« La rue » – Ann Petry – Belfond/Vintage Noir, traduit par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault

« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »

Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

 Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.

« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »

Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…

Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.

Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:

« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.

Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »

Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.

Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.

Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .

Les mots de la fin:

« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »

« La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde » – José Eduardo Agualusa – Métailié/Bibliothèque portugaise, traduit par Danielle Schramm

« Dans les jours anciens, ajouta-t-elle, les Africains regardaient la mer et ce qu’ils voyaient c’était la fin. La mer était un mur, et non une route. À présent, les Africains regardent la mer et ils voient un chemin ouvert aux Portugais, mais qui leur est interdit. Dans l’avenir, m’assura-t-elle, cette mer sera une mer africaine. Le chemin par lequel les Africains inventeront le monde. »

Histoire véridique de cette incroyable reine africaine, récit épique et sans repos sur un peu plus de 200 pages, voici un livre passionnant du point de vue historique certes, mais pour moi encore plus par sa proposition d’une certaine vision du monde, une réflexion philosophique sur la religion, le pouvoir, l’asservissement, la guerre et la capacité à nuire de l’humanité qui semble illimitée et hors d’âge.

Je le dis tout de suite, c’est extrêmement touffu, mouvementé et on voyage beaucoup. Du Brésil ( le Pernambouc et Récife ) jusqu’à Luanda en Angola, avec des galions portugais, hollandais et de la Compagnie des Indes qui vont et viennent, dans des guerres larvées ou pas, des conquêtes, des échanges de marchandises dont les hommes, noirs toujours, représentent une bonne part. Aussi, pour en savoir plus sur cette époque ( fin du 16ème, début du 17ème siècle) et ces guerres, je vous invite à suivre le lien précédent qui vous informera bien mieux que je ne peux le faire en résumant le roman.

Je préfère vous parler du narrateur, un jeune prêtre brésilien métis d’Indien et de Portugais, Francisco José de Santa Cruz, envoyé à Luanda pour devenir le secrétaire de la reine Ginga.

« Je ne connaissais du monde que ce que j’avais lu dans les livres et soudainement je me trouvai là, dans cette lointaine Afrique, entouré de la convoitise et de l’infinie cruauté des hommes. »

Il faudra bien peu de temps et la rencontre brûlante de la belle et tendre Muxima pour que la défroque religieuse parte aux orties et que tout ce qui constituait la pensée et la discipline de sa vie vole en éclats.

« Je me réveillai trempé de sueur et tremblant, et soudainement tout devint limpide et clair comme un après-midi de soleil. Mon destin était lié à celui de Muxima, pour toujours, au-delà du temps et du poison du temps, et il n’y avait pas de péché là-dedans, car il n’y avait pas de péché. Je n’étais plus un serviteur du Seigneur Jésus, j’étais un homme libre. »

C’est sur ce thème que ce livre m’a plu et intéressée, ce personnage est très attachant parce qu’il découvre et reste toujours attentif, curieux, il réfléchit et s’ouvre au monde sans tabous, mais avec générosité, lucidité et honnêteté. Il entend tout ce qui se dit sur les mœurs des uns et des autres, les rites barbares et sanglants, les maléfices et sortilèges, les magies malfaisantes…mais n’y accorde pas plus de crédit qu’au reste, il se fie à son jugement et à ses expériences avant de juger et avant de croire. Il a pris goût à la volupté et au bonheur des sens, que ce soit auprès d’une femme ou dans la nature. La foi s’est échappée de lui et depuis il a retrouvé un regard plus rationnel et plus empirique.

« Beaucoup de ces bruits étaient faux, comme j’ai pu le constater pendant tout le temps que je demeurai chez les jagas ( guerriers ). Je suppose que Caza lui-même aidait à les propager, car rien ne favorise plus un chef de guerre que la légende de sa cruauté. »

On ne fréquente pas tant que ça la reine Ginga, qui comme reine n’a rien à envier à ses semblables masculins et c’est bien le minimum pour leur résister. Être une femme n’en fait pas une bonne personne forcément, c’eût été bien trop simpliste ! Mais elle est devenue néanmoins une figure emblématique de l’histoire africaine. On a pu un jour entendre ça : »Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »…Oh !  C’est la femme africaine alors qui y est entrée et de bonne heure ! ( Excusez cet aparté, je n’ai pas pu résister…)

Et puis il y a les descriptions de l’Afrique et du Brésil, des animaux, des paysages, des coutumes aussi.

« Le grand fleuve Congo se jette dans la mer – cette mer que quelques-uns appellent encore l’océan Éthiopique – comme une immensité dans une autre immensité, un vaste tourbillon d’ombres et d’inquiétude. À plusieurs miles de la côte, alors que l’on n’aperçoit pas encore la terre, on devine déjà l’Afrique grâce au parfum vert apporté par la brise et à la sourde opacité des eaux. « 

La voix de José nous devient familière au milieu du brouhaha des batailles. Il faut être attentif parce que le vocabulaire des différentes langues complexifie un peu la lecture. Un lexique vient au secours en fin de livre, mais de nombreux mots reviennent souvent, alors on les assimile, mais je reconnais qu’il faut être assez concentré pour bien suivre. 

Ce roman sous des airs d’un autre temps, par sa belle écriture soignée, est bien contemporain par les sujets traités, intemporels, comme la tolérance – voire le goût –  de la différence dans son semblable du genre humain. Ici ce sont les gouvernants qui rechignent et punissent les bienheureux mélanges qui se font chez Lambona, la tavernière:

« Rafael fréquentait beaucoup la taverne de Lambona. Je l’y accompagnai quelques fois. On trouvait là des Hollandais, des Anglais, des Français, des Portugais et des fils et filles du pays, s’enivrant tous ensemble, sans distinction de nations, ni de croyances, ni d’idées, et se livrant, déchaînés et sans vergogne, à des danses scandaleuses.

Lambona me confia qu’au temps des Portugais, elle aurait été sévèrement punie si elle avait organisé des bals comme ceux-là. Elle avait connu une autre tavernière à qui le gouverneur avait fait couper les oreilles et qu’il avait fait fouetter en place publique, uniquement parce qu’elle avait eu l’audace d’accueillir dans son établissement des Noirs, hommes et femmes, et qu’ils avaient dansé à la mode du pays en montrant leur poitrine et leurs jambes. »

José Francisco dépeint un monde violent, cruel, où les châtiments les plus infâmes s’abattent sur les esclaves, où la punition est toujours hors de proportions et surtout injuste. Dans les notes bibliographiques de fin de livre, l’auteur dit :

 » Les punitions infligées aux esclaves décrites dans le chapitre cinq ont été, avec quelques changements, volées à la réalité. Ce ne sont que quelques exemples, même pas les plus effrayants[…] »

La fin du livre nous amène à l’apaisement des conflits, des accords ramènent le calme et José s’en va à Amsterdam avec son fils, où ils composent et vendent des livres, comme d’autres restent en Afrique et retournent sur leurs terres

« Beaucoup retournèrent à leurs fazendas et aux terres qu’ils possédaient entre le Bengo et le Golungo, ces terres si vertes et si fertiles, où pousse la moindre semence. En enfouissant dans cette bonne terre les cornes d’une vache il est connu et assuré qu’un veau naîtra cinq jours plus tard. Et si l’on y enterre une lance et un écu, c’est un guerrier qui naît. »

Je finirai avec un passage peu avant la fin que j’ai beaucoup aimé, qui dit assez bien qui est José et le chemin qu’il a parcouru comme homme et observateur/acteur de son temps. Enfin bien que la narration des guerres et des différents conflits ait été assez compliquée, j’y ai pris l’essentiel ( qui peut aisément s’approfondir hors du roman ) et me suis laissée porter par la vie mouvementée mais riche de ce prêtre défroqué par une jolie femme.

« Nous naissons, nous grandissons, nous devenons des adultes, puis des vieillards. Nous n’habitons pas tout au long de notre vie dans un seul corps, mais dans d’innombrables, un corps différent à chaque instant. À cette chaîne de corps qui se succèdent les uns aux autres, et auxquels correspondent aussi différentes pensées, différentes manières d’être et de vivre, nous pourrions donner le nom d’univers – mais nous persistons à l’appeler individu. Grossière erreur. Que l’on considère mon cas, moi qui fus dans ma jeunesse un prêtre dévot et me trouve aujourd’hui, aux confins de ma vie, non seulement éloigné du Christ, mais de n’importe quel autre Dieu, car toutes les religions me paraissent également néfastes, coupables de toutes les haines et de toutes les guerres au cours desquelles l’humanité se détruit peu à peu. Que pourrait dire le jeune prêtre débarqué en Afrique pour la première fois il y quatre-vingts ans, au vieux, immensément vieux, que je suis aujourd’hui – tandis que j’écris ces lignes ? Je crois qu’il ne se reconnaîtrait pas en moi. »

Une lecture enrichissante servie par une belle écriture classique .

« La bombe » – Franck Harris – La dernière goutte, traduit par Anne – Sylvie Homassel, suivi d’un petit entretien avec l’éditeur Christophe Sedierta

 

« Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. À présent je vis ou plutôt je languis à Reichholz, en Bavière, où je me meurs de phtisie sous un nom d’emprunt, l’esprit enfin en paix. »

 

Voici un (d)étonnant livre, un texte très fort qui m’a bouleversée, sans doute plus par le sujet que par l’écriture. Ce livre fut édité pour la première fois en 1909 aux Etats Unis, et le voici pour nous grâce aux Editions La Dernière Goutte, qui ont fait là un exceptionnel travail éditorial. Pour moi c’est à ça qu’on reconnait un grand éditeur, à ces choix hors des sentiers battus, à ce talent de dénicheur pour le lecteur curieux de telles œuvres. L’écriture est bien celle du début du XXème siècle, une belle écriture classique, empreinte d’une profonde humanité qui parfois devient un rien lyrique, juste ce qu’il faut pour ne rien enlever à la sincérité et pour relater une histoire que très honnêtement je ne connaissais pas ( nous ne sommes jamais assez curieux, il n’est pas trop tard pour bien faire ). Cette histoire donc raconte l’origine du 1er Mai, fête du travail, avec les luttes ouvrières meurtrières qui eurent lieu en particulier à Chicago le 4 mai 1886, et connues sous le nom de Massacre de Haymarket , une manifestation pour la journée de travail de 8 heures. Une fête née dans le sang, la violence et l’injustice: est-ce à ce prix fort que la société humaine avance ? De révolutions sanglantes en dictatures criminelles, de bombes en pendaisons…La pacifiste que je suis ne peut approuver la violence, Cette histoire ne fait que démontrer ce penchant intrinsèque à l’homme qu’est l’usage de la violence, mais je ne peux m’empêcher de mieux comprendre les oppressés que les oppresseurs, ce qui ne veut pas dire que je les approuve. Lisez cette histoire, et dites-moi ce que vous en pensez.  

Rudolph Schnaubelt ( dont on n’est pas vraiment sûr qu’il ait été le lanceur de bombe ) vieux, malade, caché, raconte. Il raconte son départ vers l’Amérique, la vie infâme réservée aux étrangers, les conditions de travail inimaginables, inhumaines et même barbares auxquelles ils sont soumis quand ils arrivent enfin à trouver un boulot qui leur permet à peine de vivre, qui les aiderait plutôt à mourir prématurément…Bref, ce jeune homme qui plus que tout veut être journaliste va connaître toute cette misère et rencontrer ainsi des hommes qui se battent pour défendre les droits des travailleurs, des combattants syndicalistes et anarchistes, étrangers la plupart du temps, en l’occurrence allemands ( on voit dans l’article joint dans le lien les prospectus bilingues ) . De cette expérience de travailleur misérable et de cette rencontre avec Parsons, Engel et d’autres, mais surtout Louis Lingg,  sa vie se trouvera totalement transformée.

Louis Lingg

C’est en particulier avec Louis Lingg, personnage fascinant, d’une incroyable intelligence et d’une grande lucidité, qu’il va trouver l’amitié. La déposition de Lingg au procès qui le condamnera à mort est puissante et incontestable, il innocente les sept compagnons jugés avec lui et assume seul la violence ( la bombe qu’il a bel et bien fabriquée) faisant preuve d’une droiture admirable. Cette déposition à elle seule peut justifier cette lecture.  Il faut lire ce livre que Charlie Chaplin avait qualifié de chef d’œuvre. Tout le récit de ces événements et en particulier de ce procès est extraordinaire, il a soulevé en moi beaucoup de choses, ce même sentiment de révolte et ce besoin de justice qui animent Lingg et ses amis. Son geôlier Osborne dira de lui:

« J’ai la plus haute opinion de Louis Lingg, […]Je crois qu’il n’a pas été compris. Il était aussi honnête dans ses opinions qu’il est possible de l’être, aussi dénué d’esprit de vengeance qu’un nouveau-né. je ne puis que souhaiter que tous les jeunes gens de notre pays soient aussi forts, aussi bons que Louis Lingg, hors son anarchisme. »

De nombreux passages m’ont profondément remuée, en particulier l’amitié nouée entre Rudolph et Louis, leurs échanges épistolaires sont poignants quand on connait leurs situations respectives. Ce livre parle d’hommes dignes et honnêtes, d’hommes fidèles à leurs convictions et à leurs combats, mais aussi à leurs amis.

« Et puis il est bon que nous nous soyons rencontrés, toi et moi, et aimés. Prends soin d’Ida ( compagne de Lingg ), épouse Elsie; finis ton grand livre et sois heureux, comme le sont les hommes qui peuvent travailler pour eux-mêmes et pour les autres. »

Franck Harris

Ce livre reste un roman dans lequel Rudolph tombe amoureux d’Elsie, une jeune femme telle qu’il en rêvait. Beaucoup de choses sont dites aussi du monde du journalisme.

« L’événement plongea l’Amérique dans une fièvre de colère et de peur. Chicago s’abandonna à la panique; le directeur de la prison fut mis au pilori par les journaux, ses gardiens soupçonnés, les shérifs attaqués de toutes parts. Ils avaient été trop bons ! Ces anarchistes étaient des fanatiques- des assassins, des fous : il fallait les surveiller comme des bêtes sauvages et les mettre à mort comme des bêtes sauvages. La presse parlait d’une seule voix. La peur dictait les mots qu’écrivait la fureur. « 

Vous verrez dans les réponses de Christophe Sedierta à mes questions qu’il est  nettement plus nuancé que moi sur le sujet ( et il a sans doute raison, je dois être un peu agacée en ce moment et ça me rend injustement radicale !…), et finalement vous jugerez par vous-même de ce que nous devons à tous ces combats menés, dont notre fête du travail, le 1er Mai. Je ne doute pas que votre curiosité vous poussera à aller fouiller pour en savoir plus, mais ce roman à lui seul vous en apprendra beaucoup, et je crois vous touchera autant que moi.

« Je ne peux croire qu’en ce monde se perde le moindre acte désintéressé, que la moindre aspiration, le moindre espoir, s’éteigne sans laisser de trace. Au cours de ma brève existence, j’ai vu semer la graine et récolter le fruit et cela me suffit. Nous serons sans doute méprisés et traînés dans la boue par les hommes, du moins pendant un certain temps, parce que nous serons jugés par les riches et les puissants, et non par les pauvres et les humbles, pour lesquels nous avons fait don de nos vies. »

La photographie de couverture est du sociologue photographe Lewis Hine dont j’avais déjà parlé dans un article consacré aux droits des enfants, un homme qui a fait un travail remarquable qui aujourd’hui encore nous parle. Le jeune homme sur ce livre a un air si résolu, il nous regarde avec un tel air de défi, un regard magnifique.

Je termine par cet échange avec Christophe Sedierta, qui a bien voulu répondre à mes interrogations et pour promouvoir encore cette belle maison d’édition, une vidéo ( de 2011 ) dans laquelle il explique son travail. Ma découverte de La dernière goutte s’était faite avec ce très réjouissant roman noir « Bacchiglione blues » de Matteo Righetto, puis voici ce gros coup de cœur avec « La bombe », je suis une lectrice comblée ! 

 Entretien avec Christophe Sedierta que je remercie vivement du temps qu’il a bien voulu consacrer à me répondre.

« Vous avez fait là un extraordinaire choix et travail éditorial en traduisant ce roman pour la première fois en français et en le publiant; pouvez-vous raconter comment vous cherchez, trouvez et décidez ces choix , celui-ci en particulier .

– Comment ces livres viennent à nous ? Pour certains, nous les découvrons au hasard de nos recherches, de nos lectures, de conseils d’amis ; pour d’autres, ce sont des traducteurs qui nous les proposent.
Ce qui m’intéresse dans un livre, c’est une vision du monde. Notre ligne éditoriale privilégie les raconteurs d’histoires mariant l’élégance et l’irrévérence, mais aussi la truculence, la poésie et l’espièglerie. Par-dessus tout, nous aimons les voix sincères, les univers ciselés, les écritures qui tout en étant travaillées ne sont pas factices, les empêcheurs de penser en rond et les univers sombres qui s’aventurent vers l’ironie ou le franchement hilarant. Ce qui m’intéresse, d’abord en tant que lecteur, puis comme éditeur, c’est d’être dépaysé, voire sérieusement remué par une phrase, un style, des images, une histoire. Ce qui compte, c’est le plaisir et j’espère que les lecteurs qui s’intéressent aux livres que nous publions en éprouvent autant que nous.
Pour ce qui est de » La Bombe », le mérite en revient à la traductrice, Anne-Sylvie Homassel, qui a déniché cette pépite. Nous avions déjà travaillé ensemble sur « Enfer ! s’écria la duchesse », de Michael Arlen. Elle sait quels sont nos goûts littéraires et nous connaissons toute l’étendue de ses talents. Alors quand elle nous a proposé « La Bombe », nous n’avons pas hésité, d’autant que le sujet, historique et politique, m’intéressait beaucoup.

Personnellement, je pense cette forme romanesque utilisée par Harris pour faciliter l’accès du public vers une telle histoire, et élargir ce public ( la forme romanesque paraissant plus « facile » à lire qu’un récit journalistique; par exemple glisser l’histoire d’amour avec Elsie pour adoucir un peu la virulente critique politique du contexte de la vie de Rudolph; votre avis ?

-Oui, vous avez raison. Mais c’est aussi une façon de donner de l’épaisseur au personnage principal, de montrer ses hésitations et, finalement, le sacrifice qu’il accepte de faire. Et puis, venant de Frank Harris, c’est également, à mon avis, une sorte de jeu: connaissant l’écrivain et sa sensibilité (disons-le ainsi) pour le beau sexe, raconter de cette façon l’histoire d’amour entre Rudolph et Elsie, et leurs hésitations, a dû l’amuser. Enfin, Elsie représente également une forme de conservatisme auquel Rudolph n’est pas insensible.

Harris a choisi un narrateur cultivé, qui va travailler pour une presse qui l’accablera, lui et ses amis par la suite. La presse est donc ici vivement critiquée, comme le sont la justice et la police. Ce qui nous ramène à notre société actuelle et ses corruptions ( matérielles mais aussi idéologiques). Cet état de fait aurait-il un lien avec votre choix de publier ce livre bouleversant dans notre décennie ?

-Je ne pense pas qu’on puisse dire que la presse dans son ensemble soit critiquée par Frank Harris. Il ne faut pas oublier que Harris a été journaliste et patron de presse. Il connaît très bien le milieu, il a travaillé pour plusieurs journaux et a fait des reportages dans différents pays. Son personnage, Rudolph, est lui-même journaliste. Mais Harris a, à juste titre, une haute idée de ce que doit être le journalisme: indépendance, rigueur, recherche de la vérité, insoumission. Ce qu’il déteste, c’est la presse aux ordres, que ce soit par facilité, par adhésion au pouvoir, par réflexe de classe, par opportunisme, par volonté de plaire aux dominants ou par cynisme. Harris aime le journalisme exigeant et il n’hésite pas à critiquer les journalistes-laquais. Il le fera également dans un autre de ses livres: La vie et les confessions d’Oscar Wilde. Voilà aussi pourquoi « La Bombe » reste (et restera encore longtemps) d’actualité.

Comment fut accueilli ce livre à sa première édition ?

Le livre a été publié en 1908 aux Etats-Unis et en Angleterre, mais il n’avait jamais été publié en France. Pour ce qui est de sa réception, j’avoue que je n’ai pas fait de recherches sur ce point. Mais ce serait une question intéressante à creuser. »

 

 

« La montagne rouge » – Olivier Truc – Métailié Noir

montagne-rouge-def-hd« Enclos à rennes de la Montagne rouge.

9 h 35.

Petrus Eriksson s’essuya le visage du revers de la main, laissant une trace sanglante sur sa joue piquée de barbe. Les boyaux rosâtres s’entassaient, baignant dans leur jus qui suintait en une rigole frémissante. La rigole enflait, coulée puante, serpent putréfié, semblait le poursuivre. Absurde. Inhumain. »

Voici l’accroche – terrifiante – de ce très bon roman policier, très bon sur de nombreux plans. Troisième d’une série comprenant « Le dernier lapon »  que j’avais beaucoup aimé puis « Le détroit du loup » que je n’ai pas lu, c’est avec plaisir qu’on retrouve Klemet et Nina de la brigade des rennes. J’ai sans doute manqué quelque chose en zappant le volume 2 (que je lirai, c’est certain ), mais le livre je pense se suffit à lui-même.

Sous une pluie battante, diluvienne, les éleveurs procèdent laborieusement à l’abattage des rennes. L’auteur nous peint en rouge une scène apocalyptique, où la pluie et le sang se mêlent à la boue, aux carcasses et aux bois des animaux morts dont les têtes coupées roulent encore des yeux effarés, plantées sur les piquets.

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Or donc pendant l’abattage, dans l’enclos labouré par la pluie et le piétinement des hommes et des bêtes, on découvre des ossements humains.  Manque la tête qui permettrait grâce à de pointues analyses scientifiques de déterminer l’âge du squelette. La police des rennes intervient et commencent alors une enquête de Klemet et Nina pour retrouver le crâne et une quête pour Petrus Eriksson, éleveur acharné à défendre les droits des siens, les Samis, sur la trace de son père en particulier et de ses ancêtres plus généralement. Petrus est un magnifique personnage que l’auteur décrit psychologiquement de façon très fine, c’est sans doute celui que j’ai préféré dans cette histoire.

« Petrus se baissa pour ramasser une branche morte de buisson. Il commença à la taillader nerveusement.

-Les archives ont été notre point faible, murmura-t-il.

Il garda le silence quelques secondes, concentré à tailler en pointe la fine branche. Il commença à se nettoyer les ongles.

-Regardez-nous, reprit-il en relevant les yeux sur les policiers et en tendant vers eux ses mains aux ongles sales, le regard enflammé. Nous sommes coureurs de toundra, fils du vent, peuple de la nature. Devant nous les pierres se tassent, derrière nous elles se redressent, la bruyère épouse nos pas, étouffe nos souffrances, la mousse éponge nos rêves, les montagnes nourrissent notre fierté, les loups égorgent nos espoirs. Les archives ? C’est une invention de Suédois pour nous perdre. »

family-67652_1280Olivier Truc a un sens du déroulé de l’histoire assez exceptionnel; il pose peu à peu tous les jalons, entre histoires personnelles et histoire du pays, il insère en chapitres assez courts des personnages et des situations qu’il situe en temps et lieux. Parmi les protagonistes, et aucun n’est là par hasard bien sûr, une joyeuse bande de vieilles dames dont Justina  qui est plus ou moins la meneuse – en tous cas, elle organise le bilbingo à la perfection – . Cette brave femme s’occupe d’un vieil antiquaire hideux et mauvais comme une teigne, Bertil Vestling. Justina ne se déplace qu’avec ses bâtons de marche nordique aux bouts d’acier qui tintent sur le sol et Bertil avec un déambulateur qui grince, et dans ce tapage métallique tous deux se chicanent, Justina gardant un sourire indéboulonnable et Bertil toujours méchant, aigre et violent, des scènes souvent cocasses mais qui pourtant mettent mal à l’aise.

« Bertil et Justina mangèrent leur soupe sans plus échanger un mot. L’un et l’autre aspiraient bruyamment le contenu de leurs cuillères. Ni cliquetis ni grincement de déambulateur. Ce bruit-là au moins les réunissait. Justina s’était mise à manger ainsi pour imiter Bertil, il y a bien longtemps déjà, et à son grand étonnement il ne lui avait rien dit. Depuis cette découverte, elle mangeait toujours sa soupe en aspirant ainsi, à grand bruit, et c’était le seul moment, avec le massage du crâne de Bertil, où elle se sentait en intimité avec lui, comme elle disait. C’est même pour ça qu’elle préparait de la soupe tous les soirs, pour partager ce moment avec Bertil où tous les deux aspireraient leur soupe en faisant un sacré bruit, dans un même geste lumineux d’harmonie. »

Qu’est-ce qui se cache derrière cette étrange relation ?

Mesure des crânes samis Prince Roland Bonaparte’s 1884 expedition.

Comme je n’ai pas l’intention de tout vous dévoiler de l’intrigue elle-même, je dirai plutôt que ce livre est absolument d’actualité dans son propos. On verra deux chercheurs s’opposer pour défendre chacun son pré carré, l’un soutenant la thèse des Samis envahisseurs et l’autre des Samis peuple autochtone. Exploration de l’histoire et des bien vilaines choses cachées sous le tapis (anthropologie raciale, stérilisation forcée des femmes, accointances nazies etc.. ), réflexion sur la science et son travail, au service de qui et de quoi au gré des époques et des événements, la Suède dévoilée sous un jour différent des clichés qu’on nous propose la plupart du temps ( en cela on peut remercier la littérature ), une histoire sombre qui parle de racisme, d’humiliation, de spoliation et de dédain, et de ce peuple Sami, de son histoire volée, cachée, piétinée comme les enclos à rennes sont ravagés par les engins des forestiers, dans cette guerre stupide pour une prétendue légitimité. Olivier Truc n’oublie pas non plus de nous promener dans la toundra, glacée et fascinante, mystérieuse et inquiétante. En tous cas, splendide hommage à un peuple au travers de personnages complexes.

sami_village_in_kanadaskogen_4502615016En résumé, une intrigue très intelligente, très documentée, vraiment bien écrite, avec beaucoup de sensibilité. Une véritable enquête policière par des protagonistes attachants, de l’humour, de la réflexion…Que demander de plus ?

« Quand elle se retourna, elle ne vit plus Klemet. Quelques secondes plus tard,il apparut en ombre chinoise. Il grattait des allume-feux. Il attendit trois secondes.

Puis mit le feu à sa tente.

La toile s’enflamma sur toute sa hauteur. Klemet se retourna, face au groupe. Les flammes projetaient son ombre devant lui. il ne la quittait pas de yeux. Elle dansa à ses pieds, mourant par à-coups au rythme de l’incendie, jusqu’à disparaître. »

Fin de la série ?

« Joseph » -Marie-Hélène Lafon – Folio

« Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. »

Beaucoup de plaisir avec ce court roman. Après les Cévennes et le plateau de Millevaches de Franck Bouysse, après les tempéraments impétueux et la poésie rageuse de ce formidable auteur, me voici dans le Cantal, avec Joseph et la voix posée de Marie-Hélène Lafon.

hauteCette écriture au rythme particulier, que j’ai vraiment aimée, nous conte la vie de Joseph, celle du moment, celle du passé. Très bonne idée de commencer par les mains de Joseph, car ce sont ses mains qui toute sa vie ont travaillé…Mais à travers ces mains, c’est un homme et son esprit qui transparaissent. On a du mal à l’imaginer jeune, cet ouvrier agricole au bord de la retraite. Mais il semble « au bord de tout », Joseph. De l’amour, du temps, de la vie en général. Les seules choses dans lesquelles il se soit plongé totalement furent l’alcool et le travail. L’alcool, il en a fini non sans mal et après maintes cures. Quant au travail, c’est toute l’histoire de sa vie; les fermes, les patrons et patronnes, les familles par procuration, et la sienne propre, mère et frère…

Bien plus qu’un quotidien banal, Marie-Hélène Lafon peint un portrait sans faille, dense et précis par les mots choisis d’un monde qui s’achève, portrait aussi d’un de ces si nombreux ouvriers agricoles. Joseph n’est pas mal traité, mais il connait les limites, comme la salle de bains, ça non, il a droit au lavabo du débarras ou de l’étable.

jujuC’est ce personnage, ce Joseph si observateur, qui écoute, regarde et enregistre, qui est une mémoire de ce coin de campagne et de ceux qui y vivent, que j’ai beaucoup apprécié. Il déroule ses réflexions, se souvient de cette Sylvie qui lui fit croire à l’amour, parle du chien Raymond, de la patronne qui fait ses mots croisés, de la télévision, des bals, des travaux et des heures qui passent, aux champs ou à l’étable. Il y a une intelligence dans cet homme, un vrai caractère qui se dévoile peu à peu, tout doucement, au bruit de l’horloge, au rythme de la traite; avant ça, les ivrogneries qui le menaient à l’hôpital, jusqu’à la bonne cure qui le maintient sobre et nous le présente lucide. Joseph repense au père, ivrogne aussi, la mère soulagée quand il meurt, la vie du village, les réussites et les défaites, mais toujours à voix mesurée, en sourdine, sans emportement, jamais. Joseph voit tout, se questionne, cherche des réponses ou pas. Joseph que Marie-Hélène Lafon nous fait aimer et comprendre en 115 pages, et ça, c’est du talent.

Pour avoir connu de ces ouvriers agricoles ( il en existe encore, parfois très mal traités en toute illégalité ), j’ai été touchée par ce beau texte, par l’attention portée à cet homme. Le monde rural tel que les médias nous le montrent est très souvent une image erronée. Soit joliette soit glauque. Soit le paradis des vacanciers, soit un désert à notre porte. Parler comme Bouysse et Lafon, l’un en des œuvres noires et turbulentes, l’autre en un tableau patient et clair, est un défi qu’ils relèvent tous deux avec un grand talent. J’aime.