« Scalp » – Cyril Herry – Seuil / Cadre noir

« Sur l’image satellite, la forêt avait l’aspect d’une vaste composition de mousse et de lichen que des veines ocre prenaient d’assaut. Les chemins de terre s’élançaient dans les quatre dimensions, se déployaient, se ramifiaient souvent, mouraient parfois.

Hans avait trouvé à l’étang qui crevait la mousse comme une vulgaire flaque la forme d’un crâne de ragondin. Teresa avait dû incliner la tête dans un sens puis dans l’autre pour voir ce que l’enfant voulait dire. »

Nous arrive ici un roman très noir, un de ces livres qui donnent la chair de poule; en tous cas, ça m’a donné cette sensation.

Voici l’histoire de Teresa et de son fils Hans, 11 ans. Teresa a décidé de présenter à Hans son père biologique dont elle ne lui a parlé que depuis peu. Hans est un petit garçon intelligent, plutôt mûr, qui a aimé Jean-Loïc, un des membres de la colocation dans laquelle il a vécu avec sa mère. Jean-Loïc le père de substitution qui lui a appris la pêche entre autres choses, et qui s’est jeté du haut d’un viaduc.

Dès le début du roman, et malgré les apparences d’un statu quo entre l’enfant et sa mère, on sent bien que le gamin exige une vérité qu’on lui a cachée. Alors Teresa emmène Hans dans une forêt au bord d’un étang où le père, Alex, vit dans une yourte. Seules quelques bribes sur lui nous arrivent, et point d’Alex près de la yourte.

Commence ainsi une quête, une recherche à travers les objets abandonnés là, des carnets, des notes, Hans explore, Hans rêve et joue à l’explorateur, à l’Indien, à l’aventurier, Hans veut son père mais Teresa souhaite partir; l’enfant l’obligera à rester par tous les moyens. Après ça je ne dis plus rien, mais voici une histoire très très sombre, très très noire, une histoire comme je ne doute pas une seconde qu’il en survienne dans certains lieux, une histoire qui fait froid dans le dos.

La forêt est ici une entité inquiétante avec sa vie propre, ses habitants furtifs, ses rumeurs, ses bruissements, et ses parasites quand l’homme en fait un cimetière de voitures. La forêt peut protéger, cacher, ou abriter, mais aussi piéger, retenir et égarer. Enfant, j’ai passé des journées entières en forêt, à faire des cabanes et inventer des histoires devant quelques pierres d’une maison en ruine couvertes de mousse. Je connais pas mal de gens que la forêt effraie, angoisse par son côté obscur, mystérieux.

L’auteur rend avec beaucoup de talent cette atmosphère bruissante et pourtant silencieuse où la lumière joue entre les branches, avec l’étang aussi dans lequel Hans pêche comme Jean-Loïc le lui a appris:

« Jean-Loïc avait souri et tiré de sa besace une vieille boîte en fer de pastilles Valda. Dedans se trouvaient un fil, un bouchon, un hameçon. Ça ne pesait rien, ça ne prenait pas de place. En l’espace d’une heure, ils avaient sorti huit perches qu’ils avaient nettoyées et fait griller au-dessus d’un petit feu de camp allumé avec une poignée de fougères sèches. C’était magique, simple comme bonjour. C’était cette vie que Hans voulait mener. »

Mais tout ça, cette vie de liberté entre l’étang et la forêt, cette vie d’aventure, c’est compter sans les hommes qui n’aiment pas ceux qui sortent des rails. Teresa et Hans en cherchant à savoir où est passé Alex en feront l’expérience.

Je connais, aime et comprends je crois plutôt bien ce qu’est la nature, la campagne, j’y suis née, j’y ai grandi et j’y vis encore. Loin de la vision édenique, cette forêt est belle mais d’une grande indépendance, c’est âpre et cruel souvent, la loi de la vie y est resplendissante qui fonctionne en binôme avec celle de la mort. Il n’en va jamais autrement. Et c’est bien ici une histoire de vie, de cruauté, de beauté et de mort, c’est une histoire violente, comme le sont les hommes, comme peut l’être la nature.

J’ai aimé la relation assez compliquée entre Teresa et Hans, les secrets de Teresa et le portrait en filigrane d’Alex, personnage hors normes et attachant. 

