« Les attachants » – Rachel Corenblit – La brune au Rouergue

« Le gamin se tenait devant la porte, qu’elle avait laissée entrebâillée.

Emma. Elle s’appelle Emma. Elle trouve son prénom trop simple. Elle aurait adoré se nommer Iphigénie ou Cassandre. Un prénom qui résonne, qui a une histoire. Élisabeth, ou même Athéna. On ne prononce pas Athéna de façon anodine. Les références collées au nom que l’on porte, c’est comme si on avait déjà vécu une vie. […]

Il la fixait, silencieux, avec son cartable dans le dos, ses cheveux ébouriffés et sa grande bouche aux lèvres gercées. Il était immense pour son âge, sa veste trop courte laissait apparaître des poignets fins de fille et ses bras étaient des brindilles fragiles, tout comme ses longues jambes. »

Voici un court, tendre et triste roman par une auteure qui a surtout beaucoup écrit pour la jeunesse chez le même éditeur et chez Actes Sud Junior. Un seul autre roman pour adultes:  » Quarante tentatives pour trouver l’homme de sa vie » au Rouergue aussi.

Pour moi qui suis née et ai grandi dans des écoles, qui ai vu mon père passer de l’école minuscule de campagne où il fut heureux dans sa mission à un groupe scolaire dans une ville moyenne, dans un quartier en paupérisation à cette époque à la fin de sa carrière, ce livre a évoqué de nombreux souvenirs et de nombreuses histoires entendues autour de moi parmi les enseignants que je connais, soit dans ma famille, soit parmi mes amis qui exercent ce métier, et même certaines scènes auxquelles j’assistais depuis la fenêtre du logement que nous occupions alors, au-dessus de la cour de récréation. Mais c’est là que j’arrête le lien avec mon album personnel.

Voici une jeune institutrice ( oui, je sais, professeur des écoles ) qui comme nombre de ses collègues en début de carrière se voit promenée ici et là; elle est jeune, célibataire et sans enfant et nous la trouvons pour cette rentrée dans une école de quartier défavorisé ( il serait bien de réfléchir à ce mot précisément, à son sens pour la République ).

« La première année, elle avait circulé dans la campagne tout autour de Toulouse. Elle avait eu droit au poste fractionné, le pire des postes: quatre écoles différentes, tous les niveaux. Un panoramique intégral du métier en une semaine. De quoi se former sur le tas.

Le cadeau qu’on offre aux débutantes pleines d’enthousiasme et de zèle pour qu’elles comprennent que l’Éducation nationale était à l’image de la vie, un monde sans pitié où il fallait avant tout s’adapter. Pour qu’elles réalisent aussi que la vocation, c’était un mythe, un délire romantique, qu’il fallait vider de ses idéaux, pour appréhender la substantifique moelle du métier: apprendre à survivre. »

Nous allons avec elle faire ce chemin d’une année scolaire, parmi ces enfants qu’elle va aimer et détester parfois en même temps. Ce n’est pas là son premier poste, mais c’est le premier fixe, sur une seule école et une seule classe.Et bien sûr, c’était son dernier vœu sur sa liste. L’école des Acacias:

« Elle l’a obtenu. Comme titulaire. Affectée jusqu’à la retraite si elle le souhaitait. Toute une vie.

C’est là que va se passer l’histoire. On peut imaginer qu’elle existe vraiment, pour se faire peur. »

Pour autant, Emma ( c’est son prénom )  va garder devant ces 26 enfants dont beaucoup sont « en vrac » la conscience du rôle qu’elle a à jouer. 

« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »

Elle sera épaulée par le directeur, Antoine Aucalme, qui fait lui ses dernières années, un brave homme et sans aucun doute un très bon enseignant; malgré leurs disputes, il sera un soutien indéfectible. Il y aura une histoire d’amour aussi, qui va jouer un rôle essentiel dans la vie d’Emma, mais le cœur de ce livre c’est un panorama sur l’énorme difficulté de ce métier dans ces endroits où tous les handicaps se cumulent, mais aussi en règle générale.

Ce petit roman se lit d’une traite, c’est vivant et fluide, le ton évite celui de la tragédie et pourtant, comme certaines des vies présentées là, dans cette classe, cette cour, ces murs, combien ces jeunes vies sont tragiques, déjà marquées du manque, du vide, du désert affectif et matériel et de la rage qui en découle. Les portraits que dessine avec finesse Rachel Corenblit sont très justes ( il faut dire qu’elle est elle-même enseignante). On croise ici des parents qui pour certains font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, matériellement, intellectuellement et affectivement, parfois c’est peu, c’est rien et on a soit envie de les aider, ceux qui déploient tout ce qu’ils ont et quoi qu’il en soit aiment leur enfant, soit de les engueuler car ils sont totalement inconséquents, se comportant comme des ados attardés, sans jugeote, irresponsables ou est-ce simplement qu’ils n’ont pas « les outils » pour être parents? (page 81 et Sonia, la mère de Molly, oh la pauvre gosse !).  

Ni hélas le cœur? Le cœur est mis à mal, oui, pour tous ici:

« Et pourtant ma fille vous aime bien, elle avait dit, sur le pas de la porte, sans se retourner, en marquant un temps d’arrêt tout de même. Une confession arrachée in extremis. Et moi aussi je l’aime bien, avait lancé Emma, qui savait pertinemment qu’elle n’était pas là pour aimer bien les enfants mais pour qu’ils apprennent à lire, à écrire, à compter et, si possible, à réfléchir. »

L’école des Acacias pourrait sembler être un prototype, mais entre les bagarres de la cour, violentes, les crises d’épilepsie, les yeux au beurre noir ( chute dans l’escalier ), et toutes les misères de ces élèves c’est bien un portrait criant de vérité. De belles pages très explicites qui déboulonnent toutes les sottises qu’on entend sur ce métier, tous les lieux communs devenus monnaie courante; qui au moins devraient faire réfléchir, y compris l’institution qui lance au feu de jeunes gens pas bien armés. 

Pages touchantes quand Emma quitte ses élèves en fin d’année parce qu’elle va accoucher, d’un petit Valentin…Pages lucides:

« Mon fils s’appelle Valentin, elle pense.

C’est le prénom que donnent à leurs enfants les gens qui lisent des histoires dans des romans et ils se posent des questions profondes et sérieuses, du genre, peut-être que c’est une histoire qui est vraiment arrivée, ce que raconte l’auteur? Parce que si elle était vraie, le monde serait une poubelle. Le monde serait une horreur. Le monde serait un enfer sans nom. Il ne faudrait pas que ça arrive, jamais.

Cet auteur-là, cet écrivain, il a sans doute mélangé la réalité avec sa drôle d’imagination qui lui fait raconter des trucs tordus pour donner des peurs rétrospectives aux lecteurs tranquilles qui essaient de vivre mieux que les personnages perdus des romans qu’on veut bien leur proposer. »

Belle ironie, ton un peu moqueur, j’aime bien parce que ça dénote du recul. L’écriture n’est pas plate ou larmoyante, mais tonique, il y a de la verve, on sent bien les points qui cristallisent la colère ou le rire, des scènes magiques parfois, instants brefs et intenses, comme la nuit à regarder les étoiles en sortie scolaire à la montagne ( challenge pour Emma enceinte ! ), ce moment où, allongés sur le sol froid, les yeux noyés dans la voie lactée, la main de Ryan se pose doucement sur le ventre d’Emma car le bébé remue:

« Une main se pose sur son ventre. Une main chaude, qui ose à peine exister. Ryan. Il est là. Il l’a suivie, sa maîtresse, il n’a pas trop fait de bruit, il s’est couché près d’elle. Tout léger, tout discret. Il chuchote: madame, il bouge, votre enfant.

Oui, elle répond.

Et alors? demande Emma. […]

Et alors, madame, finit par dire Ryan, c’est comme si on sentait le monde tourner autour de nous.

C’est ce qu’Emma décide de garder. 

