« Loups solitaires »- Serge Quadruppani – Métailié Noir

 » Bardonecchia, dernière gare piémontaise avant la frontière française. L’exceptionnel redoux qui depuis une semaine a effacé la neige des rues et dépeuplé les hôtels à skieurs persiste. On est fin janvier, l’allongement des jours s’affirme et, à 8 h 10, le monde apparaît en pleine lumière, tel qu’il est quand les humains n’y sont pas. Sous le ciel froid, entre les murailles noires des pentes à pic, pèse la tristesse irrémédiable des lieux si hauts qu’on ne peut plus qu’en redescendre. »

Qu’on ne s’y fie pas, l’ambiance de ce livre n’est pas aussi plombante que ces montagnes ténébreuses. Comme ce livre a déjà été pas mal chroniqué, j’ai bien peur qu’en en résumant la trame au minimum j’en dise encore trop; aussi voici un petit post qui ressemble plus à une simple sensation de lecture. Pour tout vous dire, je me suis  beaucoup amusée avec ce livre parce que Quadruppani ne se ménage pas pour nous distraire de choses graves et sérieuses; il raille, il ironise avec un rien de méchanceté et j’aime ça. Il m’a fallu quelques pages avant de me sentir à l’aise dans ce réseau d’acronymes – j’en ai compté plus de vingt –  qu’on connait très bien pour certains et moins pour d’autres ( je vous épargne la liste ). À l’aise, ce n’est pas tout à fait ça parce qu’en fait j’en ai fait fi pour me dédier totalement aux péripéties des personnages qu’on a du mal à situer clairement: ils semblent tous être doubles ( voire triples  ) appartenant à la police, à l’armée, à des groupes terroristes ou activistes, à des réseaux plus ou moins secrets, des authentiques ou des infiltrés, des vrais infiltrés qui deviennent de vrais terroristes, mais pas sûr…Bref ! Une grosse nébuleuse ( en tous cas pour moi car j’ai l’impression que d’autres lecteurs ont su dénouer les fils; moi pas et ça ne m’a même pas paru nécessaire  ) qui avec brio montre la complexité tout autant que l’absurdité de ces guerres dans lesquelles on ne sait qui est qui et qui défend quoi et pour qui, vous me suivez ? ( de la difficulté de faire la différence entre le bon et le mauvais…). J’ai souri aussi de cet écrivain qualifié « d’écrivain pour écrivains  » invité aux AIR, coup de griffe aux « Assises Internationales du Roman » à Lyon, un peu méchant, mais on pardonne quand même.

Bon. Et puis il y a des animaux; des choucas, par exemple. Et un loup solitaire qui voit sans être vu et qui hante les poulaillers. Et puis des blaireaux* et des chats. Et puis il y a des femmes et des hommes qui aiment jouer ensemble à des jeux variés plus ou moins distrayants, plus ou moins dangereux, plus ou moins mixtes aussi. Un livre d’espionnage? Pas vraiment. Un roman policier? Un peu mais pas que. Un roman noir? Oui plutôt mais pas totalement. Un livre politique? Forcément un peu aussi, n’est-ce pas.

De la difficulté à cataloguer et preuve que ce n’est ni utile, ni possible, en tous cas pas pour ce livre-ci . Voici donc un objet protéiforme qui va vous promener du Mali au plateau de Millevaches en passant par le Val de Suse, Modane, Lyon, Paris, le Ladakh, l’Algérie, St Denis et j’en passe, mais le Limousin est quand même le lieu central de ces aventures. Parce que je vous garantis qu’on ne s’ennuie pas, il se passe beaucoup de choses, violentes ou pas, guerrières ou sensuelles, l’éventail est large. Reste que plus la lecture avance, plus je rigole, et ça fait beaucoup de bien. Les personnages sont troubles à souhait, du médecin légiste à la rousse flamboyante, du mystérieux écrivain au conservateur de blaireaux ( oui, ça existe ), sans oublier les belles femmes qui flinguent, l’auteur nous sert ici un cocktail détonant ! Ma dernière lecture de Serge Quadruppani datait de « La disparition des ouvrières », j’ai retrouvé avec plaisir la plume et le ton acerbe de cet auteur qui par ailleurs est un traducteur épatant. S’il n’y avait pas eu l’humour débridé mais savamment dosé, je pense que je n’aurais peut-être pas apprécié autant cette lecture, mais la farce macabre et réjouissante ( oui oui, ça m’a réjouie ) de Quadruppani m’a tenue en haleine et j’ai fini tout ça sans m’arrêter.

BLAIREAU

  •  Mammifère carnivore aux poils raides, plantigrade, se creusant un terrier profond et ramifié pour y passer l’hiver et se nourrissant des aliments les plus variés. (Le blaireau est devenu rare en France.) –
  • Brosse en poils fins avec laquelle on savonne la barbe.
  • Large pinceau en poils de blaireau qu’utilisent les artistes peintres pour obtenir des effets de fondu.
  • Familier. Individu conformiste, borné, niais. * Note de la rédaction  : n’est pas devenu rare en France, ni nulle part ailleurs, d’ailleurs.                              Bonne lecture à tous !
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« La daronne » – Hannelore Cayre – Métailié Noir

« Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou qu’on possède inscrit sur un compte. Non. C’est un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes. »

Et voici un roman noir comme je les aime, bien en dehors des clous côté bienséance et morale. Quand j’ai vu et entendu Hannelore Cayre aux Quais du Polar cette année, j’ai eu immédiatement envie de la lire, et j’ai retrouvé dans son écriture la même verve que quand elle parle, le même humour décalé et incorrect, la même virulence ironique, railleuse, acide et étonnamment poétique aussi. Parce qu’il y a une forme de poésie contemporaine dans cette façon de nous faire rire du tragique, dans sa façon de relater le langage des dealers et de s’en moquer, dans tous les cas très impertinent. Direct dans le ton, émouvant souvent tant cette femme est seule…Si ce n’est son ami flic, Philippe, commandant aux stups de la 2ème DPJ.

Notre héroïne, Patience Portefeux, 53 ans, veuve et mère de deux filles adultes et parties vivre leur vie, a travaillé dur et sans compter comme interprète dans les tribunaux – bilingue français – arabe par l’histoire familiale, une famille disons… originale – pour élever ses filles au mieux, et elle continue pour payer l’EPHAD scandaleusement cher dans lequel dépérit sa mère. Elle n’est pas ordinaire cette Patience, elle est atteinte de synesthésie bimodale, elle a les cheveux blancs depuis longtemps et la bouche un rien tordue par une légère hémiplégie. La description qu’elle fait d’elle-même est touchante, tout passe par l’ironie et l’auto-dérision, mais on la sent en fait pleine de chagrin, pour son enfance, pour la perte de son époux qui lui faisait des toasts à la manière de Rotkho:

« C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast: White Center ( Yellow, Pink and Lavender on Rose)  de Rotkho. »

Et quand il meurt

« d’une rupture d’anévrisme en plein  milieu d’un fou-rire. […] À partir de cet instant-là…pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde. »

Toutes les pages consacrées à l’histoire de la vie de Patience, si elles ne sont pas dénuées d’humour, sont en fait très tristes, on y sent naître une sorte de révolte, dont on voit après ce qu’elle en fera.

Elle a un drôle de boulot, cette femme. Comme elle est très disponible, quand on fait sa connaissance elle traduit les écoutes téléphoniques dans les enquêtes des stups et du grand banditisme, travail lucratif mais non déclaré par le Ministère de la Justice ! Au noir, oui !  Ce qui, le besoin criant d’argent se faisant sentir, va l’amener à franchir une ligne dangereuse.

Je ne veux pas raconter plus que ça la trame et l’action du roman, mais on peut dire qu’elle met une charge violente aux institutions de police, mais surtout de justice, elle est totalement en colère, on le sent, contre une façon aveugle et sourde de traiter certains maux de notre société. Ses propos sont totalement politiquement incorrects, mais ses arguments imparables. Plusieurs pages sont consacrées à ce cri de colère, mais en tous cas, elle ne ménage absolument personne, tout le monde passe à la moulinette, je ne vous mets qu’un extrait de son état d’esprit, au moment où Patience franchit le pas

« Quatorze millions d’expérimentateurs de cannabis en France et huit cent mille cultivateurs qui vivent de cette culture au Maroc. Les deux pays sont amis et pourtant ces gamins dont j’écoutais à longueur de journées les marchandages purgeaient de lourdes peines de prison pour avoir vendu leur shit aux gosses des flics qui les poursuivent, à ceux des magistrats qui les jugent ainsi qu’à tous les avocats qui les défendent.[…]. Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir…Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. « 