« Il n’entendit pas sa mère crier son prénom. Elle ne s’éloignait pas suffisamment de la yourte pour ça, ou pas dans la bonne direction. Hans la savait déterminée à s’en aller, et en colère. En colère te aussi inquiète, certainement. Il allait devoir retourner là-bas pour lui faire savoir d’une manière ou d’une autre que tout allait bien, qu’il ne courait aucun  danger. Lui faire entendre néanmoins qu’il n’était toujours pas question de s’en aller tant que son père ne serait pas de retour, ou tant qu’il n’aurait pas une idée de l’endroit où il se trouvait. Au coucher du soleil,il s’approcherait du campement. Sa mère ne tenterait pas de le capturer pour l’enfermer dans la voiture et prendre la route : elle détestait conduire la nuit. »

Que vous aimiez la nature ou pas, que la forêt vous attire ou vous effraie, bonne lecture, atmosphère réussie, angoisse soutenue, univers magique de l’enfance, j’ai bien aimé.

« La forêt n’est le territoire de personne. »

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« L’infinie patience des oiseaux » – David Malouf – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Nadine Gassie

« Toute la matinée, loin là-bas sur sa gauche où la lumière des marais finissait et les terres agricoles commençaient, une forme disgracieuse s’était élevée hors d’un pré invisible et avait décrit de lents circuits dans l’air, grimpant, piquant, ballottant un peu, puis disparaissant sous les arbres. »

Très belle et très touchante lecture avec ce livre de David Malouf, auteur australien, traduit pour la première fois en français.

C’est d’abord la rencontre de deux jeunes hommes de vingt ans; Jim Saddler, amoureux de la nature et des oiseaux en particulier et Ashley Crowther, qui de retour dans le Queensland après des études en Europe a hérité d’une propriété. Lui aussi  est épris des lieux et veut créer un sanctuaire naturel pour les oiseaux. Il fait appel à Jim avec lequel il se sent en fraternité malgré leurs différences sociales. Et puis il y a Imogen Harcourt, photographe, elle aussi aime les oiseaux . Les trois vivront des jours heureux et presque miraculeux au milieu des marais et de leurs hôtes.

J’ai adoré ces pages d’une beauté infinie. C’est vrai, j’aime moi aussi les oiseaux comme j’aime les arbres et les lieux préservés du monde des hommes en général. David Malouf a su ici créer cette paix qu’on trouve dans la nature, quand le silence est maître, tout juste caressé par les bruissements des roseaux et des ailes et souligné de chants et de cris d’oiseaux en leur domaine. La rencontre des deux hommes est pleine de douceur, de pudeur et de complicité, et la promenade en bateau dans les marais est comme si on y était, merveilleuse et hors du temps.

 » -Et là – voyez – ce sont des oiseaux -lotus. Vous les voyez ? Loin, là-bas. Oh, ils nous ont vus, ils se sont envolés. Ils ont un nid au bord, juste au niveau de l’eau. Voyez leurs pattes ? Longues, hein. C’est pour marcher sur les feuilles des lotus sacrés, ou les nappes de nénuphars, sans couler. »

Il plongeait à nouveau sa perche dans la vase, lui imprimant de la force à partir de l’épaule tout en regardant les bandes d’oiseaux se rassembler plus loin, et ils poursuivaient leur glisse sans à-coups sous les rameaux. Nul ne parlait. C’était curieux, cette façon qu’avait le lieu de s’imposer à eux et de les subjuguer. Même Ashley Crowther, qui préférait la musique, était ici silencieux et posé. Il demeurait assis sans bouger, sous le charme. Et peut-être, songeait Jim, que c’est aussi de la musique, cette sorte de silence. »

Ce roman est court, 200 pages, aussi je ne peux pas dire bien plus, si ce n’est que la suite met dans un état de sidération tant ça parait stupide, injuste et vain. On est en 1914 et en Europe la guerre éclate, son vacarme arrive jusqu’aux antipodes où prise dans un courant d’enthousiasme incompréhensible, la jeunesse de Brisbane va s’engager pour aller participer à ce grand carnage.

« La guerre finit par arriver, à la mi-août, mais discrètement, l’écho d’un coup de feu tiré des mois en arrière qui avait pris tout ce temps pour faire le tour du monde et les atteindre. »

Après l’engagement d’Ashley comme officier, le doux Jim partira lui aussi, comme pris malgré lui dans un mouvement irrépressible. Nous voici plongés alors dans une violence dont bien qu’on ait beaucoup lu et entendu à son sujet, ne cesse de nous heurter de plein fouet, sous la plume poétique de l’auteur. Car quelle écriture ! Cette plume est douce de compassion dans la plus atroce violence, celle de ces corps déchirés, explosés, dans la putréfaction, la boue, le froid intense, les rats, le chagrin des hommes terrés dans les tranchées et la peur:

« Une nuit, pendant plusieurs heures, il y eut un bombardement sous lequel ils se tinrent blottis, les bras autour de la tête, non pas seulement pour se protéger du bruit mais pour feindre comme l’auraient fait des enfants, d’être invisibles. »

La poésie reste, parce que l’esprit de Jim est ainsi fait plein de la beauté de ses paysages natals, Jim qui combat, il est venu là pour ça, Jim qui parfois entrevoit au milieu des éclats des bombes un oiseau qui décolle, et Jim qui gardait en lui une part de rêve et un souvenir dramatique enfoui, sera terrassé:

« Jim comprenait qu’il avait vécu, jusqu’à son arrivée ici, dans un état de dangereuse innocence. Le monde, quand on le regardait par les deux bouts, était tout différent d’un rêve au ralenti, sans modification de climat ni de couleur et avec du temps et de l’espace pour tous. Il avait été aveugle. »

La fin nous renvoie sur la grande plage australienne où l’anglaise Imogen, accompagnée de son appareil photo, regarde et pleure. Ce livre est pour moi bouleversant, très fort. Il amène à réfléchir à ce que nous avons de précieux dans nos vies, et à ce qui est précieux dans le monde pour nos vies à tous. 

« Voilà ce que signifiait la vie, une présence unique, et elle était essentielle en toute créature. Placer quoi que ce soit au-dessus, naissance, condition ou même talent, revenait à dénier à tous sauf quelques-uns parmi les millions infinis ce qui était commun et réel, et ce qui était aussi, en fin de compte, le plus émouvant. une vie n’était pas faite pour quelque chose. Elle était, simplement. »

Rien ne sert d’en dire plus, la fin est belle avec Imogen sur la plage qui observe un jeune surfeur. Ce livre poignant et tout en nuances tire sa force de sa poésie et nous offre un plaidoyer contre l’idiotie de la guerre d’une grande puissance, nous montrant l’immuable, ce qui résiste et ce qui périt. Et les oiseaux, libres.

« Sans lendemain » – Jake Hinkson – Gallmeister / Americana, traduit par Sophie Aslanides

« N’allez pas dans l’Arkansas, me dit le propriétaire du cinéma à Kansas City.

J’étais en train de décharger les boîtes d’un film intitulé Secrets of a Sorority Girl du coffre de ma voiture. Je me redressai:

-Quoi?

Le vieux bonhomme passa la tête par la porte de service et cracha un jet de tabac très vaguement en direction d’une poubelle.

-Vous n’avez pas dit que vous partiez pour les Ozarks?

-Ouais, c’est mon prochain arrêt.

Le vétéran se gratta le menton.

-Vous devriez éviter l’Arkansas. une fille seule dans ce coin-là, vous pourriez bien avoir des ennuis. »

Très contente de retrouver Jake Hinkson qui m’avait réjouie avec « L’enfer de Church Street », et de constater qu’il n’a rien perdu en route de sa verve envers la religion, et les prétendus hommes d’église de son pays. Avant d’aller plus loin, et si je n’avais qu’une seule chose à dire : NE LISEZ PAS LA FIN AVANT LE RESTE !!! Moi je ne pensais pas qu’il allait nous jouer cette fin dans ce registre, Jake ! Et de ce fait, c’est une vraie bonne fin de roman noir…

Contente de reprendre la route des Ozarks, Arkansas – et pourtant, elle fait froid dans le dos, cette région…- en compagnie de la charmante Billie Dixon.

Tout d’abord, Jake Hinkson met ici en scène des femmes, trois femmes qui mènent le bal ce qui change un peu des schémas habituels. Construit en trois parties : La femme de Hollywood, Billie Dixon, distributrice de films pour les cinémas de campagne, La femme du Missouri, Amberly Henshaw, épouse du pasteur Obadiah Henshaw, aveugle et tyrannique et La femme de l’Arkansas, Lucy Harington, assistante de son frère shérif Eustace à Stock’s Settlement, Arkansas. Plus un Entracte à Hollywood : le blues de Poverty Row (quartier des studios de cinéma de série B ), très court chapitre qui raconte l’embauche de Billie ( de son vrai prénom William ) et nous parle d’elle; l’histoire se déroule en 1947, Billie porte des pantalons, fume, boit et aime les femmes.

