« L’été des charognes » – Simon Johannin – éditions Allia

« On marchait sur le bord de la route quand on est tombés dessus, ça faisait déjà quelques jours qu’on le cherchait. Il s’était barré après ça, comme si tout de suite il avait senti que ça allait chier pour lui. il paraît qu’ils peuvent sentir ce genre de chose, les chiens, en tous cas lui il avait bien senti. »

Bon…Après la poésie douce, triste et mélancolique de Joséphine Johnson, voici celle de Simon Johannin, violente et exaltée, lui aussi âgé de 24 ans et écrivant lui aussi son premier roman. Maturité, richesse du langage jusque dans ses eaux les plus troubles – et ici, sûr qu’elles le sont – et poésie donc qui surprend le lecteur d’un coup au détour d’une page, en un grand vol sombre et bruyant car ici le monde est sombre et bruyant, sale et nauséabond, mais c’est le monde du gamin qui nous parle de tout ça, de sa vie, de ses jeux, de ses parents et de ses amis, plus globalement de tout ce qui fait son quotidien…Et personnellement je ne le souhaite à personne, ce quotidien…J’ai imaginé le lieu comme une sorte de vieille communauté installée en une campagne reculée et qui aurait dégénéré au fil du temps, des années qui passent, corruptrices. 

 Dans cet endroit nommé La Fourrière, des animaux morts pourrissent en un tas immonde, puant, suintant, parce qu’on ne fait pas venir l’équarrisseur, dans cet endroit les enfants sont comme tous les enfants, ils font et disent des conneries, se battent, se font battre par les pères ivres morts, ils rient d’idioties et en font plein, ils collectionnent les os qu’ils trouvent partout dans le coin, ils vivent, c’est ici chez eux et ils font avec. Tout brutalisé qu’il soit de tous côtés, notre conteur vit sa vie d’enfant, faite de grosses rigolades et de bonnes bagarres, de grosses blagues et d’observations qui tiennent lieu de leçons. Il est fin observateur, le gosse. J’ai ri très souvent dans la grande première partie, celle de l’enfance parce que le gamin a une façon de dire les choses désopilante et si naturelle, mais ça grince ce rire, ça se coince dans la gorge, parce qu’en fait c’est glauque et sinistre et extrêmement violent. De page en page, on va avancer avec lui vers l’adolescence, et ça autant dire que ce n’est pas simple, ni joli, ni marrant dans ces lieux à l’écart. Je trouve ce livre impossible à résumer ou à raconter mais absolument à lire si on a le ventre et le cœur solidement accrochés à la carcasse, pour ne pas finir sur le tas au fond du jardin, avec poules crevées, vaches mortes et autres bestioles péries.

Toute une galerie de portraits défile, Marcel

« Il a balancé autour de ses trois roulottes un peu pourries toutes les bouteilles de rouge qu’il a picolées, et aussi toutes les bonbonnes de gaz qu’il a utilisées si bien que c’est pas vraiment accueillant quand on va pour le voir. Surtout depuis qu’il récupère toutes les croix cassées ou posées dans les coins des cimetières des villages et qu’il s’en sert pour se faire une clôture. 

Les Jésus il les cloue tous sur le même arbre, c’est un gros chêne très sombre et certains sont là depuis assez longtemps alors le chêne a commencé à les avaler. »

Suivent quelques paragraphes sur l’anatomie de Marcel qui m’ont tordue de rire, je vous jure !

Didi la vieille dame gentille chez qui les gamins vont regarder la seule télé du coin:

« Didi elle était patiente comme personne, c’était huit heures et demie le dimanche et elle avait déjà sept gamins dans les pattes en sachant qu’il y en avait au moins quatre autres qui allaient sans doute pas tarder.[…] Jamais elle nous mettait dehors même quand elle avait la grippe. »

Le voici  parlant de sa mère:

« Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.

Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder ou glisser du couloir vers la chambre. Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu’elle veut parce que c’est le plus juste, se tromper elle sait pas faire.

Alors quand elle fatigue du bruit qu’on fait et de comment on secoue les jours et la vie dans la maison comme un prunier, elle va plus loin sur son bord et nous on la regarde qui s’éloigne et on est comme des cons. »

Il y en aura bien d’autres, comme Tonton Mo, Habib ou Cali, et puis je vous laisse  lire par vous- même les scènes de table qui sont de véritables affronts à la gastronomie.

L’âge venant, les premières filles et les premières beuveries, et le chagrin d’amour, la ville, la solitude, l’errance et la perdition, et le chien qui accompagne ce jeune homme, partout, tout le temps, son démon féroce.

Un roman ultra noir, à découvrir.

‘‘Le soleil s’est lézardé par fragments de petites lumières orange en touchant les premières cimes, sous les feuilles des hêtres ça nous faisait presque des peaux de léopard pendant qu’on regardait le feu droit dans les flammes, puis la lumière est morte et tout le monde est parti.’’

 

« L’arc-en-ciel de verre » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

L ARC EN CIEL EN VERRE.indd« Je ne pense pas avoir appris grand-chose de la vie. Je n’ai certainement compris aucun des grands mystères: pourquoi les innocents souffrent, pourquoi les guerres et la pestilence semblent être notre lot, pourquoi les méchants prospèrent, impunis, tandis que les pauvres et les malheureux sont opprimés. […]…de même que nous n’avons aucun contrôle sur notre conception et sur notre délivrance par la naissance, de même ni l’heure de notre mort ni les circonstances qui l’entourent ne dépendent de nous. Admettre notre impuissance n’est pas un choix. C’est comme ça, c’est tout. »

Bel exemple, en fin du livre, de l’état d’esprit de Dave Robicheaux dans ce  très très grand Burke . J’aime cet auteur, mais je dois dire que cet opus dans la vie du shérif, hormis la difficile enquête qui y est menée, est d’une puissance émotionnelle rare.

Dave et Clete enquêtent sur des meurtres sordides de jeunes filles. Mêlant les milieux de la pègre, maquereaux, trafiquants, et ceux de personnalités ayant pignon sur rue, corrompus et toxiques, Clete Purcel, toujours impulsif et ainsi imprudent, va se trouver soupçonné et ça, Dave Robicheaux ne peut le tolérer. Aussi va-t-il se lancer dans cet imbroglio de vices, de perversions, de meurtres odieux, de trafics de tout, y compris d’influence .

L’auteur creuse ici avec une grande intelligence et la sensibilité qui le caractérise de nombreux sujets; l’âge qui avance, l’amour et l’amitié, les addictions et le combat mené contre elles, contre soi-même, contre l’environnement. Les notions de bien et de mal sont totalement désarticulées, s’effaçant au profit de l’émotion et des sentiments, tous, les meilleurs et les pires. Et puis, les fantômes qui sans cesse reviennent à la vue de notre shérif, les revenants de toutes les guerres, et ici cet étrange bateau à aube, émergeant des brumes du bayou…Comment dire la poésie de l’écriture de Burke, sa finesse, la qualité de l’image ?

« …les véritables anges qui sont parmi nous ont toujours des ailes rouillées… »

« Comme chez la plupart des Irlandais, le païen en lui était bien vivant, mais il conservait dans une cathédrale médiévale un banc sur lequel le chevalier errant s’agenouillait dans un cône de lumière mouchetée,même si sa cape était trempée de sang. »

bayou-soirSans parler des descriptions du bayou Teche et de l’atmosphère onirique qui explose les notions de temps:

« Mais malgré le sol imprégné de sang sur lequel notre ville est bâtie et dans lequel poussent les chênes, les bambous et les parterres de fleurs le long du bayou, l’endroit, dans ces heures d’avant l’aube, restait pour moi un endroit merveilleux, un  endroit que l’âge industriel n’a touché qu’en surface, le pont mobile cliquetant en se relevant dans la brume, ses grandes roues dentelées saignant de rouille, un bateau de deux étages avec une plage arrière qui ressemblait à un bateau à aubes du XIXème siècle poussé vers le golfe, la brume faisant autour de lui comme des tourbillons d’écume blanche, l’air poudré de l’odeur des jasmins confédérés. »

J’ai aimé cette amitié extraordinaire qui lie Dave et Clete, la force incroyable déployée pour l’évoquer. Les scènes entre eux sont bouleversantes, tant on sent que l’un sans l’autre, ce n’est pas possible. Ils sont comme une seule personne scindée entre le diablotin et l’ange qu’on a sur chaque épaule. On comprend le grand attachement de l’auteur à ses créatures, et le personnage de Clete est ici très approfondi, tout ce qu’il écrit  m’a profondément touchée et j’ai même du mal à l’expliquer. Qui retrouvons-nous dans ces portraits si bien écrits ? Nos faces cachées, nos faces niées, nos interrogations aussi. Burke tend un miroir au lecteur, et ce n’est pas facile de s’y voir, de près ou de loin. On scrute ici aussi le visage de la Louisiane d’après la crise, d’après les ouragans, ceux qui en ont tiré bénéfice, et les autres, les éternels perdants.

 » Herman Stanga était au-delà des conventions. Herman Stanga était l’iconoclaste enrichi par son irrévérence tandis que les biens de ses voisins s’étaient écoulés à travers un trou d’évier appelé la crise de 2009. »

Tout m’a plu dans ce roman, et quand je dis que ça m’a plu, non, j’ai été totalement emportée, captivée, remuée profondément. Je crois qu’une page sur deux est cornée ( oui, c’est mon livre, je fais ce que je veux avec…), je l’ai repris pour relire des passages, et me suis laissée aller à lire la suite de la phrase, et la page et le chapitre…J’aime Dave et Clete, j’ai ressenti pour eux amitié, compassion, ils m’ont fait rire et amené des larmes, mais le plus souvent ils m’ont fait réfléchir. Et c’est à cela qu’on reconnait l’immense talent d’un écrivain, un vrai; ce talent qui consiste à travers une histoire annoncée sous le terme de « polar », à amener une pensée, une philosophie de la vie sans fard. De la belle littérature.

ÉNORME COUP DE CŒUR !!!

Lisbonne, des poètes, des rêves, de l’humour

 

Découverte au Castelo de São Jorge de cette poétesse : Sophia de Mello Breyner

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« Je dis:

« Lisbonne »
Quand je traverse – venant du Sud – le fleuve
Et la ville où j’arrive s’ouvre comme si elle naissait
Long scintillement de bleu et de fleuve
Corps amoncelé de collines –
Je la vois mieux parce que je la dis
Tout se montre mieux parce que je dis
Tout montre mieux son être et sa carence
Parce que je dis
Lisbonne avec son nom d’être et de non-être
Ses méandres d’insomnie de surprise et de ferraille
Son éclat secret de chose de théâtre
Son sourire complice de masque et d’intrigue
Pendant qu’à l’Occident la vaste mer se dilate
Lisbonne oscillante comme une grande barque
Lisbonne cruellement construite le long de sa propre absence
Je dis le nom de la ville
– je dis pour voir. »

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Lisbonne est une ville de poètes, du grand Camões des « Lusiades » à Fernando Pessoa avec son « Livre de l’intranquillité » et tous ceux qu’on ne connaît pas ( assez ), Lisbonne est une ville de grands écrivains depuis fort longtemps ( cet article en parle très bien). On y voit au milieu de la foule de la terrasse du café A Brasileira, Pessoa attablé, un peu plus loin sur la place, c’est Camões et sur les quais du Tage, la Fondation José Saramago, prix Nobel de littérature. Et puis la poésie sur les murs, des textes sans signature, des oiseaux qui montent au ciel ou qui conversent, des papillons que crie la bouche d’une fillette, sans parler de cette gironde chanteuse de fado et des hommages à la révolution .

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Enfin, bien que je ne vous aie pas parlé de Belem, si beau et riche culturellement, ni du grand quartier moderne du Parque das Nações ( Parc des Nations construit pour l’Exposition universelle en 1998) que j’ai beaucoup aimé, vous avez compris je pense que cette ville m’a enthousiasmée, m’a touchée profondément, pas juste pour son immense richesse culturelle de tous âges, et pas seulement dans ses vieilles pierres, mais pour tout ce qui se dégage d’humanité et de gentillesse chez les habitants de ses quartiers, pour ses anachronismes, ses petits commerces étonnants, ses toits rouges et ses murs où tous les pastels côtoient le blanc immaculé et les belles façades carrelées de céramiques, dans le parfum des orangers en fleurs. Je vous mets juste encore quelques photos de petites choses amusantes, étonnantes, poétiques…J’aime Lisbonne.

https://goo.gl/photos/hKiVVtu5WGmfET1f7

« Grossir le ciel » – Franck Bouysse – Le Livre de Poche

grossir le ciel« C’était une drôle de journée, une de celles qui vous font quitter l’endroit où vous étiez assis depuis toujours sans vous demander votre avis. Si vous aviez pris le temps d’attraper une carte, puis de tracer une ligne droite entre Alès et Mende, vous seriez à coup sûr passé par ce coin paumé des Cévennes. »

Je sais, je suis toujours en retard d’un livre, mais qu’importe ! Lire celui-ci alors que sort le second ( « Plateau » ) permet de le remettre entre les mains des personnes qui ne l’avaient pas lu.

Si comme moi vous connaissez cette région, vous avez déjà planté le décor de l’histoire tragique que va nous raconter Franck Bouysse. Avec quelle plume et quel talent !

Dans le hameau des Doges, quelque part entre Le Pont-de-Montvert et Grizac vit Gus en compagnie de son chien Mars. Un peu plus loin, son plus proche voisin, plus vieux, Abel. 004 (2)Des hommes rudes, qui travaillent dur sur leurs fermes, mais qui ne s’envisagent pas ailleurs. En un peu plus de 200 pages va se dérouler un drame pour ces deux hommes, fait de révélations et de sang. Vous savez que je n’en dirai pas plus sur la trame de l’histoire. Franck Bouysse, avec sensibilité, poésie, intelligence, avance de page en page dans la vie de Gus, il nous met dans ses pas, ses journées et ses pensées. Car, tout rustre qu’il semble, il pense, Gus, et il est loin d’être idiot. En phase avec son environnement, il va voir, trouver, s’interroger. C’est un homme des traces, des odeurs, des perceptions fines de la nature, comme son chien Mars qu’il aime tant. Sur ce sujet, l’auteur donne vie à des pages sublimes qui m’ont fait pleurer et des images si jolies comme celle-ci :

« Il sortit pour l’appeler, s’attendant à ce que le chien rapplique avec ses oreilles se balançant comme des gants de toilette sur un fil à linge par grand vent […] »

Parfois, lors des rares rencontres que fait Gus, un dialogue savoureux, comme celui avec le banquier (page 78 ) ou avec le démarcheur évangéliste, le « suceur de bible » comme il l’appelle ( page 108 ). Et puis, Gus fait peur…Il n’est pas très soigné comme on dit, ses cheveux ne sont pas coupés, ses vêtements déclassés, il n’est pas très beau. Il a été un enfant délaissé, Gus, il n’a eu que sa mémé pour l’aimer et lui donner un peu de tendresse…et ses chiens, surtout Mars.

« Il lui disait alors qu’elle était une fée pleine de rides et elle répondait en souriant qu’elle n’en était pas une, que les fées étaient toujours belles et jamais vieilles, que c’était à ça qu’on les reconnaissait. »

Comment vous dire? J’ai pensé à des Gus que j’ai croisés, dans cette région et dans d’autres. J’ai pensé à une exposition de photos vue et entendue – car il y avait une bande-son avec les bruits des fermes et des travaux des champs – en Haute-Loire, sur ces gens en voie de disparition. J’ai pensé au fameux Pierre des Boutières sur les contreforts du Mézenc, aux paysans de Raymond Depardon. Sous la belle plume de Franck Bouysse, ces gens sont pleins d’épaisseur, de chair et d’esprit, ils sont comme les chaos granitiques sur le chemin vers le col de Finiels, plantés, inamovibles, posés en maîtres des lieux.

005 Comme Bouysse nous décrit le bistrot du Pont-de Montvert, le père Peyrot qui n’entend pas se laisser commander par Paris, comme il décrit ces paysans qui se retrouvent là de temps à autre, le temps de siffler quelques verres de rouge, d’égrener les dernières nouvelles, comme il nous les donne à voir comme un de ces dessinateurs qui croquent sur le vif, en quelques coups de crayon nerveux, comme ça, bellement et avec une grande force, Franck Bouysse, en poète, chante des hommes et leur pays.

Et c’est peu dire que j’ai aimé ce livre et que j’ai très envie que vous le lisiez, vous aussi.

« Le garçon incassable » – Florence Seyvos – Points

seyvosUn très joli livre, d’une grande douceur, souvent drôle et poétique. Quel beau sujet ! C’est l’ami Bruno qui me l’avait conseillé depuis un moment, il savait sans doute que ça me plairait. Comment raconter ? Je ne raconte pas, mais veux vous inciter, vraiment, à lire ce très beau texte dans lequel il y a à apprendre, il montre la complexité des relations familiales (père/fils, frère/sœur), dans lesquelles rien n’est si simple et si facile. Et des choses incroyables sur Buster Keaton.

Il s’agit d’une jeune femme timide qui  « a peur de demander l’heure dans la rue » et « préfère se perdre plutôt que de demander son chemin à quelqu’un ». Et, menant une enquête à Los Angeles sur les pas de Buster Keaton, l’homme qui ne rit jamais, elle se perd dans ses souvenirs, ceux de son enfance auprès d’ Henri, son demi-frère, un garçon un peu différent:

« Henri s’est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C’était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout à coup, un vaisseau s’est rompu dans sa tête. Le sang lui pissait par les yeux et les oreilles, et son avenir, en une fraction de seconde, venait de changer totalement de route. »

Et c’est Keaton qui la ramène à Henri, car tous les deux sont des garçons incassables. Vous comprendrez si vous lisez ce livre.

Ce que j’ai aimé ici, c’est l’histoire de ce garçon handicapé qui peu à peu va conquérir une certaine autonomie. Henri est un personnage formidable – j’ai souvent beaucoup ri – que son père a tenté de rapprocher de la « normalité », alternant de véritables séances de torture (élongations, décrispations, leçons d’expression et de politesse) qui néanmoins permettront à Henri de marcher et vivre debout, avec des lectures où blottis tous deux au creux du fauteuil ils lisent Tintin. Parce que ces deux-là s’aiment, assurément. Le père est cruel, comme celui de Buster le sera, mais il aime Henri et Henri l’adore. L’amour est complexe.

« Le père d’Henri dit:

« Les enfants, il faut les casser. » Il pense sincèrement qu’on ne peut élever un enfant sans le casser, qu’il n’y a pas d’autre solution. Pas simplement plier, casser. Il faut entendre le craquement de la tige de bois que l’on ferme sur elle-même, à deux mains, d’un coup sec. […] Henri est un petit saligaud de roseau qui plie mais ne rompt pas. »

buster-keaton-396846_1280Florence Seyvos, c’est un regard attentif, attentionné sur cet étrange garçon qui comme Buster ne casse pas quand il tombe, c’est cette femme qui regarde, écoute, c’est le troisième personnage de ce roman. Le choix de la narration externe est vraiment le bon et révèle au passage le travail de scénariste de l’auteure. Buster a chuté dans les escaliers tout petit et s’en est sorti indemne. Dans le monde du spectacle, « a buster » est une chute spectaculaire et ce sera le nom de scène du petit Joseph, qui monte très tôt sur les planches avec ses parents et qui fera des chutes sa spécialité, vous lirez comment… Nettement séparées, les deux histoires se rejoignent pourtant par la mélancolie qui en émane, deux destinées si inhabituelles, si décalées. Dans le récit, les vies se télescopent, Keaton, sa vision du comique au millimètre, son existence pleine de frustrations et assez triste finalement, Henri et son côté brut de décoffrage (celui même qui fait rire le lecteur), ses accès de rire ou de colère, sauvé sans aucun doute par l’amour de ses proches, sa sœur en particulier.

« Sa démarche faisait penser à un bulldozer qui aurait perdu une chenille. »

Deux hommes frêles et d’allure fragile, mais cependant incassables. Certaines pages sont d’une grande beauté, très émouvantes, pleines de l’amour de cette femme pour son frère quelque peu démuni devant la vie, cette sœur face à l’énigme que représente Henri :

« Mon frère, toi qui peines à enjamber une flaque d’eau, toi pour qui le monde est aussi peu lisible que ce plan que tu tenais à la main, que ferais-tu si tu te perdais encore? Et que ferais-tu si c’était la guerre? C’est idiot, si c’était la guerre, nous serions tous perdus, apeurés, sans doute aurais-tu moins peur que nous. Toi qui reçois les mauvaises nouvelles comme de la pluie sur tes chaussures, les brimades comme une rafale de vent sur ton visage.

Mais le chagrin, Henri, où le mets-tu ? Tes yeux ne pleurent jamais. La tristesse semble ricocher sur toi. Je sais qu’elle entre pourtant, filtrée par ta vision du monde. Alors, dans quel recoin de toi-même l’enfermes-tu ? »

Le roman se termine par la naissance d’un bébé au son des Walkyries. Et cette fin est magnifique. J’ai trouvé qu’il n’y a aucune volonté de démontrer quoi que ce soit et c’est très agréable, mais plutôt de donner à voir la fragilité des êtres et leur capacité à résister. C’est une ode à la vie dans toute sa diversité, des aléas qui font qu’une vie bascule et change de voie, et vraiment rien n’est plus bouleversant dans ces pages que l’infinie tendresse de cette femme pour son fragile et taciturne frère, ce garçon incassable. Et ce souhait quand son fils vient au monde:

« De chaque côté de son visage, des larmes de gratitude lui coulent dans les oreilles. Personne ne les voit, ils sont tous occupés à faire apparaître ce bébé qu’elle attend depuis cent ans, et qui arrive, du fond des âges, de sa galaxie personnelle. Oh, petit garçon, puisses-tu être incassable. »

L’écriture est très belle; elle semble couler toute seule, nous parle, chuchote à notre oreille, nous raconte une histoire, parfois dure, parfois tendre, on rit et on frémit.

Florence Seyvos a beaucoup écrit pour la jeunesse à l’ École des Loisirs .

Ici une vidéo dans un lycée, quand les lycéens lisent et qu’on leur demande leur avis, ça donne ça :

Pour moi ce petit livre est une pépite pleine de grâce et de délicatesse, j’ai adoré.