« Le Saut oblique de la truite » – Jérôme Magnier-Moreno – Phébus/Littérature française

La gare de La Livrophage

La gare  de Francardu

La gare de Francardu

J’ai vu passer ce livre sous mes yeux en faisant le tour des sorties littéraires. Et puis jeudi j’ai reçu un message de Jérôme Magnier-Moreno qui me proposait de me l’envoyer, comme à d’autres blogueuses. Je ne sais pas ce qui m’a valu ce plaisir, mais ce petit livre a éclairé mon week-end sous la pluie. Un petit roman, un bel objet plutôt hors cadre, dont on ne sait faire la part des choses vraies de celles imaginées, ou rêvées peut-être, et on s’en fiche un peu pour tout dire : on y croit. Le livre dont la couverture est illustrée de cette minuscule gare de Francardu en Haute-Corse, croquée par l’auteur, commence en 2016 par un chapitre 0, comme un point de non-retour: l’auteur va livrer son petit livre en pâture aux lecteurs, ce texte qu’il a couvé dix années durant dans son sac à dos rouge tout délavé par le temps. L’histoire commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse:

« C’est un refuge idéal pour faire ce que j’ai à y faire, en réalité, cuver ma douleur à me séparer du manuscrit que je porte au fond de mon sac à dos rouge, en trente exemplaires bien serrés les uns contre les autres. »

Et de nous raconter la genèse de cette œuvre au caractère semblable à celui de notre écrivain indécis qui le commence en 1999, nous livrant avec beaucoup de délicatesse sa relation avec sa première lectrice, sa mère disparue depuis, et toutes les années à réécrire ce texte court, en fait plus qu’à l’écrire à le peindre. Est venu le moment de la séparation, les enveloppes kraft et les manuscrits glissés dans  » la grande boîte jaune estampillée de son avion postal bleu » . J’ai très envie de vous livrer de nombreux passages que j’ai aimés, mais je ne le fais pas, 91 pages qui se suivent comme un chemin, au bord du Tavignano et entre les seins plantureux d’une beauté corse, sous le regard bienveillant du grand Hemingway, 91 pages, ça ne se donne pas en grands extraits!

En fait j’aimerais vous le lire, mais je vais me contenter de vous dire que j’ai souri aux émois sexuels de notre garçon tout juste adulte devant un décolleté à se damner, peau mate et parfum d’orange, j’ai souri à son arrivée dans cette montagne corse aux couleurs et parfums puissants, aux caractères sévères et aux rivières de jade. Trois jours, une partie de pêche à la truite de trois jours avec Olivier Gérard, l’ami aléatoire et marginal qui ne viendra pas.

« C’est lui que je dois rencontrer ce soir près de Corte, cet énergumène pour qui j’ai la plus grande affection parce qu’il y a, sous le tissu de névroses qui l’enserre, quelque chose de vaste, de beau, de bleu. Comme une aspiration non négociable à la liberté. »

Mais c’est seul que l’auteur fera ce séjour, bougonnant contre cet ami volatile et inconstant, mais pêchant quand même ( sans succès ) et nous offrant dans ses carnets des visions de la Corse au printemps avec une poésie merveilleuse

« Temps doux. Soleil. Ciel bleu. Limpide. Pas un nuage. Quelques hirondelles volent çà et là, près de l’entrepôt jaune.

Et pourquoi pas:

Temps bleu. Ciel doux. Pas une hirondelle jaune. Quelques nuages volent çà et là près de l’entrepôt limpide ? »

Comme c’est difficile de parler de cette histoire! Je suis allée deux fois en Corse, et comme l’auteur, j’ai longé ces rivières glacées (s’y baigner, comme dans la Restonica en plein été, relève du défi héroïque ! ). Ici le Golo, puis le Tavignano

« …l’essentiel est là… sous mes yeux, sous mes narines et mes mains. La grande faille liquide qui sent si bon le soir venu. Tout est simple près de la rivière: le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »

À la suite de quoi la rivière murmure son chant à notre oreille, elle chante son immuabilité, sa constance et ses truites aérodynamiques, mordorées à gros points rouges,

« La vie sera d’une grande simplicité quand vous reviendrez dans votre maison, dans l’obscurité, avec trois truites posées sur le siège du mort. La vie se résumera à cette portion de route en lacets, visible dans la lumière jaune des phares de la voiture.

Au-delà-le noir-rien. »

Mes deux frères étaient de grands pêcheurs à la truite ( mais pas en Corse). Le seul qu’il me reste me racontait il y a juste quelques semaines les jours d’ouverture il y a des années de cela, parfois dans la neige, quand ils rentraient le visage violet et bleui par le froid, les mains insensibles et des farios dans la besace. Je les revois, moi petite fille fière de leurs prises…Alors ce livre m’a touchée, beaucoup et à plus d’un titre. Tout y est en fait très délicat, et inavoué le plus souvent. Le chagrin comme le bonheur d’un jeune homme qui hésite encore face à la vie. L’humour comme souvent désamorce le tragique, l’ironie ramène les choses à leur juste place; loin de l’emphase le ton est juste, sincère surtout dans son incertitude et ses hésitations. Mais la palette du peintre est elle d’une précision magique, qui nous donne à contempler la beauté de cette île, le combat entre la truite et le pêcheur dans la limpidité du torrent – la description de la vallée granitique, de la rivière et de ses berges est somptueuse, toute de verts et de diamant -.

La 4ème de couverture dit « une histoire qui ne parle de rien – ou presque », c’est un gros « presque », et si nos vies sont faites de si beaux riens, alors je suppose que nos vies en valent la peine. C’est aussi là, bien sûr, une ode à la nature qui me parle ( citations de Thoreau et son « Walden » dont on parle à nouveau beaucoup depuis quelques temps ) , moi qui très vite en ville suffoque comme un poisson hors de l’eau. La mère de Jérôme Magnier-Moreno lui a dit après avoir lu la première version de son roman qu’elle était rassurée parce qu’il avait en lui ce qu’on appelle  « l’envie de vivre ». J’ai lu ce beau texte hier, mon fils trentenaire l’a lu juste après. Tout à l’heure, quelques 12 heures après l’avoir fini, il s’est fait la même remarque que moi, à savoir que c’est un livre qui vous imprègne doucement, et qu’il se révèle peu à peu comme souvent la poésie je crois. Il m’a dit qu’il s’était reconnu par moments dans ce personnage. J‘ai été très sensible à cette lecture, et je vous remercie, Jérôme, de m’avoir offert ce roman, un vrai joli cadeau.

Ici le site de l’artiste

« Haute voltige » – Ingrid Astier – Gallimard / Série Noire

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?»

Alors voici le roman qu’il me fallait pile à ce moment précis. Un grand roman romanesque – car tous les romans ne le sont pas –  ( Ingrid Astier m’a offert une accolade pour ce terme quand je l’ai rencontrée), une grande aventure dans Paris, des personnages extrêmement travaillés, des niveaux de langue multiples, du beau, du luxe, de l’art, du risque, de l’amour, du sang, des larmes et du rire,  tout ça avec intelligence et le sens du récit, des clins d’œil aussi, des savoirs, le résultat d’une somme d’expériences mises en application afin que cette histoire hautement rocambolesque, épique, baroque nous semble totalement vraie…. D’ailleurs moi j’y ai cru d’un bout à l’autre et j’y crois encore et je me dis qu’il va y avoir une suite, oui oui, parce que je ne crois pas que cette fin soit définitive ! . Un très grand roman d’aventures, en fait. C’est typiquement le genre de livre dont les personnages entrent dans votre vie ( en varappe et par effraction) et que vous n’avez aucune envie de quitter. Mais quelle réussite et quel bonheur de lecture ! En tous cas pour moi car on peut adhérer ou non, il n’en reste pas moins que c’est un bijou qui m’a ravie et qui trouvera , je n’en doute pas une seconde, un vaste public .

Le livre idéal quand on a envie de décoller, de s’évader, de se laisser porter par l’action et de sortir du quotidien. C’est extrêmement travaillé, ciselé, chaque détail compte sans pour autant être visible, de la dentelle.

Une chose que je ne fais que rarement, c’est de vous livrer ici  la 4ème de couverture, parce qu’elle dit la trame que je me sens incapable de vous retracer aussi clairement

« Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…
Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants. Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée. Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie. L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner. Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste. La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Pas mal, non ?

Le roman commence sur une Attaque de diligence, comme sera nommée l’enquête de la police.

Mais pour le reste, je n’ai aucunement l’intention de vous raconter l’histoire « à ma sauce » (je vous invite plutôt à découvrir dans ce roman celle de Brainman de sauce, la carbonara et une scène de cuisine et de table comme je les adore…), mais par quelques passages que j’ai aimés, quelques phrases trouvées belles, drôles, malines, touchantes, poétiques, vous donner envie de vous plonger dans ce roman que je n’hésite pas à qualifier de magnifique, le grand talent d’Ingrid Astier qui fait honneur à la Série Noire, c’est mon avis de lectrice. Quelques figures pour le don de la portraitiste, qui en deux ou trois phrases met des visages sous nos yeux, des obsessions, des visions, des éclats de texte :

« Dans la nuit lénifiante des banlieues, Brainman ( l’Ouvre-boîte )  et Miko ( la Sonnette) roulaient. Un tandem qui, au premier coup d’œil, n’évoquait jamais Laurel et Hardy. Ceux qui les croisaient n’avaient pas envie de se marrer. Quand vous tombiez sur leurs bobines, vous saviez tout de suite que vous n’aviez pas affaire au plombier. »

Il y a une scène d’amour et de complicité entre Brainman et son ami le Tokarev, absolument géniale.

L’autre duo est composé de One et One

« Astrakan les avait baptisés de la même manière pour être toujours sûr que l’un des deux réponde quand il appelait.[…]. Et comme chez les voyous, l’ego est un fléau, les fondre dans le même mot rabaissait d’autant la vanité. Pour finir, les deux n’étaient pas faits pour être particularisés. Ils devaient être un bloc uni, d’acier. Un rempart contre l’adversité. L’un était grand avec les cheveux très courts, du vrai gazon anglais millimétré qui aurait cramé blond sous le soleil d’Angola. L’autre était grand avec des cheveux bruns un poil plus longs. Courts, également, donc. Les deux avec de belles gueules de truands, le modèle classique où tout est carré, de la mâchoire à la mentalité. »

Les indics et autres intermédiaires d’un côté ou de l’autre ont pour nom la Sangsue ou la Murène, pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

La romancière met en scène aussi un monde de luxe qui m’est totalement étranger, avec ses dessus brillants et ses dessous pas toujours très propres, la presque irréelle Ylana avec ses bouts de mèches bleus ou mauves, sublimement vêtue de rien très cher, qui pleure devant une toile de Bilal et nage nue dans des aquariums. Les appartements luxueux, et une fascinante rencontre de chessboxing ( imaginé par Enki Bilal dans son album « Froid équateur » en 1992 , le chessboxing est devenu une véritable discipline ), les bulles de champagne, les voitures noires, blindées et immenses, avec chauffeur, bien sûr…Astrakan, fou amoureux de la belle et si jeune Ylana, sorte de Cendrillon des temps modernes en plus sensuelle et moins sage. Derrière ces gens, l’ombre de la guerre, et chacun panse ses douleurs et utilise son manuel de survie.

Et puis il y a Ranko, un prototype de haut vol qui déploie ses talents de grimpeur, boxeur, joueur d’échecs, amateur d’art, esthète, et cambrioleur:

« Il ne savait plus s’arrêter. Grimper pour voler le grisait.

Une drogue dure.

Tout ce qu’il gagnait, il le devait à cette élévation. Et il en était fier. La seule part de lui qui fréquentait le ciel. Et quand il voyait l’appartement des gens, il avait, profondément, l’impression de redistribuer la donne. Su ces centaines de mètres carrés, qu’est-ce qu’il prenait ? Quelques poignées. Celui qui ne s’en remettait pas avait vraiment un problème. 

Il ne leur volait pas leur âme et quant ils monteraient là-haut, pour saluer l’éternité, il les aurait délestés. 

Le matérialisme était un chien enragé. Toujours à mordre, toujours à japper. Lui, il n’avait pas cet esprit ratatiné, il ne faisait que transformer. 

Il était sur le passage, le changement de mains. 

La vie était ainsi. Et la mort, la dissolution absolue. »

En fait, j’ai du corner une page sur deux ( j’ai le droit, c’est mon livre !) et c’est si difficile ici de vous dire toute la richesse de ce texte ! 

Enfin, Stéphan Suarez, bon flic et personnage très sympathique lui aussi, obsédé par ce Gecko insaisissable:

« Suarez menait le groupe d’initiative. Cet os à moëlle, on ne le lui laisserait pas à ronger. Et n’importe quel flic détestait qu’on lui retire l’os de la gueule. Mais Suarez avait son os à lui.

Un os qu’il n’aurait confié à personne.

Même une maîtresse n’aurait pas pris autant de place dans sa tête.

Et cet os, c’était le Gecko.

Le plus beau cadeau que le banditisme lui ait fait.

Son cauchemar, aussi, son tunnel à lui. »

Je pense que dorénavant, même si c’est rare que j’y aille, quand je me promènerai à Paris, je lèverai les yeux vers les toits avec plus d’attention. Si par hasard j’apercevais le Gecko, Ranko revenu dominer la ville, Ranko le serbe, homme blessé par la guerre dans son pays, Ranko le solitaire, Arsène Lupin discret du XXIème siècle, homme-araignée qui fait des façades, des corniches, des toits son terrain de jeu, qui comme une pie va déposer ses prises dans un nid bien caché haut perché et dur d’accès. Gecko qui court sur les glissières des autoroutes, qui échappe encore et encore à Stéphan Suarez.

Le modèle de Ranko, Patrick Edlinger

C’est rien de dire que j’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien, qui m’a extraite de tout le reste pendant quelques heures, pour moi, plus que thriller, roman d’aventures à la manière d’un Dumas de notre temps peut-être. Elle nous offre la liste de tous les personnages à la fin du livre, mais je n’ai pas eu à l’utiliser tant je me suis immiscée dans le scénario, tant ces personnages ont chair qu’on ne les oublie pas . Etpuis, vous entrerez avec Ranko dans l’atelier de Bilal, avec lui vous regarderez ses créatures , vous croiserez l’artiste lors de la rencontre de chessboxing, Enki Bilal, si bien intégré à cette histoire, qui la rend si réelle et en même temps si romanesque…Quel beau travail…

En allant sur le site des Quais du Polar, vous pouvez accéder au replay des conférences dont une dans laquelle Ingrid Astier parle du travail en amont d’un tel livre et je trouve qu’elle-même est digne d’un de ses personnages de cette histoire, fougueuse, enthousiaste, impliquée dans son œuvre, fiévreuse.

Illustration visuelle et sonore

« Les animaux » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

9782226318206-j« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Voici encore un nouvel auteur talentueux qui raconte l’histoire de Bill et de Rick. Voici une histoire de mensonge, de vengeance, et de lâcheté (ou de manque de courage, selon l’angle sous lequel on aborde les choses ). Une histoire humaine, en quelque sorte.

En plein cœur de l’Idaho, Bill tient un refuge pour des animaux sauvages blessés. Il y a là Majer le grizzly qui aime les guimauves, Cinder le puma, Zeke le loup, et toute une ribambelle d’oiseaux et de petits animaux dont les blessures sont ici soignées avant une remise en liberté, si possible. C’est la vétérinaire Grace qui aide Bill; Bill et Grace sont amoureux et Jude le garçonnet de Grace attend avec impatience qu’il demande sa mère en mariage. Jolie histoire, malgré les difficultés administratives de Bill avec les autorités et les chasseurs.

Mais le retour inattendu de Rick, ami d’enfance de Bill, va dérégler cet ordre des choses, car Rick sait tout de Bill, et enfants ils étaient tout l’un pour l’autre.

« Être le meilleur ami de Rick ne relevait pas d’une décision, il s’agissait plutôt d’un credo capable de guider sa vie. Enfants ils avaient appris à ne compter que l’un sur l’autre, faute d’un adulte pour veiller sur eux, surtout après la mort de son frère, quand sa mère avait recherché l’oubli dans la boisson, prostrée dans son fauteuil inclinable troué.[…]. Ils s’étaient donc occupés l’un de l’autre, et il savait que Rick continuait à prendre soin de lui, du mieux qu’il le pouvait. »

Rick sort de 12 mois de prison et a quelques questions à poser à son vieil ami. Entre eux à présent pèsent un coffre-fort noir, l’amour de Susan et un abandon. Ici s’arrête mon aperçu de l’histoire. Le récit fait des va-et-vient entre le passé et le présent, l’histoire de la jeunesse des deux amis et leur vie présente. Bill, sauveur des animaux blessés mais aussi abstinent d’un vice qui lui a tout fait perdre, et Rick assoiffé de vengeance qui va commencer sa quête de vérité. Je dois dire que je n’ai ressenti aucune sympathie pour ces deux hommes. Le choix de Bill étant la fuite et le mensonge il m’a paru lâche et incapable d’assumer ses actes,  je n’ai pas ressenti quelque compassion que ce soit pour ce Bill menteur qui trahit son ami presque frère et s’enfuit:

« Tu arrives dans l’Idaho avant les premières neiges, mais la température est descendue au-dessous de zéro, et les maisons qui te regardent, éparpillées dans la forêt qui borde la route de part et d’autre, envoient toutes une colonne de fumée vers le ciel d’un bleu cristallin. On est à la fin du mois de novembre 1984 et tu passes un coup de fil depuis une cabine, une cigarette entre tes doigts tremblants, serrant le combiné de l’autre main. »

Quant à Rick, violent, rageur, il ne fait plus confiance du tout à Bill et persiste dans la colère jusqu’à l’épuisement, et même si ça peut sembler bizarre, je le comprends sans doute mieux que Bill.

mountain-lion-938474_960_720Toute cette histoire de vengeance et son explication sont délivrées peu à peu, mais ce que j’ai vraiment aimé, là où j’ai trouvé la force de Christian Kiefer c’est indéniablement dans tout ce qui touche à ces animaux blessés, à la nature, le froid, les armoises et les grands pins sous la neige, le blizzard et sa puissance qui remet chacun à sa place. C’est dans les tête-à-tête entre l’homme et les animaux que la plume devient brillante; ça a quelque chose de magique et tout à la fois c’est poignant, par la force et la beauté de la nature:

« Il aimait le silence ambiant, l’ordonnancement de ces courtes journées, les réveils à l’aube, quand il empruntait le chemin entre les bouleaux, les grands arbres figés sous le gel, infiniment paisibles, et la pellicule de glace qui craquait sous ses chaussures fourrées. Cet endroit en particulier semblait tout droit sorti d’un conte de fées, comme il l’avait un jour confié à Grace.[…] On aurait juré qu’il était impossible d’évoluer dans un tel paysage, qu’il ne pouvait exister que dans les rêves. Et pourtant il était bel et bien là. »

grizzly-bear-1106384_960_720L’énorme ours aveugle qui mange des guimauves dans la main de Bill, ce grand et maigre loup Zeke, sauvé des mâchoires d’un piège, boitillant une patte en moins, dans son enclos, et Bill qui pense ainsi trouver une paix qui ne vient pas; il lui semble bien faire, enfin bien faire, et c’est dans ces scènes bouleversantes qu’il a gagné ma sympathie, là où sa faiblesse d’homme se mue en une sorte de fraternité avec l’animal. Sans doute est-ce la qualité de l’écriture qui réussit ce retournement de mon sentiment envers Bill.

tracks-in-snow-329771__340 » De nouveau il essaya de parler, mais il ne réussit qu’à pousser un long hurlement qui jaillit du centre de son être, un cri interminable qui résonnait pendant que son cœur se défaisait comme une pelote de fil écarlate, déroulant ses boucles serpentines qui s’élançaient dans le ciel et dans la neige et retombaient autour d’eux, sur l’homme couché contre le corps d’un ours en cage dans la blancheur d’une forêt pétrifiée, et sous la neige infatigable qui les enveloppait peu à peu, la frontière se brouillait entre l’homme et l’animal, l’un fusionnant avec l’autre dans un élan commun, si bien qu’ils semblèrent se dissoudre dans la ruée de la tempête qui les assaillait de toutes parts avec la force d’une avalanche. »

Enfin ce livre ne se termine pas vraiment, les dernières pages me donnent un peu l’impression d’un no man’s land, d’un vide silencieux et froid. Fin ouverte sur le devenir de ceux qui restent, une fin comme un chagrin latent…Un beau livre, plutôt triste, hanté par ces animaux blessés qui regardent l’homme.

« Le rouge vif de la rhubarbe » – AuÞur Ava Ólafsdóttir – Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

 

lerougevifdelarhubarbeplathd-l-572139« Elle avait promis à maintes reprises de ne pas descendre seule traîner sur le ponton. Avec ses béquilles, elle risquait de trébucher sur les déchets de poisson et de tomber dans la mer.

-Le ressac t’emportera, lui disait Nina. »

Voici traduit le premier roman écrit par AuÞur Ava Ólafsdóttir. J’ai lu tous les autres, j’aime infiniment cette écriture singulière, et on comprend que dès sa première œuvre elle s’est identifiée de manière forte par cette voix douce et chaude qu’on entend en lisant, l’air qu’elle nous fait respirer et tout ce qu’elle donne à sentir et ressentir des gens et des choses de son île. Et puis il y a ce talent à entrer dans le cœur des personnages, une poésie et une grâce qui lui sont si personnelles. L’auteure s’attache aux sentiments de ses créatures qui souvent ont un manque profond et des personnalités non conventionnelles.

Ici c’est Ágústína, adolescente solitaire et rêveuse, qui n’a pas l’usage de ses jambes et rêve d’escalader la montagne – 844 m –  pour voir tout ça d’en haut. Elle vit avec Nína dans une maison rose saumon avec une tour violette où se trouve sa chambre à l’étage, qu’elle rejoint comme elle peut à la force des bras, comme une sorte d’entraînement pour sa grande aventure. Sa mère est en Afrique où elle observe des oiseaux et elle lui écrit, quant à son père il s’est enfui :

« C’est toujours le même rêve: elle court à travers un pré couvert de fleurs de pissenlit épanouies d’un jaune éclatant. Elle court, elle court et la foule s’écarte sur son passage, comme lorsqu’on acclame le vainqueur du marathon, et les boutons d’or font de même afin qu’elle puisse courir comme son père, quand il a quitté sa maman pour rejoindre le bateau, quand il s’est enfui loin d’elle – avant sa naissance. »

rhubarb-839618_1280Ágústína s’est développée autrement, faisant appel à son imagination pour compenser ses jambes inutiles et elle n’est pas prête à renoncer à ses rêves. Je ne vais pas vous conter ces 155 pages mais j’ai retrouvé la grande empathie de AuÞur Ava Ólafsdóttir pour les êtres fragiles, ou fragilisés, hors normes surtout. J’ai trouvé que ce livre était le plus triste des quatre, triste et en même temps plein de couleurs ( le rouge vif de la rhubarbe du jardin perché), d’odeurs et de sons, un monde sensuel, mais plein de l’absence des parents, plein des manques de la jeune fille. Les deux jambes, un peu le symbole des parents, absents.

Passant de la nuit arctique à l’été et ses jours perpétuels, on se dit qu’il est obligé que les habitants de cette contrée soient un peu différents dans leur façon de voir le monde, non ? 

« Pas un signe de lueur du jour dans ces ténèbres hivernales. Elle se réveille dans le noir, clopine jusqu’à l’école dans le noir, enfile la rue, penchée en avant entre les congères grises et brunes, avec partout la menace des glaçons qui pendent du rebords des toits. Pas de couleurs dans la nature, pas d’odeurs, aucune proximité ni distance. En fin de matinée, le jour commence tout juste à bleuir à la fenêtre:  vers midi, il s’ouvre brièvement dans le noir comme un drap bleu ciel. Après, c’est de nouveau la nuit continue. »

Il y a du chagrin dans le cœur de la jeune fille, mais une volonté de fer et je crois que c’est un point commun aux personnages de tous les livres de cette islandaise, avec son écriture magique elle met de la lumière sur tout. Elle met en ses personnages une lumière et une énergie, une tournure d’esprit qui les poussent en avant, pour toujours avancer. Je ne résiste pas à vous faire partager cette lecture des premières pages par l’auteure elle-même, cette langue est d’une beauté extraordinaire, j’adore l’entendre lue par cette femme:

« La vengeance des mères – Les journaux de Margaret Kelly et de Molly McGill » – Jim Fergus – Cherche-Midi éditions, traduit par Jean-Luc Piningre

la-vengeance-des-meres_5482« La nuit suivant la charge de Mackenzie, le thermomètre indiquait presque moins vingt degrés. La cavalerie s’était emparée à l’aube du village cheyenne qu’elle avait entièrement détruit, massacrant des dizaines d’Indiens, hommes et femmes, jeunes et vieux, abattus sans discrimination à coups d’épée, de carabine, de pistolet, par des soldats pris de folie meurtrière. Plusieurs de nos amies blanches étaient parmi eux avec leurs bébés. »

Il y avait un bon moment que je n’avais pas chevauché au côté de ces magnifiques Cheyennes des Grandes Plaines, il y avait aussi longtemps que je n’avais pas lu une telle ode aux femmes, et je sors enchantée, bien que triste aussi de ce superbe roman. Triste, parce que nous connaissons tous la fin tragique et honteuse de cet épisode de l’histoire de ce continent, édifié sur le sang, le meurtre, la destruction. Enchantée, parce que retrouver ces femmes « blanches » des années plus tard et leurs nouvelles compagnes, c’est un vrai bonheur. La belle idée que de raconter par le biais des carnets de ces femmes, à la suite de ceux de May Dodd dans « Mille femmes blanches », la belle idée que cette suite !

little_big_horn_victory_dance_by_fanslerIci le récit est à deux voix. Margaret Kelly est une rescapée, avec sa sœur jumelle Susie, du massacre qui vient d’avoir lieu sur le campement où elles vivaient parmi les Cheyennes, mais leurs petites jumelles respectives – car elles font tout à l’identique ! –  sont mortes de froid, à quelques semaines, pendant la fuite pour échapper aux soldats sanguinaires. Elles font partie du premier programme du FBI « mille femmes blanches » échangées aux Indiens contre 1000 chevaux :

« Maudit soit l’État américain ! Maudite soit son armée ! Cette humanité de sauvages, les Blancs comme les Indiens ! Et le bon Dieu dans les cieux ! Faut pas prendre ça à la légère, la vengeance d’une mère, vous allez voir ce que vous allez voir… »

Les deux sœurs sont d’origine irlandaise et se repèrent à leur chevelure flamboyante et à leur soif de vengeance, elles sont « les diables rouges », les mères enragées « .