C’est avec une vraie jubilation qu’on va suivre Patience avec ses gros sacs Tati bien lourds, son petit chien et sa tenue de femme d’affaires orientale, Patience qui va berner tout le monde, petits et gros, sans vergogne, sans aucun sentiment de culpabilité mais avec un grand plaisir. Elle devient La Daronne. Et nous lecteurs de nous délecter de cet humour ravageur, féroce, de l’irrévérence envers l’ordre établi qui ne mérite pas d’autre traitement. Car que dire d’une institution qui emploie des milliers de personnes au noir durant une vie entière parfois, sans droits sociaux ? On va suivre la réussite de Patience, ses aventures dans sa nouvelle vie, sa faculté à intégrer le milieu qu’elle surveillait et à devenir la daronne, sans oublier l’ouverture vers d’autres possibles avec sa voisine chinoise, Madame Fò. Et la fin en forme de vengeance:

« Et voilà.

Il y a eu du dégât chez les dealers-indics-policiers. Des morts. Des flics en taule. Un gros scandale. J’avais eu le nez fin: ces types étaient bien des hybrides de trafiquants créés par l’Office central de la répression des stups.

Le reste d e l’histoire est dans les journaux et elle a fait suffisamment de bruit pour que je n’y revienne pas.

Pas de police sans basse police, dit-on, eh bien qu’ils subissent donc la loi de leurs pairs, ces dealers fonctionnarisés. « 

C’est pourtant toujours un livre empreint de tristesse, de chagrins inconsolés et de solitude, une vie marquée par l’absence:

« Je me suis rendue dans le seul endroit au monde où j’étais attendue, à Mascate au sultanat d’Oman. Je suis descendue à l’hôtel où ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre, et contrairement au palace de la petite collectionneuse de feux d’artifice celui-là n’a pas changé d’un poil. »

Hannelore Cayre
Photo de Louise Carrasco

La petite collectionneuse de feux d’artifice ? Vous saurez le fin mot de cette histoire et de toutes les autres en lisant ce formidable roman ( Prix Le Point du Polar européen 2017 ) . Une écriture formidable, pleine de vie, émouvante souvent, drôle presque toujours, rythmée, prenante. Sur la couverture, c’est Hannelore Cayre elle-même, photographiée par sa fille Louise Carrasco, qui s’est interprétée en Daronne avec ses sacs Tati bien remplis et odorants et son imper mastic. Avocate pénaliste et écrivaine, ce roman est son 4ème, j’en ai donc trois à rattraper de toute urgence !

« La femme de tes rêves » – Antonio Sarabia- Métailié Noir, Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

« Tout a commencé, Hilario Godínez, ce matin où, en te rendant au journal, tu es tombé sur Loco Mendizábal en train de mendier sur la Plaza De Armas, abrité du soleil matinal non par les branches des arbres squelettiques mais par l’ombre dilatée de la cathédrale. »

Très bon roman, dépaysant et très original dans le style, le mode de narration, et vraiment un grand plaisir de lecture. C’est un livre court et qui dans ses 174 pages déroule parfaitement l’intrigue – celle qui le fait entrer dans la collection Noir – mais aussi une incroyable histoire d’amour qui hante notre héros du début au dénouement.

Original le personnage d’Horacio Godínez, chroniqueur sportif, spécialiste du football dans le journal El Sol de Hoy, diplômé en lettres il écrit sans être édité ( il estime que son nom est tellement banal qu’il n’a aucune chance ! Pages 131 et 132 sur le sujet, très drôles! ) et se contente de soigner ses articles « footballesques ».  Quand il se remémore son parcours:

