. Oh, ils nous ont vus, ils se sont envolés. Ils ont un nid au bord, juste au niveau de l’eau. Voyez leurs pattes ? Longues, hein. C’est pour marcher sur les feuilles des lotus sacrés, ou les nappes de nénuphars, sans couler. »

Il plongeait à nouveau sa perche dans la vase, lui imprimant de la force à partir de l’épaule tout en regardant les bandes d’oiseaux se rassembler plus loin, et ils poursuivaient leur glisse sans à-coups sous les rameaux. Nul ne parlait. C’était curieux, cette façon qu’avait le lieu de s’imposer à eux et de les subjuguer. Même Ashley Crowther, qui préférait la musique, était ici silencieux et posé. Il demeurait assis sans bouger, sous le charme. Et peut-être, songeait Jim, que c’est aussi de la musique, cette sorte de silence. »

Ce roman est court, 200 pages, aussi je ne peux pas dire bien plus, si ce n’est que la suite met dans un état de sidération tant ça parait stupide, injuste et vain. On est en 1914 et en Europe la guerre éclate, son vacarme arrive jusqu’aux antipodes où prise dans un courant d’enthousiasme incompréhensible, la jeunesse de Brisbane va s’engager pour aller participer à ce grand carnage.

« La guerre finit par arriver, à la mi-août, mais discrètement, l’écho d’un coup de feu tiré des mois en arrière qui avait pris tout ce temps pour faire le tour du monde et les atteindre. »

Après l’engagement d’Ashley comme officier, le doux Jim partira lui aussi, comme pris malgré lui dans un mouvement irrépressible. Nous voici plongés alors dans une violence dont bien qu’on ait beaucoup lu et entendu à son sujet, ne cesse de nous heurter de plein fouet, sous la plume poétique de l’auteur. Car quelle écriture ! Cette plume est douce de compassion dans la plus atroce violence, celle de ces corps déchirés, explosés, dans la putréfaction, la boue, le froid intense, les rats, le chagrin des hommes terrés dans les tranchées et la peur:

« Une nuit, pendant plusieurs heures, il y eut un bombardement sous lequel ils se tinrent blottis, les bras autour de la tête, non pas seulement pour se protéger du bruit mais pour feindre comme l’auraient fait des enfants, d’être invisibles. »

La poésie reste, parce que l’esprit de Jim est ainsi fait plein de la beauté de ses paysages natals, Jim qui combat, il est venu là pour ça, Jim qui parfois entrevoit au milieu des éclats des bombes un oiseau qui décolle, et Jim qui gardait en lui une part de rêve et un souvenir dramatique enfoui, sera terrassé:

« Jim comprenait qu’il avait vécu, jusqu’à son arrivée ici, dans un état de dangereuse innocence. Le monde, quand on le regardait par les deux bouts, était tout différent d’un rêve au ralenti, sans modification de climat ni de couleur et avec du temps et de l’espace pour tous. Il avait été aveugle. »

La fin nous renvoie sur la grande plage australienne où l’anglaise Imogen, accompagnée de son appareil photo, regarde et pleure. Ce livre est pour moi bouleversant, très fort. Il amène à réfléchir à ce que nous avons de précieux dans nos vies, et à ce qui est précieux dans le monde pour nos vies à tous. 

« Voilà ce que signifiait la vie, une présence unique, et elle était essentielle en toute créature. Placer quoi que ce soit au-dessus, naissance, condition ou même talent, revenait à dénier à tous sauf quelques-uns parmi les millions infinis ce qui était commun et réel, et ce qui était aussi, en fin de compte, le plus émouvant. une vie n’était pas faite pour quelque chose. Elle était, simplement. »

Rien ne sert d’en dire plus, la fin est belle avec Imogen sur la plage qui observe un jeune surfeur. Ce livre poignant et tout en nuances tire sa force de sa poésie et nous offre un plaidoyer contre l’idiotie de la guerre d’une grande puissance, nous montrant l’immuable, ce qui résiste et ce qui périt. Et les oiseaux, libres.

« LaRose » – Louise Erdrich – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Isabelle Reinharez

« C’est là où la limite de la réserve coupait en deux, de manière invisible, un épais bosquet – merisiers, peupliers, chênes rabougris – que Landreaux attendait. Il affirma qu’il n’avait pas bu ce jour-là, et par la suite on ne trouva aucune preuve du contraire. C’était un catholique pieux et respectueux des coutumes indiennes, un homme qui, quand il abattait un cerf, remerciait un dieu en anglais et faisait une offrande de tabac à un autre en ojibwé. Il était marié à une femme encore plus pieuse que lui et avait cinq enfants qu’il tâchait de nourrir et d’élever de son mieux. »

Je n’avais rien lu de Louise Erdrich depuis un bon moment, et c’est un grand bonheur de la retrouver avec ce roman, d’entendre sa voix si belle, si originale et personnelle.

Le genre de bouquin qu’on regrette de délaisser pour dormir un peu. Cette grande dame de la littérature américaine fait ici encore œuvre de grande intelligence et de grande finesse avec LaRose, multiple personnage puisque ce nom se transmet depuis plusieurs générations. On va remonter jusqu’en 1839 pour découvrir l’histoire de celles et ceux qui l’ont porté dans des chapitres insérés à la narration présente, créant ainsi un lien puissant avec leurs origines pour la famille d’Emmaline et de Landreaux. Nous sommes dans une réserve ojibwé, où si on vit bien dans son siècle, on pratique encore des rites anciens ( comme les  loges de sudation ), on brode encore des perles sur des peaux, on vit encore certains moments de la vie selon la tradition et on transmet les contes tout en étant chrétien.

Landreaux va chasser le cerf, précisément un ancien rituel qui marque la venue de l’automne. Mais l’animal s’enfuit et un enfant s’effondre. Landreaux ne l’a pas vu, caché dans les bois et c’est le fils de son ami Peter Ravich, le petit Dusty, âgé de 5 ans.

C’est là que débute l’histoire à la fois bouleversante, tragique mais aussi pleine de sagesse de deux familles prises dans la forte poigne de la tradition. Car cette tradition veut qu’on donne un enfant pour un ôté : LaRose sera donné à Nola et Peter pour remplacer Dusty …Pouvez-vous vous imaginer dans une telle posture ? D’un côté ou de l’autre ? Louise Erdrich explore donc ici ce qui va se déclencher dans les cœurs et les esprits , sachant qu’Emmaline est la demie-sœur de Nola, et qu’elles ne s’aiment pas.

Ce roman pourrait être pathétique, mais ce serait sans compter sur le talent merveilleux de Louise Erdrich qui ne manque pas d’humour et de dérision parfois aussi et qui tisse son roman en tissant les fils ténus et fragiles qui relient ses personnages.

Elle déploie alors un talent de portraitiste exceptionnel avec des personnages délicatement dessinés, tous très vivants et profonds. Ils sont nombreux mais on a une structure si bien bâtie qu’on ne s’y perd jamais; très vite ces deux familles et leurs satellites nous deviennent familiers, ils nous touchent, nous amusent ou nous consternent mais aucun ne laisse indifférent. C’est l’histoire donc d’une famille et du poids de la tradition, une histoire d’amour et d’hérédité, une histoire de don et de deuil dont Louise Erdrich fait une histoire lumineuse au bout du chemin – très belle fin -.

Voici un chapitre vers la fin du roman qui trace la généalogie LaRose (qui est un prénom et pas un nom de famille )

« Il y a cinq LaRose. La première, celle qui a empoisonné Mackinnon, a fréquenté l’école de la mission, épousé Wolfred, appris à ses enfants la configuration du monde, puis parcouru ce même monde sous la forme d’un assortiment d’os volés. La deuxième LaRose, sa fille, a fréquenté le pensionnat de Carslisle. Elle a attrapé la tuberculose comme sa propre mère et, comme la première LaRose, l’a vaincue maintes et maintes fois. A vécu assez longtemps pour devenir la mère de la troisième LaRose qui, elle, a fréquenté le pensionnat de Fort Totten et donné naissance à la quatrième LaRose, devenue un jour la mère d’Emmaline, l’institutrice de Roméo et de Landreaux. La quatrième LaRose est également devenue la grand-mère du dernier Larose, donné par ses parents à la famille Ravich en échange d’un fils tué par accident. »

Et ce dernier LaRose – le premier garçon à porter ce prénom – cinq ans comme le petit Dusty, sera comme une clé qui ouvrira – forcera – des portes et des cœurs. Un enfant contre un autre, comme le veut la tradition, mais un enfant d’une grande intelligence, un enfant qui sera le lien et la réparation de ces familles. Il sera accompagné par tous ses frères et sœurs des deux familles, qui s’apprivoiseront et s’aimeront sans à priori, sans tabou. Et vraiment toutes les pages qui mettent en scène cette grande fratrie sont absolument splendides, touchantes, drôles, d’une justesse épatante. Josette et Neige, les deux filles adolescentes d’Emmaline et Landreaux sont  vraies, drôles et si pertinentes, ce sont elles qui souvent ramènent leurs parents à la réalité. Compliqué de présenter tous les personnages, compliqué de « raconter » ce livre dans lequel j’ai tout aimé; les personnages les plus sombres sont le plus souvent des êtres bafoués, blessés un jour par un chagrin d’amour, par la guerre, par une humiliation, devenus rageurs par une vengeance inassouvie, une rancune tenace, une trahison ( excepté Mackinnon, le seul vraiment détestable ), d’autres sont lumineux, comme LaRose, Mrs Peace, certains autres cocasses comme les vieilles dames du groupe de couture traditionnelle, qui tout en brodant se chicanent et racontent des légendes aux plus jeunes, et puis il y a les parents, Emmaline et Landreaux , Nola et Peter, noyés sous le chagrin et qui en seront réellement tirés, sauvés par les enfants. Mention spéciale au père Travis, très beau personnage, complexe et émouvant, si amoureux d’Emmaline,

« LaRose est jeune, dit-elle, ses yeux anxieux voilés de larmes. Les enfants oublient vite si l’on est pas avec eux tous les jours.

Qui pourrait vous oublier? songea le père Travis. Cette brusque pensée le perturba; il se força à parler avec sagesse.[…] »

 

et au malheureux Roméo qui cherche la rédemption tout autant que la vengeance, un être qui erre sans trouver d’issue.

Impossible pour moi de vous en dire plus, sinon que des romans comme celui-ci j’en redemande; véritablement romanesque, fin, intelligent, juste, avec de multiples ouvertures et sujets abordés. La beauté de l’écriture de Louise Erdrich m’est apparue à nouveau telle que je l’avais découverte avec son roman – pour moi un chef d’œuvre – « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse ». Certains passages sont d’une grande douceur comme le sauvetage de la première LaRose par Wolfred

« Wolfred rangea la cabane. Puis il fit chauffer un seau d’eau et s’accroupit à côté de la petite. Il mouilla un chiffon et lui tamponna le visage. Au fur et à mesure que la terre séchée s’en allait, il découvrit ses traits, un à un, et se rendit compte qu’ils étaient fort jolis. Ses yeux d’une douceur envoûtante. Ses sourcils s’évasaient en courbes parfaites. Quand son visage fut mis à nu, il la regarda, consterné. Elle était de toute beauté. Mackinnon le savait-il ? Et savait-il que son coup de pied avait ébréché une des dents pointues de la fillette, et laissé une meurtrissure qui virait au noir sur sa joue pareille à un  pétale de fleur? […] Avec précaution, il tendit la main pour attraper ce dont il avait besoin, malaxa de la boue. Il tint le menton de la fillette d’une main douce et prévenante, lui recouvrit le visage de terre détrempée, effaça l’extraordinaire ligne de ses sourcils, la symétrie parfaite de ses yeux et de son nez, la courbe irrésistible de ses lèvres. C’était une ravissante enfant de onze ans. »

On découvrira avec l’histoire des LaRose successives tout un pan de l’histoire des femmes indiennes, le sort qui leur fut fait et leur force vitale qu’on retrouve chez Emmaline.

Belle réflexion sur le pardon, superbe roman d’amour et magnifique moment de lecture. Je voudrais savoir mieux rendre grâce à un tel livre, je ne crois pas y être vraiment parvenue et je le regrette, ça ferait un article très long et ne dirait jamais parfaitement ce que je pense, c’est très difficile d’écrire sur quelque chose d’aussi vivant et dense que ce livre.Alors pour que vous me compreniez, lisez-le! 

Coup de foudre !

« Cirque mort » – Gilles Sebhan – Rouergue Noir

« Pour un esprit sain, il n’existe aucune vibration dans les arbres annonçant l’allée qui mène au centre de soins des enfants aliénés. Pour un être normal et raisonnable tel que moi, pensa Dapper, rien ne préfigure, ne suggère, ne répercute. Il appuya  sur son blouson pour sentir le petit carré de feuilles sur lequel il prenait des notes. Pas de cris silencieux entre les branches, pas de monstres se glissant dans une porte entrouverte. »

Voici un roman glaçant qui se lit d’une traite, livre court d’à peine 150 pages mais dense, resserré ce qui habilement crée une sensation d’enfermement, un poids psychologique. L’ambiance est sombre, pesante, un peu glauque aussi, avec un côté un peu « fantastique » parfois. Et encore un livre dont il ne faut bien sûr pas dévoiler quoi que ce soit, je vais faire de mon mieux pour vous en donner ce qui en fait l’intérêt sans livrer plus que nécessaire.

Dapper est policier, marié à Anna et père du petit Théo qui vient de disparaître, comme deux garçons avant lui. Le couple ne tient plus qu’à un fil,Théo. Quand l’enfant disparaît, Dapper se voit dessaisi de l’affaire, mais évidemment impossible pour lui de ne pas se mettre à la recherche de son fils et de poursuivre son enquête, convaincu qu’il y a un lien entre ces trois disparitions. 

Ses pas vont le mener dans un établissement psychiatrique où il m’a bien semblé qu’il n’y ait que de jeunes garçons psychotiques ( à aucun moment on ne sait s’il y a des filles ) . Ici règne le docteur Tristan, qui depuis de nombreuses années a développé sa théorie sur les troubles mentaux et ceux qui en sont atteint. En résumé, il pense que ce sont eux qui sont « normaux » ou dans le vrai. Dapper va rencontrer Ilyas, un garçon étrange dans ce lieu étrange, et je m’arrête là. Tristan écrit, dit et pense des choses dérangeantes, ainsi  :

« Contrairement à la plupart des médecins, Tristan ne se voyait pas de l’autre côté de la barrière. Il n’avait pas le sentiment d’incarner l’esprit rationnel qui n’était pour lui qu’une chimère. S’il cherchait à soulager les malades, c’était à partir de son propre désordre intérieur. Je sais de quel pied je boite, avait-il coutume de répéter. Il avait beaucoup de mal à supporter ses collègues, dont il partageait très peu les analyses. Qui pouvait accepter l’idée que la maladie mentale n’était pas une malédiction mais bien au contraire un signe électif ? »

Explorant et questionnant les frontières floues de la folie et de la normalité, l’auteur livre ici un roman très perturbant – il y a plusieurs idées tout juste effleurées afin que le lecteur s’engage à son gré dans une exploration, à travers des protagonistes ambigus et très souvent inquiétants. Le titre contient je trouve à lui seul tout ce qui met mal à l’aise dans ce roman. Bien écrit, ambiance très réussie, glacée et glaçante, juste éclairée par Théo, très joli personnage qui est comme un pivot dans le récit ( vous comprendrez ce que je veux dire par là en lisant le livre ) et des questions qui restent en suspens et maintiennent l’angoisse à la fin. Le côté enquête policière n’est pour autant pas laissé en marge. Il y a je pense au moins deux façons de lire ce roman – voire plus – . J’ai bien aimé, bien que sortie assez bousculée par cette lecture déstabilisante.

« Il n’en revint que trois » – Gudbergur Bergsson – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Dans ce lieu désolé où le ciel était le plus souvent chargé de nuages bas, il ne se passait jamais rien. Les gamines n’allaient plus tarder à faire leur communion, et elles s’ennuyaient.

Bien qu’il n’y ait ici pas grand-chose à faire, estimez-vous heureuses d’avoir assez à manger et de quoi vous chauffer, les enfants de votre âge ne peuvent pas tous en dire autant avec la crise qui sévit à l’étranger, déclara le vieil homme en se redressant légèrement quand il remarqua leur expression maussade, leur regard buté. »

La littérature islandaise ne manque jamais de me surprendre. Une fois encore, lecture assez étonnante avec cet auteur très connu en Islande, traducteur aussi de Cervantès et Cortazar; c’est le premier roman que je lis de lui ( un autre a été traduit et édité également chez Métailié , « Deuil »). Regardez la couverture de ce roman, et vous comprendrez déjà un peu de quoi il s’agit.

Ce roman ne ressemble à rien que je connaisse – ce qui ne veut pas dire que ça n’existe pas, n’est-ce pas ?- bien islandais, un livre où les personnages n’ont même pas de prénom. On y rencontre le père, le fils, le grand-père et la grand-mère, la mère, les filles et les gamines, sans oublier le gamin, personnage central puisqu’on va le suivre de son enfance à l’âge du déclin, caractérisé par la tache humide sur l’entrejambe du pantalon. Navrée mais c’est ainsi. Les seuls personnages qui ont un prénom sont deux Anglais, Martin et Shelby. On va rencontrer l’Allemand et pas mal d’Américains, une belle-sœur aussi, vers la fin… Mais enfin direz-vous, c’est quoi cette histoire ?

C’est un éclairage sur un siècle, le XXème siècle qui passe sur une petite ferme au milieu des champs de lave, isolée. C’est une famille de paysans qui loin de tout reçoit par à-coups des échos et des éclats de la vie du reste du monde sans que ça n’affecte grand-chose à sa vie en fait. Enfin si tout de même, puisque le peu qui va parvenir jusqu’à eux fera en particulier partir les filles et femmes de la famille. C’est imperceptiblement que ces âmes isolées vont changer. Le reste du monde va s’immiscer par des façons de parler et d’être, par des produits comme le bon tabac, le chewing-gum, une éolienne sur le toit pour un tout petit peu d’électricité. Et les femmes, elles, rêvent et partent en laissant leurs enfants, filles ou garçons, aux bons soins de la grand-mère. Et je m’arrêterai un peu à cette vieille dame touchante qui va éduquer ses filles et petites-filles, leur faisant la leçon le soir, avec un livre sur lequel est écrit  » Ouvrage non destiné à la vente ». Beau personnage que cette grand-mère sensée, soucieuse d’instruire les plus jeunes, attentive mais souvent impuissante. Elle s’adonne à cette tâche comme à un sacerdoce car pour elle le savoir est essentiel et les écoles sont si loin, surtout l’hiver quand le froid et la neige emprisonnent la ferme et ses habitants dans une gangue glacée.

Et puis il y a le fils qui lit un livre au gamin: »Il n’en revint que trois », une histoire de naufrage distillée par bribes et dont le gamin attend la fin avec impatience et une certaine appréhension aussi. Intelligent, ce gamin. La lecture ne sera pas terminée et il voudra sans cesse trouver un exemplaire de ce livre pour connaître la fin.

On découvre cette famille aux prémisses de la seconde guerre et arrivent alors parfois par hasard, parfois pas, des étrangers et leur mode de vie, leur mode de pensée, semant ici dans cette terre désolée les premiers germes du monde moderne, jusqu’à la fin du livre et ce qu’est devenu ce coin à l’austérité sauvage et belle. Car une chose reste immuable ici et si les hommes changent – et changent-ils vraiment ?- la nature elle reste hautaine, dangereuse et rétive aux mutations. Sans oublier que cette terre est terre de légendes et de mythologie, nourrie aussi de contes plus modernes, comme des disparitions étranges dans le ventre des failles par exemple.

