« Le Saut oblique de la truite » – Jérôme Magnier-Moreno – Phébus/Littérature française

La gare de La Livrophage

La gare  de Francardu

La gare de Francardu

J’ai vu passer ce livre sous mes yeux en faisant le tour des sorties littéraires. Et puis jeudi j’ai reçu un message de Jérôme Magnier-Moreno qui me proposait de me l’envoyer, comme à d’autres blogueuses. Je ne sais pas ce qui m’a valu ce plaisir, mais ce petit livre a éclairé mon week-end sous la pluie. Un petit roman, un bel objet plutôt hors cadre, dont on ne sait faire la part des choses vraies de celles imaginées, ou rêvées peut-être, et on s’en fiche un peu pour tout dire : on y croit. Le livre dont la couverture est illustrée de cette minuscule gare de Francardu en Haute-Corse, croquée par l’auteur, commence en 2016 par un chapitre 0, comme un point de non-retour: l’auteur va livrer son petit livre en pâture aux lecteurs, ce texte qu’il a couvé dix années durant dans son sac à dos rouge tout délavé par le temps. L’histoire commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse:

« C’est un refuge idéal pour faire ce que j’ai à y faire, en réalité, cuver ma douleur à me séparer du manuscrit que je porte au fond de mon sac à dos rouge, en trente exemplaires bien serrés les uns contre les autres. »

Et de nous raconter la genèse de cette œuvre au caractère semblable à celui de notre écrivain indécis qui le commence en 1999, nous livrant avec beaucoup de délicatesse sa relation avec sa première lectrice, sa mère disparue depuis, et toutes les années à réécrire ce texte court, en fait plus qu’à l’écrire à le peindre. Est venu le moment de la séparation, les enveloppes kraft et les manuscrits glissés dans  » la grande boîte jaune estampillée de son avion postal bleu » . J’ai très envie de vous livrer de nombreux passages que j’ai aimés, mais je ne le fais pas, 91 pages qui se suivent comme un chemin, au bord du Tavignano et entre les seins plantureux d’une beauté corse, sous le regard bienveillant du grand Hemingway, 91 pages, ça ne se donne pas en grands extraits!

En fait j’aimerais vous le lire, mais je vais me contenter de vous dire que j’ai souri aux émois sexuels de notre garçon tout juste adulte devant un décolleté à se damner, peau mate et parfum d’orange, j’ai souri à son arrivée dans cette montagne corse aux couleurs et parfums puissants, aux caractères sévères et aux rivières de jade. Trois jours, une partie de pêche à la truite de trois jours avec Olivier Gérard, l’ami aléatoire et marginal qui ne viendra pas.

« C’est lui que je dois rencontrer ce soir près de Corte, cet énergumène pour qui j’ai la plus grande affection parce qu’il y a, sous le tissu de névroses qui l’enserre, quelque chose de vaste, de beau, de bleu. Comme une aspiration non négociable à la liberté. »

Mais c’est seul que l’auteur fera ce séjour, bougonnant contre cet ami volatile et inconstant, mais pêchant quand même ( sans succès ) et nous offrant dans ses carnets des visions de la Corse au printemps avec une poésie merveilleuse

« Temps doux. Soleil. Ciel bleu. Limpide. Pas un nuage. Quelques hirondelles volent çà et là, près de l’entrepôt jaune.

Et pourquoi pas:

Temps bleu. Ciel doux. Pas une hirondelle jaune. Quelques nuages volent çà et là près de l’entrepôt limpide ? »

Comme c’est difficile de parler de cette histoire! Je suis allée deux fois en Corse, et comme l’auteur, j’ai longé ces rivières glacées (s’y baigner, comme dans la Restonica en plein été, relève du défi héroïque ! ). Ici le Golo, puis le Tavignano

« …l’essentiel est là… sous mes yeux, sous mes narines et mes mains. La grande faille liquide qui sent si bon le soir venu. Tout est simple près de la rivière: le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »

À la suite de quoi la rivière murmure son chant à notre oreille, elle chante son immuabilité, sa constance et ses truites aérodynamiques, mordorées à gros points rouges,

« La vie sera d’une grande simplicité quand vous reviendrez dans votre maison, dans l’obscurité, avec trois truites posées sur le siège du mort. La vie se résumera à cette portion de route en lacets, visible dans la lumière jaune des phares de la voiture.

Au-delà-le noir-rien. »

Mes deux frères étaient de grands pêcheurs à la truite ( mais pas en Corse). Le seul qu’il me reste me racontait il y a juste quelques semaines les jours d’ouverture il y a des années de cela, parfois dans la neige, quand ils rentraient le visage violet et bleui par le froid, les mains insensibles et des farios dans la besace. Je les revois, moi petite fille fière de leurs prises…Alors ce livre m’a touchée, beaucoup et à plus d’un titre. Tout y est en fait très délicat, et inavoué le plus souvent. Le chagrin comme le bonheur d’un jeune homme qui hésite encore face à la vie. L’humour comme souvent désamorce le tragique, l’ironie ramène les choses à leur juste place; loin de l’emphase le ton est juste, sincère surtout dans son incertitude et ses hésitations. Mais la palette du peintre est elle d’une précision magique, qui nous donne à contempler la beauté de cette île, le combat entre la truite et le pêcheur dans la limpidité du torrent – la description de la vallée granitique, de la rivière et de ses berges est somptueuse, toute de verts et de diamant -.

La 4ème de couverture dit « une histoire qui ne parle de rien – ou presque », c’est un gros « presque », et si nos vies sont faites de si beaux riens, alors je suppose que nos vies en valent la peine. C’est aussi là, bien sûr, une ode à la nature qui me parle ( citations de Thoreau et son « Walden » dont on parle à nouveau beaucoup depuis quelques temps ) , moi qui très vite en ville suffoque comme un poisson hors de l’eau. La mère de Jérôme Magnier-Moreno lui a dit après avoir lu la première version de son roman qu’elle était rassurée parce qu’il avait en lui ce qu’on appelle  « l’envie de vivre ». J’ai lu ce beau texte hier, mon fils trentenaire l’a lu juste après. Tout à l’heure, quelques 12 heures après l’avoir fini, il s’est fait la même remarque que moi, à savoir que c’est un livre qui vous imprègne doucement, et qu’il se révèle peu à peu comme souvent la poésie je crois. Il m’a dit qu’il s’était reconnu par moments dans ce personnage. J‘ai été très sensible à cette lecture, et je vous remercie, Jérôme, de m’avoir offert ce roman, un vrai joli cadeau.

Ici le site de l’artiste

« Tropique de la violence » – Nathacha Appanah – Blanche/Gallimard

appanah« Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde au fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

Ce pays, c’est la France. Enfin…c’est Mayotte, le cent unième département français.

Voici le second roman que je lis de Nathacha Appanah; le premier, « Le dernier frère » avait été un choc, un livre terriblement triste. Celui-ci n’a rien à lui envier avec les destins croisés de cinq personnages, cinq voix qui nous disent ce qu’est leur destin, d’où ils viennent, ce qu’ils vivent, et comment ils finissent. Tout commence avec Marie, et un début bouleversant, puis vient Moïse, son enfant adopté aux yeux vairons. Marie nous raconte sa jeunesse, son arrivée à Mayotte, l’amour, le travail, le désespoir de la stérilité, la solitude, et tout ça vite, comme si elle était pressée d’en finir, et ça rend ce premier chapitre particulièrement puissant et émouvant. Puis survient Moïse et ses yeux vairons qui lui valent d’être abandonné, et malmené plus tard.

« Il est atteint d’hétérochromie, une anomalie génétique absolument bénigne. Le vert de son œil est comme le vert des feuilles de l’arbre à pain, non du manguier, oh, je ne sais plus, c’est ce vert incroyable qu’ont parfois les arbres de ce pays, pendant l’hiver austral. Il me regarde avec ce regard bicolore, je lui parle, je lui dis Bonjour joli bébé. La mère me dit alors en faisant de grands signes vers le petit garçon Lui bébé du djinn. Lui porter malheur avec son œil. Lui porter malheur. »

Puis intervient Bruce, le chef de Gaza – c’est le surnom d’un quartier misérable de Mamoudzou, la capitale, où règnent la drogue, la violence et la misère, Bruce est un gamin chef de bande. Enfin on croise plus brièvement Olivier, un policier au grand cœur, et Stéphane, venu ici « faire de l’humanitaire ». Olivier enrage d’être aussi impuissant face à l’abandon de cette île.

« Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers te son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que toutes les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ? »

Moïse a grandi avec « L »enfant et la rivière » de Henri Bosco comme livre de chevet, livre fétiche, objet de réconfort et d’évasion, tout d’abord symbole de son lien avec Marie, puis lieu d’abstraction dans les moments trop durs; et puis il a son chien, Bosco, compagnon précieux.

Bruce lui n’est qu’une boule de rage, de colère et de violence, violence qu’il inflige pour l’humilier à Moïse. Parce qu’il a eu plus que lui ( l’amour d’une mère ), parce qu’il a la peau noire mais l’esprit blanc de Marie, et  puis parce qu’il a les yeux du djinn:

 » Écoute le bruit de mon pays qui gronde, écoute la colère de Gaza, écoute comment elle rampe et rappe jusqu’à nous, tu entends cette musique nigga, tu sens la braise contre ton visage balafré. Regarde, Mo,regarde de ton œil de djinn de malheur. Ils viennent me venger.

