« 4 3 2 1 » – Paul Auster- Actes Sud, traduit par Gérard Meudal

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXème siècle. »

( S’en suit la « blague » qui va donner le nom de Ferguson à cette famille plutôt que Rockfeller…Ah ça vous intrigue …  Lisez ! )

Et me voici embarquée pour 1016 pages denses sur les pas de Ferguson et de sa famille…Enfin sur les pas de quatre Ferguson, enfin de quatre Archibald Isaac Ferguson, petit- fils de cet immigré de Minsk. Comment faire pour parler d’un tel roman, un roman qui en contient quatre, un roman bâti comme un labyrinthe, avec des portes d’entrée et de sortie, un roman où quatre vies du même jeune garçon et de sa famille se percutent, se croisent, s’imaginent, toutes dans le même texte fiévreux.

Comment ne pas trahir ce qu’a voulu ce grand auteur qu’est Paul Auster ? Je me suis abstenue de lire ce qui a été publié ( sauf deux articles de blogueuses ), je n’ai pas écouté les nombreuses émissions de radio et de télévision qui ont reçu Paul Auster, mais j’ai lu chaque mot de ce monument sans en sauter un seul. Pour ne me fier qu’à ce que je ressentirais, qu’à ce que je percevrais. Voici très précisément ici, dans cette œuvre magistrale tout ce que j’aime chez cet immense écrivain dont je n’ai pas tout lu, et pas tout aimé de ce que j’ai lu.

L’inventivité, l’écriture vive, nerveuse, rythmée, l’humour, l’auto dérision, le foisonnement des vies de Ferguson, et cette façon de jouer avec le lecteur en le promenant dans ces vies multiples, tout en lui faisant la grâce d’un indice qui toujours évite qu’il se perde trop. Vies multiples, mais pourtant c’est bien le même Archie Ferguson, avec sa mère ( peut-être bien mon personnage favori ), son père, sa multitude d’aventures amoureuses et ses amitiés qui parfois ne font que passer dans une vie, mais parfois se retrouvent dans toutes. Des vies où on perd des êtres chers et en rencontre d’autres, des vies qui tiennent à un choix, une décision à un moment précis ou un événement , qui font que ce qui était possible se transforme en autre chose

« […] car le réel se composait aussi de ce qui aurait pu arriver mais ne s’était pas produit, qu’une route n’était ni pire ni meilleure qu’une autre mais que le tourment de vivre dans un corps singulier faisait qu’à tout moment on ne pouvait se trouver que sur une seule route même si on aurait bien pu se trouver sur une autre, en train de se diriger vers un but complètement différent. »

Impossible à raconter mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut pas s’effrayer de cette épaisseur, parce que c’est une lecture incroyablement riche et prenante. Outre les multiples possibles de la vie d’Archie, on est immergé dans New-York et sa banlieue, les sports que pratiquent nos quatre Ferguson, les universités qu’ils fréquentent, et le tout dans une histoire des mouvements étudiants, culturels, sociaux et politiques de 1947 ( année de naissance d’Archibald Isaac Ferguson ) jusqu’à 1975, date à laquelle le même Ferguson met le point final à son œuvre : »4 3 2 1  » qui compte 1133 pages. Et c’est à la fin du roman qu’on comprend l’ambition de l’auteur ( Auster / Ferguson ):

« […] il allait ainsi écrire un livre sur quatre personnages identiques mais différents portant tous le même nom: Ferguson.

Un nom né d’une blague sur les noms. La chute d’une blague sur les Juifs de Pologne et de Russie qui avaient pris le bateau pour venir en Amérique. Sans aucun doute une blague juive sur l’Amérique et l’énorme statue qui se dresse dans le port de New York.

|…]Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa panoplie de circonstances. Poussé de-ci de-là sous l’effet de ces circonstances, les garçons commenceraient à se différencier à mesure que le livre avancerait, ils ramperaient, marcheraient et galoperaient à travers l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte en tant que personnages de plus en plus différents, chacun sur sa propre voie distincte tout en restant pourtant la même personne, trois versions imaginaires de lui-même, et lui-même interviendrait comme le Numéro Quatre pour faire bonne mesure […]

Je m’en tiendrai à ça; vous voyez ici la longueur des phrases, c’est cette écriture qui donne le tonus et la vivacité du texte, mais aussi l’intelligence du propos. Un livre sur les carrefours en quelque sorte, les moments des choix que l’on fait ou pas volontairement ou par une intervention extérieure indépendante de notre volonté…

Un livre sur l’écriture aussi, le livre d’une vie qui s’invente encore à travers la littérature je pense, un hommage à la littérature, au cinéma. Ce que j’ai préféré, eh bien les enfances et la mère, Rose, photographe, Laurel et Hardy et l’histoire de Franck et Hanck, aussi…. Je pourrais vous donner encore quelques exemples de ces vagues de mots qui portent loin le lecteur dans la pensée de cet Archie si attachant, si intelligent et si imaginatif, mais franchement, non…

 Il m’a fallu du temps pour lire ce roman, parce que j’ai voulu le lire sans en manquer quoi que ce soit ( j’ai relu plusieurs fois certaines pages ) . Je conseille la certitude d’être au calme, d’avoir plusieurs heures de suite sans interruption, car c’est un fleuve tumultueux dont on a du mal à sortir.

« -Je veux dire qu’on ne peut jamais savoir si on fait le bon choix ou non. Il faudrait être en possession de tous les éléments pour le savoir et le seul moyen d’y arriver est d’être aux deux endroits à la fois, ce qui est impossible. »

Mais ici c’est possible et Paul Auster l’a fait !

Coup de cœur !

 

Publicités

« L’infinie patience des oiseaux » – David Malouf – Albin Michel/Les grandes traductions, traduit par Nadine Gassie

« Toute la matinée, loin là-bas sur sa gauche où la lumière des marais finissait et les terres agricoles commençaient, une forme disgracieuse s’était élevée hors d’un pré invisible et avait décrit de lents circuits dans l’air, grimpant, piquant, ballottant un peu, puis disparaissant sous les arbres. »

Très belle et très touchante lecture avec ce livre de David Malouf, auteur australien, traduit pour la première fois en français.

C’est d’abord la rencontre de deux jeunes hommes de vingt ans; Jim Saddler, amoureux de la nature et des oiseaux en particulier et Ashley Crowther, qui de retour dans le Queensland après des études en Europe a hérité d’une propriété. Lui aussi  est épris des lieux et veut créer un sanctuaire naturel pour les oiseaux. Il fait appel à Jim avec lequel il se sent en fraternité malgré leurs différences sociales. Et puis il y a Imogen Harcourt, photographe, elle aussi aime les oiseaux . Les trois vivront des jours heureux et presque miraculeux au milieu des marais et de leurs hôtes.

J’ai adoré ces pages d’une beauté infinie. C’est vrai, j’aime moi aussi les oiseaux comme j’aime les arbres et les lieux préservés du monde des hommes en général. David Malouf a su ici créer cette paix qu’on trouve dans la nature, quand le silence est maître, tout juste caressé par les bruissements des roseaux et des ailes et souligné de chants et de cris d’oiseaux en leur domaine. La rencontre des deux hommes est pleine de douceur, de pudeur et de complicité, et la promenade en bateau dans les marais est comme si on y était, merveilleuse et hors du temps.

 » -Et là – voyez – ce sont des oiseaux -lotus. Vous les voyez ? Loin, là-bas. Oh, ils nous ont vus, ils se sont envolés. Ils ont un nid au bord, juste au niveau de l’eau. Voyez leurs pattes ? Longues, hein. C’est pour marcher sur les feuilles des lotus sacrés, ou les nappes de nénuphars, sans couler. »

Il plongeait à nouveau sa perche dans la vase, lui imprimant de la force à partir de l’épaule tout en regardant les bandes d’oiseaux se rassembler plus loin, et ils poursuivaient leur glisse sans à-coups sous les rameaux. Nul ne parlait. C’était curieux, cette façon qu’avait le lieu de s’imposer à eux et de les subjuguer. Même Ashley Crowther, qui préférait la musique, était ici silencieux et posé. Il demeurait assis sans bouger, sous le charme. Et peut-être, songeait Jim, que c’est aussi de la musique, cette sorte de silence. »

Ce roman est court, 200 pages, aussi je ne peux pas dire bien plus, si ce n’est que la suite met dans un état de sidération tant ça parait stupide, injuste et vain. On est en 1914 et en Europe la guerre éclate, son vacarme arrive jusqu’aux antipodes où prise dans un courant d’enthousiasme incompréhensible, la jeunesse de Brisbane va s’engager pour aller participer à ce grand carnage.

« La guerre finit par arriver, à la mi-août, mais discrètement, l’écho d’un coup de feu tiré des mois en arrière qui avait pris tout ce temps pour faire le tour du monde et les atteindre. »

Après l’engagement d’Ashley comme officier, le doux Jim partira lui aussi, comme pris malgré lui dans un mouvement irrépressible. Nous voici plongés alors dans une violence dont bien qu’on ait beaucoup lu et entendu à son sujet, ne cesse de nous heurter de plein fouet, sous la plume poétique de l’auteur. Car quelle écriture ! Cette plume est douce de compassion dans la plus atroce violence, celle de ces corps déchirés, explosés, dans la putréfaction, la boue, le froid intense, les rats, le chagrin des hommes terrés dans les tranchées et la peur:

« Une nuit, pendant plusieurs heures, il y eut un bombardement sous lequel ils se tinrent blottis, les bras autour de la tête, non pas seulement pour se protéger du bruit mais pour feindre comme l’auraient fait des enfants, d’être invisibles. »

La poésie reste, parce que l’esprit de Jim est ainsi fait plein de la beauté de ses paysages natals, Jim qui combat, il est venu là pour ça, Jim qui parfois entrevoit au milieu des éclats des bombes un oiseau qui décolle, et Jim qui gardait en lui une part de rêve et un souvenir dramatique enfoui, sera terrassé:

« Jim comprenait qu’il avait vécu, jusqu’à son arrivée ici, dans un état de dangereuse innocence. Le monde, quand on le regardait par les deux bouts, était tout différent d’un rêve au ralenti, sans modification de climat ni de couleur et avec du temps et de l’espace pour tous. Il avait été aveugle. »

La fin nous renvoie sur la grande plage australienne où l’anglaise Imogen, accompagnée de son appareil photo, regarde et pleure. Ce livre est pour moi bouleversant, très fort. Il amène à réfléchir à ce que nous avons de précieux dans nos vies, et à ce qui est précieux dans le monde pour nos vies à tous. 

« Voilà ce que signifiait la vie, une présence unique, et elle était essentielle en toute créature. Placer quoi que ce soit au-dessus, naissance, condition ou même talent, revenait à dénier à tous sauf quelques-uns parmi les millions infinis ce qui était commun et réel, et ce qui était aussi, en fin de compte, le plus émouvant. une vie n’était pas faite pour quelque chose. Elle était, simplement. »

Rien ne sert d’en dire plus, la fin est belle avec Imogen sur la plage qui observe un jeune surfeur. Ce livre poignant et tout en nuances tire sa force de sa poésie et nous offre un plaidoyer contre l’idiotie de la guerre d’une grande puissance, nous montrant l’immuable, ce qui résiste et ce qui périt. Et les oiseaux, libres.

« La ballade du peuplier carolin » – Haroldo Conti – La dernière goutte /Nouvelles, traduit par Annie Morvan

« On pense généralement que les journées d’un arbre se ressemblent toutes. Surtout s’il s’agit d’un vieil arbre. Mais non. Une journée d’un vieil arbre est une journée du monde. »

J’aime les arbres depuis toujours et voyant le titre de ce petit recueil j’ai été tentée et j’ai bien fait ; j’ai trouvé dans ce livre un grand poème avec ce peuplier carolin qui nous est conté dans le premier texte, et c’était si doux, si beau qu’au bout de quelques lignes, je n’ai pas pu résister au plaisir de me lire ces mots pour moi seule, à voix chuchotée comme celle du vieux peuplier quand un léger courant d’air traverse son feuillage. Ce bel arbre est l’emblème et la mémoire de cet endroit. Il a germé, poussé, grandi, vieilli ici, regardant les mutations du village et de ses habitants au fur et à mesure que sa cime s’élevait et puis il a découvert par le réseau de ses racines qu’il pouvait communiquer avec ses semblables. Belle image que ces racines souterraines qui créent des liens et des connivences. Le peuplier carolin est un témoin et un ami.Voici une brève présentation de l’auteur par l’éditeur, mais la fin du livre propose une postface plus développée par la grande traductrice Annie Morvan  ( traductrice et amie de Gabriel Garcia Marquez ) que je salue pour un si beau travail :

« Haroldo Conti, dont Gabriel García Márquez a dit qu’il était l’un des plus grands écrivains argentins, est né en 1925 à Chacabuco, dans la province de Buenos Aires. Enlevé dans la nuit du 4 au 5 mai 1976 par des hommes à la solde du pouvoir dictatorial, il est porté disparu depuis cette date. »

Le recueil se divise en 3 parties : « La ballade du peuplier carolin », « Hommages » et « Requena », à quoi s’ajoute un dernier texte, qui fut le dernier écrit par Haroldo Conti juste avant son arrestation par la junte, « À la droite de Dieu ». La première partie, cinq nouvelles, est une suite de chroniques du village de Chacabuco et de ses habitants . Avec une grande douceur, une tendresse infinie et un beau sens du détail, Haroldo Conti rend hommage aux membres de sa famille et à quelques figures marquantes du village natal, aux lieux et je dirais au temps également, celui qui fut, qui passe et nous pousse. Dans la toute première histoire, « Les Douze lieues à Bragado » voici l’oncle Agustín qui participe à la course, perdant toujours car toujours ne résistant pas au détour pour saluer le grand peuplier, et même pour s’endormir à ses côtés.

« Mais les autres fois, enivré par la campagne, il tournait à gauche ou à droite avant Bragado, et certains racontaient qu’ils avaient vu l’oncle sauter entre les épis dorés, les herbes sombres et les champs de maïs dont les feuilles brillantes fouettaient ses jambes dures, affolant lièvres et oiseaux. Un ou deux jours plus tard, on le retrouvait endormi sous le peuplier carolin qui se dresse solitaire derrière le champ de Cirigliano et, depuis la grand-route, ressemble à tout un bouquet, unique but avoué de l’oncle qui, à l’occasion d’un prix ou tout simplement par envie, seul ou accompagné, le jour de la St-Isidore ou n’importe quel autre jour, a couru vers lui des années durant, aussi longtemps que l’arbre est resté un refuge pour ce cheval emballé. »

Le dernier texte, « À la droite de Dieu », relate le décès de la tante Teresa, l’épouse d’Agustín, et ses funérailles. Entre ce début et cette fin, on fera connaissance de la mère dans un texte particulièrement émouvant, par l’œil aimant du fils observant cette femme dans ses lieux et gestes familiers.

« Ma mère soulève une plaque de la cuisinière et jette une bûche dans le fourneau. Son visage s’embrase comme les arbres au coucher du soleil, comme le peuplier carolin qu’aimait mon père. Un côté de ses mains s’illumine de blanc tandis que l’autre reste dans l’ombre. Sa peau est un peu plus ridée et couverte de grandes tavelures. Ma mère a encore vieilli cet hiver. C’est à ses mains que je le vois parce que, pour moi, son visage est toujours le même. » 

Puis on sortira dans les rues du village, on ira au café, au moulin, on entre dans les arrière-boutiques, dans les ateliers, on observe les photos jaunies et sous nos yeux, les générations se croisent, se retrouvent, se souviennent . Le narrateur est alors juste de passage, il travaille et vit en ville, enfin dans un bidonville de Buenos Aires, il plonge dans ses souvenirs, bruits, paysages, parfums, voix, tout est tellement bon pour lui, qui se nourrit de ça avant de repartir au travail…Un va-et-vient temporel, un miroir où il revit son enfance et l’image portée de ses proches aux divers âges de la vie, de ceux qu’il aime et qu’il voit inexorablement vieillir, et donc disparaître.

Dans la partie « Hommages », eh bien, le titre dit tout, trois textes d’une infinie mélancolie, merveilleux témoignages d’amitié et de fidélité qui m’ont bien bouleversée, moi qui pense que l’amitié donne sens à la vie et lui est essentielle:

« Et soudain je cesse de taper sur les touches de ma machine à écrire. Maintenant qu’il fait nuit noire, que les voix et les murs sont morts jusqu’à demain et que la grande nuit de Buenos Aires ressemble à la mer,  je mets un disque de Tom Jobim afin de ne pas mourir tout à fait et, parce que c’est le moment des amis et des absences, je pense à mon autre ami, au capitaine Alfonso Domínguez qui vit lui aussi face à la mer […]. Alors, effaçant le temps et les distances, je les rassemble tous autour de cette table du souvenir que ce soir j’ai dressée pour eux. »

 

Enfin deux textes composent « Requena », « Dévotions » qui m’a beaucoup fait rire, avec cet homme et sa mégère de femme, Margarita. Lui, fabrique des cages:

« Dans un petit moment, à cinq heures précises du matin, cette saloperie de réveil va se mettre à sonner. Si un jour je gagne le tiercé ou je me fais une banque, je le balancerai contre le mur d’un bon coup de pied, en même temps que je balancerai beaucoup d’autres choses. […] Pendant toutes ces années, j’ai fabriqué des milliers de cages au point que je m’étonne qu’il reste encore un oiseau dans le ciel . Un jour, c’est ce que je pense pendant que je travaille, j’en construirai une grande, la plus grande de toutes, avec de gros barreaux de fer, et dedans je mettrai Margarita et sa cochonnerie de mère, ma saloperie de belle-mère et, après leur avoir fait bouffer du mouron empoisonné, je les noierai tous les deux dans le Riachuelo […] . »

Pas vraiment une ode à l’amour conjugal ! Et dans ce texte et le suivant, j’ai retrouvé cette verdeur sud-américaine que j’ai tant aimé chez d’autres. Et puis la mort de la tante Teresa et un retour au pays conté en une merveille triste, mélancolique, émouvante, un voyage au pays des fantômes, le jardin et ses ombres, la cuisine avec l’odeur du bois et le ronflement du fourneau, et les chemins de Bragado

« L’odeur d’herbe mouillée gonfle mes poumons et l’âpre exhalaison de la terre me rend cette folle témérité de l’enfance, lorsque ne m’avait pas encore poussé cette ombre plaintive que je traîne derrière moi depuis vingt ans, en une longue course solitaire, ma vie, ma vie de pauvre type car, il faut bien l’avouer, pendant tout ce temps je n’ai fait que trotter et trotter sur ce même chemin, vers cette terre que j’ai abandonnée et qui court devant moi, exactement à la même vitesse. »

Est bien faible tout ce que je pourrai écrire sur la beauté et la profondeur de ce petit livre, tout sera maladroit, mais aux premiers mots j’ai été emmenée auprès du peuplier carolin, qui voit tout, entend tout, ancré solidement par ses racines et pourtant

« Le peuplier a quelques branches mortes, d’autres se sont cassées et je ne crois pas qu’il grandira encore. Il a vieilli en même temps que l’oncle et en même temps que moi. Vingt ans sont enfouis dans son vieux tronc et sous ce feuillage arraché par le vent. Il dormira tout l’hiver, et lorsque la terre tiédira, il tentera de retrouver la joie des étés passés. Mais il sait que ses vieux jours sont venus et qu’un soir le vent le jettera à terre. »

Le dernier texte atteint simplement au sublime avec la grande fête ordonnée au ciel par Monsieur Dieu pour la tante Teresa et tous les disparus de Bragado 

« Et lorsque les ovations s’éteignent, venant de la terre pelée recouverte de nuit, venant de dessous le peuplier carolin, des applaudissements lointains et solitaires montent au ciel jusqu’à la petite chaise de la tante Teresa. »

Un gros coup de foudre pour moi.

« Sans lendemain » – Jake Hinkson – Gallmeister / Americana, traduit par Sophie Aslanides

« N’allez pas dans l’Arkansas, me dit le propriétaire du cinéma à Kansas City.

J’étais en train de décharger les boîtes d’un film intitulé Secrets of a Sorority Girl du coffre de ma voiture. Je me redressai:

-Quoi?

Le vieux bonhomme passa la tête par la porte de service et cracha un jet de tabac très vaguement en direction d’une poubelle.

-Vous n’avez pas dit que vous partiez pour les Ozarks?

-Ouais, c’est mon prochain arrêt.

Le vétéran se gratta le menton.

-Vous devriez éviter l’Arkansas. une fille seule dans ce coin-là, vous pourriez bien avoir des ennuis. »

Très contente de retrouver Jake Hinkson qui m’avait réjouie avec « L’enfer de Church Street », et de constater qu’il n’a rien perdu en route de sa verve envers la religion, et les prétendus hommes d’église de son pays. Avant d’aller plus loin, et si je n’avais qu’une seule chose à dire : NE LISEZ PAS LA FIN AVANT LE RESTE !!! Moi je ne pensais pas qu’il allait nous jouer cette fin dans ce registre, Jake ! Et de ce fait, c’est une vraie bonne fin de roman noir…

Contente de reprendre la route des Ozarks, Arkansas – et pourtant, elle fait froid dans le dos, cette région…- en compagnie de la charmante Billie Dixon.

Tout d’abord, Jake Hinkson met ici en scène des femmes, trois femmes qui mènent le bal ce qui change un peu des schémas habituels. Construit en trois parties : La femme de Hollywood, Billie Dixon, distributrice de films pour les cinémas de campagne, La femme du Missouri, Amberly Henshaw, épouse du pasteur Obadiah Henshaw, aveugle et tyrannique et La femme de l’Arkansas, Lucy Harington, assistante de son frère shérif Eustace à Stock’s Settlement, Arkansas. Plus un Entracte à Hollywood : le blues de Poverty Row (quartier des studios de cinéma de série B ), très court chapitre qui raconte l’embauche de Billie ( de son vrai prénom William ) et nous parle d’elle; l’histoire se déroule en 1947, Billie porte des pantalons, fume, boit et aime les femmes.

« J’avais essayé une fois de batifoler avec un homme. C’était comme embrasser un cheval. J’avais l’impression qu’il allait me bouffer le visage. Et pour ce qui était du sexe – c’était comme d’essayer de faire faire des claquettes au cheval en question. »

Alors bien sûr il y a des hommes dans ce roman, comme le patron de Billie, brave homme qui résiste aux temps difficiles et qui même s’il est réticent à l’idée d’envoyer Billie dans ces Ozarks un peu rudes (euphémisme) finit par lui faire confiance; il y a le pasteur, personnage fanatique et violent, il y a Claude, le gérant du cinéma de Stock’s Settlement, un peu désespéré car le pasteur a fait de son cinéma un lieu de perdition, et les paroissiens écoutent plutôt le pasteur, la salle est sur le point de fermer. Enfin Eustace, le shérif qui ne parle pas, ne se déplace jamais sans sa sœur Lucy qui lui donne ses consignes, ce qu’il peut faire ou ne pas faire et c’est mieux ainsi parce qu’il peut s’emporter, Eustace.

« Je le regardai en clignant des yeux, et il se contenta de me fixer. Eustace maîtrisait parfaitement l’art du regard vide. il était comme une feuille de papier sans rien écrit dessus.J’aurais été plus inquiète de le voir avec une expression sur le visage – menaçante, agacée ou même heureuse. Toutes m’auraient affolée. Mais Eustace semblait ne jamais rien faire d’autre qu’attendre qu’on lui dise quoi faire. »

Ce sont bien les trois femmes, trois belles femmes, avec de beaux tempéraments qui sont les héroïnes ici. Et si des passages sont cocasses, pince sans rire à la manière de Jake Hinkson, c’est bien un roman très noir, et très vite on ne rit plus. Ce livre est plutôt plein de mélancolie, de nostalgie aussi. Jake Hinkson est un grand amateur de cinéma et du cinéma hollywoodien de l’époque choisie pour cette histoire. Il y a un côté terriblement dramatique, et comme je l’ai dit, attendez patiemment la fin, je ne m’y attendais pas, pas  à cette option, mais si…J’ai aimé ces femmes, mais en fait, à part le pasteur, personne n’est odieux, la charge est bien contre ces  illuminés de tout poil qui d’un coup reçoivent la Parole Divine et la Lumière, interprètent ça à leur sauce et en font un outil de pouvoir, à petite ou grande échelle. C’est ici Lucy qui parle:

« -Personne dans notre famille n’a jamais pensé que la religion n’était beaucoup plus qu’une obligation sociale polie. Ma mère respectait les pasteurs, mais elle ne semblait jamais perdre de vue leur humanité. Elle me lisait le livre qu’ils lisaient et elle avait la certitude qu’elle ne rencontrerait jamais un homme qui l’avait lu d’une manière plus approfondie, plus juste ou plus vraie qu’elle. En fait, un pasteur n’est rien d’autre qu’un homme qui interprète un texte pour vous. Mère allait directement à la source. »

Ce roman est court, et je n’en dis pas plus pour ne rien gâcher au plaisir que vous trouverez à sa lecture. L’écriture est impeccable ( et Sophie Aslanides est bien en phase avec cette traduction ), les descriptions des personnages en quelques mots sont épatantes.

Le mécanicien était un petit gars sec sans dents de devant. Son bleu de travail et ses mains étaient couverts de graisse et il en avait jusque dans les plis du cou. Il était appuyé contre le montant de la porte de l’immense bâtiment et mastiquait une boulette de tabac dans sa joue gauche. »

Voilà. On croise trois chouettes nanas, très différentes et pourtant et malgré tout en connivence. J’aime beaucoup ce que décrit Jake Hinkson dans ces trois figures, son regard sur ces femmes est très affectueux je trouve et ça me plait énormément. J’aime l’esprit de cet homme, son ironie, et je ne résiste pas au plaisir de partager à nouveau avec vous ce texte qu’il m’avait gentiment permis de publier et faire traduire, sur son expérience aux Quais du Polar en 2014 https://wp.me/p3So5l-1Wv

Un très bon livre, pas dans les clous, juste bien noir et bien serré comme j’aime. Franchement, je le conseille !

« Dans la grande violence de la joie » – Chanelle Benz – Seuil /Nouvelles, traduit par Bernard Hoepffner

« Mon frère était le premier homme à venir me chercher. Le premier homme que j’ai vu à poil, gorgé d’alcool, devant un bordel du Territoire du Nouveau-Mexique. La première personne que je connaisse qui m’ait fait une promesse et l’ait tenue. Il n’y a rien à pardonner. Car dans la grande violence de la joie, n’y a-t-il pas souvent un désir de jurer son dévouement? Mais ensuite ? Quand est-ce jamais accompli à la lettre ? Lorsqu’ils viendront pour notre sang, nous ne finirons pas là, mais poursuivrons dans une fièvre d’un autre monde. »

Je crois que vous savez mon goût pour les nouvelles et celui de la découverte de jeunes plumes. J’aime être surprise et bousculée, être intriguée et laissée pantoise par un jeune talent. C’est peu dire que cette jeune femme, Chanelle Benz, a rempli sa part du contrat ! Je suis à chaque fois éblouie par la diversité des talents qui nous arrivent encore, si heureuse que de jeunes gens écrivent, et écrivent aussi bien, avec autant de fougue et de personnalité.

Dans la première, le frère à sa petite sœur:

Le Raive…

Raivé que j’été avec toi, Lav,

pré de ton halène si cher. 

Jamais connu persone come toi

et je te voudrais plus prè.

Aucun Ange sur terre ou au Ciel,

n’est l’égal de ton Ceur,

ni Mort ni distence ne peuvent nous séparer.

Si quelqun te dit

qu’il t’aime éternèlement,

personne, tu peu leur dire

t’Aime come Moi.

A Dieu! Ma seur et amie,

Aussi ma Belle des Bell,

Tout à toi j’Espère,

Jackson Bell »

Je sors donc un peu dans un état second de ce recueil de 10 nouvelles dans lesquelles l’auteure écrit comme une contorsionniste avec à chaque récit un temps, un lieu, et  une gamme de registres de langage impressionnante, ce qui nous donne des nouvelles aussi différentes dans le style que la première, épatante, « À l’ouest du connu » et la dernière absolument formidable « Puissions- nous estre un seul trouppel ou O Saeculum Corruptissimum ». On va ainsi aller de l’Ouest au temps des saloons et des règlements de compte au colt, jusqu’à l’Angleterre du XVIème siècle et cette dernière nouvelle écrite dans une langue qui m’a intriguée. J’ai donc envoyé un message à mon interlocutrice chez Seuil pour demander en quel anglais – ancien, de quelle époque – avait été écrit ce texte et quel avait été le choix du traducteur français pour être fidèle au style d’origine. Je la remercie vivement pour sa réponse rapide que voici :

« Concernant votre question, voici la réponse de son éditeur :

Ce n’est pas exactement de l’anglais « élizabéthain » (c’est plutôt Shakespeare). Benz utilise plutôt un anglais encore plus ancien, ce qu’on appelle le « middle english », en usage en gros du 11e au 16e siècle. Bref, un anglais médiéval. MAIS ce n’est pas non plus exactement ça, car Benz s’amuse surtout à pasticher cette langue, sans vraiment en respecter les codes linguistiques et grammaticaux exacts. En gros, c’est plus ou moins un mélange de moyen anglais, d’anglais shakespearien… de l’invention pure et simple! »

De même, dans la traduction, Hoepffner s’est amusé à créer de toutes pièces un français médiéval absolument imaginaire, dans lequel on retrouve de vagues échos de Montaigne etc. – mais encore une fois, en VO comme en VF, cette langue est une pure création, d’auteur et de traducteur! »

Je sors de ces textes  quelque peu abasourdie ou en langage du moment … à moins que j’aie du retard, c’est possible: scotchée ! 

Alors il y a un fil, des sujets récurrents traités sous différents angles : la filiation, la violence  – familiale souvent – , la vengeance et la trahison, l’enfance et la parentalité. Il est beaucoup question du manque d’amour, je trouve. La nouvelle qui m’a le plus touchée est « James III « 

« Hier j’étais à la maison, mon armoire contre la porte, Pétrarque sur mes genoux, et Maman en bas dans Où Que T’ Étais Salope ? ( avec Karl dans la premier rôle ). J’écoutais, essayant de deviner si le fracas était celui de corps ou de meubles, et en même temps je lisais le Canzoniere. 

Je suis allé sur le palier. Pourquoi? Parce que mon petit frère pleurait et que je ne voulais pas que Karl monte. Alors même qu’on était en novembre à Bala Cynwyd, je transpirais dans la chaleur sans soleil de la maison en me demandant si je devais ou non appeler la police. Dans sa chambre, Jacquon était dans son berceau, sur son dos duveteux et rouge, il reniflait, mâchonnait le coin d’un livre flexible en plastique.

Je suis entré. « Ça gaze, petit homme? » »

suivie de près par « Spectres paisibles » et pour exemple ces quelques mots bouleversants

« Tous ces minuits ardents quand nous attendions Maman, nous racontions des histoires, chantions, dansions , hurlions – n’importe quoi pour remplir la maison. Mais nous ne parlions jamais des hommes, ne mentionnions jamais leur nom ni ne nous demandions où ils étaient. Toute ma vie, je n’ai aimé qu’elle et Robert, aussi n’ai-je jamais compris comment on pouvait laisser entrer en soi quelqu’un qu’on n’aimait pas. « 

et « Accidentel ». On est là dans une marge de paumés, perturbés, dérangés, avec ou sans alcool, avec ou sans stupéfiants, enfants ou adultes qui n’ont pas eu leur dose d’amour; père, mère, fratrie, tout est ici bancal et très violent, très triste et inéluctable. C’est l’abandon qui ressort le plus souvent ( comme dans « Renaissance », je crois la plus classique, même si la façon d’amener le cœur du sujet reste étrange ). James m’a fait pleurer car Channelle Benz sait instiller au lecteur le même venin de colère que celui qu’elle met dans les veines de ses personnages mêlé au chagrin. Ces trois nouvelles sont mes préférées.

Dans « Spectres paisibles », émouvantes et difficiles retrouvailles d’un frère et sa sœur, narration à deux voix sous forme d’aveux écrits, mais il y a une étrangeté annoncée dans le préambule de ces lettres alternatives de Robert et Izabel, sa jumelle. Et dans « Accidentel », à nouveau frère et sœur qui se retrouvent, Lucinda et Hank .

Fin de la nouvelle :

« Le matin, la plage est déserte à l’exception de deux joggeurs. Hank et moi, nous nous déshabillons et courons nus sur le sable blanc et chaud jusqu’aux vagues qui se brisent. Nous sommes heureux, nous avons peur, et nous ne sommes pas sauvés. »

Phyllis Wheatley, poétesse américaine ( 1753 – 1784 ) Première poétesse afro-américaine publiée.

Dans « L’étrange récit des caractéristiques remarquables de la vie d’Orrinda Thomas », on assiste impuissant et en colère au destin de cette poétesse esclave noire qui en rencontrant un homme bon se croit libre et découvre qu’elle ne l’est pas et ne l’a jamais été. J’ai été déstabilisée par « La fille du diplomate « , une histoire en kaléidoscope, perturbante

« Natalia était à la limite du camp, couchée près d’une vieille femme à la bouche pleine de mouches. Un homme parlait debout devant elle dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Il était vêtu d’un treillis et tendait son fusil à un autre homme, puis il transporta le corps de Natalia vers le plateau du pick- up. Couchée sur le métal brûlant, elle fixa des yeux un ciel placide. Elle sut alors qu’elle était morte. »

et très impressionnée par le style d’ « Adela », l’histoire de cette belle dame vieillissante et d’une bande d’enfants (adolescents peut-être on ne sait pas trop ) vraiment malins, cultivés et farceurs qui vont lui ramener l’amoureux de sa jeunesse, bedonnant et un peu veule. ( Le fond de l’histoire apparaît peu à peu )

« Nous la cajolâmes: Adela, n’accepteriez-vous pas de nous dire le nom de votre amour perdu? Ne nous faites-vous pas confiance, Adela? C’est qu’il n’y a rien de nous que vous ne sachiez ! Rien que nous n’ayons confessé à genoux devant vous ! Vous savez que nous avons emprunté le fusil de Père et que nous avons tiré avec; que nous avons cassé le vase de Mère et l’avons enterré, que nous avons observé notre gouvernante et le précepteur dans les hautes herbes poussant d’étranges grognements et divers gémissements jusqu’à ce que leurs braillements culminent en une cascade de cris plaintifs toujours plus forts.

Allons, silence ! Ne vous avais-je pas dit de ne pas en parler?  Très bien. Son nom est Percival Rutherford, dit-elle en bâillant avant de nous demander de fermer les rideaux. »

« Deuil » surprend par son déroulement, inattendu comme sa fin. Et la dernière nouvelle, donc, est tout simplement bluffante par son écriture. Chanelle Benz se met si bien en totale immersion dans des peaux, des pensées et des destins divers qu’on ne peut qu’être impressionné.

« Et là sur mes genous il mourut. […]Peut-estre ce garson n’est-il pas pour le monde des hommes et je sçay bien que je ne suis pas digne de le guider. pourtant doux Seigneur, ne le prenez point. Je ne peux Vous promettre que je peux convoquer de nouveau la foy pure de ma jeunesse-pardonnez-moy au moins cela- mais laissez-moy trouver une voie prez de Vous.

Accordez-moy un cœur propre. Renouvellez le bon esprit en moy. Ne me rejectez pas de votre presence, et n’escartez pas de moy vostre saint Esprit. Ô Dieu, dans le plus corrompu des siècles, entendez ma priere. »

Tout comme m’a beaucoup impressionnée la traduction de Bernard Hoepffner, auquel je veux aussi rendre hommage par cet article paru à sa mort , parmi tant d’autres. Et je crois qu’un tel traducteur pour ces nouvelles ce n’est pas anodin, et gage à n’en pas douter d’un talent extrêmement prometteur pour l’œuvre de Chanelle Benz. Une nouvelle voix se fait ici entendre, un grand talent et une forte personnalité, une imagination débordante et maîtrisée. Bravo, un coup de maître !

« Debout sur la caisse, c’était l’heure juste avant le soleil, quand rien encore n’indiquait à quelle distance je me trouvais d’un nouveau matin. J’attendais que l’attente cesse, que les ténèbres de la plaine sur mon visage m’amènent à la poussière. »

( « Dans la grande violence de la joie » )