« Tu as opté pour le journalisme.[…].Tu étais passionné de foot depuis l’enfance et dans ton nouveau refuge journalistique tu as fait de ce goût prononcé ta spécialité. Très vite tu as eu droit à ta propre chronique que tu as intitulée « De but en but », en hommage à un livre de Wenceslao Fernández Flórez, qui avait fait les délices de ta jeunesse. Bien entendu il ne s’est trouvé personne pour relever la référence littéraire dans cette ville inculte qui sentait la fumée et le bois de chauffage, au bord de l’invisible frontière où, disait Vasconcelos, « s’achève la civilisation et commence la culture du barbecue ». Dans ce patelin, seuls les plus cultivés te lisent régulièrement et pour eux, ça ne fait pas de doute, Hilario Godínez, ta prose est au niveau des vers d’Homère, quand tu racontes l’épopée de leurs héros et de leurs dieux en short et protège-tibias, comme à d’autres époques les poètes célébraient les exploits d’Ulysse, Hector et Achille devant les murs de Troie. »

Nous sommes ici au Mexique où les cartels de la drogue et la vie politique et économique ont des relations étroites. Voici un grand footballeur, Torito Medina, retrouvé mort découpé dans un dépotoir. Horacio se lance dans l’enquête, chaperonné à son grand dam par un admirateur de sa prose sportive, Tino, tueur du cartel local. Ce dernier le prévient du danger qu’il court à remuer ainsi les dépotoirs et leurs cadavres, mais Horacio y va.

La belle idée narrative c’est le soliloque. Horacio se parle, s’interroge et s’apostrophe, se dédouble pour se faire la leçon, analyser ce qu’il fait et vit, il se tance, se sermonne, et ça donne un ton, un rythme, une ambiance très prenants, une  entrée dans l’intimité mentale du héros. J’ai vraiment aimé ce procédé, qui en plus convient bien au format relativement court du livre.

Tous les passages des rencontres entre Horacio et Tino sont formidables, même pour moi qui n’aime pas le football. Il se crée une sorte de complicité entre le truand et le journaliste par ce goût du sport, et Tino qui n’a pas une activité très honnête ( euphémisme ! ) est d’une intransigeance exemplaire quand il s’agit de son sport favori:

« Tu avais du mal à croire ce que tu entendais, Hilario Godínez, un criminel de l’acabit de Tino furieux parce que les autres ne jouent pas franc jeu. Qu’est-ce qui allait suivre? Ton visage a dû refléter la perplexité qui te gagnait, car Tino t’a regardé d’un air accusateur:

-Je sais ce que vous pensez, que je ne suis pas le mieux indiqué pour me plaindre de ça, mais vous vous trompez. Vous confondez les choses, ça n’a rien à voir. Chacun ses règles et, pour le meilleur ou pour le pire, on les accepte où qu’elles vous mènent. Les affaires sont les affaires, et tous les moyens sont bons. Mais c’est de sport que je vous parle. Là, si tous les moyens sont bons, c’est la  fin du sport.[…] »

Ensuite, le point fort – très fort, même- c’est cette « Femme de tes rêves » qui signe ainsi énigmatiquement ses lettres à Horacio, lettres d’amour superbes dans une langue impeccable, une femme cultivée mais dont il ne trouve pas en creusant sa mémoire qui elle est. Le livre est partagé entre ces deux pôles et pimenté d’une amourette avec une collègue chroniqueuse mondaine. L’humour affleure, les relations d’Horacio avec les autres sont souvent ambiguës, il n’est pas bien compris de collègues plus prosaïques et sommaires. Excellence des dialogues:

« -Mon ami Canales ici présent pense que tu sais des choses que tu ne dis pas à propos des événements, a-t-il lancé quand il t’a vu passer, il n’y a pas moyen de le convaincre du contraire. Je lui ai déjà dit que, même si tu me sembles trop malin pour un journaliste, tu es trop con pour un narco, mais il ne veut pas me croire. […]

-Ton intérêt malsain pour la poésie colombienne en particulier, et pour tout ce qui est colombien en général, te cause du tort, Hilario, a ajouté Patiño: tu fais trop référence à des auteurs colombiens que personne ne connaît. Les gens ne savent pas que la littérature, c’est ton truc. Il y en a qui croient que tu es pédé et d’autres qui pensent que cela vient de tes contacts avec le narcotrafic… » »

J’en passe du même ordre, un régal.

Enfin, reste cette femme de ses rêves qui, quand il croit qu’elle va se taire, revient à la charge avec des lettres toutes plus énigmatiques les unes que les autres.

« La Femme de tes Rêves. Pathétique, c’était le mot qui convenait pour décrire cette situation qui vous définissait tous les deux. Pathétique. Oui, évidemment, Hilario Godínez. Toi qui aimes tant les adjectifs précis, rétrospectivement on peut dire que cette relation aussi stupide que stérile qui te reliait au passé était clairement pathétique. »

Et cette énigme se dénouera, vous verrez comment.

Je donne une mention spéciale au beau personnage obsédé par les atomes, le clochard quasi céleste Loco Mandizábal

« -La matière…le doute… murmurait-il en regardant les passants avec un sourire idiot. Il n’y a que des atomes…rien que des atomes…la matière…le doute…le doute…c’est des atomes, des atomes, encore et toujours des atomes…répétait-il inlassablement comme si lui seul avait eu la possibilité de les observer des ses yeux vides. »

Deux chansons dans ce livre, le boléro de Agustin Lara, « Nadie » et « Il n’y a pas d’amour heureux » le poème d’Aragon mis en musique par mon tonton Georges, c’est celui-ci que j’ai choisi pour fermer ce très bon roman , coup de cœur

 

« La montagne rouge » – Olivier Truc – Métailié Noir

montagne-rouge-def-hd« Enclos à rennes de la Montagne rouge.

9 h 35.

Petrus Eriksson s’essuya le visage du revers de la main, laissant une trace sanglante sur sa joue piquée de barbe. Les boyaux rosâtres s’entassaient, baignant dans leur jus qui suintait en une rigole frémissante. La rigole enflait, coulée puante, serpent putréfié, semblait le poursuivre. Absurde. Inhumain. »

Voici l’accroche – terrifiante – de ce très bon roman policier, très bon sur de nombreux plans. Troisième d’une série comprenant « Le dernier lapon »  que j’avais beaucoup aimé puis « Le détroit du loup » que je n’ai pas lu, c’est avec plaisir qu’on retrouve Klemet et Nina de la brigade des rennes. J’ai sans doute manqué quelque chose en zappant le volume 2 (que je lirai, c’est certain ), mais le livre je pense se suffit à lui-même.

Sous une pluie battante, diluvienne, les éleveurs procèdent laborieusement à l’abattage des rennes. L’auteur nous peint en rouge une scène apocalyptique, où la pluie et le sang se mêlent à la boue, aux carcasses et aux bois des animaux morts dont les têtes coupées roulent encore des yeux effarés, plantées sur les piquets.

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Or donc pendant l’abattage, dans l’enclos labouré par la pluie et le piétinement des hommes et des bêtes, on découvre des ossements humains.  Manque la tête qui permettrait grâce à de pointues analyses scientifiques de déterminer l’âge du squelette. La police des rennes intervient et commencent alors une enquête de Klemet et Nina pour retrouver le crâne et une quête pour Petrus Eriksson, éleveur acharné à défendre les droits des siens, les Samis, sur la trace de son père en particulier et de ses ancêtres plus généralement. Petrus est un magnifique personnage que l’auteur décrit psychologiquement de façon très fine, c’est sans doute celui que j’ai préféré dans cette histoire.

« Petrus se baissa pour ramasser une branche morte de buisson. Il commença à la taillader nerveusement.

-Les archives ont été notre point faible, murmura-t-il.

Il garda le silence quelques secondes, concentré à tailler en pointe la fine branche. Il commença à se nettoyer les ongles.

-Regardez-nous, reprit-il en relevant les yeux sur les policiers et en tendant vers eux ses mains aux ongles sales, le regard enflammé. Nous sommes coureurs de toundra, fils du vent, peuple de la nature. Devant nous les pierres se tassent, derrière nous elles se redressent, la bruyère épouse nos pas, étouffe nos souffrances, la mousse éponge nos rêves, les montagnes nourrissent notre fierté, les loups égorgent nos espoirs. Les archives ? C’est une invention de Suédois pour nous perdre. »

family-67652_1280Olivier Truc a un sens du déroulé de l’histoire assez exceptionnel; il pose peu à peu tous les jalons, entre histoires personnelles et histoire du pays, il insère en chapitres assez courts des personnages et des situations qu’il situe en temps et lieux. Parmi les protagonistes, et aucun n’est là par hasard bien sûr, une joyeuse bande de vieilles dames dont Justina  qui est plus ou moins la meneuse – en tous cas, elle organise le bilbingo à la perfection – . Cette brave femme s’occupe d’un vieil antiquaire hideux et mauvais comme une teigne, Bertil Vestling. Justina ne se déplace qu’avec ses bâtons de marche nordique aux bouts d’acier qui tintent sur le sol et Bertil avec un déambulateur qui grince, et dans ce tapage métallique tous deux se chicanent, Justina gardant un sourire indéboulonnable et Bertil toujours méchant, aigre et violent, des scènes souvent cocasses mais qui pourtant mettent mal à l’aise.

« Bertil et Justina mangèrent leur soupe sans plus échanger un mot. L’un et l’autre aspiraient bruyamment le contenu de leurs cuillères. Ni cliquetis ni grincement de déambulateur. Ce bruit-là au moins les réunissait. Justina s’était mise à manger ainsi pour imiter Bertil, il y a bien longtemps déjà, et à son grand étonnement il ne lui avait rien dit. Depuis cette découverte, elle mangeait toujours sa soupe en aspirant ainsi, à grand bruit, et c’était le seul moment, avec le massage du crâne de Bertil, où elle se sentait en intimité avec lui, comme elle disait. C’est même pour ça qu’elle préparait de la soupe tous les soirs, pour partager ce moment avec Bertil où tous les deux aspireraient leur soupe en faisant un sacré bruit, dans un même geste lumineux d’harmonie. »

Qu’est-ce qui se cache derrière cette étrange relation ?

Mesure des crânes samis Prince Roland Bonaparte’s 1884 expedition.

Comme je n’ai pas l’intention de tout vous dévoiler de l’intrigue elle-même, je dirai plutôt que ce livre est absolument d’actualité dans son propos. On verra deux chercheurs s’opposer pour défendre chacun son pré carré, l’un soutenant la thèse des Samis envahisseurs et l’autre des Samis peuple autochtone. Exploration de l’histoire et des bien vilaines choses cachées sous le tapis (anthropologie raciale, stérilisation forcée des femmes, accointances nazies etc.. ), réflexion sur la science et son travail, au service de qui et de quoi au gré des époques et des événements, la Suède dévoilée sous un jour différent des clichés qu’on nous propose la plupart du temps ( en cela on peut remercier la littérature ), une histoire sombre qui parle de racisme, d’humiliation, de spoliation et de dédain, et de ce peuple Sami, de son histoire volée, cachée, piétinée comme les enclos à rennes sont ravagés par les engins des forestiers, dans cette guerre stupide pour une prétendue légitimité. Olivier Truc n’oublie pas non plus de nous promener dans la toundra, glacée et fascinante, mystérieuse et inquiétante. En tous cas, splendide hommage à un peuple au travers de personnages complexes.

sami_village_in_kanadaskogen_4502615016En résumé, une intrigue très intelligente, très documentée, vraiment bien écrite, avec beaucoup de sensibilité. Une véritable enquête policière par des protagonistes attachants, de l’humour, de la réflexion…Que demander de plus ?

« Quand elle se retourna, elle ne vit plus Klemet. Quelques secondes plus tard,il apparut en ombre chinoise. Il grattait des allume-feux. Il attendit trois secondes.

Puis mit le feu à sa tente.

La toile s’enflamma sur toute sa hauteur. Klemet se retourna, face au groupe. Les flammes projetaient son ombre devant lui. il ne la quittait pas de yeux. Elle dansa à ses pieds, mourant par à-coups au rythme de l’incendie, jusqu’à disparaître. »

Fin de la série ?

« Rome brûle » – Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo – Métailié Noir, traduit par Serge Quadruppani

rome« 8 AVRIL 2015

Sebastiano Laurenti contemplait le spectacle du chaos derrière les vitres fermées de l’Audi A6 noire.

Rome brûlait.

Depuis cinq jours, la ville était à genoux. Immobilisée par une grève sauvage des transports. Submergée par le blocage total du ramassage des ordures. Infectée par la puanteur des feux que les citoyens exaspérés allumaient au coin des rues. »

J’avais lu et chroniqué avec un grand plaisir « Suburra »  écrit par ce formidable duo romain. Et voici une suite tout aussi jubilatoire et tellement, mais tellement dans l’air du temps ! Fermant le livre en entendant un ex ceci et un futur (ah oui ?) cela à la radio, je me suis dit que le pouvoir, quel que soit le lieu et le domaine où il s’exerce produit partout les mêmes effets sur les hommes, et c’est – soupir – fort regrettable. Le roman a été écrit pratiquement au moment des faits. Chaque chapitre commence par une ou des dates et un lieu (et  les auteurs nous indiquent, non sans humour, les saints du moment); les protagonistes sont parait-il reconnaissables à qui suit attentivement la vie politique italienne. Ce n’est pas mon cas, mais je le crois volontiers. Et ça n’empêche pas de lire ce très bon polar avec beaucoup de bonheur, stupeur, saisissement et en riant souvent, d’un rire un peu désabusé, mais on rit ! 

Nous voici donc à Rome, en 2015, et le pape François annonce un Jubilé de la Miséricorde, qui se présente comme un défi pour le maire tout neuf et déjà contesté Martin  Giardino, qui entend bien « nettoyer » sa ville de la corruption, en particulier celle qui règne au sein du Capitole. Le défi pour cet évènement, le Jubilé de cette très catholique Rome, est logistique; il faut envisager de nombreux travaux et une sécurité importante. Nous avions rencontré Samouraï dans Suburra, magnifique personnage, mais il séjourne en prison et le relais mafieux est assuré par Sebastiano Laurenti, jeune, beau et ambitieux, qui va vite ne plus se satisfaire d’assurer seulement l’intérim. On retrouve les factions diverses de cette mafia « pluriculturelle » qui mange à tous les râteliers et profite, profite !

« D’un coup de frein brutal, le museau de la voiture rouge s’arrêta à deux mètres de l’eau. Juste devant le Mykonos IV, le 36 mètres de carbone que Fabio avait enlevé pour une bouchée de pain à un entrepreneur grec croulant sous les dettes. Elle est forte, c’te Merkel. »

poubellesComme de juste, la mafia romaine toutes branches confondues tient en main les marchés publics et sent l’aubaine qui arrive : la guerre est déclarée ! Entre les rivalités et ambitions politiques, comme celles de la belle et glaciale Chiara Visone et les luttes de pouvoir mafieuses – les unes se mêlant allègrement aux autres -, on assiste d’abord à une guerre sourde, ponctuée de quelques assassinats, puis éclatant au grand jour avec une « grève générale » des services de ramassage des ordures et des transports. Le livre débute sur cette accroche de choix, en prologue, puis remonte à la genèse des faits. En lisant cet article, vous aurez un aperçu du résultat. Bref, Rome brûle !

Ensuite, il faut lire pour découvrir toutes les finesses de la trame de cette histoire. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est très bien écrit, le rythme est vif, nerveux, pas de temps morts. Personne n’est épargné, tous les pouvoirs sont épinglés – plus ou moins méchamment – et la ville elle- même, Rome, ville éternelle, du point de vue mafieux

« On avait beau faire, dans cette sacrée ville, à la fin tout se résume à bouffe, nichons et paillettes. Boucan, excès et plouquerie. » 

et du point de vue des élus de la ville:

« Moi je suis de ton côté. Mais ne compte pas sur Rome. Il n’existe pas de ville plus glissante que celle-là. Ici les grandes amours et les haines éternelles durent le temps d’un café, Martin. Ici, rois, papes, duce et empereurs ont été portés aux nues et abattus l’espace d’un souffle de vent. C’est une ville qui, a chaque minute, allume une passion et en éteint mille. Rome te reconnaît tant qu’elle te regarde de bas en haut. Quand tu descends du piédestal, tu es comme tout le monde et il en faut vite un autre. »

saint angeLes chapitres assez courts accentuent la sensation de tension puis de frénésie qui anime la ville, avec les règlements de compte qui commencent et s’enchaînent jusqu’à la fin. Enfin les dialogues font mouche à tous les coups, on ne s’ennuie pas une minute. Reste la fin, finaude, qui nous annonce une suite, enfin on l’espère. Jubilatoire, encore une fois !

« Il s’appuya à la rambarde du pont Saint- Ange. Regarda le profil de Saint Pierre. Comme éperdus, les cormorans voltigeaient dans la lumière blanche projetée par les phares des bords du fleuve.

Le canon froid d’un pistolet se posa sur sa nuque.

La voix de Fabio Desideri résonna, sarcastique:

-Bonne nuit, mon ami. »