« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

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« Les animaux » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

9782226318206-j« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Voici encore un nouvel auteur talentueux qui raconte l’histoire de Bill et de Rick. Voici une histoire de mensonge, de vengeance, et de lâcheté (ou de manque de courage, selon l’angle sous lequel on aborde les choses ). Une histoire humaine, en quelque sorte.

En plein cœur de l’Idaho, Bill tient un refuge pour des animaux sauvages blessés. Il y a là Majer le grizzly qui aime les guimauves, Cinder le puma, Zeke le loup, et toute une ribambelle d’oiseaux et de petits animaux dont les blessures sont ici soignées avant une remise en liberté, si possible. C’est la vétérinaire Grace qui aide Bill; Bill et Grace sont amoureux et Jude le garçonnet de Grace attend avec impatience qu’il demande sa mère en mariage. Jolie histoire, malgré les difficultés administratives de Bill avec les autorités et les chasseurs.

Mais le retour inattendu de Rick, ami d’enfance de Bill, va dérégler cet ordre des choses, car Rick sait tout de Bill, et enfants ils étaient tout l’un pour l’autre.

« Être le meilleur ami de Rick ne relevait pas d’une décision, il s’agissait plutôt d’un credo capable de guider sa vie. Enfants ils avaient appris à ne compter que l’un sur l’autre, faute d’un adulte pour veiller sur eux, surtout après la mort de son frère, quand sa mère avait recherché l’oubli dans la boisson, prostrée dans son fauteuil inclinable troué.[…]. Ils s’étaient donc occupés l’un de l’autre, et il savait que Rick continuait à prendre soin de lui, du mieux qu’il le pouvait. »

Rick sort de 12 mois de prison et a quelques questions à poser à son vieil ami. Entre eux à présent pèsent un coffre-fort noir, l’amour de Susan et un abandon. Ici s’arrête mon aperçu de l’histoire. Le récit fait des va-et-vient entre le passé et le présent, l’histoire de la jeunesse des deux amis et leur vie présente. Bill, sauveur des animaux blessés mais aussi abstinent d’un vice qui lui a tout fait perdre, et Rick assoiffé de vengeance qui va commencer sa quête de vérité. Je dois dire que je n’ai ressenti aucune sympathie pour ces deux hommes. Le choix de Bill étant la fuite et le mensonge il m’a paru lâche et incapable d’assumer ses actes,  je n’ai pas ressenti quelque compassion que ce soit pour ce Bill menteur qui trahit son ami presque frère et s’enfuit:

« Tu arrives dans l’Idaho avant les premières neiges, mais la température est descendue au-dessous de zéro, et les maisons qui te regardent, éparpillées dans la forêt qui borde la route de part et d’autre, envoient toutes une colonne de fumée vers le ciel d’un bleu cristallin. On est à la fin du mois de novembre 1984 et tu passes un coup de fil depuis une cabine, une cigarette entre tes doigts tremblants, serrant le combiné de l’autre main. »

Quant à Rick, violent, rageur, il ne fait plus confiance du tout à Bill et persiste dans la colère jusqu’à l’épuisement, et même si ça peut sembler bizarre, je le comprends sans doute mieux que Bill.

mountain-lion-938474_960_720Toute cette histoire de vengeance et son explication sont délivrées peu à peu, mais ce que j’ai vraiment aimé, là où j’ai trouvé la force de Christian Kiefer c’est indéniablement dans tout ce qui touche à ces animaux blessés, à la nature, le froid, les armoises et les grands pins sous la neige, le blizzard et sa puissance qui remet chacun à sa place. C’est dans les tête-à-tête entre l’homme et les animaux que la plume devient brillante; ça a quelque chose de magique et tout à la fois c’est poignant, par la force et la beauté de la nature:

« Il aimait le silence ambiant, l’ordonnancement de ces courtes journées, les réveils à l’aube, quand il empruntait le chemin entre les bouleaux, les grands arbres figés sous le gel, infiniment paisibles, et la pellicule de glace qui craquait sous ses chaussures fourrées. Cet endroit en particulier semblait tout droit sorti d’un conte de fées, comme il l’avait un jour confié à Grace.[…] On aurait juré qu’il était impossible d’évoluer dans un tel paysage, qu’il ne pouvait exister que dans les rêves. Et pourtant il était bel et bien là. »

grizzly-bear-1106384_960_720L’énorme ours aveugle qui mange des guimauves dans la main de Bill, ce grand et maigre loup Zeke, sauvé des mâchoires d’un piège, boitillant une patte en moins, dans son enclos, et Bill qui pense ainsi trouver une paix qui ne vient pas; il lui semble bien faire, enfin bien faire, et c’est dans ces scènes bouleversantes qu’il a gagné ma sympathie, là où sa faiblesse d’homme se mue en une sorte de fraternité avec l’animal. Sans doute est-ce la qualité de l’écriture qui réussit ce retournement de mon sentiment envers Bill.

