« Novembre » – Joséphine Johnson – Belfond / Vintage, traduit par Odette Micheli

« Novembre. À présent je revois d’un seul coup nos vies durant les années passées. Cet automne à la fois une fin et un commencement, et les jours naguère brouillés par ce qui était trop proche et trop familier sont clairs, étrangers à mes yeux.[…]Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour. »

Dans cette belle collection Vintage de Belfond, voici ce très beau – et triste – roman de la Grande Dépression. Et pour une fois un livre écrit par une femme, dont les personnages centraux sont des femmes.

joséphineJoséphine Johnson écrivit ce roman à l’âge de 24 ans et obtint le prix Pulitzer en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, voici une vision assez différente de tout ce que j’ai pu lire de cette époque si dure et si misérable pour le peuple américain. Enfin c’est surtout le point de vue qui est différent et le ton, celui d’une toute jeune femme; cette photo de Joséphine publiée dans le livre avec une courte biographie est très émouvante pour moi. Son visage est doux, son regard qui n’est pas tourné vers l’objectif semble intérieur, méditatif ou mélancolique. Et je l’imagine fort bien en train d’écrire cette histoire.

Arnold Haldmarne a une situation honorable dans une fabrique de bois de construction et sa famille appartient à la middle class lorsque survient la Grande Dépression qui les jette sur les routes après avoir tout perdu. Il leur reste pourtant la vieille ferme familiale – hypothéquée – où les Haldmarne arrivent sur leur chariot, au début du récit. Ainsi commence l’histoire de Margot, la cadette des trois filles. Margot qui nous dit qu’elle n’est pas jolie, Margot postée là, entre Kerrin l’aînée, rousse ardente au comportement imprévisible et souvent inquiétant et Merle la petite dernière, gosse aux joues rebondies, toujours active, pleine de répartie et de joie de vivre, Margot rêve, contemple, douce et sage Margot observe, écoute et raconte. Elle a 14 ans et Merle 10. Elle ne donne pas l’âge de Kerrin, parce qu’on sait déjà que Kerrin n’est pas « comme les autres », mais c’est l’aînée.

« Nous quittions un monde mal agencé et embrouillé, qui maugréait contre lui-même, pour arriver dans un monde non moins dur, non moins prêt à contrecarrer son homme ou à le rejeter, mais qui tout au moins lui donnait quelque chose en retour. Ce qui était plus que n’eût fait le premier. »

Leur arrivée a lieu au printemps, et la jeune Margot découvre une maison

« […]recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche. »

Et le lendemain

« […] des flocons de neige gros comme le poing et un vent de noroît qui tombait des collines et faisait trembler les fenêtres presque à en briser les carreaux; la neige mouillée claquait contre les vitres. »

Ce qui ne semble pas être de très bon augure pour la vie dans cet endroit, mais un certain optimisme, une curiosité animent les sœurs Haldmare, elles sont jeunes et pleines de courage, et trouvent de quoi s’émerveiller malgré la vie dure. Arnold n’est pas vraiment fait pour le travail agricole, mais il est épaulé par ses deux filles plus jeunes – Kerrin est inconstante et rebelle – et son épouse, femme paisible, lumineuse et courageuse, celle qui apporte la paix dans la maison. Et les jours s’écoulent, entre les tâches auxquelles s’adonnent Margot, Merle, le père et Kerrin  par intermittence. L’étrange Kerrin qui parfois explose en crises violentes, passant de l’ironie cinglante aux gestes dangereux. Le poids des dettes est là, suspendu au-dessus de leur labeur et de leurs jours, le  temps passe, et goutte à goutte l’inquiétude, puis l’angoisse croissent.

Grant , trentenaire maigre et travailleur, vient les aider. Le voisinage est tout aussi pauvre et une certaine solidarité s’exerce, mais un peu contrite et contrainte. Le père est sombre et son orgueil est heurté par la misère qui le pousse à se faire épauler. Et puis il y a Kerrin qui va remplacer la maîtresse d’école, Kerrin qui rentre au cœur de la nuit, qui rôde dans la campagne sans que les siens ne sachent où elle est.

Les jeunes filles mûrissent, troublées par la présence de Grant, pas très beau mais gentil et intelligent. Ainsi va passer le temps, au rythme des maigres récoltes et de la vie chiche. Ce qui emplit ce roman alors, c’est le caractère de Margot qui observe tout, ressent tout, décortique les événements et en souffre. Ainsi elle se compare à Kerrin:

« Kerrin était belle d’une beauté sombre et bizarre; la peau bronzée, glacée, tendue très lisse sur le visage, et des yeux sauvages comme ceux d’un poulain. Elle restait souvent la figure tournée vers le miroir ou bien passait ses mains écartées au travers de sa chevelure qui évoquait plutôt une lueur rousse et dense qu’aucune chose réelle. Elle s’étirait le cou parfois comme un oiseau pour voir à quel point la lumière était veloutée et riche sur ses joues; […] J’allais me regarder à mon tour dans la glace: il y avait dans ces traits quelque chose d’ennuyeux, et qui n’allait pas. Un teint pâle et pas de vie dans la peau, une bouche comme un entaille faite au couteau. J’étais laide – ô Dieu que j’étais laide ! « 

Au long des scènes de cette vie quotidienne qui n’est plus que combat, l’intensité dramatique monte doucement au fil des pages, les relations se tendent – seule Merle garde son énergie débordante et sa faconde dans les discussions. Mais survient l’été du malheur, celui qui va mener au point culminant de la tragédie, la grande sécheresse.

« En juin, les plantes commencèrent à se recroqueviller, à brunir, mais tout n’était pas encore sec et laid. Ce n’était pas tant la chaleur et la sécheresse que l’on craignait, mais ce qu’elles nous feraient encore subir…J’imaginais une sorte de fascination horrible dans la continuité de cette sécheresse, la perfection aiguë de ce long assassinat des choses. »

Même Merle y perdra son optimisme intrinsèque. Elle réclame des livres nouveaux, Merle la ronde qui se rebiffe contre ce sort qui s’acharne, alors que les incendies se répandent un peu partout et que le décor n’est que brun et noir, que tout disparaît sous les cendres, la fumée et cette fichue poussière qui recouvre tout.

« Nom de Dieu ! dit-elle, n’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose à lire de plus récent que les Prophètes? Quelque chose qui n’ait pas un vague goût d’Adam? J’aimerais savoir ce que les hommes disent maintenant!

-Les mêmes choses qu’ils ont toujours dites, je crois, dit Mère. Peut-être bien qu’ils ont une autre manière de les dire à présent.

-Eh bien, une nouvelle manière de dire pourrait servir à quelque chose » avait rétorqué Merle[…]

« Ça ne me va pas du tout que nous soyons toujours rognés comme ça, avec Dieu ou quelqu’un qui nous comprime dans des petites boîtes étiquetées « taille minima ». Nous ne pouvons croître dans l’obscurité comme les champignons. »

Puis arrive la fin de tout, le dénouement qui laisse Margot sur le flanc, et même si elle continuera à faire ce qu’elle pense être son devoir, elle perd la lumière en perdant sa mère.

Sur ces 203 pages, avec une grande délicatesse et une infinie douceur, Margot dessine la longue agonie et l’éclatement d’une famille acculée et condamnée par un sort qui s’acharne. Je dis « dessine » parce que c’est souvent très visuel, la nature quand elle se montre un peu clémente est sous la plume de Joséphine Johnson une merveilleuse peinture. Ainsi l’arrivée en mars :

« Ma sœur Merle et moi regardions les geais voltiger à travers les branches et nous entendions leurs cris. Les ormes étaient couverts de bourgeons et formaient contre le ciel un treillis brun. Dans les pâturages, c’était dénudé et beau, les noyers projetaient une ombre couleur de lavande, très nette; toutes choses paraissaient étrangères et sans relations entre elles, ne formant aucun dessin que l’on put retracer. »

Un livre très triste, mais qui me laisse enchantée par cette écriture tellement subtile, un langage précis et poétique, jamais mièvre, et en même temps la force d’évocation et le don de faire monter, par la voix de Margot, l’angoisse qui étreint chacun, cette hypothèque sur leurs têtes, puis les prix bas, puis cette atroce sécheresse, la poussière omniprésente, et enfin le feu et la mort. Une superbe découverte pour moi, très impressionnée par cette plume si jeune, mais jamais juvénile. Coup de cœur pour cette jolie Joséphine et sa Margot.

« La bombe » – Franck Harris – La dernière goutte, traduit par Anne – Sylvie Homassel, suivi d’un petit entretien avec l’éditeur Christophe Sedierta

 

« Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. À présent je vis ou plutôt je languis à Reichholz, en Bavière, où je me meurs de phtisie sous un nom d’emprunt, l’esprit enfin en paix. »

 

Voici un (d)étonnant livre, un texte très fort qui m’a bouleversée, sans doute plus par le sujet que par l’écriture. Ce livre fut édité pour la première fois en 1909 aux Etats Unis, et le voici pour nous grâce aux Editions La Dernière Goutte, qui ont fait là un exceptionnel travail éditorial. Pour moi c’est à ça qu’on reconnait un grand éditeur, à ces choix hors des sentiers battus, à ce talent de dénicheur pour le lecteur curieux de telles œuvres. L’écriture est bien celle du début du XXème siècle, une belle écriture classique, empreinte d’une profonde humanité qui parfois devient un rien lyrique, juste ce qu’il faut pour ne rien enlever à la sincérité et pour relater une histoire que très honnêtement je ne connaissais pas ( nous ne sommes jamais assez curieux, il n’est pas trop tard pour bien faire ). Cette histoire donc raconte l’origine du 1er Mai, fête du travail, avec les luttes ouvrières meurtrières qui eurent lieu en particulier à Chicago le 4 mai 1886, et connues sous le nom de Massacre de Haymarket , une manifestation pour la journée de travail de 8 heures. Une fête née dans le sang, la violence et l’injustice: est-ce à ce prix fort que la société humaine avance ? De révolutions sanglantes en dictatures criminelles, de bombes en pendaisons…La pacifiste que je suis ne peut approuver la violence, Cette histoire ne fait que démontrer ce penchant intrinsèque à l’homme qu’est l’usage de la violence, mais je ne peux m’empêcher de mieux comprendre les oppressés que les oppresseurs, ce qui ne veut pas dire que je les approuve. Lisez cette histoire, et dites-moi ce que vous en pensez.  

Rudolph Schnaubelt ( dont on n’est pas vraiment sûr qu’il ait été le lanceur de bombe ) vieux, malade, caché, raconte. Il raconte son départ vers l’Amérique, la vie infâme réservée aux étrangers, les conditions de travail inimaginables, inhumaines et même barbares auxquelles ils sont soumis quand ils arrivent enfin à trouver un boulot qui leur permet à peine de vivre, qui les aiderait plutôt à mourir prématurément…Bref, ce jeune homme qui plus que tout veut être journaliste va connaître toute cette misère et rencontrer ainsi des hommes qui se battent pour défendre les droits des travailleurs, des combattants syndicalistes et anarchistes, étrangers la plupart du temps, en l’occurrence allemands ( on voit dans l’article joint dans le lien les prospectus bilingues ) . De cette expérience de travailleur misérable et de cette rencontre avec Parsons, Engel et d’autres, mais surtout Louis Lingg,  sa vie se trouvera totalement transformée.

Louis Lingg

C’est en particulier avec Louis Lingg, personnage fascinant, d’une incroyable intelligence et d’une grande lucidité, qu’il va trouver l’amitié. La déposition de Lingg au procès qui le condamnera à mort est puissante et incontestable, il innocente les sept compagnons jugés avec lui et assume seul la violence ( la bombe qu’il a bel et bien fabriquée) faisant preuve d’une droiture admirable. Cette déposition à elle seule peut justifier cette lecture.  Il faut lire ce livre que Charlie Chaplin avait qualifié de chef d’œuvre. Tout le récit de ces événements et en particulier de ce procès est extraordinaire, il a soulevé en moi beaucoup de choses, ce même sentiment de révolte et ce besoin de justice qui animent Lingg et ses amis. Son geôlier Osborne dira de lui:

« J’ai la plus haute opinion de Louis Lingg, […]Je crois qu’il n’a pas été compris. Il était aussi honnête dans ses opinions qu’il est possible de l’être, aussi dénué d’esprit de vengeance qu’un nouveau-né. je ne puis que souhaiter que tous les jeunes gens de notre pays soient aussi forts, aussi bons que Louis Lingg, hors son anarchisme. »

De nombreux passages m’ont profondément remuée, en particulier l’amitié nouée entre Rudolph et Louis, leurs échanges épistolaires sont poignants quand on connait leurs situations respectives. Ce livre parle d’hommes dignes et honnêtes, d’hommes fidèles à leurs convictions et à leurs combats, mais aussi à leurs amis.

« Et puis il est bon que nous nous soyons rencontrés, toi et moi, et aimés. Prends soin d’Ida ( compagne de Lingg ), épouse Elsie; finis ton grand livre et sois heureux, comme le sont les hommes qui peuvent travailler pour eux-mêmes et pour les autres. »

Franck Harris

Ce livre reste un roman dans lequel Rudolph tombe amoureux d’Elsie, une jeune femme telle qu’il en rêvait. Beaucoup de choses sont dites aussi du monde du journalisme.

« L’événement plongea l’Amérique dans une fièvre de colère et de peur. Chicago s’abandonna à la panique; le directeur de la prison fut mis au pilori par les journaux, ses gardiens soupçonnés, les shérifs attaqués de toutes parts. Ils avaient été trop bons ! Ces anarchistes étaient des fanatiques- des assassins, des fous : il fallait les surveiller comme des bêtes sauvages et les mettre à mort comme des bêtes sauvages. La presse parlait d’une seule voix. La peur dictait les mots qu’écrivait la fureur. « 

Vous verrez dans les réponses de Christophe Sedierta à mes questions qu’il est  nettement plus nuancé que moi sur le sujet ( et il a sans doute raison, je dois être un peu agacée en ce moment et ça me rend injustement radicale !…), et finalement vous jugerez par vous-même de ce que nous devons à tous ces combats menés, dont notre fête du travail, le 1er Mai. Je ne doute pas que votre curiosité vous poussera à aller fouiller pour en savoir plus, mais ce roman à lui seul vous en apprendra beaucoup, et je crois vous touchera autant que moi.

