« Manuel d’exil : Comment réussir son exil en trente-cinq leçons » – Velibor Čolić – Gallimard

« J’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave.[…] C’est la fin de l’été 1992 mais je suis habillé comme pour une expédition polaire: deux vestes d’une autre époque, une longue écharpe, aux pieds j’ai mes bottes en daim, avachies, mordues mille fois par la pluie et le vent. Je suis un cavalier léger, un voyageur au visage scellé par un froid métaphysique, cet ultime degré de la solitude, de la fatigue et de la tristesse. Sans émotions, sans peur ni honte. »

Je vous ai parlé de ce livre, de cet homme entendu à Brive à la Foire du Livre lors d’une conférence sur l’exil qui lui donnait la parole aux côtés d’un jeune poète syrien, Omar Youssef Souleimane ( « Loin de Damas » , éditions Le temps des cerises ) et d’Emma Jane Kirby pour « L’opticien de Lampedusa » ( éditions Équateurs ). Demandé à la médiathèque en Décembre, ce roman autobiographique arrive enfin chez moi ! Tout ce temps pour une lecture de deux heures d’une traite; on part avec cet homme jeté par la guerre sur les routes et les rails de l’Europe, échoué sur des bancs et dans des foyers, comme des milliers d’autres. Il a déserté l’armée bosniaque, fui les horreurs de la guerre

« A une dizaine de mètres une fillette joue avec des choses invisibles pour nous, les adultes.(…) Je la connais, on l’appelle Alma. Elle a sept ans et vit de la charité, brutale et versatile, que lui font les ivrognes auxquels elle vend des fleurs et son sourire d’enfant dans les cafés. (…)Subitement je la vois tomber en silence. Elle ne bouge plus. C’est un peu étrange, un enfant qui tombe soit il se relève soit il pleure, mais la petite Alma ne bouge pas.(…) L’unique et seule balle qu’un sniper tira du haut des collines a atteint en pleine gorge cette petite Tsigane diligente et frivole. Son petit corps est dans une posture naturelle, comme si l’enfant dormait. Le sang qui trempe la poussière autour d’elle est un tel fardeau pour nous tous, pour ce maudit pays et pour cette putain de guerre. »

 et se retrouve seul,  sans ressources et sans amis, et surtout sans la langue pour s’exprimer, dans un foyer de réfugiés.

Comme des milliers d’autres hommes et femmes à travers le monde. Son récit est très intéressant parce que cet homme est lettré, cultivé, écrivain. Et lui qui a lu la littérature française ( traduite ) et qui idolâtre de nombreux auteurs de notre pays, se retrouve à écouter des gens lui parler comme à un demeuré, comme à un enfant et ce sera pour lui sa plus grande humiliation :

« Je suis un homme de pluie, enfermé dans le silence, traversé par les spasmes et la toux rauque de l’insomnie. Je suis l’autre. Celui qui ne comprend rien et n’arrive pas à se faire comprendre. Dans mon baladeur blanc en mauvais état de marche, dont les écouteurs sont cassés, tournent en boucle mes deux uniques cassettes: Lou Reed, Magic And Loss, et Leonard Cohen, Greatest hits. »

Il disait à Brive que la langue remettait un homme à la verticale, et son livre montre à quel point c’est vrai. C’est ici qu’il écrira ses romans, ici qu’il sera publié; il raconte ses passages à la radio, où un « philosophe » bien de chez nous s’empare de la parole alors que lui hésite pour dire les choses sans se tromper de mots et l’autre, parlant pour un homme dont il ne sait rien ! Il rencontrera aussi Salman Rushdie, qui exilé où qu’il soit, brièvement échangera un regard de connivence avec le grand Bosniaque échoué, dans leur même foi en la puissance de la littérature :

« Je n’arrive pas à oublier que cet écrivain est menacé de mort, que ses ennemis sont urbi et orbi, dans le monde et dans la ville, au ciel comme sur la terre. Qu’ils sont prêts à verser un million de dollars pour tuer un écrivain, rien d’autre et rien de plus qu’un écrivain.
C’est déplorable et révoltant, je réalise que la littérature est une courageuse sentinelle, une sorte de papier de tournesol pour examiner le taux d’acidité et de folie dans ce bas monde. »

J’ai vraiment été touchée par cette histoire, parce que l’auteur ne tombe à aucun moment dans  la simplification sirupeuse, parce qu’il dit ce monde des exilés avec ses travers, ses vices et ses abandons, mais aussi avec ses chagrins, ses désespérances, ses misères matérielles et humaines. L’ironie et la lucidité donnent à ses mots une force terrible, disant un drame que nous regardons de loin, que nous jugeons aussi sans en saisir vraiment la dureté, même en ayant les meilleures intentions et sentiments du monde. L’auteur dit comme personne la grande solitude et l’anonymat :

« Je suis assis sur ce banc public à Rennes. Il pleut de l’eau tiède et bénite sur la ville. Je réalise peu à peu que je suis le réfugié. L’homme sans papiers et sans visage, sans présent et sans avenir. L’homme au pas lourd et au corps brisé, la fleur du mal, aussi éthéré et dispersé que du pollen. Je n’ai plus de nom, je ne suis plus ni grand, ni petit, je ne suis plus fils ou frère. Je suis un chien mouillé d’oubli, dans une longue nuit sans aube, une petite cicatrice sur le visage du monde. »

Ce passage n’est-il pas magnifique ? C’est bouleversant, non ? Moi ça me bouleverse, qu’un être humain puisse se sentir « Une petite cicatrice sur le visage du monde »…  

Le parcours de cet homme est émouvant et l’auto-dérision désamorce la tension dramatique, enfin, un peu:

 » Dans ma chambre il fait tellement froid qu’en prenant la douche je garde mes chaussettes.(…)
Je dresse un inventaire:
Je m’habille chez Abbé & Pierre, je suis PDF ( plusieurs domiciles fixes) ou QDF (quelques domiciles fixes), j’ai tout le temps faim et froid, je ne parle pas bien le français, dans mon pays c’est encore la guerre, mais il me semble que je suis toujours vivant. »

Je ne saurais trop vous conseiller ce très beau livre, qui s’il est un témoignage est aussi une véritable œuvre littéraire, poétique et puissante, l’écriture est riche et fluide; l’écrivain est parvenu à me faire sourire, à m’émouvoir et aussi à me mettre en colère. Certaines pages sont très acides ( chapitre 26 ) et  Čolić ne ménage personne, lui pas plus que les autres. Une lecture salutaire !

Une interview de l’auteur ici, et une chanson de l’album Greatest hits de Leonard Cohen, choix tout personnel, « Famous Blue Raincoat »

 

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« Le cœur sauvage » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.

« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »

Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement  j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première« Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:

« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »

Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit

« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.

Je murmure au creux de son cou:  » Salut, Joan.

-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »

L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.

Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .

Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.

Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )

« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »

et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes

« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »

Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…

Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…

Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite

« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]

« Des sauvageonnes », dis-je.

Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.

Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »

 

« La neige noire » – Paul Lynch – Albin Michel, traduit par Marina Boraso

« Lorsque Matthew Peoples remarque quelque chose, le soir approche déjà. Sa silhouette massive campée au milieu du champ, un simple tricot de corps gris sale sur le dos, une simple torsion du bras pour se gratter le creux de l’épaule. Sans rien dire, il s’interroge sur ce qu’il vient de voir. On croirait la queue incurvée d’un chat, mince et grise, comme un peu de fumée que l’on confondrait facilement avec l’étain des nuages. »

C’est un ami qui m’a prêté ce roman de l’auteur irlandais Paul Lynch que je n’avais pas lu à sa sortie en 2015. Il me faut l’en remercier, parce que cette lecture a été la découverte d’un univers très unique, d’une écriture absolument merveilleuse –  je crois qu’on doit ici saluer Marina Boraso pour sa traduction – et une façon de tenir un suspense avec en apparence trois fois rien vraiment bluffante. En tous cas, très difficile de chroniquer un tel livre, parce qu’on pourrait y passer des heures. Mais le mieux est encore de s’y plonger. Peut-on vraiment parler de suspense ? Oui d’une certaine manière, le suspense généré par la suspicion, et par la façon dont Lynch manipule le temps et l’espace, mais pour moi, le suspense n’est qu’un prétexte pour une peinture très sombre de cette ruralité irlandaise, pour un roman très noir à l’écriture pourtant lumineuse, toute éclairée par une pure poésie du quotidien, comme ici

« Elle est en train de tirer de l’eau à la pompe lorsque l’ombre fugace d’un oiseau effleure les pavés; il plane tout près du sol, Eskra le voit en levant la tête. De grands yeux noirs, le bec busqué, l’oiseau solitaire bat puissamment des ailes pour se percher sur la barrière, à quelques mètres d’elle.[…] Un maître de l’air, qui saisit les autres créatures entre les serpes célestes de ses serres. Il a dû s’égarer dans le désordre des vents. »

mais aussi par la pure qualité de plume de Lynch, simplement

« Il jette son mégot dans le fossé et entraîne la jument dans la montée. Palpite en lui une réminiscence très ancienne, l’avant-goût de confiture de mûres cueillies sur les haies. Face aux collines, il a l’impression de pénétrer le règne d’un temps différent. »

Tout commence par un enfer, une tragédie chez Barnabas Kane, émigré irlandais revenu au pays en 1945 (dans le Donegal ) avec son épouse américaine Eskra, rencontrée à New York alors qu’il travaillait sur les chantiers de construction des buildings. Ils ont repris une ferme où Barnabas élève des vaches et où Eskra s’occupe de ses ruches. Le fils Billy, un point de crispation dans le couple, se livre en plusieurs chapitres dans lesquels on découvre sa vie cachée, celle dont ses parents ne savent rien. De cet incendie de l’étable, vaches comprises, dans lequel va périr aussi Matthew Peoples, nul ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un crime, et bientôt la suspicion va se porter sur Barnabas qui aurait poussé Matthew dans les flammes, tandis que lui-même cherche celui qui les a allumées. Ce sera l’occasion pour les villageois d’exprimer leur solidarité ou leur animosité. Ce qui différencie Barnabas et Eskra ici, et bien que Barnabas soit un « fils du pays », c’est ce qu’ils ont connu, vécu ailleurs, qui les a changés, fait évoluer. Même Barnabas, qui au fond ne s’est pas éloigné si longtemps, est devenu un peu un étranger.

Le récit avance en longues et magnifiques scènes intimistes où les mots nichés dans le fond des esprits s’échappent, hurlants ou silencieux, puis il y a les scènes collectives mais finalement assez rares, où la communauté se fait, se défait, dans un bouillon de sentiments antagonistes parfois saumâtre. On va d’un personnage à l’autre, chacun semble dans sa bulle personnelle, dans ses ruminations; on écoute leurs pensées, on vit rêves et cauchemars jusqu’au moment où les uns et les autres se percutent, quand le monde les rattrape et les confronte. Il y a une grande violence dans le maelström déclenché par l’incendie dans les cœurs et dans les esprits, et cela va aller crescendo jusqu’à la fin. 

 L’occasion est là pour des portraits rugueux, pleins d’aspérités sur lesquelles l’imagination s’accroche pour faire apparaître ces visages au lecteur

« Le visage de Matthew. […]Son visage comme une carte au tracé bien connu. Les hauteurs abruptes des pommettes, le lacis de veinules rouges sur les méplats des joues, comme si le cours d’un fleuve immense y était inscrit. Sur sa peau les sillons creusés par le vent. L’expression engourdie des yeux bleus, la retombée des lourdes paupières qui lui donnait cet air ensommeillé, les mottes de terre attachées à ses semelles et ses cheveux blanchis, l’apparence d’un homme lent dans ses réactions. Un peu comme un dormeur dérangé dans son rêve. »

ou bien tendres et doux comme celui d’Eskra, par touches plus suggestives que descriptives:

« Au creux de ses oreilles la musique des abeilles, puis le silence de la maison. Eskra Kane est dans l’entrée, toute fine dans sa robe bleue qui rappelle la couleur de ses yeux. Ses mèches brunes glissent sur son visage quand elle retire son chapeau pour l’accrocher au museau retroussé de la rampe d’escalier, son voile d’apicultrice drapé par-dessus comme un tulle de mariée. La lumière jaune resplendit dans le salon et fait reluire le bois sombre du piano. Elle pousse un soupir. »

Ce portrait est celui d’Eskra, mais aussi de la lumière qui l’entoure, qui émane d’elle, le reflet de tout ce qu’elle dégage; c’est tellement beau que j’aimerais lire ce livre à voix haute. L’assemblage des mots est magique et rend incroyablement bien l’atmosphère presque irréelle qui souvent domine le récit…

L’histoire contée est très noire, l’ambiance rude de cette Irlande rurale est rendue à tel point qu’on sent le vent et la pluie, l’odeur du feu de tourbe et celle de l’étable, comme celle de la fumée et des flammes qui ravagent la ferme de Barnabas. On entend aussi les abeilles des ruches d’Eskra, et on voit cette belle femme, diaphane dans les rayons du soleil.

Il y a trois axes dans ce livre: l’amour si fort qui lie Eskra et Barnabas

« Quand ils dansaient ensemble, la chaleur de sa paume collée à la sienne. Les yeux dans les yeux, si proches l’un de l’autre qu’elle voyait son propre reflet dans le rond noir de sa pupille, forme évasive s’efforçant d’affermir ses contours à l’intérieur de lui. La brillance de sa peau hâlée dans la clarté défaillante demeure ancrée en elle, instant conservé dans toute sa perfection, souvenir invulnérable au temps et à l’oubli. En le voyant aujourd’hui dans la cour, le dos un peu voûté, elle est visitée par une vision fulgurante, la vie de Barnabas se déployant dans son entier, et avec elle l’image de la vieillesse future, le déclin de sa splendeur; la saisit alors une émotion inattendue, un jaillissement de compassion intense et sincère et, en même temps, une envolée d’amour pur qui s’échappe d’elle comme un oiseau. »

 la sagesse raisonnable d’Eskra et l’entêtement un peu obtus de Barnabas, la tendresse de l’une pour leur fils Billy et la rudesse et l’incompréhension de Barnabas pour son garçon, mais l’amour; ensuite il y a l’incendie et les questions autour du drame, un fil conducteur sur lequel se tissent tous les sentiments et ressentiments de la communauté, et enfin, il y a la nature. C’est ici pour moi que l’écriture et la poésie sensuelle de Lynch explose, dans des bouquets visuels, sonores, odorants absolument époustouflants; qu’ils soient doux et lumineux ou dans la bourrasque, dans le minuscule (« Un rouge-gorge passe, fulgurance vermillon qui file au cœur de la feuillée » ) ou l’immense, ces envolées sur la terre d’Irlande, sa dureté ou son évanescence, c’est là que j’ai trouvé le sommet du talent de Lynch.

« Ces journées pluvieuses ont réveillé la campagne, les herbes folles percent impatiemment la terre. Partout s’exprime la férocité du printemps, ce soulèvement contre les forces de la mort qui renferme un déploiement de puissance continu, capable de dérouler des bourgeons et de tirer la fleur de son bulbe. Il sent vivre à l’intérieur de lui une part de cette férocité et entend résonner contre la voûte du ciel les échos du chant de son âme. »

Le talent d’associer « la férocité » au printemps, de « tirer » les fleurs de leur bulbe et de faire du printemps un « soulèvement contre la mort ». C’est magnifique, non ?  Pure poésie qui s’accorde à la noirceur de l’histoire, qui dit cet endroit soumis à des forces contraires en permanence, chez les humains comme dans leur environnement. 

Eskra est mon personnage préféré de ce roman envoûtant. Parce que venue d’ailleurs elle n’entend pas céder à l’humeur chagrine, à la méchanceté, et qu’elle a la force de se défendre, de défendre Barnabas, parce qu’elle a la distance nécessaire pour ça, ainsi que l’amour et l’intelligence. Ainsi va-t-elle se dresser face au vieux McLaughlin, sentencieux et accusateur:

« Et tant que j’y suis, je vais vous dire autre chose. J’ai beau être américaine, j’ai du sang irlandais dans les veines, comme vous. Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser ce pays. Elle s’interrompt pour reprendre haleine. Et j’ai encore une chose à ajouter : Barnabas Kane a toujours été un modèle d’honnêteté, et voyez où ça l’a mené. Ce fichu incendie a tué tout notre bétail, et j’ai bien cru perdre Barnabas en même temps. Nous nous dispenserons très bien de vos âneries moralisatrices, Mr McLaughlin. »

Je ne vous parle pas tellement plus de la trame, de Billy – personnage très important, Billy – du chien Cyclope, de la jument et de tous les individus qu’on rencontre. Voici un livre profondément triste, il faut le dire, les yeux se noient souvent, un livre puissant, brutal, sensuel, absolument envoûtant. Une merveille sur le fond, sur la forme, sur la trace qu’il laisse en soi des premiers mots à l’épilogue. J’imagine que ça fera plaisir à mon ami qui voulait me convaincre que s’il y a des romans sympathiques dans la littérature irlandaise, il y a bien plus –  je le savais déjà, je crois, mais il lui semblait anormal que je n’aie pas lu CE roman-ci  –, il y a « La neige noire » de Paul Lynch, énorme coup de cœur. 

 Duke Ellington, qui fait danser Eskra et Barnabas, jeunes amoureux à New York.

« Le Saut oblique de la truite » – Jérôme Magnier-Moreno – Phébus/Littérature française

La gare de La Livrophage

La gare  de Francardu

La gare de Francardu

J’ai vu passer ce livre sous mes yeux en faisant le tour des sorties littéraires. Et puis jeudi j’ai reçu un message de Jérôme Magnier-Moreno qui me proposait de me l’envoyer, comme à d’autres blogueuses. Je ne sais pas ce qui m’a valu ce plaisir, mais ce petit livre a éclairé mon week-end sous la pluie. Un petit roman, un bel objet plutôt hors cadre, dont on ne sait faire la part des choses vraies de celles imaginées, ou rêvées peut-être, et on s’en fiche un peu pour tout dire : on y croit. Le livre dont la couverture est illustrée de cette minuscule gare de Francardu en Haute-Corse, croquée par l’auteur, commence en 2016 par un chapitre 0, comme un point de non-retour: l’auteur va livrer son petit livre en pâture aux lecteurs, ce texte qu’il a couvé dix années durant dans son sac à dos rouge tout délavé par le temps. L’histoire commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse:

« C’est un refuge idéal pour faire ce que j’ai à y faire, en réalité, cuver ma douleur à me séparer du manuscrit que je porte au fond de mon sac à dos rouge, en trente exemplaires bien serrés les uns contre les autres. »

Et de nous raconter la genèse de cette œuvre au caractère semblable à celui de notre écrivain indécis qui le commence en 1999, nous livrant avec beaucoup de délicatesse sa relation avec sa première lectrice, sa mère disparue depuis, et toutes les années à réécrire ce texte court, en fait plus qu’à l’écrire à le peindre. Est venu le moment de la séparation, les enveloppes kraft et les manuscrits glissés dans  » la grande boîte jaune estampillée de son avion postal bleu » . J’ai très envie de vous livrer de nombreux passages que j’ai aimés, mais je ne le fais pas, 91 pages qui se suivent comme un chemin, au bord du Tavignano et entre les seins plantureux d’une beauté corse, sous le regard bienveillant du grand Hemingway, 91 pages, ça ne se donne pas en grands extraits!

En fait j’aimerais vous le lire, mais je vais me contenter de vous dire que j’ai souri aux émois sexuels de notre garçon tout juste adulte devant un décolleté à se damner, peau mate et parfum d’orange, j’ai souri à son arrivée dans cette montagne corse aux couleurs et parfums puissants, aux caractères sévères et aux rivières de jade. Trois jours, une partie de pêche à la truite de trois jours avec Olivier Gérard, l’ami aléatoire et marginal qui ne viendra pas.

« C’est lui que je dois rencontrer ce soir près de Corte, cet énergumène pour qui j’ai la plus grande affection parce qu’il y a, sous le tissu de névroses qui l’enserre, quelque chose de vaste, de beau, de bleu. Comme une aspiration non négociable à la liberté. »

Mais c’est seul que l’auteur fera ce séjour, bougonnant contre cet ami volatile et inconstant, mais pêchant quand même ( sans succès ) et nous offrant dans ses carnets des visions de la Corse au printemps avec une poésie merveilleuse

« Temps doux. Soleil. Ciel bleu. Limpide. Pas un nuage. Quelques hirondelles volent çà et là, près de l’entrepôt jaune.

Et pourquoi pas:

Temps bleu. Ciel doux. Pas une hirondelle jaune. Quelques nuages volent çà et là près de l’entrepôt limpide ? »

Comme c’est difficile de parler de cette histoire! Je suis allée deux fois en Corse, et comme l’auteur, j’ai longé ces rivières glacées (s’y baigner, comme dans la Restonica en plein été, relève du défi héroïque ! ). Ici le Golo, puis le Tavignano

« …l’essentiel est là… sous mes yeux, sous mes narines et mes mains. La grande faille liquide qui sent si bon le soir venu. Tout est simple près de la rivière: le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »

À la suite de quoi la rivière murmure son chant à notre oreille, elle chante son immuabilité, sa constance et ses truites aérodynamiques, mordorées à gros points rouges,

« La vie sera d’une grande simplicité quand vous reviendrez dans votre maison, dans l’obscurité, avec trois truites posées sur le siège du mort. La vie se résumera à cette portion de route en lacets, visible dans la lumière jaune des phares de la voiture.

Au-delà-le noir-rien. »

Mes deux frères étaient de grands pêcheurs à la truite ( mais pas en Corse). Le seul qu’il me reste me racontait il y a juste quelques semaines les jours d’ouverture il y a des années de cela, parfois dans la neige, quand ils rentraient le visage violet et bleui par le froid, les mains insensibles et des farios dans la besace. Je les revois, moi petite fille fière de leurs prises…Alors ce livre m’a touchée, beaucoup et à plus d’un titre. Tout y est en fait très délicat, et inavoué le plus souvent. Le chagrin comme le bonheur d’un jeune homme qui hésite encore face à la vie. L’humour comme souvent désamorce le tragique, l’ironie ramène les choses à leur juste place; loin de l’emphase le ton est juste, sincère surtout dans son incertitude et ses hésitations. Mais la palette du peintre est elle d’une précision magique, qui nous donne à contempler la beauté de cette île, le combat entre la truite et le pêcheur dans la limpidité du torrent – la description de la vallée granitique, de la rivière et de ses berges est somptueuse, toute de verts et de diamant -.

La 4ème de couverture dit « une histoire qui ne parle de rien – ou presque », c’est un gros « presque », et si nos vies sont faites de si beaux riens, alors je suppose que nos vies en valent la peine. C’est aussi là, bien sûr, une ode à la nature qui me parle ( citations de Thoreau et son « Walden » dont on parle à nouveau beaucoup depuis quelques temps ) , moi qui très vite en ville suffoque comme un poisson hors de l’eau. La mère de Jérôme Magnier-Moreno lui a dit après avoir lu la première version de son roman qu’elle était rassurée parce qu’il avait en lui ce qu’on appelle  « l’envie de vivre ». J’ai lu ce beau texte hier, mon fils trentenaire l’a lu juste après. Tout à l’heure, quelques 12 heures après l’avoir fini, il s’est fait la même remarque que moi, à savoir que c’est un livre qui vous imprègne doucement, et qu’il se révèle peu à peu comme souvent la poésie je crois. Il m’a dit qu’il s’était reconnu par moments dans ce personnage. J‘ai été très sensible à cette lecture, et je vous remercie, Jérôme, de m’avoir offert ce roman, un vrai joli cadeau.

Ici le site de l’artiste