« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

« Novembre » – Joséphine Johnson – Belfond / Vintage, traduit par Odette Micheli

« Novembre. À présent je revois d’un seul coup nos vies durant les années passées. Cet automne à la fois une fin et un commencement, et les jours naguère brouillés par ce qui était trop proche et trop familier sont clairs, étrangers à mes yeux.[…]Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour. »

Dans cette belle collection Vintage de Belfond, voici ce très beau – et triste – roman de la Grande Dépression. Et pour une fois un livre écrit par une femme, dont les personnages centraux sont des femmes.

joséphineJoséphine Johnson écrivit ce roman à l’âge de 24 ans et obtint le prix Pulitzer en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, voici une vision assez différente de tout ce que j’ai pu lire de cette époque si dure et si misérable pour le peuple américain. Enfin c’est surtout le point de vue qui est différent et le ton, celui d’une toute jeune femme; cette photo de Joséphine publiée dans le livre avec une courte biographie est très émouvante pour moi. Son visage est doux, son regard qui n’est pas tourné vers l’objectif semble intérieur, méditatif ou mélancolique. Et je l’imagine fort bien en train d’écrire cette histoire.

Arnold Haldmarne a une situation honorable dans une fabrique de bois de construction et sa famille appartient à la middle class lorsque survient la Grande Dépression qui les jette sur les routes après avoir tout perdu. Il leur reste pourtant la vieille ferme familiale – hypothéquée – où les Haldmarne arrivent sur leur chariot, au début du récit. Ainsi commence l’histoire de Margot, la cadette des trois filles. Margot qui nous dit qu’elle n’est pas jolie, Margot postée là, entre Kerrin l’aînée, rousse ardente au comportement imprévisible et souvent inquiétant et Merle la petite dernière, gosse aux joues rebondies, toujours active, pleine de répartie et de joie de vivre, Margot rêve, contemple, douce et sage Margot observe, écoute et raconte. Elle a 14 ans et Merle 10. Elle ne donne pas l’âge de Kerrin, parce qu’on sait déjà que Kerrin n’est pas « comme les autres », mais c’est l’aînée.

« Nous quittions un monde mal agencé et embrouillé, qui maugréait contre lui-même, pour arriver dans un monde non moins dur, non moins prêt à contrecarrer son homme ou à le rejeter, mais qui tout au moins lui donnait quelque chose en retour. Ce qui était plus que n’eût fait le premier. »

Leur arrivée a lieu au printemps, et la jeune Margot découvre une maison

« […]recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche. »

Et le lendemain

« […] des flocons de neige gros comme le poing et un vent de noroît qui tombait des collines et faisait trembler les fenêtres presque à en briser les carreaux; la neige mouillée claquait contre les vitres. »

Ce qui ne semble pas être de très bon augure pour la vie dans cet endroit, mais un certain optimisme, une curiosité animent les sœurs Haldmare, elles sont jeunes et pleines de courage, et trouvent de quoi s’émerveiller malgré la vie dure. Arnold n’est pas vraiment fait pour le travail agricole, mais il est épaulé par ses deux filles plus jeunes – Kerrin est inconstante et rebelle – et son épouse, femme paisible, lumineuse et courageuse, celle qui apporte la paix dans la maison. Et les jours s’écoulent, entre les tâches auxquelles s’adonnent Margot, Merle, le père et Kerrin  par intermittence. L’étrange Kerrin qui parfois explose en crises violentes, passant de l’ironie cinglante aux gestes dangereux. Le poids des dettes est là, suspendu au-dessus de leur labeur et de leurs jours, le  temps passe, et goutte à goutte l’inquiétude, puis l’angoisse croissent.

Grant , trentenaire maigre et travailleur, vient les aider. Le voisinage est tout aussi pauvre et une certaine solidarité s’exerce, mais un peu contrite et contrainte. Le père est sombre et son orgueil est heurté par la misère qui le pousse à se faire épauler. Et puis il y a Kerrin qui va remplacer la maîtresse d’école, Kerrin qui rentre au cœur de la nuit, qui rôde dans la campagne sans que les siens ne sachent où elle est.

Les jeunes filles mûrissent, troublées par la présence de Grant, pas très beau mais gentil et intelligent. Ainsi va passer le temps, au rythme des maigres récoltes et de la vie chiche. Ce qui emplit ce roman alors, c’est le caractère de Margot qui observe tout, ressent tout, décortique les événements et en souffre. Ainsi elle se compare à Kerrin:

« Kerrin était belle d’une beauté sombre et bizarre; la peau bronzée, glacée, tendue très lisse sur le visage, et des yeux sauvages comme ceux d’un poulain. Elle restait souvent la figure tournée vers le miroir ou bien passait ses mains écartées au travers de sa chevelure qui évoquait plutôt une lueur rousse et dense qu’aucune chose réelle. Elle s’étirait le cou parfois comme un oiseau pour voir à quel point la lumière était veloutée et riche sur ses joues; […] J’allais me regarder à mon tour dans la glace: il y avait dans ces traits quelque chose d’ennuyeux, et qui n’allait pas. Un teint pâle et pas de vie dans la peau, une bouche comme un entaille faite au couteau. J’étais laide – ô Dieu que j’étais laide ! « 

Au long des scènes de cette vie quotidienne qui n’est plus que combat, l’intensité dramatique monte doucement au fil des pages, les relations se tendent – seule Merle garde son énergie débordante et sa faconde dans les discussions. Mais survient l’été du malheur, celui qui va mener au point culminant de la tragédie, la grande sécheresse.

« En juin, les plantes commencèrent à se recroqueviller, à brunir, mais tout n’était pas encore sec et laid. Ce n’était pas tant la chaleur et la sécheresse que l’on craignait, mais ce qu’elles nous feraient encore subir…J’imaginais une sorte de fascination horrible dans la continuité de cette sécheresse, la perfection aiguë de ce long assassinat des choses. »

Même Merle y perdra son optimisme intrinsèque. Elle réclame des livres nouveaux, Merle la ronde qui se rebiffe contre ce sort qui s’acharne, alors que les incendies se répandent un peu partout et que le décor n’est que brun et noir, que tout disparaît sous les cendres, la fumée et cette fichue poussière qui recouvre tout.

« Nom de Dieu ! dit-elle, n’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose à lire de plus récent que les Prophètes? Quelque chose qui n’ait pas un vague goût d’Adam? J’aimerais savoir ce que les hommes disent maintenant!

-Les mêmes choses qu’ils ont toujours dites, je crois, dit Mère. Peut-être bien qu’ils ont une autre manière de les dire à présent.

-Eh bien, une nouvelle manière de dire pourrait servir à quelque chose » avait rétorqué Merle[…]

« Ça ne me va pas du tout que nous soyons toujours rognés comme ça, avec Dieu ou quelqu’un qui nous comprime dans des petites boîtes étiquetées « taille minima ». Nous ne pouvons croître dans l’obscurité comme les champignons. »

Puis arrive la fin de tout, le dénouement qui laisse Margot sur le flanc, et même si elle continuera à faire ce qu’elle pense être son devoir, elle perd la lumière en perdant sa mère.

Sur ces 203 pages, avec une grande délicatesse et une infinie douceur, Margot dessine la longue agonie et l’éclatement d’une famille acculée et condamnée par un sort qui s’acharne. Je dis « dessine » parce que c’est souvent très visuel, la nature quand elle se montre un peu clémente est sous la plume de Joséphine Johnson une merveilleuse peinture. Ainsi l’arrivée en mars :

« Ma sœur Merle et moi regardions les geais voltiger à travers les branches et nous entendions leurs cris. Les ormes étaient couverts de bourgeons et formaient contre le ciel un treillis brun. Dans les pâturages, c’était dénudé et beau, les noyers projetaient une ombre couleur de lavande, très nette; toutes choses paraissaient étrangères et sans relations entre elles, ne formant aucun dessin que l’on put retracer. »

Un livre très triste, mais qui me laisse enchantée par cette écriture tellement subtile, un langage précis et poétique, jamais mièvre, et en même temps la force d’évocation et le don de faire monter, par la voix de Margot, l’angoisse qui étreint chacun, cette hypothèque sur leurs têtes, puis les prix bas, puis cette atroce sécheresse, la poussière omniprésente, et enfin le feu et la mort. Une superbe découverte pour moi, très impressionnée par cette plume si jeune, mais jamais juvénile. Coup de cœur pour cette jolie Joséphine et sa Margot.

« La bombe » – Franck Harris – La dernière goutte, traduit par Anne – Sylvie Homassel, suivi d’un petit entretien avec l’éditeur Christophe Sedierta

 

« Je m’appelle Rudolph Schnaubelt. C’est moi qui ai lancé la bombe qui tua huit policiers et en blessa soixante à Chicago, en 1886. À présent je vis ou plutôt je languis à Reichholz, en Bavière, où je me meurs de phtisie sous un nom d’emprunt, l’esprit enfin en paix. »

 

Voici un (d)étonnant livre, un texte très fort qui m’a bouleversée, sans doute plus par le sujet que par l’écriture. Ce livre fut édité pour la première fois en 1909 aux Etats Unis, et le voici pour nous grâce aux Editions La Dernière Goutte, qui ont fait là un exceptionnel travail éditorial. Pour moi c’est à ça qu’on reconnait un grand éditeur, à ces choix hors des sentiers battus, à ce talent de dénicheur pour le lecteur curieux de telles œuvres. L’écriture est bien celle du début du XXème siècle, une belle écriture classique, empreinte d’une profonde humanité qui parfois devient un rien lyrique, juste ce qu’il faut pour ne rien enlever à la sincérité et pour relater une histoire que très honnêtement je ne connaissais pas ( nous ne sommes jamais assez curieux, il n’est pas trop tard pour bien faire ). Cette histoire donc raconte l’origine du 1er Mai, fête du travail, avec les luttes ouvrières meurtrières qui eurent lieu en particulier à Chicago le 4 mai 1886, et connues sous le nom de Massacre de Haymarket , une manifestation pour la journée de travail de 8 heures. Une fête née dans le sang, la violence et l’injustice: est-ce à ce prix fort que la société humaine avance ? De révolutions sanglantes en dictatures criminelles, de bombes en pendaisons…La pacifiste que je suis ne peut approuver la violence, Cette histoire ne fait que démontrer ce penchant intrinsèque à l’homme qu’est l’usage de la violence, mais je ne peux m’empêcher de mieux comprendre les oppressés que les oppresseurs, ce qui ne veut pas dire que je les approuve. Lisez cette histoire, et dites-moi ce que vous en pensez.  

Rudolph Schnaubelt ( dont on n’est pas vraiment sûr qu’il ait été le lanceur de bombe ) vieux, malade, caché, raconte. Il raconte son départ vers l’Amérique, la vie infâme réservée aux étrangers, les conditions de travail inimaginables, inhumaines et même barbares auxquelles ils sont soumis quand ils arrivent enfin à trouver un boulot qui leur permet à peine de vivre, qui les aiderait plutôt à mourir prématurément…Bref, ce jeune homme qui plus que tout veut être journaliste va connaître toute cette misère et rencontrer ainsi des hommes qui se battent pour défendre les droits des travailleurs, des combattants syndicalistes et anarchistes, étrangers la plupart du temps, en l’occurrence allemands ( on voit dans l’article joint dans le lien les prospectus bilingues ) . De cette expérience de travailleur misérable et de cette rencontre avec Parsons, Engel et d’autres, mais surtout Louis Lingg,  sa vie se trouvera totalement transformée.

Louis Lingg

C’est en particulier avec Louis Lingg, personnage fascinant, d’une incroyable intelligence et d’une grande lucidité, qu’il va trouver l’amitié. La déposition de Lingg au procès qui le condamnera à mort est puissante et incontestable, il innocente les sept compagnons jugés avec lui et assume seul la violence ( la bombe qu’il a bel et bien fabriquée) faisant preuve d’une droiture admirable. Cette déposition à elle seule peut justifier cette lecture.  Il faut lire ce livre que Charlie Chaplin avait qualifié de chef d’œuvre. Tout le récit de ces événements et en particulier de ce procès est extraordinaire, il a soulevé en moi beaucoup de choses, ce même sentiment de révolte et ce besoin de justice qui animent Lingg et ses amis. Son geôlier Osborne dira de lui:

« J’ai la plus haute opinion de Louis Lingg, […]Je crois qu’il n’a pas été compris. Il était aussi honnête dans ses opinions qu’il est possible de l’être, aussi dénué d’esprit de vengeance qu’un nouveau-né. je ne puis que souhaiter que tous les jeunes gens de notre pays soient aussi forts, aussi bons que Louis Lingg, hors son anarchisme. »

De nombreux passages m’ont profondément remuée, en particulier l’amitié nouée entre Rudolph et Louis, leurs échanges épistolaires sont poignants quand on connait leurs situations respectives. Ce livre parle d’hommes dignes et honnêtes, d’hommes fidèles à leurs convictions et à leurs combats, mais aussi à leurs amis.

« Et puis il est bon que nous nous soyons rencontrés, toi et moi, et aimés. Prends soin d’Ida ( compagne de Lingg ), épouse Elsie; finis ton grand livre et sois heureux, comme le sont les hommes qui peuvent travailler pour eux-mêmes et pour les autres. »

Franck Harris

Ce livre reste un roman dans lequel Rudolph tombe amoureux d’Elsie, une jeune femme telle qu’il en rêvait. Beaucoup de choses sont dites aussi du monde du journalisme.

« L’événement plongea l’Amérique dans une fièvre de colère et de peur. Chicago s’abandonna à la panique; le directeur de la prison fut mis au pilori par les journaux, ses gardiens soupçonnés, les shérifs attaqués de toutes parts. Ils avaient été trop bons ! Ces anarchistes étaient des fanatiques- des assassins, des fous : il fallait les surveiller comme des bêtes sauvages et les mettre à mort comme des bêtes sauvages. La presse parlait d’une seule voix. La peur dictait les mots qu’écrivait la fureur. « 

Vous verrez dans les réponses de Christophe Sedierta à mes questions qu’il est  nettement plus nuancé que moi sur le sujet ( et il a sans doute raison, je dois être un peu agacée en ce moment et ça me rend injustement radicale !…), et finalement vous jugerez par vous-même de ce que nous devons à tous ces combats menés, dont notre fête du travail, le 1er Mai. Je ne doute pas que votre curiosité vous poussera à aller fouiller pour en savoir plus, mais ce roman à lui seul vous en apprendra beaucoup, et je crois vous touchera autant que moi.

« Je ne peux croire qu’en ce monde se perde le moindre acte désintéressé, que la moindre aspiration, le moindre espoir, s’éteigne sans laisser de trace. Au cours de ma brève existence, j’ai vu semer la graine et récolter le fruit et cela me suffit. Nous serons sans doute méprisés et traînés dans la boue par les hommes, du moins pendant un certain temps, parce que nous serons jugés par les riches et les puissants, et non par les pauvres et les humbles, pour lesquels nous avons fait don de nos vies. »

La photographie de couverture est du sociologue photographe Lewis Hine dont j’avais déjà parlé dans un article consacré aux droits des enfants, un homme qui a fait un travail remarquable qui aujourd’hui encore nous parle. Le jeune homme sur ce livre a un air si résolu, il nous regarde avec un tel air de défi, un regard magnifique.

Je termine par cet échange avec Christophe Sedierta, qui a bien voulu répondre à mes interrogations et pour promouvoir encore cette belle maison d’édition, une vidéo ( de 2011 ) dans laquelle il explique son travail. Ma découverte de La dernière goutte s’était faite avec ce très réjouissant roman noir « Bacchiglione blues » de Matteo Righetto, puis voici ce gros coup de cœur avec « La bombe », je suis une lectrice comblée ! 

 Entretien avec Christophe Sedierta que je remercie vivement du temps qu’il a bien voulu consacrer à me répondre.

« Vous avez fait là un extraordinaire choix et travail éditorial en traduisant ce roman pour la première fois en français et en le publiant; pouvez-vous raconter comment vous cherchez, trouvez et décidez ces choix , celui-ci en particulier .

– Comment ces livres viennent à nous ? Pour certains, nous les découvrons au hasard de nos recherches, de nos lectures, de conseils d’amis ; pour d’autres, ce sont des traducteurs qui nous les proposent.
Ce qui m’intéresse dans un livre, c’est une vision du monde. Notre ligne éditoriale privilégie les raconteurs d’histoires mariant l’élégance et l’irrévérence, mais aussi la truculence, la poésie et l’espièglerie. Par-dessus tout, nous aimons les voix sincères, les univers ciselés, les écritures qui tout en étant travaillées ne sont pas factices, les empêcheurs de penser en rond et les univers sombres qui s’aventurent vers l’ironie ou le franchement hilarant. Ce qui m’intéresse, d’abord en tant que lecteur, puis comme éditeur, c’est d’être dépaysé, voire sérieusement remué par une phrase, un style, des images, une histoire. Ce qui compte, c’est le plaisir et j’espère que les lecteurs qui s’intéressent aux livres que nous publions en éprouvent autant que nous.
Pour ce qui est de » La Bombe », le mérite en revient à la traductrice, Anne-Sylvie Homassel, qui a déniché cette pépite. Nous avions déjà travaillé ensemble sur « Enfer ! s’écria la duchesse », de Michael Arlen. Elle sait quels sont nos goûts littéraires et nous connaissons toute l’étendue de ses talents. Alors quand elle nous a proposé « La Bombe », nous n’avons pas hésité, d’autant que le sujet, historique et politique, m’intéressait beaucoup.

Personnellement, je pense cette forme romanesque utilisée par Harris pour faciliter l’accès du public vers une telle histoire, et élargir ce public ( la forme romanesque paraissant plus « facile » à lire qu’un récit journalistique; par exemple glisser l’histoire d’amour avec Elsie pour adoucir un peu la virulente critique politique du contexte de la vie de Rudolph; votre avis ?

-Oui, vous avez raison. Mais c’est aussi une façon de donner de l’épaisseur au personnage principal, de montrer ses hésitations et, finalement, le sacrifice qu’il accepte de faire. Et puis, venant de Frank Harris, c’est également, à mon avis, une sorte de jeu: connaissant l’écrivain et sa sensibilité (disons-le ainsi) pour le beau sexe, raconter de cette façon l’histoire d’amour entre Rudolph et Elsie, et leurs hésitations, a dû l’amuser. Enfin, Elsie représente également une forme de conservatisme auquel Rudolph n’est pas insensible.

Harris a choisi un narrateur cultivé, qui va travailler pour une presse qui l’accablera, lui et ses amis par la suite. La presse est donc ici vivement critiquée, comme le sont la justice et la police. Ce qui nous ramène à notre société actuelle et ses corruptions ( matérielles mais aussi idéologiques). Cet état de fait aurait-il un lien avec votre choix de publier ce livre bouleversant dans notre décennie ?

-Je ne pense pas qu’on puisse dire que la presse dans son ensemble soit critiquée par Frank Harris. Il ne faut pas oublier que Harris a été journaliste et patron de presse. Il connaît très bien le milieu, il a travaillé pour plusieurs journaux et a fait des reportages dans différents pays. Son personnage, Rudolph, est lui-même journaliste. Mais Harris a, à juste titre, une haute idée de ce que doit être le journalisme: indépendance, rigueur, recherche de la vérité, insoumission. Ce qu’il déteste, c’est la presse aux ordres, que ce soit par facilité, par adhésion au pouvoir, par réflexe de classe, par opportunisme, par volonté de plaire aux dominants ou par cynisme. Harris aime le journalisme exigeant et il n’hésite pas à critiquer les journalistes-laquais. Il le fera également dans un autre de ses livres: La vie et les confessions d’Oscar Wilde. Voilà aussi pourquoi « La Bombe » reste (et restera encore longtemps) d’actualité.

Comment fut accueilli ce livre à sa première édition ?

Le livre a été publié en 1908 aux Etats-Unis et en Angleterre, mais il n’avait jamais été publié en France. Pour ce qui est de sa réception, j’avoue que je n’ai pas fait de recherches sur ce point. Mais ce serait une question intéressante à creuser. »

 

 

« La poudre et la cendre » – Taylor Brown – Autrement /Littérature, traduit par Mathilde Bach

la-poudre« Une pâle lumière s’insinuait à travers la forêt de sapins noirs, fourmillant sous la couche de cendres, dans le cœur rougeoyant des braises finissantes. Les hommes émergeaient de leur campement, silencieux, et rompaient le pain d’un vieux pillage entre leurs doigts noircis. L’un d’entre eux faisait son propre examen. Suie et poudre, cendre et crasse. Des croissants de saleté accumulée sous ses ongles rongés et noirs, comme s’il avait dû s’extraire d’un trou dans la terre. Ou bien s’y enfouir. »

J’ai lu de très bons et très beaux livres ces dernières semaines, et en voici un autre, un livre à vif, bouleversant, au rythme soutenu par les sabots des chevaux et le cœur battant de deux jeunes gens, Callum et Ava, respectivement 15 et 17 ans.

La guerre de Sécession s’est répandue partout en traînée de poudre et de cendre, de sang et de larmes aussi. Callum l’orphelin est à la suite d’une bande de soldats sudistes menée par le Colonel, un homme craint qui a été déchu de son grade de commandant. Il va rencontrer lors d’une intrusion de son groupe dans une maison abandonnée la belle Ava. Hanté par la vision de cette beauté, Callum va revenir quelques temps plus tard et la retrouvera alors, victime d’un viol et enceinte:

« Il la trouva cachée sous l’escalier, les genoux relevés sur son ventre. Elle, si courageuse, était à présent terrifiée, légèrement tremblante, ses cheveux dessinant des traînées noires sur ses épaules. Lorsqu’elle leva les yeux, il vit ses joues creusées et sombres, sa peau fine tendue sur les os de son visage comme un film transparent. On aurait dit que quelque chose la rongeait de l’intérieur.[…] Elle était plus grande que dans son souvenir. Ses yeux si bleus l’ébranlèrent, le reste de son corps était lisse et clair comme une coulée de lait. »

Le Colonel a été tué, Callum est soupçonné et un terrifiant tueur à gages, chasseur d’esclaves, ignoble personnage escorté de sa meute va se lancer à ses trousses. Ces deux enfants vont ainsi se lancer dans une grande course vers le sud, à cheval et armés autant que possible. Callum va trouver le cheval qu’il lui faut, Reiver, et ainsi débute sur un rythme incroyable cette  course folle vers un espoir de survivre.

Comment dire toute la beauté de cette écriture ? Comment dire avec assez de justesse l’emprise charnelle de ce texte ? Toute l’horreur de la guerre passe par le corps et l’esprit de ces deux jeunes gens, faisant de Callum un tueur sans états d’âme, et révélant Ava comme une incroyable force de la nature. Et on les aime, on les aime et on les suit, on souffle et respire avec eux, on crève de faim comme eux, on ressent cette chaleur de l’amour naissant dans les conversations où ils se découvrent, se livrent, se chamaillent les soirs devant le feu. Ava est une jeune femme pleine de courage, elle sait monter à cheval, se servir d’une arme à feu, elle sait être virulente et moqueuse face à Callum qu’elle traite parfois comme son petit frère – 15 ans ! – et elle sait être tendre devant ce garçon maladroit qui ressent pour la première fois un amour qui déborde de lui en un torrent qu’il n’arrive pas à contrôler. Il n’est encore qu’un enfant sous la carapace:

fire-1694645_640« Ils étaient assis sous un grand chêne. Il enfouit sa tête entre ses genoux et se couvrit le visage des mains. Il tentait de stopper le flot de tristesse qui jaillissait de lui tandis qu’elle dessinait lentement un cercle entre ses deux épaules. Il pressa son visage mouillé contre le sien. Se remémorant la douceur des joues de sa sœur et de sa mère, disparues depuis si longtemps, la rugosité de celles de son père, dont il parvenait à peine à se représenter les traits. tout ce qui avait précédé ce rivage relevait du mythe, du rêve. Tous ces souvenirs comme ensevelis si profondément sous la tourbe noire. Mais cette sensation, cette joue, là, le touchait en plein cœur, le renvoyait à tout ce qu’il avait perdu. »

Ce roman montre et dit : la guerre n’est que mort, terreur, violence sans merci, et dans ces cendres, dans cette odeur de ruines calcinées et de sang répandu, parmi les cadavres et la perversité, la jeunesse, la vie et l’amour résistent et prennent racines malgré tout. Et ce n’est pas pour autant une idée mièvre, on en est très loin. L’univers sentimental des deux héros est tout envahi par cette guerre et cette violence, leur laissant bien peu de répit; ils dorment par terre dans le froid, toujours aux aguets, ils crèvent de faim, puis Callum va être grièvement blessé, et c’est la course contre la montre pour trouver secours dans un univers où il faut se méfier de tous, ne faire confiance à personne.

« Il songeait à la manière dont la plus petite entaille pouvait faire pénétrer la maladie et le pourrissement, comme si le monde, au-delà du sanctuaire de chaque corps, fourmillait de hordes à l’affût, assoiffées de chair, aussi vivaces pour elles-mêmes qu’empoisonnées pour leurs proies. Pareilles à ces hommes, là-bas. Les yeux illuminés à la vue du sang, les corps bardés d’instruments de mort étincelants, poignards à la main, crachant dans le feu. « 

forest-fire-424388_640Les paysages ici sont en permanence dans des lumières étranges, un peu fantastiques, on ne s’y sent jamais vraiment en sécurité, on n’y perçoit que peu de sérénité car tout est nimbé par les effluves des batailles, brumes, fumées, cendres et poussière. C’est un vocabulaire choisi qui rend si bien cette impression:

« Le soleil surplombait une terre brûlée jusqu’aux racines, dissipant le brouillard. Seules quelques volutes de fumée voilaient encore son royaume. La fille, le garçon et le cheval allaient le long de colonnes d’arbres sentinelles dressés de part et d’autre d’un ruisseau coulant au milieu des champs de coton.[…]Le soleil ricochait à la surface de l’eau comme des éclats de verre sur la pierre. Le long de la rive, des empreintes de sabots, de pattes et de pieds, chaussés ou non, décrivaient un calendrier de jours et de nuits écoulés. Rassemblées toutes au même endroit, ces empreintes donnaient l’impression d’une lutte de pouvoir entre les bêtes pour l’eau, d’une foule d’espèces en fusion. »

look-1865353_640Pris dans le déchaînement de violence de cette guerre, les deux adolescents se perdront et Callum bravera obstacles, distances, doutes pour retrouver Ava grâce à son fidèle cheval et à sa ténacité.

Pour conclure, un livre très touchant où la candeur et l’insouciance de la jeunesse sont mises à mal. L’auteur a su dans les brefs instants de répit les soirs près du feu, faire resurgir cette enfance toujours allumée en eux, comme une petite lampe qui peut amener des sourires sur leurs visages, et sur le nôtre quand ils bavardent. Si je n’avais qu’une question à poser à l’auteur, je lui demanderais comment il a choisi la fin de son livre, qu’est-ce qui a motivé cette fin… Si ça vous intrigue, lisez ce beau roman.

La chanson du voyage de Callum et Ava; j’ai choisi cette version de Dylan, pour le rythme lent et un rien mélancolique porté par la voix nonchalante de Bob, pour les photos aux visages graves et au sourire triste.

« La position du pion » – Rafael Reig – Métailié/Bibliothèque hispanique, traduit par Myriam Chirousse

position-du-pion-hd-300x460El Tomillar, Madrid, 1979. Plusieurs couples d’amis à la terrasse d’un club social apprennent le retour d’Amérique d’un de leurs anciens camarades de lycée puis de combat, Luis Lamana, surnommé aimablement Le Gros. À la table voisine, leurs enfants, dont « Johnny », gros garçon dont le vrai prénom est Julián, fils du plombier du village et de « la pauvre Isabel ». Ce gros garçon est devenu un homme et il va nous conter cette histoire en un va-et-vient entre le passé et le présent, entre l’histoire de ces couples qui se font, se défont, se refont, ainsi que le monde, comme il est si justement dit en 4ème de couverture « selon une mécanique précise de galeries de glaces ». Chaque chapitre se conclut par un coup sur un échiquier pour une partie jouée en 1979 par Alejandro et Pablo, une guerre commencée, parabole de leurs vies entre luttes, lâchetés, concessions et coups bas. Cette petite société d’anciens militants communistes se retrouve ici bien convertie aux avantages bourgeois du confort, de la réussite matérielle et sociale, et dans le déni de cet embourgeoisement qui plus est. La voici cette ancienne jeunesse combattante rangée, vieillissante et sans grand courage. Parlant politique :

« -On ne transforme les choses qu’en étant au pouvoir.

-Tu m’en diras tant. ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle « les radis ».- Elle avait remis son jean, allongée laborieusement sur le fauteuil, soulevant son bassin pour le remonter jusqu’à la taille.

-Les radis ?

-Comme ceux qu’on sert dans les restaurants. Rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur et toujours le plus près possible du beurre. »

De la fin des années 70 aux derniers pas du XXème siècle, à travers les tentatives de Johnny pour savoir qui est son vrai père et qui a tué son meilleur ami, Javier/Javito. À travers son regard l’époustouflant Rafael Reig, dont le premier roman paru en 2014, « Ce qui n’est pas écrit » m’avait déjà beaucoup impressionnée, consulte l’histoire de cette époque en Espagne en la mêlant aux destins de cette bande d’amis. Comme la jeunesse les a quittés, ces femmes et ces hommes ont lâché en chemin leurs idéaux ( en ont-ils eu réellement ou n’était-ce que postures ?). Alors bien sûr, c’est parfois touffu si on ne connaît pas parfaitement l’histoire de l’Espagne à cette époque, ça peut l’être aussi si on ne connait presque rien aux échecs; c’est mon cas, pour les deux choses. Alors j’ai choisi de vous parler de tout ce qui m’a enthousiasmée dans cette histoire, d’en parler avec ce que j’en ai ressenti, compris, déduit, appris. Ce livre est pour moi assez difficile à chroniquer; comme le précédent de Reig il est complexe dans sa structure, et très foisonnant en histoire politique, en description de la société, en personnages. Si on ajoute les chess-217701_640échecs ( et les merveilleuses métaphores qui complètent les coups joués ) on a là un grand roman:

« Alejandro s’est senti abasourdi: il n’avait pas dû voir qu’il allait perdre son fou. Une erreur fréquente quand un joueur oublie que, pour calculer chaque mouvement, il faut toujours prendre en compte tout l’échiquier.

À présent, il ne pouvait pas faire beaucoup plus, sauf essayer de déployer son cavalier par le seul chemin que le fou de Pablo laissait libre…Pablo a certainement cru qu’il allait gagner la partie quand il s’est déplacé en Fxb5, de même que nous espérons, en dehors de l’échiquier, que la faute de quelqu’un d’autre nous donnera la victoire que nous ne méritons pas ou corrigera notre erreur. »

Parfois à trop vouloir expliquer on éteint la magie du texte. J’ai été happée par l’écriture de Rafael Reig, j’ai beaucoup ri, j’ai été émue souvent parce que même dans la plus crue des phrases, il y a de l’esprit et de la poésie. Et je me suis simplement laissée entraîner vers ces gens, en eux, dans leurs vies, j’ai regardé Lourdes, la farouche Lola et la petite Carlota armée de son appareil photo. Rafael Reig confirme réellement son grand talent, quelle écriture ! Pour ma part, ce sont ces destins humains qui ont capté mon attention. Comment gérons-nous nos vies, entre ambitions, rêves, passions, amours et amitiés, comment avançons nous avec les autres, ou contre eux, avec ce que nous savons de nous et d’eux et tout ce que nous ignorons. Ces hommes et ces femmes si pleins de défauts m’ont touchée, et pourtant il n’est pas tendre, Ragael Reig ! Il est même impitoyable souvent, mais c’est dans les vies amoureuses de ses personnages qu’il leur donne une seconde chance d’être humains et parfois ils y parviennent. De couples un peu boiteux au fil du temps, il arrive à faire des sortes de prototypes qui finalement vieillissent côte à côte sans trop de problèmes. Mais…serait-ce là encore une vision politique du couple ? Les compromis et les accords tacites.

bar-357192_640Je crois pouvoir dire sans me tromper que l’auteur à un goût certain pour les femmes dont il parle si bien. Si les hommes sont assez communs ( peu de descriptions physiques, peu de charisme même ), les femmes de ce livre ont toutes de fortes personnalités qui ne tiennent pas qu’à leur physique, mais celui-ci sous la plume de l’imaginatif espagnol devient un trait puissant du caractère, le clou étant l’incroyable, l’extraordinaire Lourdes, dont voici une facette parmi d’autres ( dont une où le narrateur la dit comme constituée à parts égales entre Crumb et Rubens, vous voyez ? ) que nous envoie Reig :

« Elle vivait dans un autre univers, où les journaux donnaient moins d’informations que le ciel à la tombée du jour, le vol des oiseaux ou le sens du vent.

Elle n’avait pas une once de coquetterie: elle ne portait, en été, que des robes-chemisiers et des sandales en plastique; en hiver, des pulls en laine et des chaussures de montagne. Elle ne possédait pas d’autre parure ou bijou qu’une chaînette au cou, une babiole avec un pendentif en forme de croissant de lune, et le seul maquillage de sa peau laiteuse devait être ce cœur débridé qui affleurait comme suinte l’eau au fond du lit d’une rivière.

À l’intérieur de son vaste corps, dans le noir, frôlant ses parois de chair, son âme désemparée devait errer, tournant sur elle-même encore et encore, sans trouver la sortie et à la recherche d’une main à laquelle s’accrocher. »

Elle m’a rappelé physiquement les femmes de Botero, Lourdes, la Lou de Lu ( Luis Lamada ). L’auteur abonde dans les descriptions féminines ( « Elle avait des seins hésitants et conjecturaux; son cul était en revanche un fait accompli et, en mouvement, irréfutable. »! ), mais – vous me direz si je me trompe – il me semble que ces femmes sont plus fines, plus résistantes, vont moins renoncer à ce à quoi elles ont cru et croient . C’est l’étrange Lourdes qui va rassembler, consoler, réconforter ( elle a de ces méthodes…), en une phrase sidérer les gens qui l’entourent, elle sera bien cette Vénus de Willendorf à laquelle elle est comparée, tout à la fois idéal féminin , déesse mère , symbole de la fécondité et de la maternité ou gardienne du foyer,selon les interprétations et ici selon ce dont chacun a besoin. La présence de toutes ces femmes m’a aussi fait penser aux films d’Almodovar avec le même type de personnages pleins de caractère.

Ce qui est sûr, c’est que Lou aime Lu qui le lui rend bien, en voilà un drôle de couple dont l’auteur nous livre l’histoire superbe à la fin du livre:

« Ainsi étaient-ils tous les deux, Lou et Lu.

Dans ce qui les unissait, quoi que ce fût, le courantart-914896_640 passait toujours, comme à travers deux fils de cuivre couverts d’isolant, protégés du vent des rumeurs, de la pluie de l’opinion des autres et du gel ou de la chaleur de leurs propres sentiments.

Leur amour, pour lui donner un nom, pour appeler ça comme ça, était un circuit fermé, inaccessible à la jalousie, à la pudeur, à l’intérêt et même au bon sens, pratiquement étranger à eux-mêmes et beaucoup plus puissant que leur volonté ou leur désir. »

Sûr aussi que notre narrateur ( au fait, il est écrivain ) aime Teresita, qu’il surnomme « la fille de la photo », vous savez, celle qu’on voit souvent sur les clichés des manifs par exemple, celle qui est juchée sur les épaules d’un garçon, souriante, bras levés, cheveux aux vent et t-shirt qui laisse voir une bande de peau qu’on imagine douce, la fille de la photo dont tout le monde est amoureux.

Je n’ai pas envie d’en dire plus. Lire cette histoire a été un merveilleux plaisir pour moi. J’aime cette écriture, j’aime cette verve ironique et piquante qui se fait douce ou sensuelle, raffinée ou grivoise. Et puis bon, j’avoue que l’humour de Reig me comble d’aise, avec des passages comme celui-ci ( et il y en a beaucoup )

« Extérieurement nous étions prêts à donner raison à Teresita, avec laquelle nous étions prêts à transmigrer et à vivre une seconde existence, transformés en pousses de soja, s’il le fallait, en grains de riz ou en escargots hermaphrodites, pourvu que ce soit à côté de notre chère Teresita, quand bien même ce serait en salade, dans une paella ou à se traîner dans les caniveaux et au bord des feuilles. »

J’ai adoré cette lecture de ce roman très riche, foisonnant et à entrées multiples pour le lecteur, et tellement bien écrit ! J’aime cet écrivain fougueux et plein de répondant, bref, j’aime Rafael Reig et j’aime ce livre ! Une chanson accompagne l’histoire, pas espagnole pour un rond, la voici par celui qu’entendent nos héros Ricky Nelson. Et bonne lecture !