« Des nœuds d’acier » – Sandrine Collette – Le Livre de Poche

« Il en a fallu du temps pour que ce petit coin de pays se défasse du souvenir de l’effroyable fait divers qui l’a marqué au cours de l’été 2002… Dans les quotidiens et les hebdos nationaux, au journal télévisé, bien évidemment dans la presse à sensation : il est passé partout. À nous, habitants acharnés ou passionnés de cette terre dépeuplée, il a fait une publicité mauvaise et morbide; beaucoup de gens aujourd’hui encore ne connaissent notre région que  par cette triste chronique. »

 C’est l’été et allez savoir pourquoi plus maintenant que le reste du temps, je donne une chance aux livres qui attendent depuis longtemps sur la bibliothèque. Je les sors, les ouvre, les aère et enfin, je les lis ! Et celui-ci étant court, il était parfait pour le moment, avant de me plonger dans un gros roman bien lourd et bien touffu ! J’ai vu et entendu Sandrine Collette à plusieurs reprises, à Lyon, à Brive et à la télévision et j’avais très envie de la lire. 

J’ai beaucoup aimé ce petit roman très noir ( prix de littérature « policière », et s’il faut donner un genre c’est bien plus du roman noir à mon sens ) et en particulier la qualité de l’écriture. Car il faut bien le dire de nombreux livres sortent avec des sujets qui se rapprochent, des livres auxquels on se dépêche de coller une étiquette – plus ou moins vendeuse – et pour moi c’est l’écriture qui fait la différence. Et elle est faite ici avec la plume de cette écrivaine. C’est très structuré, la langue est précise, juste, travaillée sur la forme des personnages. Il y a un rythme donné à cette histoire affreuse qui la rend encore plus insoutenable. Faut-il vraiment vous résumer le scénario ? Ce livre a déjà quelques années, et je trouve qu’à l’instar de notre consommation de tout, on ne fait pas assez vivre les choses, pas assez longtemps; donc il me plait de parler parfois de livres un peu voire très anciens. Et j’ai du stock…

Ici c’est typiquement le livre dont il ne faut rien dire, ou alors, juste l’amorce.

La narratrice est médecin et c’est elle qui a lu le journal de Théo Béranger, c’est elle qui l’a reçu un jour dans ses services et c’est elle encore qui a tenté de le sauver. On sent bien que cette histoire l’a marquée à jamais. Au début du roman, cette femme qui nous parle de Théo et qui présente au lecteur cette tragédie démontre déjà le talent de l’auteure; le registre de langage est impeccable et plein d’humanité, sans la froideur attribuée au monde médical parfois, il est empathique mais sans pathos et on sent là un personnage intelligent et sensible.

Ainsi Théo, 40 ans et tout juste sorti de prison, part à la campagne pour marcher, marcher pour retrouver le mouvement de la vie, retrouver son corps, bouger, s’apaiser. Il loue une chambre chez une charmante vieille dame qui le guide pour ses randonnées et lui indique les chemins les plus beaux. Et un jour, ce sera le plus dangereux. Il va faire ce qu’on appelle une mauvaise rencontre et ainsi commence le cauchemar et la séquestration. Je n’en dis pas plus, mais j’ai été impressionnée par la violence décrite par Sandrine Collette avec un vocabulaire si choisi qu’on a réellement l’image sous les yeux:

« Jamais je n’ai passé une main sur un corps aussi abîmé que le mien quand j’ai eu commencé à retrouver mes esprits, des jours plus tard. Mon visage était maculé de sang séché, qui m’avait coulé dans le cou. Les os de mes jambes et de mes bras étaient grêlés de bosses et de trous; j’avais si mal que j’ai été longtemps persuadé d’avoir de multiples fractures. Pourtant rien ne semblait cassé, sauf peut-être mon nez, qui m’infligeait une douleur continue. Mais je ne voyais pas comment vérifier. Le reste de mon corps n’était qu’une lamentation, un lambeau tout juste vivant. De jour en jour j’ai regardé bleuir puis jaunir ma peau couverte de marques de coups. On aurait dit un clown entièrement maquillé pour un spectacle étrange. J’ai enlevé les chiffons sur la blessure de mon bras, que ces salopards n’avaient pas touché. Le tissu était collé à la plaie. Je tremblais de fièvre. J’ai perdu conscience plusieurs fois, encore. « 

Mais pour autant si les descriptions physiques sont puissantes, c’est pour moi surtout sur l’évolution psychique de Théo que Sandrine Collette est très forte. Elle va chercher avec son scalpel dans les méandres du cerveau de Théo encore plus meurtri que son corps, elle nous met à jour ce qui s’y passe et ça fait très peur. Tout autant elle dresse un portrait des bourreaux à faire frémir. L’emprise du mal, si on voulait aller très vite. La destruction d’un homme, jusqu’où aussi un homme peut tomber, qu’il soit bourreau ou victime. On comprend au fil des pages ce que veut dire le médecin au début à propos de sa région atteinte par cette histoire, car l’image des bourreaux est ravageuse, forcément, pour celle de la population locale.