« Cette nuit- là, sous une froide pleine lune, Little Wolf nous a conduits à travers les montagnes jusqu’au village de Crazy Horse. on n’a pas de mots pour décrire les souffrances endurées pendant le voyage. Les blessés et les bébés qui ont succombé.[…]…nos quatre jumelles, les deux de Susie et les deux miennes. Il a fallu qu’on laisse leurs corps dans un arbre car il n’y avait pas de bois sous la main pour construire une charpente funéraire, comme dans la tradition cheyenne, et la terre gelée était trop dure pour qu’on puisse les enterrer comme on fait chez nous. Mais ce n’était pas supportable d’imaginer que les charognards allaient les bouffer, alors on les a gardées jusqu’au bout du chemin dans les porte-bébés. on sent encore leurs tout petits corps froids et lourds collés à notre poitrine, et on les sentira toujours.

Alors voyez, tout ce qui nous reste, c’est un cœur de pierre. »

La seconde voix est celle de Molly McGill qui fait partie des sept femmes nouvellement arrivées – par inadvertance – sortie de Sing Sing et qui a elle aussi perdu sa petite fille Clara dans d’atroces circonstances.

arapahocamp_1868Ce sont donc les récits de ces deux femmes dissemblables en apparence que nous lisons, l’un dans le langage des rues et des orphelinats pour Margaret / Meggie, l’autre plus à l’aise avec l’écriture pour Molly l’institutrice. Ç’a été une lecture souvent poétique, très drôle, mais de cette drôlerie qui tente de conjurer la fatalité, la fin sombre que l’on pressent, quoi qu’on essaye pour l’exorciser. Deux femmes différentes seulement en apparence parce qu’on verra – vous verrez, si vous lisez – qu’elles sont faites de la même argile.

medecine-crow-crow-femme-lakotaQuels superbes portraits nous offre l’auteur ! Si décidées, si aptes à survivre…Parmi elles, il me reste sur la rétine la sculpturale et puissante Euphémia –  Black White Woman –  grande belle femme noire et combattante, qui dressée sur son cheval blanc trône comme une reine amazone; il y a l’incroyable Gertie sur sa mule, il y a Lady Ann, aristocrate anglaise homosexuelle, ou encore Lulu Larue, petite française enjouée malgré une jeune existence difficile et je m’arrête là mais toutes sans exception ont compris ce qu’est la lutte pour la vie, et toutes maudissent la violence des mâles, blancs ou indiens, d’autant plus qu’elles sont contraintes à les imiter et certaines refuseront. Pourtant il y a des chefs de guerre aussi chez les Indiennes, comme Pretty Nose ( la femme de la couverture du livre, sang mêlé ), célèbre guerrière. 

Nous lisons donc ce pan d’histoire de l’Amérique à travers les yeux de ces femmes devenues Cheyennes totalement par leur mariage et leur maternité:

« Depuis qu’on leur a donné des petits, les Cheyennes sont devenus notre peuple. »

buffalo-1730075_1280Découvrant dans ces espaces naturels une autre vie, une autre vision du monde, elles ressentent pour la première fois un sentiment de liberté mais aussi d’appartenance à un tout, humain et naturel. Une communauté harmonieuse, si ce n’était cette propension qu’ont les hommes à faire la guerre .

« Nos chevaux grimpent sur des langues de terre qui ressemblent aux crêtes des vagues en pleine mer. Quand nous arrivons au sommet, d’extraordinaires panoramas s’étendent devant nous, à perte de vue. Les plaines et les collines ondoyantes sont ponctuées de formidables formations rocheuses, qui paraissent violemment s’élever de terre et se poursuivent jusqu’aux montagnes à l’horizon Devant ces paysages d’une splendeur inimaginable, terrifiante même, certaines d’entre nous retiennent leur souffle ou s’exclament bruyamment. »

Plusieurs de ces femmes vont trouver l’amour, la douceur d’une relation aimante et respectueuse avec un partenaire attentif, le désir non entaché de concupiscence ou d’avilissement, l’amour total comme elles ne l’ont jamais connu. Il y a du sentiment tendre dans tout ça, et c’est bon !

prettyCe qui m’a emballée dans ce livre ( où en fait tout m’a emballée ), c’est vraiment la façon de parler des femmes, sans occulter aucune de leurs facettes, y compris leurs contradictions. Elles sont des personnes sensées, aptes à réfléchir, à endurer, à puiser au fond d’elles des ressources incroyables ( « Nous nous sommes même choisi une devise : s’adapter ou périr. » ). Elles sont sentimentales, mais mettent une pierre là-dessus si ça leur permet d’affronter la douleur; elles savent être solidaires, légères ou sages, folâtres ou sérieuses. Elles ont la vie toujours tapie en elles malgré les pires choses qu’on ait pu leur faire subir ( Martha…), elles sont belles et intelligentes, certaines plus fragiles, plus timides, mais toutes vont se révéler courageuses et souvent rebelles, contre de petites choses et contre de grandes. Le bon Dieu est aussi très largement remis en question. Les deux aumôniers que nous rencontrons au fil de l’histoire sont des hommes bons et compréhensifs et Jim Fergus évite la caricature des méchants évangélisateurs. Ces hommes doutent, ont la foi, mais ne cherchent pas ou plus à la transmettre vraiment, il ont face à eux des femmes telles que Meggie et Susie – « Même en enfer, on sait pas ce que c’est, la vengeance d’une mère » –  à qui il ne faut pas en compter

« -On a rien besoin d’autre, c’est vrai, je lui réponds. À condition qu’il veuille bien nous laisser vivre en paix, votre bon Dieu, qu’on puisse en profiter, faire des enfants, sans être sûres que l’armée va revenir nous massacrer…

-Eh bien, mesdames, pour ce qui est de jeter un froid, vous savez faire…moi qui étais de si bonne humeur.

-Pour ça, y a pas meilleur que nous, lui dit Susie. Nous, on vit dans le monde réel, celui où le bon Dieu envoie des soldats pour nous exterminer, nous et nos petites. Même par une belle journée comme ça, ça peut arriver et on l’oublie pas. »

three_chiefs_piegan_p-39_zoomEnfin il y a les Indiens, leur mode de vie, leur culture ( dont la guerre fait partie, oui ) et ce destin tragique qui chaque fois que j’en lis l’histoire, me met en colère. Une société qui vit en phase avec son environnement, où chacun a sa place, et cette beauté :

« Cette race d’hommes ne ressemblait à aucune autre que nous ayons vue. Ils portaient des nattes et leurs visages étaient couverts de motifs harmonieux. Vêtus de mocassins, de jambières en cuir, enveloppés dans des couvertures et des capes de bison pour les protéger du froid mordant de l’hiver, ils chevauchaient leurs montures avec tant de grâce et de naturel que, pareils à des centaures, ils semblaient ne faire qu’un avec elles. ».

mereCe livre est un chant d’amour aux femmes et à ce peuple, un hymne à la nature, de nombreux passages dénoncent le fait que ces massacres avaient pour but d’exploiter la terre et ses ressources sans états d’âme pour le commerce et le pouvoir. Il se lit aussi comme un roman d’aventure, avec la force dramatique due à l’authenticité de nombreux faits contés. La grande qualité de Jim Fergus est de n’être jamais manichéen, en nuançant la plupart du temps ses personnages et leurs actes ( je dis la plupart du temps, parce qu’il n’y  a pas de nuance à mettre dans le fait de trancher des mains d’enfants, ou de violer, évidemment…). L’écriture reflète parfaitement la personnalité des deux femmes qui écrivent, chacune son histoire, sa façon de vivre et de voir les événements, pour un livre magnifique à mettre entre toutes les mains, un livre comme une leçon à méditer encore aujourd’hui. Une lecture que je conseille à tous, même si on n’a pas lu « Mille femmes blanches », roman exceptionnel que cette suite ne trahit pas, et dont vous pouvez lire le résumé ICI. Un intéressant site ( en anglais ) sur les tribus natives et vous pouvez parcourir aussi les superbes photos d’ Edward Curtis . Moi, je ne m’en lasse pas.

Je précise que les photos que j’ai mises sur cet article sont surtout pour le plaisir que je prends à chaque fois à admirer ces peuples, elles n’ont pas forcément un rapport direct avec la trame du roman, mais elles visent à montrer ce que le monde « blanc » a fait mourir. Le lien avec le roman existe toutefois dans le fait que les femmes blanches de Jim Fergus, elles, ont compris ça. L’auteur a choisi son camp avec ses mille merveilleuses femmes .