Cette seconde parfaite. »

Et enfin il n’est pas possible de finir sans parler de Ryan, enfin non, je ne vous en parle pas, mais si vous lisez ce livre, vous comprendrez bien mieux à quoi sont confrontés les gens qui exercent ce métier et à qui on demande d’agir bien au-delà de leur fonction, bien plus que d’apprendre à lire, écrire, compter et…si possible, réfléchir.

La fin, Antoine part à la retraite:

« Emma ne s’est pas écartée. Elle est restée dans les bras d’Antoine. C’était confortable. C’était doux. […]

Ils ne se sont pas attardés. À quoi cela aurait-il servi?

Il l’a lâchée pour se diriger vers les autres, les amis, les collègues, le petit groupe compact qui l’attendait en levant les verres. Elle est restée immobile, sous le préau, et l’a regardé s’éloigner, saisir les gens par les épaules, boire des verres, s’esclaffer de sa grosse voix. Sans se retourner vers elle. 

Ne pas s’attacher aux gens.

Simplement les aimer. Les supporter. Les accompagner. Et les laisser partir. »

Vous ne regretterez pas cette lecture souvent touchante, qui parfois met en colère, tous les mômes que vous y rencontrerez, et puis Emma, et Antoine.

Je n’oublie pas de vous conseiller très vivement de lire ce qu’à écrit mon ami Wollanup chez Nyctalopes à propos de ce roman, c’est lui qui m’a donné envie de cette lecture que je ne regrette pas. Écrire après lui n’a pas été facile, je vous assure ! 

 

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« Courir au clair de lune avec un chien volé »- Callan Wink – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Sid dormait nu. Depuis tout petit. S’habiller pour se coucher lui paraissait curieusement redondant, comme porter des sous-vêtements sous ses sous-vêtements, quelque chose de ce genre. Il avait dormi ainsi toute sa vie d’adulte, et c’est pourquoi il courait maintenant pieds nus et cul nu sur le grès coupant, loin au-dessus des lumières de la ville. Il était deux heures du matin passées, par une nuit fraîche si bien éclairée par une lune gibbeuse et branlante qu’il distinguait le dépôt de chemin de fer en contrebas – les rails qui s’entrecroisaient, une pile énorme et instable de vieilles traverses, la cheminée de l’incinérateur. Il était en nage, mais il savait que dès qu’il ne pourrait plus courir, il sentirait le froid. Quant à ce qui arriverait ensuite, il l’ignorait. »

« Courir au clair de lune avec un chien volé »

Ainsi commence ce recueil de nouvelles par un jeune auteur très prometteur et  original. En lectrice assidue de la littérature américaine contemporaine, j’ai lu beaucoup de belles choses et au risque de me répéter je suis toujours épatée de voir la diversité des plumes. Mais forcément les thématiques reviennent  et ce que je trouve merveilleux, c’est la façon de les renouveler, les angles d’approche si différents les uns des autres et cela varie selon l’état dans lequel vit l’auteur, selon son âge et son sexe aussi ; deux jeunes femmes sont arrivées en Terres d’Amérique, Robin MacArthur et Claire Vaye Watkins, deux plumes avec lesquelles il va falloir compter, et si différentes ! …Bref : je crois qu’il faut cesser de comparer tous ces jeunes gens à leurs aînés, quelles que soient leurs influences, ces jeunes auteurs sont sur une voie/voix qui leur est propre, avec de vrais tempéraments et j’ai énormément de plaisir à les découvrir, ils m’enthousiasment et ça donne confiance au moins en l’avenir de la littérature.

Voici donc Callan Wink qui ne nous parle pas de gens totalement à la marge, pas de drogue, pas de violence extrême – parfois sourde – , mais des « gens ordinaires », hommes et femmes qui mènent leur vie entre petits boulots, petites et grandes amours légitimes ou pas, tentatives de changement pour plus de liberté, et tout ça se déroule dans le Montana et ses grands espaces, l’auteur nous offrant ainsi au détour des pages de superbes moments de paix dans la nature qui parfois réserve de drôles de surprises:

« Il se renversa en arrière et planta ses pieds sur le tableau de bord de la voiturette. Un vol de tristes tourterelles se posa dans l’herbe, assez près pour qu’il entende leurs roucoulements. Il remarqua que les chevreuils groupés autour de la mangeoire regardaient en direction de la lisière du bois d’où émergea soudain la tête d’un zèbre, rayé de blanc et de noir, qui traversa lentement la clairière dans le rougeoiement du crépuscule.

Un zèbre! Il rejoignit les chevreuils. Le soleil couchant illuminait ses flancs qui luisaient comme du cuivre poli. Éclipsés par sa splendeur, les chevreuils ressemblaient à des feuilles mortes. »

« Exotisme »

L’humour n’est pas absent de ce livre, pas dans toutes les nouvelles avec la même force, mais il y a une ironie parfois douce, parfois plus rieuse et c’est réconfortant.

Il est totalement inutile de résumer chaque histoire, mais il y a ici outre de l’humour, de la tendresse pour les personnages, du respect pour la nature, beaucoup de fantaisie et des personnages beaux, forts, il y a des destins tristes aussi, mais jamais on ne sombre dans l’irrémédiable, aucune histoire ne se clôt totalement, et elle fait du bien la petite lumière qui reste éclairée. Il est question de la vie, de ses insatisfactions.

Dans « Exotisme », James, enseignant, part travailler dans un ranch, et son frère Casey aimerait pouvoir faire comme lui:

« Ta vie. En gros, je veux ta vie.[…]

– J’aimerais juste pouvoir me barrer quand l’envie m’en prend, aller vivre sur un ranch, réparer des clôtures, baiser des femmes que je viens de rencontrer et boire de la bière toute la journée. »

« Exotisme »

Il est question de la liberté dont on rêve et qui au fond, quoi qu’on fasse pour la gagner n’est jamais vraiment atteinte, car peut-être bien que c’est un concept flou, la liberté. Trop d’aléas:

« C’était ce qu’elle avait connu toute sa vie: un tour heureux des événements contrebalancé par une tragédie et un chagrin. Sa vie était pareille à ces jeux de poker électroniques truqués au bénéfice de leurs exploitants. On vous laisse gagner de quoi alimenter vos espoirs avant de vous briser; encore un petit espoir, et puis c’est le marteau pilon. Assis, Elton John la regardaient, l’air d’attendre quelque chose. Elle posa par terre son assiette de soupe qu’ils léchèrent, chacun d’un côté, pratiquement truffe contre truffe. Elle regrettait à présent de ne pas être allée immédiatement affronter Jason. Maintenant, elle risquait d’y penser toute la nuit et de ne pas arriver à s’endormir. »

« Regarder en arrière »

Dans  « Les respiriens », c’est August à qui son père confie une mission d’extermination massive et qui oscille entre son âme d’enfant et la vie si dure à la ferme, pris entre ses parents qui se livrent une guerre muette.

« Je suppose que douze ans est un âge comme un autre », avait déclaré alors son père. À l’époque, August avait cru qu’il parlait du chien. Plus tard, il pensa que son père avait peut-être voulu dire que douze ans était un âge comme un autre pour qu’un garçon perde pour la première fois une chose qu’il aime. »

J’ai pris de plus en plus de plaisir au fil des pages, la première nouvelle comme une amorce, qui donne son titre au recueil (Ah mais quelle bonne idée ! Quel titre formidable !) et présente toutes les qualités de cette écriture : du style, un vocabulaire riche, un ton vif et cette touche d’humour, comme un sourire en coin, les textes montent en puissance et comme dans tout recueil de nouvelles certaines nous atteignent plus que d’autres ( je me demande souvent comment sont construits ces livres, comment est fait le choix de l’ordre des textes, en tous cas ici c’est une réussite) . Et arrivée à la toute fin, j’ai eu regret à fermer le livre en quittant Lauren, cette femme dont nous est contée la vie dans la nouvelle la plus longue et pour moi la plus touchante:

« Elle désirait que tout ce qu’elle possède la précède dans la mort. Elle désirait quitter ce monde avec rien de plus qu’une bonne paire de chaussettes en laine, un jean délavé et une chemise en épaisse flanelle. Il était probablement difficile de régler les détails de sa  propre mort, mais tout bien considéré, elle préférait l’idée de s’abandonner au repos éternel dans ses vêtements de travail, et avec toutes ses facultés intactes. Elle songea qu’il était peut-être temps qu’elle commence à se débarrasser de certaines choses. »

Lauren est un superbe personnage féminin, je partage assez sa façon de voir cette fin qui s’approche et le dépouillement qu’elle souhaite alors.

Je pourrais détailler plus que ça, vous citer des passages très drôles (peut-être bien qu’ « Exotisme » est la nouvelle la plus drôle), je pourrais vous parler aussi des Indiens Crows et de « Une autre dernière bataille » et « La danse du soleil », j’ai adoré ces deux -là aussi…des rapports familiaux sous tous les angles ou presque et de la pêche ( « Moïse au pays des Indiens Crows ») , des animaux , de l’amour, de l’âge qui avance, de la désillusion et du chagrin. Mais je vous laisse ce plaisir de la découverte.

Enfin vous le savez j’aime énormément les nouvelles et cette fin d’année, chez Terres d’Amérique me voici heureuse, car après « Le  cœur sauvage »de Robin MacArthur, magnifique et bouleversant, voici Callan Wink et ce recueil enthousiasmant. Je suis une lectrice comblée !

« Peut-être que c’était ainsi que les choses devaient être. Le devenir des corps, des cendres et des restes de toutes sortes incombaient aux vivants. Les morts n’avaient pas leur mot à dire, et il était stupide de s’imaginer qu’ils s’en souciaient. C’était la façon rationnelle de raisonner, mais cela donnait néanmoins matière à réflexion. Il est vrai que Lauren a toute sa vie aimé la montagne, mais si vous voulez qu’elle se sente bien dans l’éternité, jetez-la sur le tas de fumier, saupoudrez ses cendres sur les poules, mettez-la dans le seau contenant la pâtée pour les cochons. »

Vraiment, finir la lecture avec Lauren rend difficile d’être à la fin. Très beau recueil une fois encore dans cette collection.

« Nulle part sur la terre » – Michael Farris Smith – Sonatine Editions, traduit par Pierre Demarty

« Le vieil homme avait presque atteint la frontière de la Louisiane quand il les aperçut qui marchaient de l’autre côté de la route, la femme avec un sac-poubelle jeté sur l’épaule et la fillette derrière elle traînant les pieds. Il les regarda quand il les dépassa puis il les regarda dans le rétroviseur et il regarda les autres voitures les ignorer comme de simples panneaux de signalisation. Le soleil était au zénith et le ciel limpide, et s’il ne savait rien d’elles il devinait au moins qu’elles devaient avoir chaud, alors il prit la première sortie, traversa le pont de l’ autoroute I-55 dans l’autre direction, vers le nord. Il les avait vues quelques kilomètres plus tôt et il continua de rouler en se demandant ce qu’elles pouvaient bien fabriquer là. Il espérait qu’elles avaient une foutue bonne raison. »

Ce sont Maben et Annalee, mère et fille, qui marchent sans trop savoir où elles vont. Sous la chaleur étouffante du sud, avec un piètre bagage, la faim au ventre et une petite poignée de billets, de quoi tenir à peine quelques jours, elles marchent.

Dès les premières pages, ce roman m’a frappé par son écriture. Le rythme choisi et l’atmosphère qui s’en dégage. Langueur, lenteur, des phrases le plus souvent assez courtes, et puis une plus longue comme une expiration. Un souffle, une respiration et la chaleur. Et en avançant au fil des pages, on se rend compte que cette écriture crée en même temps une extraordinaire tension, dans le récit et le suspense. Enfin  « suspense », le terme n’est pas tout à fait le bon peut-être bien pas assez fort, plutôt « tension » , comme une attente de quelque chose dont on ignore tout, mais qu’on redoute; on se pose beaucoup de questions en découvrant l’histoire, celle de Maben qui forcément va converger avec celle de Russell, sorti de prison après avoir purgé une peine de 11 ans. Il faut du temps pour que tout s’emboîte, pour qu’on comprenne le drame qui a tissé ces destins, les injustices et les humiliations. On suppose, on cherche à comprendre, on est maintenu dans une attente vraiment formidable pour le lecteur. Maben passe son temps à fuir, sa condition de femme engendre des violences, quelque chose d’inéluctable qui n’en finit pas.

Pour Russell c’est bien différent. Il a causé la mort du jeune Jason – on ne sait comment qu’à la fin  – , il a purgé sa peine et il rentre chez lui où il retrouve son père, Mitchell, avec sa compagne Consuela, une femme elle aussi blessée par la vie et à qui Mitchell a donné la paix:

« Elle avait mis tout ce qu’elle possédait au monde dans une taie d’oreiller et puis elle était montée dans le pick-up avec Mitchell et ils étaient repartis vers le Mississippi, laissant derrière eux le soleil qui se couchait dans un ciel limpide, comme poussés par la nuée des lueurs rouges et rose pâle. Entre eux, le silence. mais un silence pas comme les autres. Un silence partagé. »

Russell retrouve un toit, de l’affection – son père l’accueille avec beaucoup de pudeur mais ils s’aiment, ça se sent – et un métier. Cependant, restent Larry et Walt, les frères de Jason et Larry en particulier va accueillir Russell à sa façon. Même si la prison est violente au quotidien, Russell va devoir se prémunir de Larry. C’est un homme en colère; son petit frère est mort et la femme de sa vie l’a quitté, son fils l’ignore. Là, une scène sidérante sur le terrain de foot, où l’on comprend à quel point Larry est atteint et se sent déchu de tout, dépossédé et dans une rage meurtrière – où on peut saisir aussi le fait qu’il soit seul et rejeté de son fils, Larry inspire la pitié – pas de l’empathie, de la pitié –  car au fond, il n’a que la violence pour langage. Son fils refuse de lui parler, réaction ( exemple de rythme, phrases brèves puis une phrase longue, sans ponctuation comme une expiration, un souffle ) :

« Il alla ramasser son gobelet. Le vida d’un trait et sentit l’alcool lui brûler la gorge. Puis il donna un grand coup de batte contre le grillage et le bruit résonna en écho sur tout le terrain et l’arbitre et les coachs et les gamins en place et les gamins dans la fosse et les spectateurs sur les gradins et les gens en train de fumer à l’écart tournèrent tous la tête vers la droite du côté du type à la batte. Il la brandit et frappa de nouveau le grillage et gueula et maintenant on va voir si tu me parles pas nom de Dieu. »

 Russell constitue donc un excellent défouloir, rendu responsable de tout ce qui va mal dans la vie de Larry. Une scène extraordinaire de brèves retrouvailles entre Russell et sa promise d’avant le drame, de bons croquis des soirs au café, beaucoup d’alcool et des rencontres…

Enfin dans les personnages importants, il y a Boyd et j’ai aimé Boyd car il est par excellence le personnage qui tient les destins de Russell et Maben entre ses mains;  Boyd est un homme bon, un policier qui fait ce métier par sens de la justice, parce qu’il défend certaines valeurs. Il a celle de l’amitié et Russell était et reste son meilleur ami. On en rencontre de bien pires dans ce livre, des policiers, dont un qui déclenche réellement le début de l’intrigue. Boyd est bon et juste et il a un rôle essentiel dans le déroulement de l’action, et grâce à Boyd l’auteur nous offre une fin superbe où le policier se remet profondément en question. Une réelle réflexion à propos de ce qui est bien ou mal à ses yeux d’homme, pas qu’à ceux de l’homme de loi qu’il est, une réflexion intelligente et sensible parce que son ami Russell est impliqué, parce qu’il le connait bien et qu’il l’aime. Quelle belle fin cela donne ! Inattendue peut-être, sûrement, et le moment qui clôt en beauté ce magnifique roman.

« Il avait toujours aimé l’insigne. et la loi parce que cela lui permettait de savoir où était le bien, où était le mal, et désormais il était perdu, flottant entre ces deux notions, et ce n’était pas sa faute mais peu importait. Il en était là. […] Il laissa son bras dehors et garda sa main ouverte et puis il ralentit et s’arrêta. Coupa le moteur. Éteignit les veilleuses. L’obscurité silencieuse devant lui et derrière lui et autour de lui. Il frotta ses mains l’une contre l’autre. Se frotta le visage. Se laissa aller contre l’appuie-tête. et il demeura là, hébété par le poids de la couronne qui lui avait été donnée. »

Je ne peux pas finir ce petit article sans parler de la paix qu’on ressent chez Mitchell, de l’amour qui bien que ne se disant pas flotte entre les gens dans cet endroit où la petite Annalee retrouve la joie d’une enfant de son âge, ses petites jambes reposées des kilomètres avalés sur le bitume, son estomac satisfait mais plus que tout son cœur délivré de la peur, ce lieu où l’on pêche et où l’on contemple le soleil couchant et la beauté de la nature, belle, mais un rien inquiétante aussi :

« Dans les marais du sud du Mississippi on peut regarder le monde s’éveiller quand les rayons d’or pâle du soleil s’immiscent entre les arbres et la mousse et les grues aux larges ailes. Les libellules bourdonnent et les ratons laveurs sortent de leur tanière et crapahutent le long des troncs d’arbres effondrés. Les tortues vont se percher sur des souches qu’inondera bientôt la chaleur du jour et mille autres créatures cachées frétillent sous les eaux noires, armées d’une patience et d’une agilité meurtrières. Des branchages accablés par le temps, incapables de soutenir leur masse, ploient et se brisent tels des vieillards se résignant à rejoindre leur tombeau marécageux. Les reptiles ondoient et les merles criaillent dans le paysage zébré parla lumière de l’aube venue prendre la relève de la nuit profonde et paisible. »

Je ne sais pas si c’est une volonté de l’auteur, mais je vois ici une assez belle métaphore de ce qui se passe hors du marais, parmi les hommes; en tous cas la même tension augmentée par la chaleur qui monte et les yeux aux aguets de toute cette faune.

Vous aurez compris que ce roman est un coup de cœur; l’écriture, le style sont remarquables, la façon de traiter le sujet est assez shakespearienne –  et j’adore Shakespeare – ; j’ai supposé souvent, envisagé beaucoup et ai été surprise toujours. J’ai rencontré des personnages complexes et crédibles, avec des femmes dont la vie tient dans un sac poubelle ou une taie d’oreiller. Un roman fort, touchant et captivant.

Ici, l’interview de l’auteur par mes amis de Nyctalopes, qui m’ont invitée à y participer

On entend Lynyrd Skynyrd à l’Armadillo

« Par le vent pleuré » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Reinharez

« Elle attend. Chaque printemps les fortes pluies arrivent, et la rivière monte, et son cours s’accélère, et la berge se désagrège toujours davantage, brunissant l’onde de son limon, mettant au jour une nouvelle couche de terre sombre. Des décennies passent. Elle est patiente, dans sa coquille de bâche bleue. Chaque printemps l’eau clapote plus près, décolore les racines, dégage les pierres, érafle et polit. Elle attend, et un jour apparaît dans la berge un lambeau de bleu, puis plus de bleu encore. »

En quelques mots, Ron Rash accroche nos yeux, notre attention et notre curiosité, et me voici plongée dans le sixième roman de cet américain que personnellement je tiens pour une des plus belles plumes de ces dernières décennies. Créant un suspense immédiat comme toujours avec finesse et poésie, dans un coin de bâche bleue Ron Rash nous apporte la trame du roman. Comme souvent assez court, à peine plus de 200 pages, ce roman est l’histoire de deux frères qui s’aiment, c’est l’histoire d’une fille qu’on dirait perdue, une belle fille délurée et plutôt maline qui va jouer et perdre.

Tandis que les deux frères pêchent, ils l’aperçoivent dans l’eau à moitié cachée par les branches, avec son bikini vert, sirène aguicheuse:

« Elle a nagé dans l’eau peuplée d’ombres à côté de la saillie rocheuse, nous a fait un clin d’œil, puis s’est laissée couler lentement. Tandis que sa tête disparaissait, la longue chevelure rousse s’est déployée en éventail à la surface. Puis, telle une fleur nocturne qui se referme, elle s’est rassemblée avant de disparaître. »

Tout commence durant l’été 1969, le Summer of love, avec deux garçons, Eugene le plus jeune qui est le narrateur et son grand frère Bill. Ils n’ont plus que leur mère veuve soumise à son beau-père, un méchant bonhomme, mais riche chirurgien qui promet de financer les études de ses petits-fils et de subvenir aux besoins du foyer. Impossible de s’en défaire, de gagner une once de liberté pour la mère, sous pression constante.

Bill est promis à une carrière de médecin comme le veut son aïeul mais Eugene lui, aime la littérature et l’écriture, sa mère le comprend et l’encourage, elle aime la littérature, elle aime l’auteur préféré de son fils, Thomas Wolfe.

« Ma mère m’a amené ici un dimanche, quand j’avais quinze ans, après que j’avais lu « L’ange exilé » pour la première fois. Elle avait adoré ce roman, dont elle avait appris des paragraphes entiers par cœur, et, bien sûr, m’avait donné le prénom du héros du livre. »

D’ailleurs, si vous vous demandez pourquoi ce titre, « par le vent pleuré », c’est une phrase tirée d’un texte de Thomas Wolfe, auteur oublié sur l’œuvre duquel Eugene veut rédiger son mémoire,:

« Je m’engage dans North Market Street pour passer devant la maison de Thomas Wolfe. J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même, « par le vent pleuré ». »

Quoi qu’il en soit, cet été 1969, avec la jeune Ligeia venue de Floride comme une sirène au fil de l’eau, va s’enclencher une suite d’événements qui vont bouleverser la vie d’Eugene et de Bill, détériorer leur relation aimante de frères.

Les lignes droites tracées par le grand-père, les projets, les vies des garçons, en particulier celle d’Eugene, tout sera remis en question car Ligeia disparaît et une enquête se met en marche, longue, laborieuse, sans issue, mais semant le doute et le soupçon dans les esprits.

Construit en un va-et-vient entre le moment des faits et le présent, ce très beau livre met en scène deux hommes confrontés à leur passé, à leurs secrets et à leurs mensonges, mais aussi à leur amour fraternel tenace et finalement plus fort que tout. J’ai particulièrement aimé la façon dont Ron Rash dépeint la chute d’Eugene dans l’alcoolisme, lui, le garçon voué à un brillant avenir dans la littérature, emporté par Ligeia et ses frasques va sombrer pour n’avoir plus comme compagnes que ses bouteilles d’alcool.

Sans jamais porter de jugement, l’auteur trace des portraits à grands traits, laissant émerger l’essentiel des personnages. Eugene alcoolique est rongé par la culpabilité envers sa fille Sarah, Bill lui est devenu médecin, il mène ce qu’on appelle une vie « rangée » avec sa femme, il semble que les projets du terrible grand-père aient abouti.

Le grand talent de Ron Rash parvient à maintenir l’interrogation jusqu’à la fin, et surtout sait rendre  ces personnages vrais, absolument crédibles et profondément humains, nos semblables.

Beaucoup de musique dans ce roman dans lequel Eugene découvre le mouvement hippie, le sexe, la drogue  – l’alcool – le rock’nroll et l’amour libre dans les bras de Ligeia. J’ai du choisir; 1969 c’est Woodstock et c’est Jefferson Airplane

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…