« J’avais essayé une fois de batifoler avec un homme. C’était comme embrasser un cheval. J’avais l’impression qu’il allait me bouffer le visage. Et pour ce qui était du sexe – c’était comme d’essayer de faire faire des claquettes au cheval en question. »

Alors bien sûr il y a des hommes dans ce roman, comme le patron de Billie, brave homme qui résiste aux temps difficiles et qui même s’il est réticent à l’idée d’envoyer Billie dans ces Ozarks un peu rudes (euphémisme) finit par lui faire confiance; il y a le pasteur, personnage fanatique et violent, il y a Claude, le gérant du cinéma de Stock’s Settlement, un peu désespéré car le pasteur a fait de son cinéma un lieu de perdition, et les paroissiens écoutent plutôt le pasteur, la salle est sur le point de fermer. Enfin Eustace, le shérif qui ne parle pas, ne se déplace jamais sans sa sœur Lucy qui lui donne ses consignes, ce qu’il peut faire ou ne pas faire et c’est mieux ainsi parce qu’il peut s’emporter, Eustace.

« Je le regardai en clignant des yeux, et il se contenta de me fixer. Eustace maîtrisait parfaitement l’art du regard vide. il était comme une feuille de papier sans rien écrit dessus.J’aurais été plus inquiète de le voir avec une expression sur le visage – menaçante, agacée ou même heureuse. Toutes m’auraient affolée. Mais Eustace semblait ne jamais rien faire d’autre qu’attendre qu’on lui dise quoi faire. »

Ce sont bien les trois femmes, trois belles femmes, avec de beaux tempéraments qui sont les héroïnes ici. Et si des passages sont cocasses, pince sans rire à la manière de Jake Hinkson, c’est bien un roman très noir, et très vite on ne rit plus. Ce livre est plutôt plein de mélancolie, de nostalgie aussi. Jake Hinkson est un grand amateur de cinéma et du cinéma hollywoodien de l’époque choisie pour cette histoire. Il y a un côté terriblement dramatique, et comme je l’ai dit, attendez patiemment la fin, je ne m’y attendais pas, pas  à cette option, mais si…J’ai aimé ces femmes, mais en fait, à part le pasteur, personne n’est odieux, la charge est bien contre ces  illuminés de tout poil qui d’un coup reçoivent la Parole Divine et la Lumière, interprètent ça à leur sauce et en font un outil de pouvoir, à petite ou grande échelle. C’est ici Lucy qui parle:

« -Personne dans notre famille n’a jamais pensé que la religion n’était beaucoup plus qu’une obligation sociale polie. Ma mère respectait les pasteurs, mais elle ne semblait jamais perdre de vue leur humanité. Elle me lisait le livre qu’ils lisaient et elle avait la certitude qu’elle ne rencontrerait jamais un homme qui l’avait lu d’une manière plus approfondie, plus juste ou plus vraie qu’elle. En fait, un pasteur n’est rien d’autre qu’un homme qui interprète un texte pour vous. Mère allait directement à la source. »

Ce roman est court, et je n’en dis pas plus pour ne rien gâcher au plaisir que vous trouverez à sa lecture. L’écriture est impeccable ( et Sophie Aslanides est bien en phase avec cette traduction ), les descriptions des personnages en quelques mots sont épatantes.

Le mécanicien était un petit gars sec sans dents de devant. Son bleu de travail et ses mains étaient couverts de graisse et il en avait jusque dans les plis du cou. Il était appuyé contre le montant de la porte de l’immense bâtiment et mastiquait une boulette de tabac dans sa joue gauche. »

Voilà. On croise trois chouettes nanas, très différentes et pourtant et malgré tout en connivence. J’aime beaucoup ce que décrit Jake Hinkson dans ces trois figures, son regard sur ces femmes est très affectueux je trouve et ça me plait énormément. J’aime l’esprit de cet homme, son ironie, et je ne résiste pas au plaisir de partager à nouveau avec vous ce texte qu’il m’avait gentiment permis de publier et faire traduire, sur son expérience aux Quais du Polar en 2014 https://wp.me/p3So5l-1Wv

Un très bon livre, pas dans les clous, juste bien noir et bien serré comme j’aime. Franchement, je le conseille !

« Dans la grande violence de la joie » – Chanelle Benz – Seuil /Nouvelles, traduit par Bernard Hoepffner

« Mon frère était le premier homme à venir me chercher. Le premier homme que j’ai vu à poil, gorgé d’alcool, devant un bordel du Territoire du Nouveau-Mexique. La première personne que je connaisse qui m’ait fait une promesse et l’ait tenue. Il n’y a rien à pardonner. Car dans la grande violence de la joie, n’y a-t-il pas souvent un désir de jurer son dévouement? Mais ensuite ? Quand est-ce jamais accompli à la lettre ? Lorsqu’ils viendront pour notre sang, nous ne finirons pas là, mais poursuivrons dans une fièvre d’un autre monde. »

Je crois que vous savez mon goût pour les nouvelles et celui de la découverte de jeunes plumes. J’aime être surprise et bousculée, être intriguée et laissée pantoise par un jeune talent. C’est peu dire que cette jeune femme, Chanelle Benz, a rempli sa part du contrat ! Je suis à chaque fois éblouie par la diversité des talents qui nous arrivent encore, si heureuse que de jeunes gens écrivent, et écrivent aussi bien, avec autant de fougue et de personnalité.

Dans la première, le frère à sa petite sœur:

Le Raive…

Raivé que j’été avec toi, Lav,

pré de ton halène si cher. 

Jamais connu persone come toi

et je te voudrais plus prè.

Aucun Ange sur terre ou au Ciel,

n’est l’égal de ton Ceur,

ni Mort ni distence ne peuvent nous séparer.

Si quelqun te dit

qu’il t’aime éternèlement,

personne, tu peu leur dire

t’Aime come Moi.

A Dieu! Ma seur et amie,

Aussi ma Belle des Bell,

Tout à toi j’Espère,

Jackson Bell »

Je sors donc un peu dans un état second de ce recueil de 10 nouvelles dans lesquelles l’auteure écrit comme une contorsionniste avec à chaque récit un temps, un lieu, et  une gamme de registres de langage impressionnante, ce qui nous donne des nouvelles aussi différentes dans le style que la première, épatante, « À l’ouest du connu » et la dernière absolument formidable « Puissions- nous estre un seul trouppel ou O Saeculum Corruptissimum ». On va ainsi aller de l’Ouest au temps des saloons et des règlements de compte au colt, jusqu’à l’Angleterre du XVIème siècle et cette dernière nouvelle écrite dans une langue qui m’a intriguée. J’ai donc envoyé un message à mon interlocutrice chez Seuil pour demander en quel anglais – ancien, de quelle époque – avait été écrit ce texte et quel avait été le choix du traducteur français pour être fidèle au style d’origine. Je la remercie vivement pour sa réponse rapide que voici :

« Concernant votre question, voici la réponse de son éditeur :

Ce n’est pas exactement de l’anglais « élizabéthain » (c’est plutôt Shakespeare). Benz utilise plutôt un anglais encore plus ancien, ce qu’on appelle le « middle english », en usage en gros du 11e au 16e siècle. Bref, un anglais médiéval. MAIS ce n’est pas non plus exactement ça, car Benz s’amuse surtout à pasticher cette langue, sans vraiment en respecter les codes linguistiques et grammaticaux exacts. En gros, c’est plus ou moins un mélange de moyen anglais, d’anglais shakespearien… de l’invention pure et simple! »

De même, dans la traduction, Hoepffner s’est amusé à créer de toutes pièces un français médiéval absolument imaginaire, dans lequel on retrouve de vagues échos de Montaigne etc. – mais encore une fois, en VO comme en VF, cette langue est une pure création, d’auteur et de traducteur! »

Je sors de ces textes  quelque peu abasourdie ou en langage du moment … à moins que j’aie du retard, c’est possible: scotchée ! 

Alors il y a un fil, des sujets récurrents traités sous différents angles : la filiation, la violence  – familiale souvent – , la vengeance et la trahison, l’enfance et la parentalité. Il est beaucoup question du manque d’amour, je trouve. La nouvelle qui m’a le plus touchée est « James III « 

« Hier j’étais à la maison, mon armoire contre la porte, Pétrarque sur mes genoux, et Maman en bas dans Où Que T’ Étais Salope ? ( avec Karl dans la premier rôle ). J’écoutais, essayant de deviner si le fracas était celui de corps ou de meubles, et en même temps je lisais le Canzoniere. 

Je suis allé sur le palier. Pourquoi? Parce que mon petit frère pleurait et que je ne voulais pas que Karl monte. Alors même qu’on était en novembre à Bala Cynwyd, je transpirais dans la chaleur sans soleil de la maison en me demandant si je devais ou non appeler la police. Dans sa chambre, Jacquon était dans son berceau, sur son dos duveteux et rouge, il reniflait, mâchonnait le coin d’un livre flexible en plastique.

Je suis entré. « Ça gaze, petit homme? » »

suivie de près par « Spectres paisibles » et pour exemple ces quelques mots bouleversants

« Tous ces minuits ardents quand nous attendions Maman, nous racontions des histoires, chantions, dansions , hurlions – n’importe quoi pour remplir la maison. Mais nous ne parlions jamais des hommes, ne mentionnions jamais leur nom ni ne nous demandions où ils étaient. Toute ma vie, je n’ai aimé qu’elle et Robert, aussi n’ai-je jamais compris comment on pouvait laisser entrer en soi quelqu’un qu’on n’aimait pas. « 

et « Accidentel ». On est là dans une marge de paumés, perturbés, dérangés, avec ou sans alcool, avec ou sans stupéfiants, enfants ou adultes qui n’ont pas eu leur dose d’amour; père, mère, fratrie, tout est ici bancal et très violent, très triste et inéluctable. C’est l’abandon qui ressort le plus souvent ( comme dans « Renaissance », je crois la plus classique, même si la façon d’amener le cœur du sujet reste étrange ). James m’a fait pleurer car Channelle Benz sait instiller au lecteur le même venin de colère que celui qu’elle met dans les veines de ses personnages mêlé au chagrin. Ces trois nouvelles sont mes préférées.

Dans « Spectres paisibles », émouvantes et difficiles retrouvailles d’un frère et sa sœur, narration à deux voix sous forme d’aveux écrits, mais il y a une étrangeté annoncée dans le préambule de ces lettres alternatives de Robert et Izabel, sa jumelle. Et dans « Accidentel », à nouveau frère et sœur qui se retrouvent, Lucinda et Hank .

Fin de la nouvelle :

« Le matin, la plage est déserte à l’exception de deux joggeurs. Hank et moi, nous nous déshabillons et courons nus sur le sable blanc et chaud jusqu’aux vagues qui se brisent. Nous sommes heureux, nous avons peur, et nous ne sommes pas sauvés. »

Phyllis Wheatley, poétesse américaine ( 1753 – 1784 ) Première poétesse afro-américaine publiée.

Dans « L’étrange récit des caractéristiques remarquables de la vie d’Orrinda Thomas », on assiste impuissant et en colère au destin de cette poétesse esclave noire qui en rencontrant un homme bon se croit libre et découvre qu’elle ne l’est pas et ne l’a jamais été. J’ai été déstabilisée par « La fille du diplomate « , une histoire en kaléidoscope, perturbante

« Natalia était à la limite du camp, couchée près d’une vieille femme à la bouche pleine de mouches. Un homme parlait debout devant elle dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Il était vêtu d’un treillis et tendait son fusil à un autre homme, puis il transporta le corps de Natalia vers le plateau du pick- up. Couchée sur le métal brûlant, elle fixa des yeux un ciel placide. Elle sut alors qu’elle était morte. »

et très impressionnée par le style d’ « Adela », l’histoire de cette belle dame vieillissante et d’une bande d’enfants (adolescents peut-être on ne sait pas trop ) vraiment malins, cultivés et farceurs qui vont lui ramener l’amoureux de sa jeunesse, bedonnant et un peu veule. ( Le fond de l’histoire apparaît peu à peu )

« Nous la cajolâmes: Adela, n’accepteriez-vous pas de nous dire le nom de votre amour perdu? Ne nous faites-vous pas confiance, Adela? C’est qu’il n’y a rien de nous que vous ne sachiez ! Rien que nous n’ayons confessé à genoux devant vous ! Vous savez que nous avons emprunté le fusil de Père et que nous avons tiré avec; que nous avons cassé le vase de Mère et l’avons enterré, que nous avons observé notre gouvernante et le précepteur dans les hautes herbes poussant d’étranges grognements et divers gémissements jusqu’à ce que leurs braillements culminent en une cascade de cris plaintifs toujours plus forts.

Allons, silence ! Ne vous avais-je pas dit de ne pas en parler?  Très bien. Son nom est Percival Rutherford, dit-elle en bâillant avant de nous demander de fermer les rideaux. »

« Deuil » surprend par son déroulement, inattendu comme sa fin. Et la dernière nouvelle, donc, est tout simplement bluffante par son écriture. Chanelle Benz se met si bien en totale immersion dans des peaux, des pensées et des destins divers qu’on ne peut qu’être impressionné.

« Et là sur mes genous il mourut. […]Peut-estre ce garson n’est-il pas pour le monde des hommes et je sçay bien que je ne suis pas digne de le guider. pourtant doux Seigneur, ne le prenez point. Je ne peux Vous promettre que je peux convoquer de nouveau la foy pure de ma jeunesse-pardonnez-moy au moins cela- mais laissez-moy trouver une voie prez de Vous.

Accordez-moy un cœur propre. Renouvellez le bon esprit en moy. Ne me rejectez pas de votre presence, et n’escartez pas de moy vostre saint Esprit. Ô Dieu, dans le plus corrompu des siècles, entendez ma priere. »

Tout comme m’a beaucoup impressionnée la traduction de Bernard Hoepffner, auquel je veux aussi rendre hommage par cet article paru à sa mort , parmi tant d’autres. Et je crois qu’un tel traducteur pour ces nouvelles ce n’est pas anodin, et gage à n’en pas douter d’un talent extrêmement prometteur pour l’œuvre de Chanelle Benz. Une nouvelle voix se fait ici entendre, un grand talent et une forte personnalité, une imagination débordante et maîtrisée. Bravo, un coup de maître !

« Debout sur la caisse, c’était l’heure juste avant le soleil, quand rien encore n’indiquait à quelle distance je me trouvais d’un nouveau matin. J’attendais que l’attente cesse, que les ténèbres de la plaine sur mon visage m’amènent à la poussière. »

( « Dans la grande violence de la joie » )

« Il n’en revint que trois » – Gudbergur Bergsson – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Dans ce lieu désolé où le ciel était le plus souvent chargé de nuages bas, il ne se passait jamais rien. Les gamines n’allaient plus tarder à faire leur communion, et elles s’ennuyaient.

Bien qu’il n’y ait ici pas grand-chose à faire, estimez-vous heureuses d’avoir assez à manger et de quoi vous chauffer, les enfants de votre âge ne peuvent pas tous en dire autant avec la crise qui sévit à l’étranger, déclara le vieil homme en se redressant légèrement quand il remarqua leur expression maussade, leur regard buté. »

La littérature islandaise ne manque jamais de me surprendre. Une fois encore, lecture assez étonnante avec cet auteur très connu en Islande, traducteur aussi de Cervantès et Cortazar; c’est le premier roman que je lis de lui ( un autre a été traduit et édité également chez Métailié , « Deuil »). Regardez la couverture de ce roman, et vous comprendrez déjà un peu de quoi il s’agit.

Ce roman ne ressemble à rien que je connaisse – ce qui ne veut pas dire que ça n’existe pas, n’est-ce pas ?- bien islandais, un livre où les personnages n’ont même pas de prénom. On y rencontre le père, le fils, le grand-père et la grand-mère, la mère, les filles et les gamines, sans oublier le gamin, personnage central puisqu’on va le suivre de son enfance à l’âge du déclin, caractérisé par la tache humide sur l’entrejambe du pantalon. Navrée mais c’est ainsi. Les seuls personnages qui ont un prénom sont deux Anglais, Martin et Shelby. On va rencontrer l’Allemand et pas mal d’Américains, une belle-sœur aussi, vers la fin… Mais enfin direz-vous, c’est quoi cette histoire ?

C’est un éclairage sur un siècle, le XXème siècle qui passe sur une petite ferme au milieu des champs de lave, isolée. C’est une famille de paysans qui loin de tout reçoit par à-coups des échos et des éclats de la vie du reste du monde sans que ça n’affecte grand-chose à sa vie en fait. Enfin si tout de même, puisque le peu qui va parvenir jusqu’à eux fera en particulier partir les filles et femmes de la famille. C’est imperceptiblement que ces âmes isolées vont changer. Le reste du monde va s’immiscer par des façons de parler et d’être, par des produits comme le bon tabac, le chewing-gum, une éolienne sur le toit pour un tout petit peu d’électricité. Et les femmes, elles, rêvent et partent en laissant leurs enfants, filles ou garçons, aux bons soins de la grand-mère. Et je m’arrêterai un peu à cette vieille dame touchante qui va éduquer ses filles et petites-filles, leur faisant la leçon le soir, avec un livre sur lequel est écrit  » Ouvrage non destiné à la vente ». Beau personnage que cette grand-mère sensée, soucieuse d’instruire les plus jeunes, attentive mais souvent impuissante. Elle s’adonne à cette tâche comme à un sacerdoce car pour elle le savoir est essentiel et les écoles sont si loin, surtout l’hiver quand le froid et la neige emprisonnent la ferme et ses habitants dans une gangue glacée.

Et puis il y a le fils qui lit un livre au gamin: »Il n’en revint que trois », une histoire de naufrage distillée par bribes et dont le gamin attend la fin avec impatience et une certaine appréhension aussi. Intelligent, ce gamin. La lecture ne sera pas terminée et il voudra sans cesse trouver un exemplaire de ce livre pour connaître la fin.

On découvre cette famille aux prémisses de la seconde guerre et arrivent alors parfois par hasard, parfois pas, des étrangers et leur mode de vie, leur mode de pensée, semant ici dans cette terre désolée les premiers germes du monde moderne, jusqu’à la fin du livre et ce qu’est devenu ce coin à l’austérité sauvage et belle. Car une chose reste immuable ici et si les hommes changent – et changent-ils vraiment ?- la nature elle reste hautaine, dangereuse et rétive aux mutations. Sans oublier que cette terre est terre de légendes et de mythologie, nourrie aussi de contes plus modernes, comme des disparitions étranges dans le ventre des failles par exemple.

Il n’y a donc pas beaucoup d’émotions et de sentiments, mais une peinture extraordinaire de ce pays et de ses habitants qui quels que soient nos efforts nous restent mystérieux, et en cela très attirants. J’ai retrouvé ici la toile de fond cachée de l’Islande d’Indridason dans sa nouvelle trilogie qui se déroule à la même époque ( seconde guerre mondiale, bases successives anglaises et américaines en Islande ), lui est au cœur des faits, alors que là en rase campagne, on vit les rebonds des événements en quelque sorte. Cette lecture a donc été très intéressante pour moi, parce qu’elle apporte un plus aux autres, et puis bien sûr, c’est très bien écrit , construit et traduit, l’ironie et la moquerie de l’auteur sur ses contemporains – même si c’est sans excès – en font une histoire pleine de finesse et d’intelligence. Les 20/30 dernières pages sont vraiment très bonnes, avec ce gamin devenu un homme qui exhume des choses du passé, des lettres et des photos et enfin le livre, mais :

« Il entreprit donc d’aménager le grenier et le divisa en petites chambres coquettes. Adroit de ses mains, il fit tout lui-même, inspecta les cloisons et l’isolation du toit et, ce faisant, découvrit à sa grande surprise à l’arrière d’une poutre le livre « Il n’en revint que trois ». Son ancienne impatience le reprit, il voulait absolument connaître la fin de l’histoire, mais en feuilletant l’ouvrage, il constata que les dernières pages avaient été arrachées. Sa déception fut si cuisante qu’il éclata de rire. »

La page de cet extrait (p.186 ) et celles qui la suivent jusqu’à la fin sont belles et épatantes, pleines de moquerie sur le monde contemporain, très justes sur les évolutions du monde, avec également un arrivant surprise, le fils de Martin .

Portant un regard sans concessions sur ses compatriotes, cet auteur que je découvre ouvre pour moi de nouvelles pistes de compréhension de l’Islande et ce fut un bon moment de lecture. Pour moi l’idée la plus brillante de ce roman est de ne pas avoir nommés les personnages sauf les Anglais – j’aimerais bien avoir l’explication de l’auteur, même si j’ai mon idée sur le sujet ! – .

Je mets ici peu d’extraits, parce que c’est en l’occurrence assez difficile de scinder la narration. En écrivant, je feuillette à nouveau et je sais que je n’ai pas tout dit, ni abordé tous les sujets, ni la façon dont ils sont traités comme l’enfance et la vieillesse, l’orgueil, les forces de la nature, et enfin la présence constante en filigrane de la littérature. Je serai contente d’avoir vos avis quand vous aurez abordé ces terres glacées où couve le feu à travers ce roman très spécial.

Petit aparté:

On peut trouver les romans islandais un peu vides d’émotions fortes et de sentiments. Pour moi non, en premier lieu pas chez les écrivaines que j’aime et connais ( Olafsdottir et Baldursdottir), sensibles et délicates dans leur écriture et leurs sujets. Chez les hommes, en effet ce ne sont pas les émotions qui prédominent… quoi que dans la si belle trilogie romanesque du poète Jon Kalman Stefansson – « Entre ciel et terre « et sa suite – , les émotions sont bien là, et le gamin – car ici aussi il y a un gamin –  est plein de sentiments tumultueux. La psychologie est tout à fait présente mais pas le pathos à la différence de bien d’autres littératures. Ce que je veux dire aussi, c’est que ce ressenti de froideur est sans doute un choc culturel – et thermique ! – et c’est en cela que j’aime lire ces livres venus du nord, pour ça que j’aime lire la littérature étrangère plus globalement; ça me rend plus riche, ça me fait voyager moi qui le fais bien peu, et surtout ça m’ouvre l’esprit en tentant de comprendre un peu mieux d’autres cultures. N’est-ce pas pour ça entre autres raisons que nous lisons ?

*Les auteurs cités ici sont chroniqués sur le blog