tracks-in-snow-329771__340 » De nouveau il essaya de parler, mais il ne réussit qu’à pousser un long hurlement qui jaillit du centre de son être, un cri interminable qui résonnait pendant que son cœur se défaisait comme une pelote de fil écarlate, déroulant ses boucles serpentines qui s’élançaient dans le ciel et dans la neige et retombaient autour d’eux, sur l’homme couché contre le corps d’un ours en cage dans la blancheur d’une forêt pétrifiée, et sous la neige infatigable qui les enveloppait peu à peu, la frontière se brouillait entre l’homme et l’animal, l’un fusionnant avec l’autre dans un élan commun, si bien qu’ils semblèrent se dissoudre dans la ruée de la tempête qui les assaillait de toutes parts avec la force d’une avalanche. »

Enfin ce livre ne se termine pas vraiment, les dernières pages me donnent un peu l’impression d’un no man’s land, d’un vide silencieux et froid. Fin ouverte sur le devenir de ceux qui restent, une fin comme un chagrin latent…Un beau livre, plutôt triste, hanté par ces animaux blessés qui regardent l’homme.

« L’opticien de Lampedusa » – Emma-Jane Kirby – Equateurs, traduit par Mathias Mézard

opticien-de-lampedusa« Je ne sais pas comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s’est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d’y arriver. Vous ne pouvez comprendre : vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c’est ça. Des mouettes qui se chamailleraient autour d’une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. »

Une fois n’est pas coutume, je tenais absolument à vous parler un peu de ce livre qui n’est pas un roman, absolument parce qu’il me semble utile, salutaire, même si c’est également difficile, éprouvant, bouleversant de le lire.

Dans mon petit compte-rendu pour vous de mon séjour en Corrèze pour la Foire du Livre de Brive j’ai évoqué une conférence sur le thème de l’exil et des réfugiés, conversation passionnante qui réunissait trois auteurs dont Emma-Jane Kirby, qui nous a mis les larmes aux yeux en nous racontant la genèse de ce livre.

img_0371Emma-Jane Kirby est journaliste à la BBC, et a remporté le prix Bayeux-Calvados 2015 pour son reportage à l’origine du livre.

Les noms seuls ont été changés, mais cette histoire de l’opticien de Lampedusa qui un jour en mer se met à voir est une parabole bien involontaire, cruelle et véridique. L’opticien de Lampedusa ne s’est jusqu’alors pas senti vraiment concerné par ce qui se passe sur sa belle île, il travaille et vit sa vie de famille. Il est en vacances, son épouse et lui profitent de cette pause bienvenue dans une vie laborieuse pour profiter d’une soirée entre amis suivie d’une partie de pêche en mer sur le bateau de l’un d’eux. Les huit amis dorment sur ce bateau et aux aurores seul notre opticien est éveillé, savourant le petit jour qui résonne seulement des cris des mouettes…Sauf, sauf que ce ne sont pas des mouettes mais des cris d’effroi de dizaines de personnes en train de se noyer. Je ne vais pas écrire un long article, je ne vais pas vous refaire le récit de cet homme, d’en parler tout juste j’en ai les larmes aux yeux. Cet homme, son épouse et les trois autres couples vont vivre une épreuve qu’ils n’auraient jamais imaginé voir surgir dans leur vie.

« A genoux, la main tendue, l’opticien attend que les premiers doigts se referment sur les siens. Jamais il n’oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s’est senti aussi vivant, animé d’une énergie née de ses entrailles. Son devoir est de transmettre cette vitalité à ceux qui en ont tant besoin. Il a l’impression d’être capable de tous les réanimer, si seulement il parvient à les atteindre à temps. Le zèle de ses amis le grise et le porte en avant. »

Alors leurs existences sont changées complètement, ils sont atteints jusqu’aux tréfonds d’eux-mêmes irréversiblement. Ils ne voyaient rien, ils ignoraient jusqu’à ce que ces corps en déroute, ces mains tendues, ces bras serrés sur de petits êtres déjà morts, ces plaintes les emplissent et les mettent à l’œuvre sans relâche. L’opticien ne voulait pas raconter cette histoire à l’auteure qui nous a dit que depuis, ce couple a perdu le sommeil et veut sauver encore et encore, l’opticien dit qu’il n’est pas un héros – l’idée seule qu’on le considère ainsi le met en colère – il n’est pas un héros et ce n’est pas un conte de fée, c’est un cauchemar. La plume de Emma-Jane Kirby retrace tout ce qui va passer par la tête de cet homme, les « et si », les  » j’aurais du, pu.. », les doutes, les angoisses et le fait que ce qu’il a réalisé l’a transformé fondamentalement. Enfin, peut-être pas autant qu’il ne le pense puisqu’il l’a fait sans réfléchir, comme une urgence, une évidence, spontanément, l’opticien de Lampedusa avait un courage et une humanité qu’il ignorait.

Je souhaite que le plus grand nombre lise un tel récit, et réfléchisse aux choix que nous faisons dans nos vies, aux mots que nous utilisons, aux clichés que nous véhiculons. Qu’aurions nous fait à la place de cet opticien ? Car avant lui, un autre bateau est passé, a vu, entendu et a poursuivi sa route…Qu’aurions nous fait ?

On rencontre dans ce court et intense récit des êtres humains, comme ce plongeur chargé de remonter les corps qui reposent au fond, et qui pleure; assis seul sur un rocher, la tête dans les mains il sanglote…Ce rescapé maigre et nu, honteux de sa nudité et à qui l’épouse donne son T shirt rose vif qu’il enfile comme un slip par les manches. Qu’aurions- nous fait, que ferions- nous et que faisons-nous? 

« J’étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. Il y aura davantage de mains, de corps battant l’eau, de voix suppliantes. Désormais, à chaque fois que je prends la mer, je les cherche. Je guette, le souffle court, les yeux rivés sur le frémissement de l’eau, sur l’ombre des vagues. »

Emma-Jane Kirby, dans ses remerciements : « Leur histoire me hante, mais leur courage me guide. »

Un texte inoubliable qui s’accroche au lecteur pour ne plus le quitter.

Ma Foire du Livre de Brive : des livres, bien sûr, des idées aussi , des amis et la nature corrézienne en automne.

img_0153 Retour de la belle Corrèze du sud, chatoyante, chaleureuse, très belle toujours.

Séjour organisé autour de la Foire du Livre de Brive à laquelle je ne m’étais jamais rendue, une manifestation intéressante, pas seulement axée sur la littérature adulte et jeunesse, mais aussi sur d’autres genres ( politique, reportage, autobiographies, etc…)

img_0368Antonin Varenne, Olivier Norek, Peter May, et Jim Fergus, Daniel Pennac qui a parlé de « ses Italie(s) » en compagnie de Antonio Moresco (« Les incendiés » / Verdier qu’il m’a donné envie de lire) et l’essayiste Fabio Gambaro, collaborateur au Monde des Livres, Yasmina Khadra et Jim Fergus nous ont parlé de l’Amérique ( comme il doit être effondré à présent, Jim Fergus … ) et aussi une conférence bouleversante sur l’exil : Eux, c’est nous, avec le serbe Velibor Colic ( « Manuel d’exil : comment réussir son exil en trente-cinq leçons » / Gallimard ), Emma-Jane Kirby, ( « L’opticien de Lampedusa »/Equateurs ) et Omar Youssef Souleimane, jeune poète syrien ( « Loin de Damas »/ Le temps des Cerises ). 

Impressions : Il s’agit d’une FOIRE du LIVRE, il est question de commerce et de livres, pas seulement de littérature. J’ai donc aperçu Raymond Poulidor, Jérôme Kerviel, Alain Juppé ( enfin, son crâne, plein de gardes du corps autour ), Michèle Cotta, Frédéric Mitterand, Flavie Flament ( ah ah ah ! ), Christine Ockrent , le chapeau d’Amélie Nothomb ( qui très manifestement adore cette foire, les gens, les lecteurs…Très sympathique, vraiment ); 350 auteurs au total, plus de 100 000 visiteurs, et un chiffre des ventes de l’ordre de 700 000 € !

Du jeune, du vieux, du bougon et du souriant dans le public, Christian Signol qui doit avoir une tendinite au poignet, Jean Teulé avec qui j’ai blagué sur « Comme une respiration » et son humour noir, la reine Elizabeth ( Georges ), mais aussi ceux dont j’ai parlé précédemment, le serbe était absolument formidable et drôle, mais émouvant aussi ( « En arrivant en France, j’avais 3 mots dans ma valise : Jean – Paul – Sartre. » ), je lirai son manuel d’exil ( on ne sait jamais, si je devais fuir au printemps prochain…), certains sortaient à cause du sujet, exil et réfugiés,( c’est plus facile ainsi, ça évite de se remettre en question ), beaucoup de comportements d’une impolitesse crasse dans le public ( et souvent venant d’un public dit « éduqué » qui pour le coup se croit tout permis ), mais la gentillesse d’Antonin Varenne ( j’ai énormément aimé parler avec lui , un homme vraiment charmant et intéressant  ), le sourire d’Olivier Norek, le plaisir de Jim Fergus ( qui vit dans l’Aveyron et a dit qu’il avait honte de son pays dans lequel il se sent étranger ), la verve de Yasmina Khadra, l’enthousiasme de Daniel Pennac et son sourire rayonnant, la carrure de Peter May, les stands de littérature jeunesse qui m’ont rendue nostalgique du temps où j’achetais des albums magnifiques à mes enfants, il y a tant de belles choses pour les petits ! Un regret, j’ai loupé Jonathan Coe. Enfin rigolade avec le type de la sécurité qui ressemblait à Père Blaise dans Kaamelott ! Une heure de queue pour rentrer, une heure pour choper un sandwich, et une bonne demie-heure pour arriver aux toilettes.

Après quelques achats nous avons marché dans Brive La Gaillarde, sympathique, et filé ensuite dans la nature toute de velours flamboyant dans la lumière rasante de l’automne, des villages vides de monde, Collonges la Rouge, écarlate et en sommeil, Curemonte, juste le facteur et une vieille dame, mais plein de belles limousines rousses et paisibles, le lac du Causse, apaisant, lui.

« Le rouge vif de la rhubarbe » – AuÞur Ava Ólafsdóttir – Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

 

lerougevifdelarhubarbeplathd-l-572139« Elle avait promis à maintes reprises de ne pas descendre seule traîner sur le ponton. Avec ses béquilles, elle risquait de trébucher sur les déchets de poisson et de tomber dans la mer.

-Le ressac t’emportera, lui disait Nina. »

Voici traduit le premier roman écrit par AuÞur Ava Ólafsdóttir. J’ai lu tous les autres, j’aime infiniment cette écriture singulière, et on comprend que dès sa première œuvre elle s’est identifiée de manière forte par cette voix douce et chaude qu’on entend en lisant, l’air qu’elle nous fait respirer et tout ce qu’elle donne à sentir et ressentir des gens et des choses de son île. Et puis il y a ce talent à entrer dans le cœur des personnages, une poésie et une grâce qui lui sont si personnelles. L’auteure s’attache aux sentiments de ses créatures qui souvent ont un manque profond et des personnalités non conventionnelles.

Ici c’est Ágústína, adolescente solitaire et rêveuse, qui n’a pas l’usage de ses jambes et rêve d’escalader la montagne – 844 m –  pour voir tout ça d’en haut. Elle vit avec Nína dans une maison rose saumon avec une tour violette où se trouve sa chambre à l’étage, qu’elle rejoint comme elle peut à la force des bras, comme une sorte d’entraînement pour sa grande aventure. Sa mère est en Afrique où elle observe des oiseaux et elle lui écrit, quant à son père il s’est enfui :

« C’est toujours le même rêve: elle court à travers un pré couvert de fleurs de pissenlit épanouies d’un jaune éclatant. Elle court, elle court et la foule s’écarte sur son passage, comme lorsqu’on acclame le vainqueur du marathon, et les boutons d’or font de même afin qu’elle puisse courir comme son père, quand il a quitté sa maman pour rejoindre le bateau, quand il s’est enfui loin d’elle – avant sa naissance. »

rhubarb-839618_1280Ágústína s’est développée autrement, faisant appel à son imagination pour compenser ses jambes inutiles et elle n’est pas prête à renoncer à ses rêves. Je ne vais pas vous conter ces 155 pages mais j’ai retrouvé la grande empathie de AuÞur Ava Ólafsdóttir pour les êtres fragiles, ou fragilisés, hors normes surtout. J’ai trouvé que ce livre était le plus triste des quatre, triste et en même temps plein de couleurs ( le rouge vif de la rhubarbe du jardin perché), d’odeurs et de sons, un monde sensuel, mais plein de l’absence des parents, plein des manques de la jeune fille. Les deux jambes, un peu le symbole des parents, absents.

Passant de la nuit arctique à l’été et ses jours perpétuels, on se dit qu’il est obligé que les habitants de cette contrée soient un peu différents dans leur façon de voir le monde, non ? 

« Pas un signe de lueur du jour dans ces ténèbres hivernales. Elle se réveille dans le noir, clopine jusqu’à l’école dans le noir, enfile la rue, penchée en avant entre les congères grises et brunes, avec partout la menace des glaçons qui pendent du rebords des toits. Pas de couleurs dans la nature, pas d’odeurs, aucune proximité ni distance. En fin de matinée, le jour commence tout juste à bleuir à la fenêtre:  vers midi, il s’ouvre brièvement dans le noir comme un drap bleu ciel. Après, c’est de nouveau la nuit continue. »

Il y a du chagrin dans le cœur de la jeune fille, mais une volonté de fer et je crois que c’est un point commun aux personnages de tous les livres de cette islandaise, avec son écriture magique elle met de la lumière sur tout. Elle met en ses personnages une lumière et une énergie, une tournure d’esprit qui les poussent en avant, pour toujours avancer. Je ne résiste pas à vous faire partager cette lecture des premières pages par l’auteure elle-même, cette langue est d’une beauté extraordinaire, j’adore l’entendre lue par cette femme: