« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

« Mr North » – Thornton Wilder – éd. Belfond / Vintage, traduit par Éric Chédaille

north« C’est au printemps 1926 que je démissionnai.

Dans les jours qui suivent une telle décision, on se sent comme au sortir de l’hôpital après une longue maladie.  On réapprend lentement à marcher. Lentement et non sans émerveillement, on relève la tête. »

Un livre qui m’a beaucoup plu, au charme un peu désuet, mais en fait qui ne l’est pas du tout. Surprenant souvent, lisse en apparence mais finalement plein d’aspérités, d’ambiguïtés, à lire dans la tranquillité pour ne pas en perdre les subtilités. Peut-être bien un livre à lire deux fois…

Theophilus North vient d’enseigner durant 4 ans dans le New Jersey à de jeunes garçons, il approche la trentaine plein de cynisme et de maigres économies en poche. Il tient un volumineux journal, empli au cours de ces 6 dernières années de portraits ramenés entre autres de ses séjours en Europe. Curieux, complexe et passionnant personnage que ce Mr North. Il a eu neuf vocations dans sa vie : missionnaire, anthropologue, archéologue, « stupéfiant détective », comédien, magicien, amoureux, aventurier, la dernière étant:

« Vivre en homme libre. Notez tout ce qui ne m’a jamais effleuré l’esprit : je n’ai jamais voulu devenir  banquier, négociant, homme de loi, ni embrasser aucune de ces carrières étroitement liées à un conseil d’administration ou à un parti, telles que politicien, éditeur, réformateur du monde…Du reste toutes mes vocations avaient à voir avec les autres, mais les autres en tant qu’individus.

Comme le lecteur va le voir, elles continuaient toutes à me tenailler. Leurs contradictions réciproques me causaient pas mal d’ennuis, mais leur réalisation m’apportait une immense satisfaction. »

Et en effet, en lisant le journal de ce jeune homme brillant d’intelligence et d’esprit, on va le voir tour à tour dans chacune de ses vocations. Il aime diviser par neuf, Mr North, Teddie North. Ainsi il voit neuf cités dans la ville de Newport…Du cœur d’origine fondé par les colons jusqu’à la neuvième, celle de la classe moyenne. Je vous laisse à la curiosité de découvrir les autres, mais l’analyse est assez juste et peut sans doute s’appliquer à de nombreuses villes moyennes de cette époque, ici ou là.

tennis_players_on_newport_casino_court_1909Teddie s’installe donc et bientôt on va le voir partout à bicyclette, allant donner ici des cours de tennis, là des cours de français, mais aussi faire des lectures. Ainsi va-t-il entrer dans les foyers de la ville, dans toutes les strates des neuf cités, chez les bourgeois et les gens de maison où il va exercer ses neuf vocations. Volontiers menteur, mais toujours pour la bonne cause, il va dénouer des conflits, mettre à jour des vérités, et surtout mettre ça par écrit dans ce remarquable journal. J’ai vraiment aimé parce qu’il y a chez Teddie North un côté désabusé, mais néanmoins encore tendre; on le sent souvent bien plus proche des grands enfants, jeunes adolescents, que des adultes. Les portraits, physiques et psychologiques sont précis, et souvent North persifle, et ce avec tant d’esprit que c’est vraiment très délectable !  Ainsi de Mme Edward Darley:

« Fichtre ! Qui pouvait bien être cette créature ? Comme la première fois lorsqu’elle arrivait ou se relevait pour s’en aller, la salle était emplie du bruissement de cent jupons. Non seulement qui était-elle, mais aussi pourquoi venait-elle illuminer notre humble cantine ?

Elle n’avait pas à proprement parler de beaux traits. Les canons de la beauté féminine varient d’un siècle à l’autre et parfois plus souvent encore. Elle avait le visage long, mince, pâle et osseux. Vous entendrez plus loin Henry Simmons le qualifier de chevalin. […] L’épithète la plus aimable dont on pouvait le qualifier en 1926 était « aristocratique », terme plus apologétique que laudatif. Ce qu’elle avait de plus sensationnel était ce que nous autres, libidineux troufions de Fort Adams, appelions « le châssis ». »

interior_of_casino_grounds_newport_lccn2007662745-tifNe sent-on pas la vache ironie derrière cette langue policée ? Eh bien c’est sans doute la première chose que j’ai beaucoup aimée. La langue est belle et riche, au service d’un discours d’une grande lucidité. Ensuite, le livre fourmille de très belles évocations, en particulier de Jonathan Swift et des voyages de Gulliver, de Berkeley, de Shakespeare, de Dante et de La Fontaine – mais c’est surtout Swift que j’ai aimé retrouver ici – et l’ensemble donne un livre à entrées multiples, avec de nombreuses pistes de lecture et de réflexion, et il dépeint en touches vives et modernes le tableau d’une époque et d’une société. North doit souvent réclamer son dû et ne s’en retient pas parce qu’il perçoit les petitesses de ses employeurs qui font passer ça pour de la négligence. Il sait aussi se laisser séduire, émouvoir, comme avec Mino et presque tomber amoureux, comme avec Alice, tous deux de milieux plutôt populaires d’ailleurs.

consuelo_vanderbilt2Et puis il y a Edweena, celle qu’on attend, et qu’on ne verra venir qu’à la fin du roman.

À lire le journal de cet homme fin, cultivé et impertinent, c’est l’intellect, le sens de l’observation et la réflexion qui se mettent en mouvement, plus que l’empathie ou l’émotion, ce qui rend la lecture très stimulante. Il faut dire que c’est formidablement écrit (et traduit ). J’ai beaucoup aimé pour le voyage dans le temps, l’ambiance des lieux et de l’époque et le caractère de Teddie North. Je conseille! 

Ici, pour en savoir plus sur Thornton Wilder.

« La mort nomade » – Ian Manook – Albin Michel

la-mort-nomade_1156« Le petit combi russe bleu tout-terrain crapahutait, en équilibre instable, vers la ligne de crête. En dodelinant dangereusement, sa carcasse peinturlurée écrasait sous ses pneus ramollis des cailloux chauds qui fusaient en cognant sous le châssis. La pente et les soubresauts décidaient de sa trajectoire plus que les efforts du chauffeur, cramponné de ses mains d’ogre au fin volant de bakélite ivoire. »

Bienvenue dans le désert de Gobi, où l’irascible ex-commissaire Yeruldelgger tente une retraite spirituelle…Mais on dirait bien que ça va être compliqué et très vite compromis.

J’ai retrouvé avec joie ce personnage découvert pour la première fois dans « Yeruldelgger » en 2014. Je n’ai pas lu le second volume, mais un ami m’a prêté celui-ci où j’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans le premier : le côté bande dessinée, ou film à la manière d’un Tarantino mongol, les références culturelles tous azimuths ( cinéma, musique, littérature…)…tout y est. Sous une plume échevelée, effrénée et rageuse, Ian Manook lance un cri d’amour pour cette Mongolie en voie de perdition sous les griffes et les crocs des rapaces des multinationales en quête de profits et un cri de révolte contre le laisser-faire et la corruption des dirigeants.

L’histoire est complexe – comme l’est le méticuleux montage voué à démunir la Mongolie de ses ressources – aussi je ne m’attarderai pas à vous la résumer, ce n’est pas possible, mais en tous cas, le sujet est grave, traité avec colère et pessimisme. On rencontre sous les yourtes de belles figures de femmes, on découvre ici encore le difficile ajustement entre vie « traditionnelle » et vie « moderne » – un peu comme chez Olivier Truc et les Samis, quoique sur un autre ton – et Yeruldelgger incarne à lui tout seul cet homme transitoire ou en transit – je ne sais pas quel serait le meilleur terme. On croise encore une fliquette qui ne s’en laisse pas compter, qui hurle pour se faire entendre et respecter, et qui certes n’a pas froid aux yeux.

way-1355456_640Et puis un van qui transporte des amis artistes, qui posent leurs chevalets ou carnets de croquis dans les dunes ou face aux montagnes et croquent ces espaces dont ils pensent qu’un jour ils ne seront visibles que sur les toiles et les vélins…Intéressant dialogue entre Ganbold, gamin mongol et Yeruldelgger, l’ami des peintres :

 

 « -C’est quoi ces trucs ?

-Pas de l’encre de Chine, réfléchit Yeruldelgger à voix basse. Du fusain peut-être, ou alors du graphite.

-Non, je veux dire: ça représente quoi ?

-A toi d’imaginer. Un envol de grues demoiselles. Une ligne de crête. Le geste gracile et fragile d’une jeune danseuse de Biyelgee…

-Non mais le type, il a voulu dessiner quoi ? insista le gamin.

-Ce n’est pas ce qui importe, expliqua Yeruldelgger. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens quand tu le regardes. Tu ressens quelque chose ?

-Oui, c’est beau, c’est vrai, mais moi j’aimerais bien savoir ce que c’est, ce que ça représente. Ces trois trucs noirs par exemple, qu’est-ce que c’est ?

Ganbold lui tendit le dessin qu’il avait cueilli au galop. Une longue ligne harmonieuse en biais et rythmée, comme un clapot dans le ciel, et qui se jouait des déliés aériens d’un trait souple et léger. Et dessous trois rectangles noirs et denses, compacts, resserrés les uns derrière les autres dans un alignement géométrique et brutal.

-Pas la moindre idée, avoua Yeruldelgger, mais le contraste est fort.

Comme les deux femmes les avaient rejoints, Yeruldelgger leur montra les dessins qu’elles observèrent et s’échangèrent. L’harmonie émouvante qu’elles y trouvèrent en silence exaspéra Ganbold.

-Bon, on va le voir, ce charnier ? »

landscape-617066_1280Une galerie de personnages allant de la goule qui saigne à blanc et chevauche tout ce qui vit sur son passage, aidée d’une armée fourbie par des multinationales sans états d’âme, en allant jusqu’aux femmes cavalières, archères de la steppe, les pelleteuses contre les flèches, devinez qui finira par gagner? Notre écrivain est furibard, on le sent, on le sait, et il nous promène de la Mongolie à Manhattan en passant par Montréal, l’Australie, et le désert de Gobi semble être le lieu international du moment. L’écriture est belle, nerveuse,comique, poétique, imagée. Les mots et le niveau de langage s’ajustent aux lieux, aux temps, aux hommes qui les utilisent . Scène de meurtre :

« Devant eux, l’homme nu était allongé sur le dos, comme enroulé sur un rocher. Son dos cambré au-delà du probable épousait très exactement la forme de la pierre presque ronde. Jusqu’à sa nuque. Jusqu’à ses bras désarticulés aux épaules et tendus au-delà de sa tête renversée. Lestés par une lourde pierre au bout d’une corde nouée à ses poignets. D’un côté ses pieds étaient attachés à la base du gros rocher et de l’autre cette pierre immobile pendait dans le vide et l’étirait, cintré, sur le rocher lisse. « 

De très belles pages sur la mort, notre façon de la traiter et celle des Mongols ( p.64, p.131 ), mais aussi des scènes très crues, au langage ordurier dans des bouches d’ordures,mais aussi dans celle de notre Yeruldelgger, sanguin et comme une bombe à retardement, malgré les efforts qu’il fait pour rester en phase avec sa retraite spirituelle ! 

Yeruldelgger a perdu ici la femme de sa vie, la belle Solongo, sa raison de vivre, son sang et son souffle, il dialogue avec son nerguii ( chaman masculin ):

« -Le chagrin n’est qu’une vague qui te submerge puis s’en va, dit le Nerguii à ses côtés.

Mais Yeruldelgger n’y croyait plus. Toute cette sagesse inutile. Toutes ces futilités incapables de résister à la force brutale du mal. Tout cet amour pour rien, que rien ne protège de rien. Le Nerguii à ses côtés n’était plus qu’une image. comme le courage n’était qu’une vanité. Le pardon qu’un abandon. Le souvenir qu’une trahison.[…]Puis il garda le silence jusqu’à ce que le spectre du Nerguii disparaisse. Ne resta alors que la tiédeur d’une steppe d’émeraude au pied de la colline. La fraîcheur blanche d’une rivière scintillante emmêlant ses rubans autour de lourdes touffes de roseaux argentés. Un horizon dentelé à l’est de crêtes bleues et crantelées, et lissé à l’ouest de la houle irisée d’une prairie échevelée. Quelques chevaux à la crinière blonde, avec le monde entier pour pâture. Et au nord, un ciel qui se chargeait des rouleaux mauves d’un orage électrique. »

ferns-745185_640Ce livre est sous tension, avec quelques courtes pauses, un peu de répit histoire de repartir dans la course, jusqu’au final troublant dans les dunes qui chantent. Vous avez compris que j’ai aimé, beaucoup, ce périple aux côtés des mongols, ce côté un peu déjanté de la trame, la hargne, la fougue de la plume de Ian Manook, souvent excessif, voire outrancier, tout est « too much » et j’adore ! Le genre de lecture qui me défoule, me fait du bien ( on y rit beaucoup aussi ) , bref, j’ai passé un excellent moment .

Ma Foire du Livre de Brive : des livres, bien sûr, des idées aussi , des amis et la nature corrézienne en automne.

img_0153 Retour de la belle Corrèze du sud, chatoyante, chaleureuse, très belle toujours.

Séjour organisé autour de la Foire du Livre de Brive à laquelle je ne m’étais jamais rendue, une manifestation intéressante, pas seulement axée sur la littérature adulte et jeunesse, mais aussi sur d’autres genres ( politique, reportage, autobiographies, etc…)

img_0368Antonin Varenne, Olivier Norek, Peter May, et Jim Fergus, Daniel Pennac qui a parlé de « ses Italie(s) » en compagnie de Antonio Moresco (« Les incendiés » / Verdier qu’il m’a donné envie de lire) et l’essayiste Fabio Gambaro, collaborateur au Monde des Livres, Yasmina Khadra et Jim Fergus nous ont parlé de l’Amérique ( comme il doit être effondré à présent, Jim Fergus … ) et aussi une conférence bouleversante sur l’exil : Eux, c’est nous, avec le serbe Velibor Colic ( « Manuel d’exil : comment réussir son exil en trente-cinq leçons » / Gallimard ), Emma-Jane Kirby, ( « L’opticien de Lampedusa »/Equateurs ) et Omar Youssef Souleimane, jeune poète syrien ( « Loin de Damas »/ Le temps des Cerises ). 

Impressions : Il s’agit d’une FOIRE du LIVRE, il est question de commerce et de livres, pas seulement de littérature. J’ai donc aperçu Raymond Poulidor, Jérôme Kerviel, Alain Juppé ( enfin, son crâne, plein de gardes du corps autour ), Michèle Cotta, Frédéric Mitterand, Flavie Flament ( ah ah ah ! ), Christine Ockrent , le chapeau d’Amélie Nothomb ( qui très manifestement adore cette foire, les gens, les lecteurs…Très sympathique, vraiment ); 350 auteurs au total, plus de 100 000 visiteurs, et un chiffre des ventes de l’ordre de 700 000 € !

Du jeune, du vieux, du bougon et du souriant dans le public, Christian Signol qui doit avoir une tendinite au poignet, Jean Teulé avec qui j’ai blagué sur « Comme une respiration » et son humour noir, la reine Elizabeth ( Georges ), mais aussi ceux dont j’ai parlé précédemment, le serbe était absolument formidable et drôle, mais émouvant aussi ( « En arrivant en France, j’avais 3 mots dans ma valise : Jean – Paul – Sartre. » ), je lirai son manuel d’exil ( on ne sait jamais, si je devais fuir au printemps prochain…), certains sortaient à cause du sujet, exil et réfugiés,( c’est plus facile ainsi, ça évite de se remettre en question ), beaucoup de comportements d’une impolitesse crasse dans le public ( et souvent venant d’un public dit « éduqué » qui pour le coup se croit tout permis ), mais la gentillesse d’Antonin Varenne ( j’ai énormément aimé parler avec lui , un homme vraiment charmant et intéressant  ), le sourire d’Olivier Norek, le plaisir de Jim Fergus ( qui vit dans l’Aveyron et a dit qu’il avait honte de son pays dans lequel il se sent étranger ), la verve de Yasmina Khadra, l’enthousiasme de Daniel Pennac et son sourire rayonnant, la carrure de Peter May, les stands de littérature jeunesse qui m’ont rendue nostalgique du temps où j’achetais des albums magnifiques à mes enfants, il y a tant de belles choses pour les petits ! Un regret, j’ai loupé Jonathan Coe. Enfin rigolade avec le type de la sécurité qui ressemblait à Père Blaise dans Kaamelott ! Une heure de queue pour rentrer, une heure pour choper un sandwich, et une bonne demie-heure pour arriver aux toilettes.

Après quelques achats nous avons marché dans Brive La Gaillarde, sympathique, et filé ensuite dans la nature toute de velours flamboyant dans la lumière rasante de l’automne, des villages vides de monde, Collonges la Rouge, écarlate et en sommeil, Curemonte, juste le facteur et une vieille dame, mais plein de belles limousines rousses et paisibles, le lac du Causse, apaisant, lui.

« Là où les lumières se perdent » – David Joy – éd. Sonatine, traduit par Fabrice Pointeau

david-joy-lumieres-se-perdent« J’ai caché le pick-up derrière un long enchevêtrement d’herbes des pampas qu’il aurait fallu brûler depuis au moins un an. La police n’aimait pas qu’on escalade le château d’eau, mais la police, je ne m’en étais pas trop soucié. J’étais un McNeely et, dans cette partie des Appalaches, ça voulait dire quelque chose. Enfreindre la loi était aussi génétique que la couleur des cheveux et la taille. » 

Ce premier roman d’un très jeune auteur – David Joy a 33 ans –  est de ces pépites qu’il serait dommage de manquer et j’en sors bouleversée. Je me suis dit que ces Appalaches sont une région du monde bien particulière, mais qui en tous cas inspirent la littérature. On pense très fort à Daniel Woodrell , « Un hiver de glace » avec ses pauvres gosses bien sûr, à Ron Rash évidemment, mais David Joy est bien une nouvelle plume originale, avec une sensibilité et un sens de la dramaturgie puissants, une voix déjà ferme et construite. 

Jacob, tout juste 18 ans, est le fils de Charlie McNeely, sale type qui règne sur le trafic de drogue de la région, répandant la mort en se faisant assister par son fils auquel il prétend constituer ainsi un magot pour l’ avenir. Grandi dans ce milieu, entre ce père qui le mêle à ses basses œuvres et une mère rongée par les métamphétamines, Jacob n’a connu que ça et semble admettre qu’il a hérité des gènes de son père. Il est amoureux de Maggie, jeune fille aussi mal lotie que lui familialement, mais brillante, et qui voit s’éloigner peu à peu sa petite chance d’aller à l’université. Jacob, lui, est convaincu qu’il n’échappera pas à son fatal destin.

« Il était impossible d’échapper à qui j’étais, à l’endroit d’où je venais. J’avais été chié par une mère accro à la meth qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait. Le sang est plus épais que l’eau, et je me noyais dedans. Je sombrais dans ce sang, et une fois que j’aurais touché le fond, personne ne me retrouverait.

Je me disais que certaines âmes n’étaient pas dignes d’être sauvées.

Il est des âmes auxquelles même le diable ne veut rien avoir à faire. »

On assiste ici au drame de ce garçon coincé dans les griffes de ce père ignoble desquelles il veut s’arracher, assailli parfois d’une haine féroce, autant pour l’odieux personnage que pour son pouvoir d’emprise sur lui. J’ai été saisie et touchée par cette écriture magnifique qui parvient si bien à nous faire entrer dans l’esprit de Jacob qui est le narrateur du roman. La violence à laquelle il assiste et participe n’est rien pour lui, il la connait, la vit depuis toujours comme allant de soi, mais on le découvre à un point de rupture, à l’instant de sa vie où ses yeux s’ouvrent, où il atteint une maturité qui le met face à sa vie et le tournant qu’elle va prendre, face aux actes affreux qu’il a déjà commis pour un père égotique et sans états d’âme. 

Sa mère perpétuellement  floue, entre périodes de défonce et tentatives de décrochage, sa mère, le regard vague, contemple une image au mur :

« L’Indien était assis, droit et puissant, sur le cheval tacheté, son dos cambré et son torse bombé dénotant une fierté intrépide. Rien dans ce monde ne l’effrayait. Il était là, au bord du ravin et regardait au loin, où brillait le soleil. Il ne semblait pas avoir le moindre doute. Quoiqu’il advienne, cet Indien atteindrait les plaines. »

Jacob se questionne sans cesse, désespéré entre la fatalité dressée comme un mur infranchissable et son envie d’échapper à cette fatalité, l’envie d’aimer Maggie, l’envie d’être comme l’Indien, face à la lumière avec la certitude d’éviter la chute, on le perçoit comme un animal traqué, acculé, et qui cherche une issue avec effarement. Mais il n’y croit pas une seconde, je pense.

Puis sa mère meurt, il réfléchit durant la cérémonie, contemplant le grand christ sur la croix, espérant comme dans son enfance une lumière, une réponse, l’espoir qu’il y ait « quelque chose ». Il a déjà vu mourir des êtres vivants, vu cette lumière qui s’éteint dans les yeux, comme quand on appuie sur un interrupteur.

 

« Et alors j’ai pensé à ma mère, à la lueur dans ses yeux cet après-midi où nous avions discuté, et au fait que cette lueur s’était depuis longtemps évanouie quand je l’avais découverte, yeux ouverts, bouche béante, la cervelle explosée. Il existe un endroit où se perdent les lumières, et je suppose que c’est le paradis. C’était ce lieu lumineux que l’Indien observait sur le tableau qu’aimait ma mère, et je suppose que c’est pour ça qu’elle voulait tant y aller. L’endroit où toutes les lumières se rejoignaient et brillaient était dans mon esprit ce qui se rapprochait le plus de Dieu.

Sur le banc où j’étais assis, cependant, il n’y avait pas une once de foutue lumière. Elle ne brillait jamais sur les types comme moi, c’était certain. »

Ce  superbe livre est un roman noir déchirant, d’une grande violence tant physique que mentale, où quelques beaux moments, ceux que Jacob partage avec Maggie, soudain émergent dans un rai de lumière. On a mal pour Jacob, si jeune et déjà plongé dans les ténèbres.

J’ai adoré cette lecture, la fin est splendide, dans le même ton que toute l’histoire. Je vous invite vivement à lire la belle interview réalisée lors du Festival America par Clete du blog Nyctalopes.

Un auteur dont il faudra tenir compte dans les années qui viennent, c’est certain.