Il n’y a donc pas beaucoup d’émotions et de sentiments, mais une peinture extraordinaire de ce pays et de ses habitants qui quels que soient nos efforts nous restent mystérieux, et en cela très attirants. J’ai retrouvé ici la toile de fond cachée de l’Islande d’Indridason dans sa nouvelle trilogie qui se déroule à la même époque ( seconde guerre mondiale, bases successives anglaises et américaines en Islande ), lui est au cœur des faits, alors que là en rase campagne, on vit les rebonds des événements en quelque sorte. Cette lecture a donc été très intéressante pour moi, parce qu’elle apporte un plus aux autres, et puis bien sûr, c’est très bien écrit , construit et traduit, l’ironie et la moquerie de l’auteur sur ses contemporains – même si c’est sans excès – en font une histoire pleine de finesse et d’intelligence. Les 20/30 dernières pages sont vraiment très bonnes, avec ce gamin devenu un homme qui exhume des choses du passé, des lettres et des photos et enfin le livre, mais :

« Il entreprit donc d’aménager le grenier et le divisa en petites chambres coquettes. Adroit de ses mains, il fit tout lui-même, inspecta les cloisons et l’isolation du toit et, ce faisant, découvrit à sa grande surprise à l’arrière d’une poutre le livre « Il n’en revint que trois ». Son ancienne impatience le reprit, il voulait absolument connaître la fin de l’histoire, mais en feuilletant l’ouvrage, il constata que les dernières pages avaient été arrachées. Sa déception fut si cuisante qu’il éclata de rire. »

La page de cet extrait (p.186 ) et celles qui la suivent jusqu’à la fin sont belles et épatantes, pleines de moquerie sur le monde contemporain, très justes sur les évolutions du monde, avec également un arrivant surprise, le fils de Martin .

Portant un regard sans concessions sur ses compatriotes, cet auteur que je découvre ouvre pour moi de nouvelles pistes de compréhension de l’Islande et ce fut un bon moment de lecture. Pour moi l’idée la plus brillante de ce roman est de ne pas avoir nommés les personnages sauf les Anglais – j’aimerais bien avoir l’explication de l’auteur, même si j’ai mon idée sur le sujet ! – .

Je mets ici peu d’extraits, parce que c’est en l’occurrence assez difficile de scinder la narration. En écrivant, je feuillette à nouveau et je sais que je n’ai pas tout dit, ni abordé tous les sujets, ni la façon dont ils sont traités comme l’enfance et la vieillesse, l’orgueil, les forces de la nature, et enfin la présence constante en filigrane de la littérature. Je serai contente d’avoir vos avis quand vous aurez abordé ces terres glacées où couve le feu à travers ce roman très spécial.

Petit aparté:

On peut trouver les romans islandais un peu vides d’émotions fortes et de sentiments. Pour moi non, en premier lieu pas chez les écrivaines que j’aime et connais ( Olafsdottir et Baldursdottir), sensibles et délicates dans leur écriture et leurs sujets. Chez les hommes, en effet ce ne sont pas les émotions qui prédominent… quoi que dans la si belle trilogie romanesque du poète Jon Kalman Stefansson – « Entre ciel et terre « et sa suite – , les émotions sont bien là, et le gamin – car ici aussi il y a un gamin –  est plein de sentiments tumultueux. La psychologie est tout à fait présente mais pas le pathos à la différence de bien d’autres littératures. Ce que je veux dire aussi, c’est que ce ressenti de froideur est sans doute un choc culturel – et thermique ! – et c’est en cela que j’aime lire ces livres venus du nord, pour ça que j’aime lire la littérature étrangère plus globalement; ça me rend plus riche, ça me fait voyager moi qui le fais bien peu, et surtout ça m’ouvre l’esprit en tentant de comprendre un peu mieux d’autres cultures. N’est-ce pas pour ça entre autres raisons que nous lisons ?

*Les auteurs cités ici sont chroniqués sur le blog