Quand Théo va se trouver pris au piège dans cette maison à l’écart, il n’est pas seul, ce qui rend l’histoire encore plus horrible, vous verrez…Malgré sa résistance mentale et physique, il va plier, peu à peu mais inexorablement. Et voici, alors que dans son cachot il observe une coccinelle,  dans un de ces moments contemplatifs, sortes de batailles contre l’enfer, pauses, échappées, alors donc qu’il est plongé dans ce moment d’observation

« Soudain le mugissement déchire l’air.

C’est venu comme dans un film d’horreur, d’un seul coup, sans prévenir. Oubliant l’insecte en une fraction de seconde, je me plaque au mur, épouvanté par ce cri à peine humain.

Sans doute trop humain. Une stridulation terrible. 

Et puis le hululement. »

C’est véritablement l’horreur que va vivre Théo dans les derniers chapitres du roman et quand je dis l’horreur, c’est bien faible. Je ne vous raconte donc pas pourquoi il était en prison, ce qu’était sa vie avant la prison, ni le détail de ce qui se déroule dans ce livre. Sandrine Collette, elle, a tous les mots qu’il faut et c’est pour ça que je vous conseille vraiment de lire cet excellent petit roman noir, intelligent et très très bien écrit.

« Les feuilles ont commencé de tomber. C’est la fin de l’automne. Depuis mon bureau, je regarde Théo et ma gorge se noue en voyant ses mains posées sur ses genoux, son attente calme et sans espoir. D’une tristesse infinie.

Cet homme est seul tout au fond de lui, brisé, piétiné. 

Parfois sur son banc, il me fait penser à une poupée ou à une peluche qu’on aurait posée là et que personne ne serait revenu chercher. Oui, un petit ours sur un bac trop grand pour lui, étonné d’être toujours solitaire.

Un petit ours attendant que quelqu’un passe et le prenne dans ses bras, le regard droit, courageux et perdu. »

 

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« Les filles de Roanoke » – Amy Engel – éditions Autrement , traduit par Mireille Vignol

« La première fois que je vis Roanoke, c’était en rêve. Je ne connaissais guère plus que son nom et son emplacement, au Kansas, où je n’étais jamais allée. Ma mère en parlait uniquement quand elle avait bu trop de vin, son haleine douceâtre et ses paroles lentes et sirupeuses comme de la mélasse. Mon inconscient avait donc complété le tableau. »

Voici un livre au sujet dérangeant, traité avec beaucoup de finesse et sans préjugés. Une grande part de l’intérêt de cette lecture repose pour moi dans la forme, la construction du roman, très structuré avec des chapitres intitulés « Alors », puis « Maintenant », et entrecoupés de chapitres dont le titre sont les prénoms des « filles de Roanoke » : Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Allegra et enfin Lillian, nous présentant un court instant de vie et la mort de toutes ces jeunes femmes. Car toutes meurent jeunes et de façon peu ordinaire, voire suspecte.

Au cours du roman, nous ne ferons vraiment connaissance qu’avec deux de ces femmes,  Allegra et sa grand-mère Lillian couvées par Yates, grand-père encore bel homme très séduisant et très aimant. Quant à la narratrice, Lane, le récit commence à sa venue à Roanoke, après le décès de sa mère qui y sera enterrée, bien qu’elle ait fui la ville et sa famille depuis fort longtemps.

Impossible de parler de ce livre sans dévoiler le thème, qui est l’emprise d’un homme sur les femmes, toutes les femmes de son entourage. Une emprise monstrueuse qui aboutit à l’inceste, une histoire d’ogre distillée au compte-goutte, dans l’ambiance chaude et très imprégnée de sexe du récit de Lane, dans un monde à part, celui de Roanoke, la grande demeure pleine de secrets inquiétants. Allegra grave avec son couteau des messages un peu partout, et Lane se laisse aller, elle sent se libérer des choses perturbantes en elle.

« Petite fille j’avais essayé de plaire, essayé de suivre le simple refrain que ma mère me répétait à l’oreille comme une prière désespérée : « sois gentille, sois gentille, sois gentille ». Mais même à l’époque, je savais que ça ne marcherait pas, que ça se heurterait à une présence obscure en moi. […] Je me souvins des paroles d’Allegra à propos d’Emmeline, la veille au dîner, et de l’éclat des yeux de papi en parlant de ma mère qui lui avait donné du fil à retordre. Peut-être étais-je dans une contrée différente ici, un endroit où un peu de méchanceté n’était pas inacceptable. »

Une des plus belles et plus complexes choses de cette sombre histoire est l’amour qui va lier Lane et Cooper le garagiste. Cet amour ne se dit pas et en devient extrêmement puissant, électrique et douloureux. Ces deux jeunes gens n’ont qu’à se frôler le petit doigt pour que leurs corps soient pris de vertige, envahis d’un désir auquel ils cèdent bien évidemment, et ça donne là de très beaux passages, dont un que j’ai particulièrement aimé:

« Il passe une main dans ses cheveux, les écarte de son visage, un geste si familier que j’en ai la gorge nouée. Ses mains sont plus grandes que dans mon souvenir et, contrairement à l’époque de notre jeunesse, ses ongles sont propres, sans demi-lunes noires. Mais les lignes profondes de ses paumes sont toujours irrémédiablement encrassées de cambouis. Un jour, je suis allée à l’église avec ce cambouis badigeonné sur les seins. Ma peau avait fredonné toute la journée sous le fin coton de mon soutien-gorge. »

Cette peau qui « fredonne » est une, voire la plus jolie expression de ce roman, très propre à décrire cet état second d’un corps assouvi .

Dans les chapitres « Alors » Lane raconte l’adolescence et l’affection très forte entre elle et Allegra, les rencontres qui marquent à vie, l’amitié, l’amour, la sexualité échevelée, mais aussi les troubles secrets des adultes, l’angoisse et un profond mal-être, une irrésolution ici décuplée par l’atmosphère étrange de la maison. Charlie, l’homme à tout faire, bizarre personnage, mami un peu distante et qui boit un peu, qui boit en fait souvent, dans l’ombre de papi, ce papi aimant qui caresse les joues, écarte les cheveux fous sur le visage de ses petites-filles, ce papi si beau et touchant, dans la joie ou le chagrin:

« Il a enlevé sa cravate et sa veste de costume, défait le bouton de sa chemise blanche et retroussé les manches. Il est voûté, les avant-bras sur les genoux, les yeux sur le verre de scotch entre ses mains. Et merde, il est d’une beauté sublime, comme un acteur incarnant le chagrin dans un vieux film en noir et blanc. J’ai envie d’aller lui foutre mon poing dans la gueule, de le réduire en bouillie à mains nues. »

À Roanoke, c’est réellement une affaire difficile que de grandir.

« Même lorsqu’elle était assise, Allegra ne cessait jamais de gigoter. Une  partie d’elle continuait de bouger – un doigt entortillant une longue boucle de cheveux, un pied marquant le rythme sur sa chaise, la langue ne cessant d’humecter la lèvre inférieure. Mais sa bougeotte n’avait pas l’énergie désorientée que j’associais habituellement aux gens qui ne tenaient pas en place. La sienne semblait frénétique, presque incontrôlable, on aurait dit qu’une chose vivait sous sa peau et jouait de son corps comme d’un violon. Le simple fait de me trouver dans la même pièce qu’elle m’exténuait, parfois.

-Comment t’épelles « avortement » me demanda-t-elle. »

Dans les chapitres « Maintenant », c’est la seconde venue de Lane à Roanoke, accourue en apprenant la disparition d’Allegra. Lane va mener ses propres recherches, celles qui lui feront voir avec plus de détails les horribles secrets de cette famille. Ce sera la vague déferlante en retrouvant Cooper, et tous les voiles déchirés et l’épouvante…Et puis l’habileté de l’auteur qui n’émet aucun jugement, seuls ses personnages ont la parole, avec leur histoire et leur vécu et c’est surprenant, efficace, perturbant. L’emprise mentale exercée sur les filles de Roanoke est bien mieux comprise ainsi que si l’auteure utilisait des démonstrations un peu lourdes. La façon ici est bien plus subtile et génère un malaise très fort.

Par contre c’est ici aussi qu’intervient pour moi le bémol, non pas sur la trame, sur ce qui est dit, mais sur le « comment » c’est dit. Je n’ai jamais été à l’aise avec les livres écrits au présent, sauf perfection et nécessité absolues. Mais ici, ce maintenant au présent m’a gênée. Et pas que; j’ai trouvé des maladresses en particulier sur le registre du langage de papi, qui s’exprime parfaitement, avec toutes les corrections de son milieu, et tout à coup, plus de « ne », des « t’es pas… » et ça m’a gênée. Alors j’ai lu les épreuves non corrigées, je serais curieuse de savoir ce qu’il en est dans la version définitive; ça a un peu freiné ma lecture, et je me demande si c’est un problème d’écriture ou de traduction. Et puis la fin, je l’aurais bien vue plus sombre, mais après tout remercions la littérature de nous donner parfois des fins pas trop pessimistes ! Passant après la grande Joyce Carol Oates sur ce sujet, Amy Engel s’en tire donc très bien malgré tout, avec une vraie personnalité dans le ton et l’angle choisi pour ce thème – excusez-moi – casse-gueule. J’ai aimé l’amour difficile entre Lane et Cooper, Cooper est peut-être bien le personnage le plus profond, le mieux dessiné psychologiquement,  en tous cas j’ai beaucoup aimé ce garçon, un très intéressant personnage à mon avis. Il est un peu un catalyseur dans cette histoire.

Sur un thème absolument horrifique, Amy Engel parvient à écrire un roman très personnel, extrêmement dérangeant, qui aurait pu être assez « bateau » et ne l’est pas du tout, un livre qui pourra mettre très mal à l’aise certain(e)s lectrices/lecteurs, et qui pour moi amène un nouvel angle de vue, effrayant forcément, sur ce sujet.

« Il me suffit de savoir que je quitte Roanoke pour de bon, même si j’en garderai toujours des souvenirs…le sourire d’Allegra, les pleurs de ma mère, l’amour acharné et indicible de mon grand-père. Les visages de toutes les filles de Roanoke qui apparaissent chaque fois que je me regarde dans la glace. Mais cette fois-ci, je ne fuis pas. Je sais que fuir ne mène nulle part. On ne peut pas dépasser ce qui est en nous. On peut seulement l’identifier, le contourner, essayer de le transformer en quelque chose de mieux. »

« La neige noire » – Paul Lynch – Albin Michel, traduit par Marina Boraso

« Lorsque Matthew Peoples remarque quelque chose, le soir approche déjà. Sa silhouette massive campée au milieu du champ, un simple tricot de corps gris sale sur le dos, une simple torsion du bras pour se gratter le creux de l’épaule. Sans rien dire, il s’interroge sur ce qu’il vient de voir. On croirait la queue incurvée d’un chat, mince et grise, comme un peu de fumée que l’on confondrait facilement avec l’étain des nuages. »

C’est un ami qui m’a prêté ce roman de l’auteur irlandais Paul Lynch que je n’avais pas lu à sa sortie en 2015. Il me faut l’en remercier, parce que cette lecture a été la découverte d’un univers très unique, d’une écriture absolument merveilleuse –  je crois qu’on doit ici saluer Marina Boraso pour sa traduction – et une façon de tenir un suspense avec en apparence trois fois rien vraiment bluffante. En tous cas, très difficile de chroniquer un tel livre, parce qu’on pourrait y passer des heures. Mais le mieux est encore de s’y plonger. Peut-on vraiment parler de suspense ? Oui d’une certaine manière, le suspense généré par la suspicion, et par la façon dont Lynch manipule le temps et l’espace, mais pour moi, le suspense n’est qu’un prétexte pour une peinture très sombre de cette ruralité irlandaise, pour un roman très noir à l’écriture pourtant lumineuse, toute éclairée par une pure poésie du quotidien, comme ici

« Elle est en train de tirer de l’eau à la pompe lorsque l’ombre fugace d’un oiseau effleure les pavés; il plane tout près du sol, Eskra le voit en levant la tête. De grands yeux noirs, le bec busqué, l’oiseau solitaire bat puissamment des ailes pour se percher sur la barrière, à quelques mètres d’elle.[…] Un maître de l’air, qui saisit les autres créatures entre les serpes célestes de ses serres. Il a dû s’égarer dans le désordre des vents. »

mais aussi par la pure qualité de plume de Lynch, simplement

« Il jette son mégot dans le fossé et entraîne la jument dans la montée. Palpite en lui une réminiscence très ancienne, l’avant-goût de confiture de mûres cueillies sur les haies. Face aux collines, il a l’impression de pénétrer le règne d’un temps différent. »

Tout commence par un enfer, une tragédie chez Barnabas Kane, émigré irlandais revenu au pays en 1945 (dans le Donegal ) avec son épouse américaine Eskra, rencontrée à New York alors qu’il travaillait sur les chantiers de construction des buildings. Ils ont repris une ferme où Barnabas élève des vaches et où Eskra s’occupe de ses ruches. Le fils Billy, un point de crispation dans le couple, se livre en plusieurs chapitres dans lesquels on découvre sa vie cachée, celle dont ses parents ne savent rien. De cet incendie de l’étable, vaches comprises, dans lequel va périr aussi Matthew Peoples, nul ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un crime, et bientôt la suspicion va se porter sur Barnabas qui aurait poussé Matthew dans les flammes, tandis que lui-même cherche celui qui les a allumées. Ce sera l’occasion pour les villageois d’exprimer leur solidarité ou leur animosité. Ce qui différencie Barnabas et Eskra ici, et bien que Barnabas soit un « fils du pays », c’est ce qu’ils ont connu, vécu ailleurs, qui les a changés, fait évoluer. Même Barnabas, qui au fond ne s’est pas éloigné si longtemps, est devenu un peu un étranger.

Le récit avance en longues et magnifiques scènes intimistes où les mots nichés dans le fond des esprits s’échappent, hurlants ou silencieux, puis il y a les scènes collectives mais finalement assez rares, où la communauté se fait, se défait, dans un bouillon de sentiments antagonistes parfois saumâtre. On va d’un personnage à l’autre, chacun semble dans sa bulle personnelle, dans ses ruminations; on écoute leurs pensées, on vit rêves et cauchemars jusqu’au moment où les uns et les autres se percutent, quand le monde les rattrape et les confronte. Il y a une grande violence dans le maelström déclenché par l’incendie dans les cœurs et dans les esprits, et cela va aller crescendo jusqu’à la fin. 

 L’occasion est là pour des portraits rugueux, pleins d’aspérités sur lesquelles l’imagination s’accroche pour faire apparaître ces visages au lecteur

« Le visage de Matthew. […]Son visage comme une carte au tracé bien connu. Les hauteurs abruptes des pommettes, le lacis de veinules rouges sur les méplats des joues, comme si le cours d’un fleuve immense y était inscrit. Sur sa peau les sillons creusés par le vent. L’expression engourdie des yeux bleus, la retombée des lourdes paupières qui lui donnait cet air ensommeillé, les mottes de terre attachées à ses semelles et ses cheveux blanchis, l’apparence d’un homme lent dans ses réactions. Un peu comme un dormeur dérangé dans son rêve. »

ou bien tendres et doux comme celui d’Eskra, par touches plus suggestives que descriptives:

« Au creux de ses oreilles la musique des abeilles, puis le silence de la maison. Eskra Kane est dans l’entrée, toute fine dans sa robe bleue qui rappelle la couleur de ses yeux. Ses mèches brunes glissent sur son visage quand elle retire son chapeau pour l’accrocher au museau retroussé de la rampe d’escalier, son voile d’apicultrice drapé par-dessus comme un tulle de mariée. La lumière jaune resplendit dans le salon et fait reluire le bois sombre du piano. Elle pousse un soupir. »

Ce portrait est celui d’Eskra, mais aussi de la lumière qui l’entoure, qui émane d’elle, le reflet de tout ce qu’elle dégage; c’est tellement beau que j’aimerais lire ce livre à voix haute. L’assemblage des mots est magique et rend incroyablement bien l’atmosphère presque irréelle qui souvent domine le récit…

L’histoire contée est très noire, l’ambiance rude de cette Irlande rurale est rendue à tel point qu’on sent le vent et la pluie, l’odeur du feu de tourbe et celle de l’étable, comme celle de la fumée et des flammes qui ravagent la ferme de Barnabas. On entend aussi les abeilles des ruches d’Eskra, et on voit cette belle femme, diaphane dans les rayons du soleil.

Il y a trois axes dans ce livre: l’amour si fort qui lie Eskra et Barnabas

« Quand ils dansaient ensemble, la chaleur de sa paume collée à la sienne. Les yeux dans les yeux, si proches l’un de l’autre qu’elle voyait son propre reflet dans le rond noir de sa pupille, forme évasive s’efforçant d’affermir ses contours à l’intérieur de lui. La brillance de sa peau hâlée dans la clarté défaillante demeure ancrée en elle, instant conservé dans toute sa perfection, souvenir invulnérable au temps et à l’oubli. En le voyant aujourd’hui dans la cour, le dos un peu voûté, elle est visitée par une vision fulgurante, la vie de Barnabas se déployant dans son entier, et avec elle l’image de la vieillesse future, le déclin de sa splendeur; la saisit alors une émotion inattendue, un jaillissement de compassion intense et sincère et, en même temps, une envolée d’amour pur qui s’échappe d’elle comme un oiseau. »

 la sagesse raisonnable d’Eskra et l’entêtement un peu obtus de Barnabas, la tendresse de l’une pour leur fils Billy et la rudesse et l’incompréhension de Barnabas pour son garçon, mais l’amour; ensuite il y a l’incendie et les questions autour du drame, un fil conducteur sur lequel se tissent tous les sentiments et ressentiments de la communauté, et enfin, il y a la nature. C’est ici pour moi que l’écriture et la poésie sensuelle de Lynch explose, dans des bouquets visuels, sonores, odorants absolument époustouflants; qu’ils soient doux et lumineux ou dans la bourrasque, dans le minuscule (« Un rouge-gorge passe, fulgurance vermillon qui file au cœur de la feuillée » ) ou l’immense, ces envolées sur la terre d’Irlande, sa dureté ou son évanescence, c’est là que j’ai trouvé le sommet du talent de Lynch.

« Ces journées pluvieuses ont réveillé la campagne, les herbes folles percent impatiemment la terre. Partout s’exprime la férocité du printemps, ce soulèvement contre les forces de la mort qui renferme un déploiement de puissance continu, capable de dérouler des bourgeons et de tirer la fleur de son bulbe. Il sent vivre à l’intérieur de lui une part de cette férocité et entend résonner contre la voûte du ciel les échos du chant de son âme. »

Le talent d’associer « la férocité » au printemps, de « tirer » les fleurs de leur bulbe et de faire du printemps un « soulèvement contre la mort ». C’est magnifique, non ?  Pure poésie qui s’accorde à la noirceur de l’histoire, qui dit cet endroit soumis à des forces contraires en permanence, chez les humains comme dans leur environnement. 

Eskra est mon personnage préféré de ce roman envoûtant. Parce que venue d’ailleurs elle n’entend pas céder à l’humeur chagrine, à la méchanceté, et qu’elle a la force de se défendre, de défendre Barnabas, parce qu’elle a la distance nécessaire pour ça, ainsi que l’amour et l’intelligence. Ainsi va-t-elle se dresser face au vieux McLaughlin, sentencieux et accusateur:

« Et tant que j’y suis, je vais vous dire autre chose. J’ai beau être américaine, j’ai du sang irlandais dans les veines, comme vous. Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser ce pays. Elle s’interrompt pour reprendre haleine. Et j’ai encore une chose à ajouter : Barnabas Kane a toujours été un modèle d’honnêteté, et voyez où ça l’a mené. Ce fichu incendie a tué tout notre bétail, et j’ai bien cru perdre Barnabas en même temps. Nous nous dispenserons très bien de vos âneries moralisatrices, Mr McLaughlin. »

Je ne vous parle pas tellement plus de la trame, de Billy – personnage très important, Billy – du chien Cyclope, de la jument et de tous les individus qu’on rencontre. Voici un livre profondément triste, il faut le dire, les yeux se noient souvent, un livre puissant, brutal, sensuel, absolument envoûtant. Une merveille sur le fond, sur la forme, sur la trace qu’il laisse en soi des premiers mots à l’épilogue. J’imagine que ça fera plaisir à mon ami qui voulait me convaincre que s’il y a des romans sympathiques dans la littérature irlandaise, il y a bien plus –  je le savais déjà, je crois, mais il lui semblait anormal que je n’aie pas lu CE roman-ci  –, il y a « La neige noire » de Paul Lynch, énorme coup de cœur. 

 Duke Ellington, qui fait danser Eskra et Barnabas, jeunes amoureux à New York.

« La rue » – Ann Petry – Belfond/Vintage Noir, traduit par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault

« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »

Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

 Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.

« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »

Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…

Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.

Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:

« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.

Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »

Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.

Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.

Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .

Les mots de la fin:

« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »