« La daronne » – Hannelore Cayre – Métailié Noir

« Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou qu’on possède inscrit sur un compte. Non. C’est un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes. »

Et voici un roman noir comme je les aime, bien en dehors des clous côté bienséance et morale. Quand j’ai vu et entendu Hannelore Cayre aux Quais du Polar cette année, j’ai eu immédiatement envie de la lire, et j’ai retrouvé dans son écriture la même verve que quand elle parle, le même humour décalé et incorrect, la même virulence ironique, railleuse, acide et étonnamment poétique aussi. Parce qu’il y a une forme de poésie contemporaine dans cette façon de nous faire rire du tragique, dans sa façon de relater le langage des dealers et de s’en moquer, dans tous les cas très impertinent. Direct dans le ton, émouvant souvent tant cette femme est seule…Si ce n’est son ami flic, Philippe, commandant aux stups de la 2ème DPJ.

Notre héroïne, Patience Portefeux, 53 ans, veuve et mère de deux filles adultes et parties vivre leur vie, a travaillé dur et sans compter comme interprète dans les tribunaux – bilingue français – arabe par l’histoire familiale, une famille disons… originale – pour élever ses filles au mieux, et elle continue pour payer l’EPHAD scandaleusement cher dans lequel dépérit sa mère. Elle n’est pas ordinaire cette Patience, elle est atteinte de synesthésie bimodale, elle a les cheveux blancs depuis longtemps et la bouche un rien tordue par une légère hémiplégie. La description qu’elle fait d’elle-même est touchante, tout passe par l’ironie et l’auto-dérision, mais on la sent en fait pleine de chagrin, pour son enfance, pour la perte de son époux qui lui faisait des toasts à la manière de Rotkho:

« C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast: White Center ( Yellow, Pink and Lavender on Rose)  de Rotkho. »

Et quand il meurt

« d’une rupture d’anévrisme en plein  milieu d’un fou-rire. […] À partir de cet instant-là…pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde. »

Toutes les pages consacrées à l’histoire de la vie de Patience, si elles ne sont pas dénuées d’humour, sont en fait très tristes, on y sent naître une sorte de révolte, dont on voit après ce qu’elle en fera.

Elle a un drôle de boulot, cette femme. Comme elle est très disponible, quand on fait sa connaissance elle traduit les écoutes téléphoniques dans les enquêtes des stups et du grand banditisme, travail lucratif mais non déclaré par le Ministère de la Justice ! Au noir, oui !  Ce qui, le besoin criant d’argent se faisant sentir, va l’amener à franchir une ligne dangereuse.

Je ne veux pas raconter plus que ça la trame et l’action du roman, mais on peut dire qu’elle met une charge violente aux institutions de police, mais surtout de justice, elle est totalement en colère, on le sent, contre une façon aveugle et sourde de traiter certains maux de notre société. Ses propos sont totalement politiquement incorrects, mais ses arguments imparables. Plusieurs pages sont consacrées à ce cri de colère, mais en tous cas, elle ne ménage absolument personne, tout le monde passe à la moulinette, je ne vous mets qu’un extrait de son état d’esprit, au moment où Patience franchit le pas

« Quatorze millions d’expérimentateurs de cannabis en France et huit cent mille cultivateurs qui vivent de cette culture au Maroc. Les deux pays sont amis et pourtant ces gamins dont j’écoutais à longueur de journées les marchandages purgeaient de lourdes peines de prison pour avoir vendu leur shit aux gosses des flics qui les poursuivent, à ceux des magistrats qui les jugent ainsi qu’à tous les avocats qui les défendent.[…]. Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir…Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. « 

C’est avec une vraie jubilation qu’on va suivre Patience avec ses gros sacs Tati bien lourds, son petit chien et sa tenue de femme d’affaires orientale, Patience qui va berner tout le monde, petits et gros, sans vergogne, sans aucun sentiment de culpabilité mais avec un grand plaisir. Elle devient La Daronne. Et nous lecteurs de nous délecter de cet humour ravageur, féroce, de l’irrévérence envers l’ordre établi qui ne mérite pas d’autre traitement. Car que dire d’une institution qui emploie des milliers de personnes au noir durant une vie entière parfois, sans droits sociaux ? On va suivre la réussite de Patience, ses aventures dans sa nouvelle vie, sa faculté à intégrer le milieu qu’elle surveillait et à devenir la daronne, sans oublier l’ouverture vers d’autres possibles avec sa voisine chinoise, Madame Fò. Et la fin en forme de vengeance:

« Et voilà.

Il y a eu du dégât chez les dealers-indics-policiers. Des morts. Des flics en taule. Un gros scandale. J’avais eu le nez fin: ces types étaient bien des hybrides de trafiquants créés par l’Office central de la répression des stups.

Le reste d e l’histoire est dans les journaux et elle a fait suffisamment de bruit pour que je n’y revienne pas.

Pas de police sans basse police, dit-on, eh bien qu’ils subissent donc la loi de leurs pairs, ces dealers fonctionnarisés. « 

C’est pourtant toujours un livre empreint de tristesse, de chagrins inconsolés et de solitude, une vie marquée par l’absence:

« Je me suis rendue dans le seul endroit au monde où j’étais attendue, à Mascate au sultanat d’Oman. Je suis descendue à l’hôtel où ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre, et contrairement au palace de la petite collectionneuse de feux d’artifice celui-là n’a pas changé d’un poil. »

Hannelore Cayre
Photo de Louise Carrasco

La petite collectionneuse de feux d’artifice ? Vous saurez le fin mot de cette histoire et de toutes les autres en lisant ce formidable roman ( Prix Le Point du Polar européen 2017 ) . Une écriture formidable, pleine de vie, émouvante souvent, drôle presque toujours, rythmée, prenante. Sur la couverture, c’est Hannelore Cayre elle-même, photographiée par sa fille Louise Carrasco, qui s’est interprétée en Daronne avec ses sacs Tati bien remplis et odorants et son imper mastic. Avocate pénaliste et écrivaine, ce roman est son 4ème, j’en ai donc trois à rattraper de toute urgence !

« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur ! 

« La femme de tes rêves » – Antonio Sarabia- Métailié Noir, Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

« Tout a commencé, Hilario Godínez, ce matin où, en te rendant au journal, tu es tombé sur Loco Mendizábal en train de mendier sur la Plaza De Armas, abrité du soleil matinal non par les branches des arbres squelettiques mais par l’ombre dilatée de la cathédrale. »

Très bon roman, dépaysant et très original dans le style, le mode de narration, et vraiment un grand plaisir de lecture. C’est un livre court et qui dans ses 174 pages déroule parfaitement l’intrigue – celle qui le fait entrer dans la collection Noir – mais aussi une incroyable histoire d’amour qui hante notre héros du début au dénouement.

Original le personnage d’Horacio Godínez, chroniqueur sportif, spécialiste du football dans le journal El Sol de Hoy, diplômé en lettres il écrit sans être édité ( il estime que son nom est tellement banal qu’il n’a aucune chance ! Pages 131 et 132 sur le sujet, très drôles! ) et se contente de soigner ses articles « footballesques ».  Quand il se remémore son parcours:

« Tu as opté pour le journalisme.[…].Tu étais passionné de foot depuis l’enfance et dans ton nouveau refuge journalistique tu as fait de ce goût prononcé ta spécialité. Très vite tu as eu droit à ta propre chronique que tu as intitulée « De but en but », en hommage à un livre de Wenceslao Fernández Flórez, qui avait fait les délices de ta jeunesse. Bien entendu il ne s’est trouvé personne pour relever la référence littéraire dans cette ville inculte qui sentait la fumée et le bois de chauffage, au bord de l’invisible frontière où, disait Vasconcelos, « s’achève la civilisation et commence la culture du barbecue ». Dans ce patelin, seuls les plus cultivés te lisent régulièrement et pour eux, ça ne fait pas de doute, Hilario Godínez, ta prose est au niveau des vers d’Homère, quand tu racontes l’épopée de leurs héros et de leurs dieux en short et protège-tibias, comme à d’autres époques les poètes célébraient les exploits d’Ulysse, Hector et Achille devant les murs de Troie. »

Nous sommes ici au Mexique où les cartels de la drogue et la vie politique et économique ont des relations étroites. Voici un grand footballeur, Torito Medina, retrouvé mort découpé dans un dépotoir. Horacio se lance dans l’enquête, chaperonné à son grand dam par un admirateur de sa prose sportive, Tino, tueur du cartel local. Ce dernier le prévient du danger qu’il court à remuer ainsi les dépotoirs et leurs cadavres, mais Horacio y va.

La belle idée narrative c’est le soliloque. Horacio se parle, s’interroge et s’apostrophe, se dédouble pour se faire la leçon, analyser ce qu’il fait et vit, il se tance, se sermonne, et ça donne un ton, un rythme, une ambiance très prenants, une  entrée dans l’intimité mentale du héros. J’ai vraiment aimé ce procédé, qui en plus convient bien au format relativement court du livre.

Tous les passages des rencontres entre Horacio et Tino sont formidables, même pour moi qui n’aime pas le football. Il se crée une sorte de complicité entre le truand et le journaliste par ce goût du sport, et Tino qui n’a pas une activité très honnête ( euphémisme ! ) est d’une intransigeance exemplaire quand il s’agit de son sport favori:

« Tu avais du mal à croire ce que tu entendais, Hilario Godínez, un criminel de l’acabit de Tino furieux parce que les autres ne jouent pas franc jeu. Qu’est-ce qui allait suivre? Ton visage a dû refléter la perplexité qui te gagnait, car Tino t’a regardé d’un air accusateur:

-Je sais ce que vous pensez, que je ne suis pas le mieux indiqué pour me plaindre de ça, mais vous vous trompez. Vous confondez les choses, ça n’a rien à voir. Chacun ses règles et, pour le meilleur ou pour le pire, on les accepte où qu’elles vous mènent. Les affaires sont les affaires, et tous les moyens sont bons. Mais c’est de sport que je vous parle. Là, si tous les moyens sont bons, c’est la  fin du sport.[…] »

Ensuite, le point fort – très fort, même- c’est cette « Femme de tes rêves » qui signe ainsi énigmatiquement ses lettres à Horacio, lettres d’amour superbes dans une langue impeccable, une femme cultivée mais dont il ne trouve pas en creusant sa mémoire qui elle est. Le livre est partagé entre ces deux pôles et pimenté d’une amourette avec une collègue chroniqueuse mondaine. L’humour affleure, les relations d’Horacio avec les autres sont souvent ambiguës, il n’est pas bien compris de collègues plus prosaïques et sommaires. Excellence des dialogues:

« -Mon ami Canales ici présent pense que tu sais des choses que tu ne dis pas à propos des événements, a-t-il lancé quand il t’a vu passer, il n’y a pas moyen de le convaincre du contraire. Je lui ai déjà dit que, même si tu me sembles trop malin pour un journaliste, tu es trop con pour un narco, mais il ne veut pas me croire. […]

-Ton intérêt malsain pour la poésie colombienne en particulier, et pour tout ce qui est colombien en général, te cause du tort, Hilario, a ajouté Patiño: tu fais trop référence à des auteurs colombiens que personne ne connaît. Les gens ne savent pas que la littérature, c’est ton truc. Il y en a qui croient que tu es pédé et d’autres qui pensent que cela vient de tes contacts avec le narcotrafic… » »

J’en passe du même ordre, un régal.

Enfin, reste cette femme de ses rêves qui, quand il croit qu’elle va se taire, revient à la charge avec des lettres toutes plus énigmatiques les unes que les autres.

« La Femme de tes Rêves. Pathétique, c’était le mot qui convenait pour décrire cette situation qui vous définissait tous les deux. Pathétique. Oui, évidemment, Hilario Godínez. Toi qui aimes tant les adjectifs précis, rétrospectivement on peut dire que cette relation aussi stupide que stérile qui te reliait au passé était clairement pathétique. »

Et cette énigme se dénouera, vous verrez comment.

Je donne une mention spéciale au beau personnage obsédé par les atomes, le clochard quasi céleste Loco Mandizábal

« -La matière…le doute… murmurait-il en regardant les passants avec un sourire idiot. Il n’y a que des atomes…rien que des atomes…la matière…le doute…le doute…c’est des atomes, des atomes, encore et toujours des atomes…répétait-il inlassablement comme si lui seul avait eu la possibilité de les observer des ses yeux vides. »

Deux chansons dans ce livre, le boléro de Agustin Lara, « Nadie » et « Il n’y a pas d’amour heureux » le poème d’Aragon mis en musique par mon tonton Georges, c’est celui-ci que j’ai choisi pour fermer ce très bon roman , coup de cœur

 

« La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde » – José Eduardo Agualusa – Métailié/Bibliothèque portugaise, traduit par Danielle Schramm

« Dans les jours anciens, ajouta-t-elle, les Africains regardaient la mer et ce qu’ils voyaient c’était la fin. La mer était un mur, et non une route. À présent, les Africains regardent la mer et ils voient un chemin ouvert aux Portugais, mais qui leur est interdit. Dans l’avenir, m’assura-t-elle, cette mer sera une mer africaine. Le chemin par lequel les Africains inventeront le monde. »

Histoire véridique de cette incroyable reine africaine, récit épique et sans repos sur un peu plus de 200 pages, voici un livre passionnant du point de vue historique certes, mais pour moi encore plus par sa proposition d’une certaine vision du monde, une réflexion philosophique sur la religion, le pouvoir, l’asservissement, la guerre et la capacité à nuire de l’humanité qui semble illimitée et hors d’âge.

Je le dis tout de suite, c’est extrêmement touffu, mouvementé et on voyage beaucoup. Du Brésil ( le Pernambouc et Récife ) jusqu’à Luanda en Angola, avec des galions portugais, hollandais et de la Compagnie des Indes qui vont et viennent, dans des guerres larvées ou pas, des conquêtes, des échanges de marchandises dont les hommes, noirs toujours, représentent une bonne part. Aussi, pour en savoir plus sur cette époque ( fin du 16ème, début du 17ème siècle) et ces guerres, je vous invite à suivre le lien précédent qui vous informera bien mieux que je ne peux le faire en résumant le roman.

Je préfère vous parler du narrateur, un jeune prêtre brésilien métis d’Indien et de Portugais, Francisco José de Santa Cruz, envoyé à Luanda pour devenir le secrétaire de la reine Ginga.

« Je ne connaissais du monde que ce que j’avais lu dans les livres et soudainement je me trouvai là, dans cette lointaine Afrique, entouré de la convoitise et de l’infinie cruauté des hommes. »

Il faudra bien peu de temps et la rencontre brûlante de la belle et tendre Muxima pour que la défroque religieuse parte aux orties et que tout ce qui constituait la pensée et la discipline de sa vie vole en éclats.

« Je me réveillai trempé de sueur et tremblant, et soudainement tout devint limpide et clair comme un après-midi de soleil. Mon destin était lié à celui de Muxima, pour toujours, au-delà du temps et du poison du temps, et il n’y avait pas de péché là-dedans, car il n’y avait pas de péché. Je n’étais plus un serviteur du Seigneur Jésus, j’étais un homme libre. »

C’est sur ce thème que ce livre m’a plu et intéressée, ce personnage est très attachant parce qu’il découvre et reste toujours attentif, curieux, il réfléchit et s’ouvre au monde sans tabous, mais avec générosité, lucidité et honnêteté. Il entend tout ce qui se dit sur les mœurs des uns et des autres, les rites barbares et sanglants, les maléfices et sortilèges, les magies malfaisantes…mais n’y accorde pas plus de crédit qu’au reste, il se fie à son jugement et à ses expériences avant de juger et avant de croire. Il a pris goût à la volupté et au bonheur des sens, que ce soit auprès d’une femme ou dans la nature. La foi s’est échappée de lui et depuis il a retrouvé un regard plus rationnel et plus empirique.

« Beaucoup de ces bruits étaient faux, comme j’ai pu le constater pendant tout le temps que je demeurai chez les jagas ( guerriers ). Je suppose que Caza lui-même aidait à les propager, car rien ne favorise plus un chef de guerre que la légende de sa cruauté. »

On ne fréquente pas tant que ça la reine Ginga, qui comme reine n’a rien à envier à ses semblables masculins et c’est bien le minimum pour leur résister. Être une femme n’en fait pas une bonne personne forcément, c’eût été bien trop simpliste ! Mais elle est devenue néanmoins une figure emblématique de l’histoire africaine. On a pu un jour entendre ça : »Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »…Oh !  C’est la femme africaine alors qui y est entrée et de bonne heure ! ( Excusez cet aparté, je n’ai pas pu résister…)

Et puis il y a les descriptions de l’Afrique et du Brésil, des animaux, des paysages, des coutumes aussi.

« Le grand fleuve Congo se jette dans la mer – cette mer que quelques-uns appellent encore l’océan Éthiopique – comme une immensité dans une autre immensité, un vaste tourbillon d’ombres et d’inquiétude. À plusieurs miles de la côte, alors que l’on n’aperçoit pas encore la terre, on devine déjà l’Afrique grâce au parfum vert apporté par la brise et à la sourde opacité des eaux. « 

La voix de José nous devient familière au milieu du brouhaha des batailles. Il faut être attentif parce que le vocabulaire des différentes langues complexifie un peu la lecture. Un lexique vient au secours en fin de livre, mais de nombreux mots reviennent souvent, alors on les assimile, mais je reconnais qu’il faut être assez concentré pour bien suivre. 

Ce roman sous des airs d’un autre temps, par sa belle écriture soignée, est bien contemporain par les sujets traités, intemporels, comme la tolérance – voire le goût –  de la différence dans son semblable du genre humain. Ici ce sont les gouvernants qui rechignent et punissent les bienheureux mélanges qui se font chez Lambona, la tavernière:

« Rafael fréquentait beaucoup la taverne de Lambona. Je l’y accompagnai quelques fois. On trouvait là des Hollandais, des Anglais, des Français, des Portugais et des fils et filles du pays, s’enivrant tous ensemble, sans distinction de nations, ni de croyances, ni d’idées, et se livrant, déchaînés et sans vergogne, à des danses scandaleuses.

Lambona me confia qu’au temps des Portugais, elle aurait été sévèrement punie si elle avait organisé des bals comme ceux-là. Elle avait connu une autre tavernière à qui le gouverneur avait fait couper les oreilles et qu’il avait fait fouetter en place publique, uniquement parce qu’elle avait eu l’audace d’accueillir dans son établissement des Noirs, hommes et femmes, et qu’ils avaient dansé à la mode du pays en montrant leur poitrine et leurs jambes. »

José Francisco dépeint un monde violent, cruel, où les châtiments les plus infâmes s’abattent sur les esclaves, où la punition est toujours hors de proportions et surtout injuste. Dans les notes bibliographiques de fin de livre, l’auteur dit :

 » Les punitions infligées aux esclaves décrites dans le chapitre cinq ont été, avec quelques changements, volées à la réalité. Ce ne sont que quelques exemples, même pas les plus effrayants[…] »

La fin du livre nous amène à l’apaisement des conflits, des accords ramènent le calme et José s’en va à Amsterdam avec son fils, où ils composent et vendent des livres, comme d’autres restent en Afrique et retournent sur leurs terres

« Beaucoup retournèrent à leurs fazendas et aux terres qu’ils possédaient entre le Bengo et le Golungo, ces terres si vertes et si fertiles, où pousse la moindre semence. En enfouissant dans cette bonne terre les cornes d’une vache il est connu et assuré qu’un veau naîtra cinq jours plus tard. Et si l’on y enterre une lance et un écu, c’est un guerrier qui naît. »

Je finirai avec un passage peu avant la fin que j’ai beaucoup aimé, qui dit assez bien qui est José et le chemin qu’il a parcouru comme homme et observateur/acteur de son temps. Enfin bien que la narration des guerres et des différents conflits ait été assez compliquée, j’y ai pris l’essentiel ( qui peut aisément s’approfondir hors du roman ) et me suis laissée porter par la vie mouvementée mais riche de ce prêtre défroqué par une jolie femme.

« Nous naissons, nous grandissons, nous devenons des adultes, puis des vieillards. Nous n’habitons pas tout au long de notre vie dans un seul corps, mais dans d’innombrables, un corps différent à chaque instant. À cette chaîne de corps qui se succèdent les uns aux autres, et auxquels correspondent aussi différentes pensées, différentes manières d’être et de vivre, nous pourrions donner le nom d’univers – mais nous persistons à l’appeler individu. Grossière erreur. Que l’on considère mon cas, moi qui fus dans ma jeunesse un prêtre dévot et me trouve aujourd’hui, aux confins de ma vie, non seulement éloigné du Christ, mais de n’importe quel autre Dieu, car toutes les religions me paraissent également néfastes, coupables de toutes les haines et de toutes les guerres au cours desquelles l’humanité se détruit peu à peu. Que pourrait dire le jeune prêtre débarqué en Afrique pour la première fois il y quatre-vingts ans, au vieux, immensément vieux, que je suis aujourd’hui – tandis que j’écris ces lignes ? Je crois qu’il ne se reconnaîtrait pas en moi. »

Une lecture enrichissante servie par une belle écriture classique .

« Haute voltige » – Ingrid Astier – Gallimard / Série Noire

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?»

Alors voici le roman qu’il me fallait pile à ce moment précis. Un grand roman romanesque – car tous les romans ne le sont pas –  ( Ingrid Astier m’a offert une accolade pour ce terme quand je l’ai rencontrée), une grande aventure dans Paris, des personnages extrêmement travaillés, des niveaux de langue multiples, du beau, du luxe, de l’art, du risque, de l’amour, du sang, des larmes et du rire,  tout ça avec intelligence et le sens du récit, des clins d’œil aussi, des savoirs, le résultat d’une somme d’expériences mises en application afin que cette histoire hautement rocambolesque, épique, baroque nous semble totalement vraie…. D’ailleurs moi j’y ai cru d’un bout à l’autre et j’y crois encore et je me dis qu’il va y avoir une suite, oui oui, parce que je ne crois pas que cette fin soit définitive ! . Un très grand roman d’aventures, en fait. C’est typiquement le genre de livre dont les personnages entrent dans votre vie ( en varappe et par effraction) et que vous n’avez aucune envie de quitter. Mais quelle réussite et quel bonheur de lecture ! En tous cas pour moi car on peut adhérer ou non, il n’en reste pas moins que c’est un bijou qui m’a ravie et qui trouvera , je n’en doute pas une seconde, un vaste public .

Le livre idéal quand on a envie de décoller, de s’évader, de se laisser porter par l’action et de sortir du quotidien. C’est extrêmement travaillé, ciselé, chaque détail compte sans pour autant être visible, de la dentelle.

Une chose que je ne fais que rarement, c’est de vous livrer ici  la 4ème de couverture, parce qu’elle dit la trame que je me sens incapable de vous retracer aussi clairement

« Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…
Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants. Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée. Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie. L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner. Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste. La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Pas mal, non ?

Le roman commence sur une Attaque de diligence, comme sera nommée l’enquête de la police.

Mais pour le reste, je n’ai aucunement l’intention de vous raconter l’histoire « à ma sauce » (je vous invite plutôt à découvrir dans ce roman celle de Brainman de sauce, la carbonara et une scène de cuisine et de table comme je les adore…), mais par quelques passages que j’ai aimés, quelques phrases trouvées belles, drôles, malines, touchantes, poétiques, vous donner envie de vous plonger dans ce roman que je n’hésite pas à qualifier de magnifique, le grand talent d’Ingrid Astier qui fait honneur à la Série Noire, c’est mon avis de lectrice. Quelques figures pour le don de la portraitiste, qui en deux ou trois phrases met des visages sous nos yeux, des obsessions, des visions, des éclats de texte :

« Dans la nuit lénifiante des banlieues, Brainman ( l’Ouvre-boîte )  et Miko ( la Sonnette) roulaient. Un tandem qui, au premier coup d’œil, n’évoquait jamais Laurel et Hardy. Ceux qui les croisaient n’avaient pas envie de se marrer. Quand vous tombiez sur leurs bobines, vous saviez tout de suite que vous n’aviez pas affaire au plombier. »

Il y a une scène d’amour et de complicité entre Brainman et son ami le Tokarev, absolument géniale.

L’autre duo est composé de One et One

« Astrakan les avait baptisés de la même manière pour être toujours sûr que l’un des deux réponde quand il appelait.[…]. Et comme chez les voyous, l’ego est un fléau, les fondre dans le même mot rabaissait d’autant la vanité. Pour finir, les deux n’étaient pas faits pour être particularisés. Ils devaient être un bloc uni, d’acier. Un rempart contre l’adversité. L’un était grand avec les cheveux très courts, du vrai gazon anglais millimétré qui aurait cramé blond sous le soleil d’Angola. L’autre était grand avec des cheveux bruns un poil plus longs. Courts, également, donc. Les deux avec de belles gueules de truands, le modèle classique où tout est carré, de la mâchoire à la mentalité. »

Les indics et autres intermédiaires d’un côté ou de l’autre ont pour nom la Sangsue ou la Murène, pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

La romancière met en scène aussi un monde de luxe qui m’est totalement étranger, avec ses dessus brillants et ses dessous pas toujours très propres, la presque irréelle Ylana avec ses bouts de mèches bleus ou mauves, sublimement vêtue de rien très cher, qui pleure devant une toile de Bilal et nage nue dans des aquariums. Les appartements luxueux, et une fascinante rencontre de chessboxing ( imaginé par Enki Bilal dans son album « Froid équateur » en 1992 , le chessboxing est devenu une véritable discipline ), les bulles de champagne, les voitures noires, blindées et immenses, avec chauffeur, bien sûr…Astrakan, fou amoureux de la belle et si jeune Ylana, sorte de Cendrillon des temps modernes en plus sensuelle et moins sage. Derrière ces gens, l’ombre de la guerre, et chacun panse ses douleurs et utilise son manuel de survie.

Et puis il y a Ranko, un prototype de haut vol qui déploie ses talents de grimpeur, boxeur, joueur d’échecs, amateur d’art, esthète, et cambrioleur:

« Il ne savait plus s’arrêter. Grimper pour voler le grisait.

Une drogue dure.

Tout ce qu’il gagnait, il le devait à cette élévation. Et il en était fier. La seule part de lui qui fréquentait le ciel. Et quand il voyait l’appartement des gens, il avait, profondément, l’impression de redistribuer la donne. Su ces centaines de mètres carrés, qu’est-ce qu’il prenait ? Quelques poignées. Celui qui ne s’en remettait pas avait vraiment un problème. 

Il ne leur volait pas leur âme et quant ils monteraient là-haut, pour saluer l’éternité, il les aurait délestés. 

Le matérialisme était un chien enragé. Toujours à mordre, toujours à japper. Lui, il n’avait pas cet esprit ratatiné, il ne faisait que transformer. 

Il était sur le passage, le changement de mains. 

La vie était ainsi. Et la mort, la dissolution absolue. »

En fait, j’ai du corner une page sur deux ( j’ai le droit, c’est mon livre !) et c’est si difficile ici de vous dire toute la richesse de ce texte ! 

Enfin, Stéphan Suarez, bon flic et personnage très sympathique lui aussi, obsédé par ce Gecko insaisissable:

« Suarez menait le groupe d’initiative. Cet os à moëlle, on ne le lui laisserait pas à ronger. Et n’importe quel flic détestait qu’on lui retire l’os de la gueule. Mais Suarez avait son os à lui.

Un os qu’il n’aurait confié à personne.

Même une maîtresse n’aurait pas pris autant de place dans sa tête.

Et cet os, c’était le Gecko.

Le plus beau cadeau que le banditisme lui ait fait.

Son cauchemar, aussi, son tunnel à lui. »

Je pense que dorénavant, même si c’est rare que j’y aille, quand je me promènerai à Paris, je lèverai les yeux vers les toits avec plus d’attention. Si par hasard j’apercevais le Gecko, Ranko revenu dominer la ville, Ranko le serbe, homme blessé par la guerre dans son pays, Ranko le solitaire, Arsène Lupin discret du XXIème siècle, homme-araignée qui fait des façades, des corniches, des toits son terrain de jeu, qui comme une pie va déposer ses prises dans un nid bien caché haut perché et dur d’accès. Gecko qui court sur les glissières des autoroutes, qui échappe encore et encore à Stéphan Suarez.

Le modèle de Ranko, Patrick Edlinger

C’est rien de dire que j’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien, qui m’a extraite de tout le reste pendant quelques heures, pour moi, plus que thriller, roman d’aventures à la manière d’un Dumas de notre temps peut-être. Elle nous offre la liste de tous les personnages à la fin du livre, mais je n’ai pas eu à l’utiliser tant je me suis immiscée dans le scénario, tant ces personnages ont chair qu’on ne les oublie pas . Etpuis, vous entrerez avec Ranko dans l’atelier de Bilal, avec lui vous regarderez ses créatures , vous croiserez l’artiste lors de la rencontre de chessboxing, Enki Bilal, si bien intégré à cette histoire, qui la rend si réelle et en même temps si romanesque…Quel beau travail…

En allant sur le site des Quais du Polar, vous pouvez accéder au replay des conférences dont une dans laquelle Ingrid Astier parle du travail en amont d’un tel livre et je trouve qu’elle-même est digne d’un de ses personnages de cette histoire, fougueuse, enthousiaste, impliquée dans son œuvre, fiévreuse.

Illustration visuelle et sonore