Ils viennent pour toi. »

Ce roman est construit comme une tragédie, on entend les héros parler en suivant leur chemin jusqu’à la perte, inexorablement. Ici, les morts parlent, et c’est leur mort qui nous conte la vie terriblement misérable au bord du plus beau lagon du monde; la faim, le manque de tout, l’abandon…Le paradis sous lequel se cache l’enfer et sous lequel couve le feu. Avec des hommes accablés par leur impuissance à agir:

bougainvillea-375555_640« Dans le jardin de ma petite maison, il y a des hibiscus roses aux cœurs rouges et aux pistils jaunes, un frangipanier aux fleurs blanches et veloutées, des alamandas qui donnent toute l’année des fleurs jaune soleil, un buisson épais de lauriers-roses et sur un pan du mur d’enceinte grimpent des bougainvillées fuschia. Je passe des heures ici, à tailler, à élaguer, à soigner, à enlever les puces une à une, à soigner, à nourrir, à arroser, à protéger.[…] Mais cet après-midi, quand je rentre enfin après vingt heures au poste, ce jardin me semble une imposture, un cliché, une carte postale pour touristes. Je vais dans le jardin et, sous le soleil métallique et brûlant, j’attends d’être ému, j’attends d’être lavé, je fouille des yeux les fleurs, je tends l’oreille aux oiseaux, j’attends d’être apaisé, j’attends d’être consolé. »

La langue est belle, la poésie surgit même au coin du sordide; parce que nous sommes ici le plus souvent dans des vies d’enfants pour qui des adultes de bonne volonté ne peuvent pas grand-chose, on est saisi à la gorge à tout moment. La fin est belle et bien tragique, désespérante et spectaculaire. Nathacha Appanah est elle originaire de l’île Maurice mais a vécu à Mayotte. Ce roman fort et sans concessions a obtenu le prix Goncourt des Lycéens. Une lecture que je conseille vivement, tant pour le sujet remarquablement traité que pour l’écriture d’une grande force et d’une poésie parfois déchirante.

Une interview de Nathacha Appanah dans Le Monde.

« Haute voltige » – Ingrid Astier – Gallimard / Série Noire

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?»

Alors voici le roman qu’il me fallait pile à ce moment précis. Un grand roman romanesque – car tous les romans ne le sont pas –  ( Ingrid Astier m’a offert une accolade pour ce terme quand je l’ai rencontrée), une grande aventure dans Paris, des personnages extrêmement travaillés, des niveaux de langue multiples, du beau, du luxe, de l’art, du risque, de l’amour, du sang, des larmes et du rire,  tout ça avec intelligence et le sens du récit, des clins d’œil aussi, des savoirs, le résultat d’une somme d’expériences mises en application afin que cette histoire hautement rocambolesque, épique, baroque nous semble totalement vraie…. D’ailleurs moi j’y ai cru d’un bout à l’autre et j’y crois encore et je me dis qu’il va y avoir une suite, oui oui, parce que je ne crois pas que cette fin soit définitive ! . Un très grand roman d’aventures, en fait. C’est typiquement le genre de livre dont les personnages entrent dans votre vie ( en varappe et par effraction) et que vous n’avez aucune envie de quitter. Mais quelle réussite et quel bonheur de lecture ! En tous cas pour moi car on peut adhérer ou non, il n’en reste pas moins que c’est un bijou qui m’a ravie et qui trouvera , je n’en doute pas une seconde, un vaste public .

Le livre idéal quand on a envie de décoller, de s’évader, de se laisser porter par l’action et de sortir du quotidien. C’est extrêmement travaillé, ciselé, chaque détail compte sans pour autant être visible, de la dentelle.

Une chose que je ne fais que rarement, c’est de vous livrer ici  la 4ème de couverture, parce qu’elle dit la trame que je me sens incapable de vous retracer aussi clairement

« Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…
Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants. Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée. Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie. L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner. Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste. La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Pas mal, non ?

Le roman commence sur une Attaque de diligence, comme sera nommée l’enquête de la police.

Mais pour le reste, je n’ai aucunement l’intention de vous raconter l’histoire « à ma sauce » (je vous invite plutôt à découvrir dans ce roman celle de Brainman de sauce, la carbonara et une scène de cuisine et de table comme je les adore…), mais par quelques passages que j’ai aimés, quelques phrases trouvées belles, drôles, malines, touchantes, poétiques, vous donner envie de vous plonger dans ce roman que je n’hésite pas à qualifier de magnifique, le grand talent d’Ingrid Astier qui fait honneur à la Série Noire, c’est mon avis de lectrice. Quelques figures pour le don de la portraitiste, qui en deux ou trois phrases met des visages sous nos yeux, des obsessions, des visions, des éclats de texte :

« Dans la nuit lénifiante des banlieues, Brainman ( l’Ouvre-boîte )  et Miko ( la Sonnette) roulaient. Un tandem qui, au premier coup d’œil, n’évoquait jamais Laurel et Hardy. Ceux qui les croisaient n’avaient pas envie de se marrer. Quand vous tombiez sur leurs bobines, vous saviez tout de suite que vous n’aviez pas affaire au plombier. »

Il y a une scène d’amour et de complicité entre Brainman et son ami le Tokarev, absolument géniale.

L’autre duo est composé de One et One

« Astrakan les avait baptisés de la même manière pour être toujours sûr que l’un des deux réponde quand il appelait.[…]. Et comme chez les voyous, l’ego est un fléau, les fondre dans le même mot rabaissait d’autant la vanité. Pour finir, les deux n’étaient pas faits pour être particularisés. Ils devaient être un bloc uni, d’acier. Un rempart contre l’adversité. L’un était grand avec les cheveux très courts, du vrai gazon anglais millimétré qui aurait cramé blond sous le soleil d’Angola. L’autre était grand avec des cheveux bruns un poil plus longs. Courts, également, donc. Les deux avec de belles gueules de truands, le modèle classique où tout est carré, de la mâchoire à la mentalité. »

Les indics et autres intermédiaires d’un côté ou de l’autre ont pour nom la Sangsue ou la Murène, pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

La romancière met en scène aussi un monde de luxe qui m’est totalement étranger, avec ses dessus brillants et ses dessous pas toujours très propres, la presque irréelle Ylana avec ses bouts de mèches bleus ou mauves, sublimement vêtue de rien très cher, qui pleure devant une toile de Bilal et nage nue dans des aquariums. Les appartements luxueux, et une fascinante rencontre de chessboxing ( imaginé par Enki Bilal dans son album « Froid équateur » en 1992 , le chessboxing est devenu une véritable discipline ), les bulles de champagne, les voitures noires, blindées et immenses, avec chauffeur, bien sûr…Astrakan, fou amoureux de la belle et si jeune Ylana, sorte de Cendrillon des temps modernes en plus sensuelle et moins sage. Derrière ces gens, l’ombre de la guerre, et chacun panse ses douleurs et utilise son manuel de survie.

Et puis il y a Ranko, un prototype de haut vol qui déploie ses talents de grimpeur, boxeur, joueur d’échecs, amateur d’art, esthète, et cambrioleur:

« Il ne savait plus s’arrêter. Grimper pour voler le grisait.

Une drogue dure.

Tout ce qu’il gagnait, il le devait à cette élévation. Et il en était fier. La seule part de lui qui fréquentait le ciel. Et quand il voyait l’appartement des gens, il avait, profondément, l’impression de redistribuer la donne. Su ces centaines de mètres carrés, qu’est-ce qu’il prenait ? Quelques poignées. Celui qui ne s’en remettait pas avait vraiment un problème. 

Il ne leur volait pas leur âme et quant ils monteraient là-haut, pour saluer l’éternité, il les aurait délestés. 

Le matérialisme était un chien enragé. Toujours à mordre, toujours à japper. Lui, il n’avait pas cet esprit ratatiné, il ne faisait que transformer. 

Il était sur le passage, le changement de mains. 

La vie était ainsi. Et la mort, la dissolution absolue. »

En fait, j’ai du corner une page sur deux ( j’ai le droit, c’est mon livre !) et c’est si difficile ici de vous dire toute la richesse de ce texte ! 

Enfin, Stéphan Suarez, bon flic et personnage très sympathique lui aussi, obsédé par ce Gecko insaisissable:

« Suarez menait le groupe d’initiative. Cet os à moëlle, on ne le lui laisserait pas à ronger. Et n’importe quel flic détestait qu’on lui retire l’os de la gueule. Mais Suarez avait son os à lui.

Un os qu’il n’aurait confié à personne.

Même une maîtresse n’aurait pas pris autant de place dans sa tête.

Et cet os, c’était le Gecko.

Le plus beau cadeau que le banditisme lui ait fait.

Son cauchemar, aussi, son tunnel à lui. »

Je pense que dorénavant, même si c’est rare que j’y aille, quand je me promènerai à Paris, je lèverai les yeux vers les toits avec plus d’attention. Si par hasard j’apercevais le Gecko, Ranko revenu dominer la ville, Ranko le serbe, homme blessé par la guerre dans son pays, Ranko le solitaire, Arsène Lupin discret du XXIème siècle, homme-araignée qui fait des façades, des corniches, des toits son terrain de jeu, qui comme une pie va déposer ses prises dans un nid bien caché haut perché et dur d’accès. Gecko qui court sur les glissières des autoroutes, qui échappe encore et encore à Stéphan Suarez.

Le modèle de Ranko, Patrick Edlinger

C’est rien de dire que j’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien, qui m’a extraite de tout le reste pendant quelques heures, pour moi, plus que thriller, roman d’aventures à la manière d’un Dumas de notre temps peut-être. Elle nous offre la liste de tous les personnages à la fin du livre, mais je n’ai pas eu à l’utiliser tant je me suis immiscée dans le scénario, tant ces personnages ont chair qu’on ne les oublie pas . Etpuis, vous entrerez avec Ranko dans l’atelier de Bilal, avec lui vous regarderez ses créatures , vous croiserez l’artiste lors de la rencontre de chessboxing, Enki Bilal, si bien intégré à cette histoire, qui la rend si réelle et en même temps si romanesque…Quel beau travail…

En allant sur le site des Quais du Polar, vous pouvez accéder au replay des conférences dont une dans laquelle Ingrid Astier parle du travail en amont d’un tel livre et je trouve qu’elle-même est digne d’un de ses personnages de cette histoire, fougueuse, enthousiaste, impliquée dans son œuvre, fiévreuse.

Illustration visuelle et sonore

« Novembre » – Joséphine Johnson – Belfond / Vintage, traduit par Odette Micheli

« Novembre. À présent je revois d’un seul coup nos vies durant les années passées. Cet automne à la fois une fin et un commencement, et les jours naguère brouillés par ce qui était trop proche et trop familier sont clairs, étrangers à mes yeux.[…]Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour. »

Dans cette belle collection Vintage de Belfond, voici ce très beau – et triste – roman de la Grande Dépression. Et pour une fois un livre écrit par une femme, dont les personnages centraux sont des femmes.

joséphineJoséphine Johnson écrivit ce roman à l’âge de 24 ans et obtint le prix Pulitzer en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, voici une vision assez différente de tout ce que j’ai pu lire de cette époque si dure et si misérable pour le peuple américain. Enfin c’est surtout le point de vue qui est différent et le ton, celui d’une toute jeune femme; cette photo de Joséphine publiée dans le livre avec une courte biographie est très émouvante pour moi. Son visage est doux, son regard qui n’est pas tourné vers l’objectif semble intérieur, méditatif ou mélancolique. Et je l’imagine fort bien en train d’écrire cette histoire.

Arnold Haldmarne a une situation honorable dans une fabrique de bois de construction et sa famille appartient à la middle class lorsque survient la Grande Dépression qui les jette sur les routes après avoir tout perdu. Il leur reste pourtant la vieille ferme familiale – hypothéquée – où les Haldmarne arrivent sur leur chariot, au début du récit. Ainsi commence l’histoire de Margot, la cadette des trois filles. Margot qui nous dit qu’elle n’est pas jolie, Margot postée là, entre Kerrin l’aînée, rousse ardente au comportement imprévisible et souvent inquiétant et Merle la petite dernière, gosse aux joues rebondies, toujours active, pleine de répartie et de joie de vivre, Margot rêve, contemple, douce et sage Margot observe, écoute et raconte. Elle a 14 ans et Merle 10. Elle ne donne pas l’âge de Kerrin, parce qu’on sait déjà que Kerrin n’est pas « comme les autres », mais c’est l’aînée.

« Nous quittions un monde mal agencé et embrouillé, qui maugréait contre lui-même, pour arriver dans un monde non moins dur, non moins prêt à contrecarrer son homme ou à le rejeter, mais qui tout au moins lui donnait quelque chose en retour. Ce qui était plus que n’eût fait le premier. »

Leur arrivée a lieu au printemps, et la jeune Margot découvre une maison

« […]recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche. »

Et le lendemain

« […] des flocons de neige gros comme le poing et un vent de noroît qui tombait des collines et faisait trembler les fenêtres presque à en briser les carreaux; la neige mouillée claquait contre les vitres. »

Ce qui ne semble pas être de très bon augure pour la vie dans cet endroit, mais un certain optimisme, une curiosité animent les sœurs Haldmare, elles sont jeunes et pleines de courage, et trouvent de quoi s’émerveiller malgré la vie dure. Arnold n’est pas vraiment fait pour le travail agricole, mais il est épaulé par ses deux filles plus jeunes – Kerrin est inconstante et rebelle – et son épouse, femme paisible, lumineuse et courageuse, celle qui apporte la paix dans la maison. Et les jours s’écoulent, entre les tâches auxquelles s’adonnent Margot, Merle, le père et Kerrin  par intermittence. L’étrange Kerrin qui parfois explose en crises violentes, passant de l’ironie cinglante aux gestes dangereux. Le poids des dettes est là, suspendu au-dessus de leur labeur et de leurs jours, le  temps passe, et goutte à goutte l’inquiétude, puis l’angoisse croissent.

Grant , trentenaire maigre et travailleur, vient les aider. Le voisinage est tout aussi pauvre et une certaine solidarité s’exerce, mais un peu contrite et contrainte. Le père est sombre et son orgueil est heurté par la misère qui le pousse à se faire épauler. Et puis il y a Kerrin qui va remplacer la maîtresse d’école, Kerrin qui rentre au cœur de la nuit, qui rôde dans la campagne sans que les siens ne sachent où elle est.

Les jeunes filles mûrissent, troublées par la présence de Grant, pas très beau mais gentil et intelligent. Ainsi va passer le temps, au rythme des maigres récoltes et de la vie chiche. Ce qui emplit ce roman alors, c’est le caractère de Margot qui observe tout, ressent tout, décortique les événements et en souffre. Ainsi elle se compare à Kerrin:

« Kerrin était belle d’une beauté sombre et bizarre; la peau bronzée, glacée, tendue très lisse sur le visage, et des yeux sauvages comme ceux d’un poulain. Elle restait souvent la figure tournée vers le miroir ou bien passait ses mains écartées au travers de sa chevelure qui évoquait plutôt une lueur rousse et dense qu’aucune chose réelle. Elle s’étirait le cou parfois comme un oiseau pour voir à quel point la lumière était veloutée et riche sur ses joues; […] J’allais me regarder à mon tour dans la glace: il y avait dans ces traits quelque chose d’ennuyeux, et qui n’allait pas. Un teint pâle et pas de vie dans la peau, une bouche comme un entaille faite au couteau. J’étais laide – ô Dieu que j’étais laide ! « 

Au long des scènes de cette vie quotidienne qui n’est plus que combat, l’intensité dramatique monte doucement au fil des pages, les relations se tendent – seule Merle garde son énergie débordante et sa faconde dans les discussions. Mais survient l’été du malheur, celui qui va mener au point culminant de la tragédie, la grande sécheresse.

« En juin, les plantes commencèrent à se recroqueviller, à brunir, mais tout n’était pas encore sec et laid. Ce n’était pas tant la chaleur et la sécheresse que l’on craignait, mais ce qu’elles nous feraient encore subir…J’imaginais une sorte de fascination horrible dans la continuité de cette sécheresse, la perfection aiguë de ce long assassinat des choses. »

Même Merle y perdra son optimisme intrinsèque. Elle réclame des livres nouveaux, Merle la ronde qui se rebiffe contre ce sort qui s’acharne, alors que les incendies se répandent un peu partout et que le décor n’est que brun et noir, que tout disparaît sous les cendres, la fumée et cette fichue poussière qui recouvre tout.

« Nom de Dieu ! dit-elle, n’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose à lire de plus récent que les Prophètes? Quelque chose qui n’ait pas un vague goût d’Adam? J’aimerais savoir ce que les hommes disent maintenant!

-Les mêmes choses qu’ils ont toujours dites, je crois, dit Mère. Peut-être bien qu’ils ont une autre manière de les dire à présent.

-Eh bien, une nouvelle manière de dire pourrait servir à quelque chose » avait rétorqué Merle[…]

« Ça ne me va pas du tout que nous soyons toujours rognés comme ça, avec Dieu ou quelqu’un qui nous comprime dans des petites boîtes étiquetées « taille minima ». Nous ne pouvons croître dans l’obscurité comme les champignons. »

Puis arrive la fin de tout, le dénouement qui laisse Margot sur le flanc, et même si elle continuera à faire ce qu’elle pense être son devoir, elle perd la lumière en perdant sa mère.

Sur ces 203 pages, avec une grande délicatesse et une infinie douceur, Margot dessine la longue agonie et l’éclatement d’une famille acculée et condamnée par un sort qui s’acharne. Je dis « dessine » parce que c’est souvent très visuel, la nature quand elle se montre un peu clémente est sous la plume de Joséphine Johnson une merveilleuse peinture. Ainsi l’arrivée en mars :

« Ma sœur Merle et moi regardions les geais voltiger à travers les branches et nous entendions leurs cris. Les ormes étaient couverts de bourgeons et formaient contre le ciel un treillis brun. Dans les pâturages, c’était dénudé et beau, les noyers projetaient une ombre couleur de lavande, très nette; toutes choses paraissaient étrangères et sans relations entre elles, ne formant aucun dessin que l’on put retracer. »

Un livre très triste, mais qui me laisse enchantée par cette écriture tellement subtile, un langage précis et poétique, jamais mièvre, et en même temps la force d’évocation et le don de faire monter, par la voix de Margot, l’angoisse qui étreint chacun, cette hypothèque sur leurs têtes, puis les prix bas, puis cette atroce sécheresse, la poussière omniprésente, et enfin le feu et la mort. Une superbe découverte pour moi, très impressionnée par cette plume si jeune, mais jamais juvénile. Coup de cœur pour cette jolie Joséphine et sa Margot.

« La bombe » – Franck Harris – La dernière goutte, traduit par Anne – Sylvie Homassel, suivi d’un petit entretien avec l’éditeur Christophe Sedierta

 

« Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. À présent je vis ou plutôt je languis à Reichholz, en Bavière, où je me meurs de phtisie sous un nom d’emprunt, l’esprit enfin en paix. »

 

Voici un (d)étonnant livre, un texte très fort qui m’a bouleversée, sans doute plus par le sujet que par l’écriture. Ce livre fut édité pour la première fois en 1909 aux Etats Unis, et le voici pour nous grâce aux Editions La Dernière Goutte, qui ont fait là un exceptionnel travail éditorial. Pour moi c’est à ça qu’on reconnait un grand éditeur, à ces choix hors des sentiers battus, à ce talent de dénicheur pour le lecteur curieux de telles œuvres. L’écriture est bien celle du début du XXème siècle, une belle écriture classique, empreinte d’une profonde humanité qui parfois devient un rien lyrique, juste ce qu’il faut pour ne rien enlever à la sincérité et pour relater une histoire que très honnêtement je ne connaissais pas ( nous ne sommes jamais assez curieux, il n’est pas trop tard pour bien faire ). Cette histoire donc raconte l’origine du 1er Mai, fête du travail, avec les luttes ouvrières meurtrières qui eurent lieu en particulier à Chicago le 4 mai 1886, et connues sous le nom de Massacre de Haymarket , une manifestation pour la journée de travail de 8 heures. Une fête née dans le sang, la violence et l’injustice: est-ce à ce prix fort que la société humaine avance ? De révolutions sanglantes en dictatures criminelles, de bombes en pendaisons…La pacifiste que je suis ne peut approuver la violence, Cette histoire ne fait que démontrer ce penchant intrinsèque à l’homme qu’est l’usage de la violence, mais je ne peux m’empêcher de mieux comprendre les oppressés que les oppresseurs, ce qui ne veut pas dire que je les approuve. Lisez cette histoire, et dites-moi ce que vous en pensez.  

Rudolph Schnaubelt ( dont on n’est pas vraiment sûr qu’il ait été le lanceur de bombe ) vieux, malade, caché, raconte. Il raconte son départ vers l’Amérique, la vie infâme réservée aux étrangers, les conditions de travail inimaginables, inhumaines et même barbares auxquelles ils sont soumis quand ils arrivent enfin à trouver un boulot qui leur permet à peine de vivre, qui les aiderait plutôt à mourir prématurément…Bref, ce jeune homme qui plus que tout veut être journaliste va connaître toute cette misère et rencontrer ainsi des hommes qui se battent pour défendre les droits des travailleurs, des combattants syndicalistes et anarchistes, étrangers la plupart du temps, en l’occurrence allemands ( on voit dans l’article joint dans le lien les prospectus bilingues ) . De cette expérience de travailleur misérable et de cette rencontre avec Parsons, Engel et d’autres, mais surtout Louis Lingg,  sa vie se trouvera totalement transformée.

Louis Lingg

C’est en particulier avec Louis Lingg, personnage fascinant, d’une incroyable intelligence et d’une grande lucidité, qu’il va trouver l’amitié. La déposition de Lingg au procès qui le condamnera à mort est puissante et incontestable, il innocente les sept compagnons jugés avec lui et assume seul la violence ( la bombe qu’il a bel et bien fabriquée) faisant preuve d’une droiture admirable. Cette déposition à elle seule peut justifier cette lecture.  Il faut lire ce livre que Charlie Chaplin avait qualifié de chef d’œuvre. Tout le récit de ces événements et en particulier de ce procès est extraordinaire, il a soulevé en moi beaucoup de choses, ce même sentiment de révolte et ce besoin de justice qui animent Lingg et ses amis. Son geôlier Osborne dira de lui:

« J’ai la plus haute opinion de Louis Lingg, […]Je crois qu’il n’a pas été compris. Il était aussi honnête dans ses opinions qu’il est possible de l’être, aussi dénué d’esprit de vengeance qu’un nouveau-né. je ne puis que souhaiter que tous les jeunes gens de notre pays soient aussi forts, aussi bons que Louis Lingg, hors son anarchisme. »

De nombreux passages m’ont profondément remuée, en particulier l’amitié nouée entre Rudolph et Louis, leurs échanges épistolaires sont poignants quand on connait leurs situations respectives. Ce livre parle d’hommes dignes et honnêtes, d’hommes fidèles à leurs convictions et à leurs combats, mais aussi à leurs amis.

« Et puis il est bon que nous nous soyons rencontrés, toi et moi, et aimés. Prends soin d’Ida ( compagne de Lingg ), épouse Elsie; finis ton grand livre et sois heureux, comme le sont les hommes qui peuvent travailler pour eux-mêmes et pour les autres. »

Franck Harris

Ce livre reste un roman dans lequel Rudolph tombe amoureux d’Elsie, une jeune femme telle qu’il en rêvait. Beaucoup de choses sont dites aussi du monde du journalisme.

« L’événement plongea l’Amérique dans une fièvre de colère et de peur. Chicago s’abandonna à la panique; le directeur de la prison fut mis au pilori par les journaux, ses gardiens soupçonnés, les shérifs attaqués de toutes parts. Ils avaient été trop bons ! Ces anarchistes étaient des fanatiques- des assassins, des fous : il fallait les surveiller comme des bêtes sauvages et les mettre à mort comme des bêtes sauvages. La presse parlait d’une seule voix. La peur dictait les mots qu’écrivait la fureur. « 

Vous verrez dans les réponses de Christophe Sedierta à mes questions qu’il est  nettement plus nuancé que moi sur le sujet ( et il a sans doute raison, je dois être un peu agacée en ce moment et ça me rend injustement radicale !…), et finalement vous jugerez par vous-même de ce que nous devons à tous ces combats menés, dont notre fête du travail, le 1er Mai. Je ne doute pas que votre curiosité vous poussera à aller fouiller pour en savoir plus, mais ce roman à lui seul vous en apprendra beaucoup, et je crois vous touchera autant que moi.

« Je ne peux croire qu’en ce monde se perde le moindre acte désintéressé, que la moindre aspiration, le moindre espoir, s’éteigne sans laisser de trace. Au cours de ma brève existence, j’ai vu semer la graine et récolter le fruit et cela me suffit. Nous serons sans doute méprisés et traînés dans la boue par les hommes, du moins pendant un certain temps, parce que nous serons jugés par les riches et les puissants, et non par les pauvres et les humbles, pour lesquels nous avons fait don de nos vies. »

La photographie de couverture est du sociologue photographe Lewis Hine dont j’avais déjà parlé dans un article consacré aux droits des enfants, un homme qui a fait un travail remarquable qui aujourd’hui encore nous parle. Le jeune homme sur ce livre a un air si résolu, il nous regarde avec un tel air de défi, un regard magnifique.

Je termine par cet échange avec Christophe Sedierta, qui a bien voulu répondre à mes interrogations et pour promouvoir encore cette belle maison d’édition, une vidéo ( de 2011 ) dans laquelle il explique son travail. Ma découverte de La dernière goutte s’était faite avec ce très réjouissant roman noir « Bacchiglione blues » de Matteo Righetto, puis voici ce gros coup de cœur avec « La bombe », je suis une lectrice comblée ! 

 Entretien avec Christophe Sedierta que je remercie vivement du temps qu’il a bien voulu consacrer à me répondre.

« Vous avez fait là un extraordinaire choix et travail éditorial en traduisant ce roman pour la première fois en français et en le publiant; pouvez-vous raconter comment vous cherchez, trouvez et décidez ces choix , celui-ci en particulier .

– Comment ces livres viennent à nous ? Pour certains, nous les découvrons au hasard de nos recherches, de nos lectures, de conseils d’amis ; pour d’autres, ce sont des traducteurs qui nous les proposent.
Ce qui m’intéresse dans un livre, c’est une vision du monde. Notre ligne éditoriale privilégie les raconteurs d’histoires mariant l’élégance et l’irrévérence, mais aussi la truculence, la poésie et l’espièglerie. Par-dessus tout, nous aimons les voix sincères, les univers ciselés, les écritures qui tout en étant travaillées ne sont pas factices, les empêcheurs de penser en rond et les univers sombres qui s’aventurent vers l’ironie ou le franchement hilarant. Ce qui m’intéresse, d’abord en tant que lecteur, puis comme éditeur, c’est d’être dépaysé, voire sérieusement remué par une phrase, un style, des images, une histoire. Ce qui compte, c’est le plaisir et j’espère que les lecteurs qui s’intéressent aux livres que nous publions en éprouvent autant que nous.
Pour ce qui est de » La Bombe », le mérite en revient à la traductrice, Anne-Sylvie Homassel, qui a déniché cette pépite. Nous avions déjà travaillé ensemble sur « Enfer ! s’écria la duchesse », de Michael Arlen. Elle sait quels sont nos goûts littéraires et nous connaissons toute l’étendue de ses talents. Alors quand elle nous a proposé « La Bombe », nous n’avons pas hésité, d’autant que le sujet, historique et politique, m’intéressait beaucoup.

Personnellement, je pense cette forme romanesque utilisée par Harris pour faciliter l’accès du public vers une telle histoire, et élargir ce public ( la forme romanesque paraissant plus « facile » à lire qu’un récit journalistique; par exemple glisser l’histoire d’amour avec Elsie pour adoucir un peu la virulente critique politique du contexte de la vie de Rudolph; votre avis ?

-Oui, vous avez raison. Mais c’est aussi une façon de donner de l’épaisseur au personnage principal, de montrer ses hésitations et, finalement, le sacrifice qu’il accepte de faire. Et puis, venant de Frank Harris, c’est également, à mon avis, une sorte de jeu: connaissant l’écrivain et sa sensibilité (disons-le ainsi) pour le beau sexe, raconter de cette façon l’histoire d’amour entre Rudolph et Elsie, et leurs hésitations, a dû l’amuser. Enfin, Elsie représente également une forme de conservatisme auquel Rudolph n’est pas insensible.

Harris a choisi un narrateur cultivé, qui va travailler pour une presse qui l’accablera, lui et ses amis par la suite. La presse est donc ici vivement critiquée, comme le sont la justice et la police. Ce qui nous ramène à notre société actuelle et ses corruptions ( matérielles mais aussi idéologiques). Cet état de fait aurait-il un lien avec votre choix de publier ce livre bouleversant dans notre décennie ?

-Je ne pense pas qu’on puisse dire que la presse dans son ensemble soit critiquée par Frank Harris. Il ne faut pas oublier que Harris a été journaliste et patron de presse. Il connaît très bien le milieu, il a travaillé pour plusieurs journaux et a fait des reportages dans différents pays. Son personnage, Rudolph, est lui-même journaliste. Mais Harris a, à juste titre, une haute idée de ce que doit être le journalisme: indépendance, rigueur, recherche de la vérité, insoumission. Ce qu’il déteste, c’est la presse aux ordres, que ce soit par facilité, par adhésion au pouvoir, par réflexe de classe, par opportunisme, par volonté de plaire aux dominants ou par cynisme. Harris aime le journalisme exigeant et il n’hésite pas à critiquer les journalistes-laquais. Il le fera également dans un autre de ses livres: La vie et les confessions d’Oscar Wilde. Voilà aussi pourquoi « La Bombe » reste (et restera encore longtemps) d’actualité.

Comment fut accueilli ce livre à sa première édition ?

Le livre a été publié en 1908 aux Etats-Unis et en Angleterre, mais il n’avait jamais été publié en France. Pour ce qui est de sa réception, j’avoue que je n’ai pas fait de recherches sur ce point. Mais ce serait une question intéressante à creuser. »