« Je ne peux croire qu’en ce monde se perde le moindre acte désintéressé, que la moindre aspiration, le moindre espoir, s’éteigne sans laisser de trace. Au cours de ma brève existence, j’ai vu semer la graine et récolter le fruit et cela me suffit. Nous serons sans doute méprisés et traînés dans la boue par les hommes, du moins pendant un certain temps, parce que nous serons jugés par les riches et les puissants, et non par les pauvres et les humbles, pour lesquels nous avons fait don de nos vies. »

La photographie de couverture est du sociologue photographe Lewis Hine dont j’avais déjà parlé dans un article consacré aux droits des enfants, un homme qui a fait un travail remarquable qui aujourd’hui encore nous parle. Le jeune homme sur ce livre a un air si résolu, il nous regarde avec un tel air de défi, un regard magnifique.

Je termine par cet échange avec Christophe Sedierta, qui a bien voulu répondre à mes interrogations et pour promouvoir encore cette belle maison d’édition, une vidéo ( de 2011 ) dans laquelle il explique son travail. Ma découverte de La dernière goutte s’était faite avec ce très réjouissant roman noir « Bacchiglione blues » de Matteo Righetto, puis voici ce gros coup de cœur avec « La bombe », je suis une lectrice comblée ! 

 Entretien avec Christophe Sedierta que je remercie vivement du temps qu’il a bien voulu consacrer à me répondre.

« Vous avez fait là un extraordinaire choix et travail éditorial en traduisant ce roman pour la première fois en français et en le publiant; pouvez-vous raconter comment vous cherchez, trouvez et décidez ces choix , celui-ci en particulier .

– Comment ces livres viennent à nous ? Pour certains, nous les découvrons au hasard de nos recherches, de nos lectures, de conseils d’amis ; pour d’autres, ce sont des traducteurs qui nous les proposent.
Ce qui m’intéresse dans un livre, c’est une vision du monde. Notre ligne éditoriale privilégie les raconteurs d’histoires mariant l’élégance et l’irrévérence, mais aussi la truculence, la poésie et l’espièglerie. Par-dessus tout, nous aimons les voix sincères, les univers ciselés, les écritures qui tout en étant travaillées ne sont pas factices, les empêcheurs de penser en rond et les univers sombres qui s’aventurent vers l’ironie ou le franchement hilarant. Ce qui m’intéresse, d’abord en tant que lecteur, puis comme éditeur, c’est d’être dépaysé, voire sérieusement remué par une phrase, un style, des images, une histoire. Ce qui compte, c’est le plaisir et j’espère que les lecteurs qui s’intéressent aux livres que nous publions en éprouvent autant que nous.
Pour ce qui est de » La Bombe », le mérite en revient à la traductrice, Anne-Sylvie Homassel, qui a déniché cette pépite. Nous avions déjà travaillé ensemble sur « Enfer ! s’écria la duchesse », de Michael Arlen. Elle sait quels sont nos goûts littéraires et nous connaissons toute l’étendue de ses talents. Alors quand elle nous a proposé « La Bombe », nous n’avons pas hésité, d’autant que le sujet, historique et politique, m’intéressait beaucoup.

Personnellement, je pense cette forme romanesque utilisée par Harris pour faciliter l’accès du public vers une telle histoire, et élargir ce public ( la forme romanesque paraissant plus « facile » à lire qu’un récit journalistique; par exemple glisser l’histoire d’amour avec Elsie pour adoucir un peu la virulente critique politique du contexte de la vie de Rudolph; votre avis ?

-Oui, vous avez raison. Mais c’est aussi une façon de donner de l’épaisseur au personnage principal, de montrer ses hésitations et, finalement, le sacrifice qu’il accepte de faire. Et puis, venant de Frank Harris, c’est également, à mon avis, une sorte de jeu: connaissant l’écrivain et sa sensibilité (disons-le ainsi) pour le beau sexe, raconter de cette façon l’histoire d’amour entre Rudolph et Elsie, et leurs hésitations, a dû l’amuser. Enfin, Elsie représente également une forme de conservatisme auquel Rudolph n’est pas insensible.

Harris a choisi un narrateur cultivé, qui va travailler pour une presse qui l’accablera, lui et ses amis par la suite. La presse est donc ici vivement critiquée, comme le sont la justice et la police. Ce qui nous ramène à notre société actuelle et ses corruptions ( matérielles mais aussi idéologiques). Cet état de fait aurait-il un lien avec votre choix de publier ce livre bouleversant dans notre décennie ?

-Je ne pense pas qu’on puisse dire que la presse dans son ensemble soit critiquée par Frank Harris. Il ne faut pas oublier que Harris a été journaliste et patron de presse. Il connaît très bien le milieu, il a travaillé pour plusieurs journaux et a fait des reportages dans différents pays. Son personnage, Rudolph, est lui-même journaliste. Mais Harris a, à juste titre, une haute idée de ce que doit être le journalisme: indépendance, rigueur, recherche de la vérité, insoumission. Ce qu’il déteste, c’est la presse aux ordres, que ce soit par facilité, par adhésion au pouvoir, par réflexe de classe, par opportunisme, par volonté de plaire aux dominants ou par cynisme. Harris aime le journalisme exigeant et il n’hésite pas à critiquer les journalistes-laquais. Il le fera également dans un autre de ses livres: La vie et les confessions d’Oscar Wilde. Voilà aussi pourquoi « La Bombe » reste (et restera encore longtemps) d’actualité.

Comment fut accueilli ce livre à sa première édition ?

Le livre a été publié en 1908 aux Etats-Unis et en Angleterre, mais il n’avait jamais été publié en France. Pour ce qui est de sa réception, j’avoue que je n’ai pas fait de recherches sur ce point. Mais ce serait une question intéressante à creuser. »

 

 

« La poudre et la cendre » – Taylor Brown – Autrement /Littérature, traduit par Mathilde Bach

la-poudre« Une pâle lumière s’insinuait à travers la forêt de sapins noirs, fourmillant sous la couche de cendres, dans le cœur rougeoyant des braises finissantes. Les hommes émergeaient de leur campement, silencieux, et rompaient le pain d’un vieux pillage entre leurs doigts noircis. L’un d’entre eux faisait son propre examen. Suie et poudre, cendre et crasse. Des croissants de saleté accumulée sous ses ongles rongés et noirs, comme s’il avait dû s’extraire d’un trou dans la terre. Ou bien s’y enfouir. »

J’ai lu de très bons et très beaux livres ces dernières semaines, et en voici un autre, un livre à vif, bouleversant, au rythme soutenu par les sabots des chevaux et le cœur battant de deux jeunes gens, Callum et Ava, respectivement 15 et 17 ans.

La guerre de Sécession s’est répandue partout en traînée de poudre et de cendre, de sang et de larmes aussi. Callum l’orphelin est à la suite d’une bande de soldats sudistes menée par le Colonel, un homme craint qui a été déchu de son grade de commandant. Il va rencontrer lors d’une intrusion de son groupe dans une maison abandonnée la belle Ava. Hanté par la vision de cette beauté, Callum va revenir quelques temps plus tard et la retrouvera alors, victime d’un viol et enceinte:

« Il la trouva cachée sous l’escalier, les genoux relevés sur son ventre. Elle, si courageuse, était à présent terrifiée, légèrement tremblante, ses cheveux dessinant des traînées noires sur ses épaules. Lorsqu’elle leva les yeux, il vit ses joues creusées et sombres, sa peau fine tendue sur les os de son visage comme un film transparent. On aurait dit que quelque chose la rongeait de l’intérieur.[…] Elle était plus grande que dans son souvenir. Ses yeux si bleus l’ébranlèrent, le reste de son corps était lisse et clair comme une coulée de lait. »

Le Colonel a été tué, Callum est soupçonné et un terrifiant tueur à gages, chasseur d’esclaves, ignoble personnage escorté de sa meute va se lancer à ses trousses. Ces deux enfants vont ainsi se lancer dans une grande course vers le sud, à cheval et armés autant que possible. Callum va trouver le cheval qu’il lui faut, Reiver, et ainsi débute sur un rythme incroyable cette  course folle vers un espoir de survivre.

Comment dire toute la beauté de cette écriture ? Comment dire avec assez de justesse l’emprise charnelle de ce texte ? Toute l’horreur de la guerre passe par le corps et l’esprit de ces deux jeunes gens, faisant de Callum un tueur sans états d’âme, et révélant Ava comme une incroyable force de la nature. Et on les aime, on les aime et on les suit, on souffle et respire avec eux, on crève de faim comme eux, on ressent cette chaleur de l’amour naissant dans les conversations où ils se découvrent, se livrent, se chamaillent les soirs devant le feu. Ava est une jeune femme pleine de courage, elle sait monter à cheval, se servir d’une arme à feu, elle sait être virulente et moqueuse face à Callum qu’elle traite parfois comme son petit frère – 15 ans ! – et elle sait être tendre devant ce garçon maladroit qui ressent pour la première fois un amour qui déborde de lui en un torrent qu’il n’arrive pas à contrôler. Il n’est encore qu’un enfant sous la carapace:

fire-1694645_640« Ils étaient assis sous un grand chêne. Il enfouit sa tête entre ses genoux et se couvrit le visage des mains. Il tentait de stopper le flot de tristesse qui jaillissait de lui tandis qu’elle dessinait lentement un cercle entre ses deux épaules. Il pressa son visage mouillé contre le sien. Se remémorant la douceur des joues de sa sœur et de sa mère, disparues depuis si longtemps, la rugosité de celles de son père, dont il parvenait à peine à se représenter les traits. tout ce qui avait précédé ce rivage relevait du mythe, du rêve. Tous ces souvenirs comme ensevelis si profondément sous la tourbe noire. Mais cette sensation, cette joue, là, le touchait en plein cœur, le renvoyait à tout ce qu’il avait perdu. »

Ce roman montre et dit : la guerre n’est que mort, terreur, violence sans merci, et dans ces cendres, dans cette odeur de ruines calcinées et de sang répandu, parmi les cadavres et la perversité, la jeunesse, la vie et l’amour résistent et prennent racines malgré tout. Et ce n’est pas pour autant une idée mièvre, on en est très loin. L’univers sentimental des deux héros est tout envahi par cette guerre et cette violence, leur laissant bien peu de répit; ils dorment par terre dans le froid, toujours aux aguets, ils crèvent de faim, puis Callum va être grièvement blessé, et c’est la course contre la montre pour trouver secours dans un univers où il faut se méfier de tous, ne faire confiance à personne.

« Il songeait à la manière dont la plus petite entaille pouvait faire pénétrer la maladie et le pourrissement, comme si le monde, au-delà du sanctuaire de chaque corps, fourmillait de hordes à l’affût, assoiffées de chair, aussi vivaces pour elles-mêmes qu’empoisonnées pour leurs proies. Pareilles à ces hommes, là-bas. Les yeux illuminés à la vue du sang, les corps bardés d’instruments de mort étincelants, poignards à la main, crachant dans le feu. « 

forest-fire-424388_640Les paysages ici sont en permanence dans des lumières étranges, un peu fantastiques, on ne s’y sent jamais vraiment en sécurité, on n’y perçoit que peu de sérénité car tout est nimbé par les effluves des batailles, brumes, fumées, cendres et poussière. C’est un vocabulaire choisi qui rend si bien cette impression:

« Le soleil surplombait une terre brûlée jusqu’aux racines, dissipant le brouillard. Seules quelques volutes de fumée voilaient encore son royaume. La fille, le garçon et le cheval allaient le long de colonnes d’arbres sentinelles dressés de part et d’autre d’un ruisseau coulant au milieu des champs de coton.[…]Le soleil ricochait à la surface de l’eau comme des éclats de verre sur la pierre. Le long de la rive, des empreintes de sabots, de pattes et de pieds, chaussés ou non, décrivaient un calendrier de jours et de nuits écoulés. Rassemblées toutes au même endroit, ces empreintes donnaient l’impression d’une lutte de pouvoir entre les bêtes pour l’eau, d’une foule d’espèces en fusion. »

look-1865353_640Pris dans le déchaînement de violence de cette guerre, les deux adolescents se perdront et Callum bravera obstacles, distances, doutes pour retrouver Ava grâce à son fidèle cheval et à sa ténacité.

Pour conclure, un livre très touchant où la candeur et l’insouciance de la jeunesse sont mises à mal. L’auteur a su dans les brefs instants de répit les soirs près du feu, faire resurgir cette enfance toujours allumée en eux, comme une petite lampe qui peut amener des sourires sur leurs visages, et sur le nôtre quand ils bavardent. Si je n’avais qu’une question à poser à l’auteur, je lui demanderais comment il a choisi la fin de son livre, qu’est-ce qui a motivé cette fin… Si ça vous intrigue, lisez ce beau roman.

La chanson du voyage de Callum et Ava; j’ai choisi cette version de Dylan, pour le rythme lent et un rien mélancolique porté par la voix nonchalante de Bob, pour les photos aux visages graves et au sourire triste.

« Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions , traduit par Marina Boraso

johnsey« Maman disait toujours que janvier est un bien joli mois. Avec le début de la nouvelle année, c’est tout qui recommence. Les visiteurs sont repartis et, si Dieu le veut, on n’entendra plus parler d’eux jusqu’à Noël prochain. On ne s’en rend pas compte tout de suite, mais les jours rallongent déjà. Janvier, c’est aussi le mois où naissent les veaux, et chacune de ces petites vies fragiles nous fait un peu d’argent en plus. On n’a pas le choix, il faut bien tâcher de se renflouer, après tout ce qu’on a dépensé pendant les fêtes, pour des bêtises qui n’ont fait plaisir à personne. La morsure du gel vient tuer tout ce qui pourrait rester de mauvais. Voilà ce qu’il a de spécial, le mois de janvier: il nous rend un monde tout neuf. C’est ce que maman répétait dans le temps, quand elle avait encore des choses à dire. »

Quel beau retour littéraire en Irlande pour moi ! Voici un roman – le second de cet auteur – dans lequel j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise – les sautes d’humeur, la force terrienne, l’excès et la poésie mélancolique – et en même temps, une voix très personnelle qui se prête à un personnage à part, un livre dans notre temps et intemporel à la fois.

Construit en douze chapitres, de janvier à décembre, l’auteur nous raconte les jours de Johnsey, un grand garçon de 24 ans un peu simple, aimé et protégé par ses parents autant que faire se peut de la méchanceté des autres, de la violence et de la déception. Le père de Johnsey est mort; il était un homme craint et respecté. La mère du garçon n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la perte de son époux. Et lui, le grand garçon, est souffre-douleur à plein temps; chaque fois qu’il traverse le village, il se fait taper, harceler, insulter…C’est son quotidien, redouté.

Johnsey n’a pas une très haute opinion de lui-même, chaque moment passé hors du foyer aimant le ramène à sa gaucherie, sa simplicité, sa faiblesse. Sa colère est dans ses pensées, mais seulement dans ses pensées, parce qu’au fond c’est un doux. Pourtant son cerveau n’est pas inerte, Johnsey a retenu pas mal de choses du collège, surtout sur les sciences. Il a construit son petit savoir, tourné à sa façon.

« Papa lisait des revues scientifiques, et maman répétait qu’avec un cerveau comme le sien, il aurait pu aller très loin.[…] C’est un comble, pensait Johnsey, qu’un homme tel que lui ait eu un fils aussi crétin. Au collège, miss Malone avait fiat un cours sur la reproduction sexuelle. L’homme envoyait dans le corps de la femme des milliards de spermatozoïdes, mais un seul parvenait à se faufiler jusqu’à l’ovule. Et celui de Johnsey avait gagné la course ? Bonté divine ! À croire que les autres n’étaient pas vraiment dégourdis. »

Ainsi, de jour en jour, de mois en mois, Johnsey prend des coups, puis sa mère meurt, le laissant quelque peu démuni dans sa ferme vide; alors il achète un four micro-onde, il sort peu, et puis un jour, il se fait réduire en charpie par la bande qui se rassemble dans le village, ce qui l’amène à un long séjour à l’hôpital, les yeux abîmés et ça le repose.

« Ça a ses avantages, d’avoir perdu la vue, surtout quand on est certain que c’est du provisoire.[…] On laisse les choses aller leur train autour de soi, et on est dispensé de réfléchir à ce qu’on devrait faire ou dire, aux endroits où on devrait aller. « 

mgf001À la mort de sa mère, il est devenu l’objet de la jalousie des villageois, et détesté car il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tous. Mais Johnsey ne cède pas en mémoire de ses parents qui ont sué sang et eau sur ces terres pour arriver à assurer de quoi vivre à leur fils quand ils seront disparus .

Au cours de son hospitalisation, il va rencontrer son premier véritable ami, un moulin à paroles surnommé Dave Charabia, et la première femme de sa vie, Siobhán, une infirmière jolie et effrontée qui va continuer à prendre soin de lui, qui en reste tout surpris et en émoi avec le peu qu’il sait de la sexualité, appris auprès de son père:

« De nos jours on leur apprend tout ça dans les écoles. Mon cul, a répliqué maman, fais-le toi-même et en vitesse. Papa a répondu qu’à lui, personne lui avait jamais rien expliqué, et maman a dit Tu m’étonnes, tiens ! Finalement, papa a cédé, juste avant qu’ils n’entrent dans la laiterie. Tout ce bastringue entre les hommes et les femmes, le sexe et tout ça, faut pas que tu te tracasses, ça vient naturellement. C’est compris? Parfait, mon grand. Allez, on va les traire, ces vaches? »

pm6-01_2_3_tonemappedEt là je m’arrête, mais j’ai trouvé l’histoire de ce grand jeune homme très émouvante, il navigue au milieu de la cruauté du monde, rougissant, hésitant, solitaire par la force des choses; chaque chapitre, chaque mois commence par une réminiscence du joli temps où ses parents vivaient auprès de lui et on a de la peine, on l’imagine mangeant seul son plat passé au micro-onde, perdu dans ses souvenirs et ses interrogations, seul. Alors quand arrivent la belle infirmière amicale et Dave, énervant mais présent et attentionné, on se dit que ça va aller mieux…Tour à tour on sourit, on est ému, touché, en colère, on ressent avec Johnsey l’injustice, le poids de la différence qui isole et les stratégies d’évitement que l’on construit quand on veut moins souffrir. Et puis l’année finissant, décembre arrivant, une fin, le soleil qui s’en va, le jour qui rétrécit, l’hiver qui revient inexorablement, la vie de Johnsey, un gouffre de solitude. L’auteur nous permet de vivre de l’intérieur une année de la vie de ce grand maladroit, qui avec ( grâce à ? ) sa naïveté dit parfois des choses si justes, et de ressentir sa souffrance face au monde qui l’entoure, hostile, dans lequel il n’arrive pas à trouver sa place, véritable calvaire après la perte du cocon aimant et protecteur des parents. 

Très belle plume que nous délivre l’Irlande, avec tout ce qui fait la singularité de ce pays petit mais si riche littérairement; du nord au sud, on n’a jamais fini de s’étonner du foisonnement des talents, dépeignant villes et campagnes où des êtres rudes mais d’une sensibilité à fleur de peau passent du rire au larme entre deux pintes, se battent puis s’étreignent, rien à faire, l’Irlande reste une de mes destinations favorites dans la lecture.

Belle traduction pour un texte sensible et fort, couverture magnifique, un gros coup de cœur pour Johnsey Cunliffe.

« Voilà à quoi on reconnait le mois de décembre : il file en un éclair. Vous fermez les yeux et déjà il est passé. Comme si vous n’aviez jamais été là. »

 

« Le rouge vif de la rhubarbe » – AuÞur Ava Ólafsdóttir – Zulma, traduit par Catherine Eyjólfsson

 

lerougevifdelarhubarbeplathd-l-572139« Elle avait promis à maintes reprises de ne pas descendre seule traîner sur le ponton. Avec ses béquilles, elle risquait de trébucher sur les déchets de poisson et de tomber dans la mer.

-Le ressac t’emportera, lui disait Nina. »

Voici traduit le premier roman écrit par AuÞur Ava Ólafsdóttir. J’ai lu tous les autres, j’aime infiniment cette écriture singulière, et on comprend que dès sa première œuvre elle s’est identifiée de manière forte par cette voix douce et chaude qu’on entend en lisant, l’air qu’elle nous fait respirer et tout ce qu’elle donne à sentir et ressentir des gens et des choses de son île. Et puis il y a ce talent à entrer dans le cœur des personnages, une poésie et une grâce qui lui sont si personnelles. L’auteure s’attache aux sentiments de ses créatures qui souvent ont un manque profond et des personnalités non conventionnelles.

Ici c’est Ágústína, adolescente solitaire et rêveuse, qui n’a pas l’usage de ses jambes et rêve d’escalader la montagne – 844 m –  pour voir tout ça d’en haut. Elle vit avec Nína dans une maison rose saumon avec une tour violette où se trouve sa chambre à l’étage, qu’elle rejoint comme elle peut à la force des bras, comme une sorte d’entraînement pour sa grande aventure. Sa mère est en Afrique où elle observe des oiseaux et elle lui écrit, quant à son père il s’est enfui :

« C’est toujours le même rêve: elle court à travers un pré couvert de fleurs de pissenlit épanouies d’un jaune éclatant. Elle court, elle court et la foule s’écarte sur son passage, comme lorsqu’on acclame le vainqueur du marathon, et les boutons d’or font de même afin qu’elle puisse courir comme son père, quand il a quitté sa maman pour rejoindre le bateau, quand il s’est enfui loin d’elle – avant sa naissance. »

rhubarb-839618_1280Ágústína s’est développée autrement, faisant appel à son imagination pour compenser ses jambes inutiles et elle n’est pas prête à renoncer à ses rêves. Je ne vais pas vous conter ces 155 pages mais j’ai retrouvé la grande empathie de AuÞur Ava Ólafsdóttir pour les êtres fragiles, ou fragilisés, hors normes surtout. J’ai trouvé que ce livre était le plus triste des quatre, triste et en même temps plein de couleurs ( le rouge vif de la rhubarbe du jardin perché), d’odeurs et de sons, un monde sensuel, mais plein de l’absence des parents, plein des manques de la jeune fille. Les deux jambes, un peu le symbole des parents, absents.

Passant de la nuit arctique à l’été et ses jours perpétuels, on se dit qu’il est obligé que les habitants de cette contrée soient un peu différents dans leur façon de voir le monde, non ? 

« Pas un signe de lueur du jour dans ces ténèbres hivernales. Elle se réveille dans le noir, clopine jusqu’à l’école dans le noir, enfile la rue, penchée en avant entre les congères grises et brunes, avec partout la menace des glaçons qui pendent du rebords des toits. Pas de couleurs dans la nature, pas d’odeurs, aucune proximité ni distance. En fin de matinée, le jour commence tout juste à bleuir à la fenêtre:  vers midi, il s’ouvre brièvement dans le noir comme un drap bleu ciel. Après, c’est de nouveau la nuit continue. »

Il y a du chagrin dans le cœur de la jeune fille, mais une volonté de fer et je crois que c’est un point commun aux personnages de tous les livres de cette islandaise, avec son écriture magique elle met de la lumière sur tout. Elle met en ses personnages une lumière et une énergie, une tournure d’esprit qui les poussent en avant, pour toujours avancer. Je ne résiste pas à vous faire partager cette lecture des premières pages par l’auteure elle-même, cette langue est d’une beauté extraordinaire, j’adore l’entendre lue par cette femme: