« En attendant Bojangles » – Olivier Bourdeaut – éditions Finitude

bojanglesOn a beaucoup parlé de ce livre, beaucoup écrit aussi. J’ai attendu pour le lire, et l’ai enfin fini à l’instant. C’est une amie qui me l’a mis entre les mains hier : « Lis-le, tu verras, c’est bien.  » Donc, j’ai lu ce petit roman cet après-midi, bien calée dans mon fauteuil. Et j’ai passé un beau moment. Réticente au début, puis sentant le vent tourner pour les personnages.

Olivier Bourdeaut a su trouver la bonne construction de son livre, qui aurait pu être au fond banal. Il a trouvé aussi les voix de chacun des protagonistes, et en particulier celles des deux narrateurs, père et fils.

Est-il utile que je dise quoi que ce soit de plus ? Juste rappeler qu’il nous est conté une folle histoire d’amour, une histoire de folie.

« Le problème c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien sûr, la partie visible restait sur ses épaules, mais le reste, on ne savait pas où il allait. »

Au début, j’ai ressenti de l’agacement face à ces gens sans soucis quotidiens, qui passent leur temps à boire, danser, raconter des balivernes en écoutant Mr Bojangles, chanson qui sert de fond sonore dans cet appartement bourgeois où règne un joyeux foutoir; toute cette fantaisie exubérante semble de prime abord outrée si bien qu’on finit par suspecter quelque chose. Entre la grue venue d’Afrique – Mademoiselle Superfétatoire ! – , un peu décalée en ce lieu mais 4ème membre de la famille, l’Ordure, le vieil ami, le « château » en Espagne, et Bojangles, et la danse, juste au bon moment, intervient la fêlure, la voix du père, triste, désolée, inquiète et le fils qui raconte:

« Maman était installée au deuxième étage de la clinique, celui des déménagés du ciboulot. Pour la plupart le déménagement était en cours, leur esprit partait petit à petit, alors ils attendaient calmement la fin du nettoyage, en mangeant des médicaments. »

 

crowned-103008_1280Alternant ainsi le récit paternel et celui du petit garçon, l’histoire finit par devenir grave, même dans la cocasserie, signe de la démence de la maman aux mille prénoms, puis carrément triste; il y a l’amour infini, immense, intense entre ces trois êtres, et il y a un chagrin sans fond, une peine sans issue, et le roman se termine sur l’écriture de ce roman, par le père, sifflotant faux, chantonnant faux et il y a le manque, enfin

« J’allais pouvoir répondre à une question que je me posais tout le temps. Comment font les autres enfants pour vivre sans mes parents ? »

Un joli livre, très émouvant et plein de poésie, une écriture très personnelle, j’ai bien aimé. Et puis Nina Simone, bien sûr.

 

« Et la vie nous emportera » – David Treuer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

9782226318244-j                                    « Le village – 3 août 1952

Tout le monde se rappelle ce jour d’août 1952 où le Juif est arrivé sur la réserve. Des années plus tard, les gens s’interrogeront parfois, en passant, sur son étrange présence et son départ, le lendemain matin, par le premier train pour Minneapolis. »

Ainsi commence ce livre que j’ai lu très vite et que je referme sur un sentiment de colère, comme si la boucle de l’histoire ne se bouclait pas comme de juste, un sentiment qui est monté peu à peu au fil des pages.

Voici une histoire de mensonges. Pas juste des non-dits, mais des mensonges et de la lâcheté. Un livre où les gens ne se parlent pas, et mentent quand ils le font. Nous faisons d’abord connaissance avec la famille Washburn : Emma la mère, qui s’affaire et s’agite dans sa résidence de vacances nommée Les Pins, toute contente d’avoir l’impression d’être utile, Jonathan le père, médecin qui ne fait que passer ici une quinzaine de jours, sa femme l’insupporte, il n’a qu’une hâte, retourner en ville dans son cabinet, et puis il y a Frankie, le fils, garçon frêle et rougissant, adoré de sa mère mais qui ne correspond en rien aux attentes du père. Ici travaillent l’indien Félix, homme à tout faire taiseux et une poignée de jeunes indiennes. De l’autre côté de la rivière, un camp de prisonniers allemands. L’un d’entre eux s’est sauvé, les recherches commencent et c’est alors que va survenir le drame qui est au cœur du livre, et qui au fil des mensonges et des silences va lentement mais sûrement mener au dénouement tout aussi tragique.

Je suis admirative du style de David Treuer. Il y a dans ce texte comme un voile qui couvre les images et les voix, on est comme tenu à distance, spectateur immobile. C’est assez difficile d’exprimer ce que dégage ce roman, mais cette ambiance est malsaine. Tout semble bien cadré dans le sillage d’Emma, mais au fond l’essentiel est mis en sourdine. Les sentiments, les pulsions sexuelles, tout est totalement bridé et soigneusement dissimulé. De tous les personnages principaux, peu m’ont été sympathiques, et seuls Félix et Prudence m’ont émue, j’ai trouvé Billy plutôt moins moche que les autres; ces autres qui ont fait monter cette colère en moi. L’écriture a quelque chose de languissant qui rend à merveille ce climat de fausseté, cette hésitation permanente, puis cette démission des personnages face à leurs responsabilités et face à leurs choix. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de vrais échanges entre les gens, tous se cachent, tous ont leur vie secrète plus ou moins moche, personne n’assume ce qu’il est, et c’est justement cela qui va générer le drame primaire et le drame final. Le point de vue des Indiens ici est très intéressant, les rôles qui leur sont réservés par ces bourgeois restent pleins d’une condescendance faussement bienveillante. En fait, et pour tout vous dire, j’ai cordialement détesté cette famille Washburn ! La mère, songeant à ces petites indiennes qui écossent des petits pois à pleins seaux :

« Emma regrettait de ne pas avoir davantage de tâches à leur confier. Non qu’elles ne fussent pas de bonnes travailleuses, mais elles avaient tendance à traînasser, à bavarder. Si Emma n’était pas là pour les surveiller, elles passeraient la journée à papoter et à pouffer de rire en échangeant des plaisanteries dans leur langue, qu’elle ne comprendrait jamais. »

La sexualité est aussi ici une sorte de ligne à haute tension, vécue dissimulée, violemment ou froidement la plupart du temps, en tous cas, toujours enduite de culpabilité. Le roman alterne les récits des histoires individuelles, celle de Félix étant vraiment touchante ( mais quand même pas autant que celle de Prudence ), les événements de la guerre en Europe (Frankie est engagé dans les bombardiers) et la vie qui continue au village et dans la villa des Pins, où Felix veille et où d’autres s’enlisent irrémédiablement, englués dans leurs mensonges et leurs vices, celui de l’alcool étant des plus communs. La fin et l’histoire de Prudence ont été le point d’orgue de cette sinistre histoire commencée un bel été de 1942 et qui se termine exactement 10 ans plus tard, sans que personne ne cherche plus avant la vérité. Et c’est ça qui m’a mise en colère. Treuer dépeint sans fard le monde confit de la bonne conscience, le monde des forts contre les faibles. Et j’ai beaucoup aimé cette colère en moi. Salutaire. 

Si je ne devais exprimer qu’un regret, c’est de ne pas avoir gardé le titre original : « Prudence ». Elle le méritait bien.

« Là où je vais, je n’ai besoin de personne. Juste toi. Juste toi ma Grace. On dit que ce que je m’apprête à faire est quelque chose de terrible mais le monde est quelque chose de terrible en vérité. Et je te rends service tu n’as pas besoin du monde je n’ai pas besoin du monde mais nous avons besoin l’une de l’autre et il va falloir qu’on se serre les coudes et tu as intérêt à me croire quand je te dis que je t’emmène dans un endroit accueillant.[…] Et de toute manière je vais te revoir bientôt et peut-être que là-bas je te tiendrai dans mes bras et quand tu seras plus grande tu me tiendras dans les tiens et on sera heureuses et les champs seront verts et notre vie sera telle que nous la ferons. »

« Rome brûle » – Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo – Métailié Noir, traduit par Serge Quadruppani

rome« 8 AVRIL 2015

Sebastiano Laurenti contemplait le spectacle du chaos derrière les vitres fermées de l’Audi A6 noire.

Rome brûlait.

Depuis cinq jours, la ville était à genoux. Immobilisée par une grève sauvage des transports. Submergée par le blocage total du ramassage des ordures. Infectée par la puanteur des feux que les citoyens exaspérés allumaient au coin des rues. »

J’avais lu et chroniqué avec un grand plaisir « Suburra »  écrit par ce formidable duo romain. Et voici une suite tout aussi jubilatoire et tellement, mais tellement dans l’air du temps ! Fermant le livre en entendant un ex ceci et un futur (ah oui ?) cela à la radio, je me suis dit que le pouvoir, quel que soit le lieu et le domaine où il s’exerce produit partout les mêmes effets sur les hommes, et c’est – soupir – fort regrettable. Le roman a été écrit pratiquement au moment des faits. Chaque chapitre commence par une ou des dates et un lieu (et  les auteurs nous indiquent, non sans humour, les saints du moment); les protagonistes sont parait-il reconnaissables à qui suit attentivement la vie politique italienne. Ce n’est pas mon cas, mais je le crois volontiers. Et ça n’empêche pas de lire ce très bon polar avec beaucoup de bonheur, stupeur, saisissement et en riant souvent, d’un rire un peu désabusé, mais on rit ! 

Nous voici donc à Rome, en 2015, et le pape François annonce un Jubilé de la Miséricorde, qui se présente comme un défi pour le maire tout neuf et déjà contesté Martin  Giardino, qui entend bien « nettoyer » sa ville de la corruption, en particulier celle qui règne au sein du Capitole. Le défi pour cet évènement, le Jubilé de cette très catholique Rome, est logistique; il faut envisager de nombreux travaux et une sécurité importante. Nous avions rencontré Samouraï dans Suburra, magnifique personnage, mais il séjourne en prison et le relais mafieux est assuré par Sebastiano Laurenti, jeune, beau et ambitieux, qui va vite ne plus se satisfaire d’assurer seulement l’intérim. On retrouve les factions diverses de cette mafia « pluriculturelle » qui mange à tous les râteliers et profite, profite !

« D’un coup de frein brutal, le museau de la voiture rouge s’arrêta à deux mètres de l’eau. Juste devant le Mykonos IV, le 36 mètres de carbone que Fabio avait enlevé pour une bouchée de pain à un entrepreneur grec croulant sous les dettes. Elle est forte, c’te Merkel. »

poubellesComme de juste, la mafia romaine toutes branches confondues tient en main les marchés publics et sent l’aubaine qui arrive : la guerre est déclarée ! Entre les rivalités et ambitions politiques, comme celles de la belle et glaciale Chiara Visone et les luttes de pouvoir mafieuses – les unes se mêlant allègrement aux autres -, on assiste d’abord à une guerre sourde, ponctuée de quelques assassinats, puis éclatant au grand jour avec une « grève générale » des services de ramassage des ordures et des transports. Le livre débute sur cette accroche de choix, en prologue, puis remonte à la genèse des faits. En lisant cet article, vous aurez un aperçu du résultat. Bref, Rome brûle !

Ensuite, il faut lire pour découvrir toutes les finesses de la trame de cette histoire. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est très bien écrit, le rythme est vif, nerveux, pas de temps morts. Personne n’est épargné, tous les pouvoirs sont épinglés – plus ou moins méchamment – et la ville elle- même, Rome, ville éternelle, du point de vue mafieux

« On avait beau faire, dans cette sacrée ville, à la fin tout se résume à bouffe, nichons et paillettes. Boucan, excès et plouquerie. » 

et du point de vue des élus de la ville:

« Moi je suis de ton côté. Mais ne compte pas sur Rome. Il n’existe pas de ville plus glissante que celle-là. Ici les grandes amours et les haines éternelles durent le temps d’un café, Martin. Ici, rois, papes, duce et empereurs ont été portés aux nues et abattus l’espace d’un souffle de vent. C’est une ville qui, a chaque minute, allume une passion et en éteint mille. Rome te reconnaît tant qu’elle te regarde de bas en haut. Quand tu descends du piédestal, tu es comme tout le monde et il en faut vite un autre. »

saint angeLes chapitres assez courts accentuent la sensation de tension puis de frénésie qui anime la ville, avec les règlements de compte qui commencent et s’enchaînent jusqu’à la fin. Enfin les dialogues font mouche à tous les coups, on ne s’ennuie pas une minute. Reste la fin, finaude, qui nous annonce une suite, enfin on l’espère. Jubilatoire, encore une fois !

« Il s’appuya à la rambarde du pont Saint- Ange. Regarda le profil de Saint Pierre. Comme éperdus, les cormorans voltigeaient dans la lumière blanche projetée par les phares des bords du fleuve.

Le canon froid d’un pistolet se posa sur sa nuque.

La voix de Fabio Desideri résonna, sarcastique:

-Bonne nuit, mon ami. »

« L’heure de plomb » – Bruce Holbert – Gallmeister, traduit par François Happe

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« Linda Jefferson était un cliché vivant et elle le savait. Âgée de vingt-quatre ans, maîtresse d’école et veuve, elle enfila un pull-over sur son corsage, puis la veste de cavalier doublée en peau de mouton qui avait appartenu à son mari. Il était mort l’année précédente, et sa disparition avait marqué pour elle le début d’une saison triste et inexorable. Elle la traversait comme l’animal stupide qui gratte sous la neige à la recherche des vestiges de l’été, sans comprendre l’hiver, ni même essayer, le subissant tout simplement. L’absence était sans fin et sans raison; il lui semblait que c’était moins une blessure que le deuil aurait pu atténuer et finir par refermer, qu’une malformation en elle qu’il fallait recoudre en permanence pour l’empêcher de saigner. »

Mesdames et Messieurs les écrivains, vous rendez nos vies de lecteurs affamés d’histoires et d’aventures en tous genres, plus belles, plus riches, plus palpitantes . Ceux qui regardent par ici de temps en temps vont se dire que décidément, j’ai beaucoup de coups de cœur ( euh…oui ) et c’est vrai. Je n’envisage pas d’écrire sur un livre que je n’aime pas au moins un peu ( sauf parfois les livres qui m’énervent ) et je choisis mes lectures la plupart du temps à l’aune de la connaissance que j’ai de moi-même, je me trompe assez rarement sur ce que je vais aimer ou non. Voici que m’arrive le second roman de Bruce Holbert ( grand merci à Léa ). Et une fois encore, gros coup de cœur et pour moi confirmation du talent découvert avec « Animaux solitaires » paru dans la Noire de la belle maison Gallmeister. Bruce Holbert déploie ici des qualités d’écriture assez impressionnantes et place son roman sous l’égide de la poétesse américaine Emily Dickinson. La dame intervient en tête de chapitre et ses recueils s’ouvrent entre les mains d’une femme au cours du récit. 

light-and-shadow-874471_1280L’aventure humaine dans laquelle nous conduit Holbert débute en 1918 dans l’état de Washington, durant un hiver qui restera dans les annales. C’est dans le blizzard de cet hiver infernal que Matt perd son frère jumeau Luke et son père, et c’est ainsi qu’il se retrouve, très jeune, 14 ans, seul soutien de sa mère à la tête du ranch familial. Je n’essaierai même pas de vous tracer les moindres lignes de la trame du livre d’une densité telle que toute tentative de résumer serait lui faire offense. Mais voici ce que je peux en dire globalement.

Nous allons suivre Matt jusqu’à sa mort (début des années 70, si j’ai bien compté). Ce personnage est une sorte de géant inquiet qui lutte contre ses démons, qui a consacré sa vie au travail – moyen qu’il a trouvé pour l’aider dans ce combat – trébuchant souvent et mettant à mal son amour de toujours pour Wendy. Matt est un homme très attachant et complexe, plus qu’il n’y parait de prime abord. Dans son sillage, une série de rencontres bonnes ou mauvaises, Jarms, Garrett et bien d’autres, mais à chaque fois des tempéraments forts, tracés avec la précision nécessaire à donner vie et caractère. Une histoire de rédemption, comme souvent. Mais ce qui m’avait déjà frappé dans le roman précédent de cet auteur est ici encore présent, et il s’agit d’une impression anachronique que crée un décalage entre les lieux, les gens et les temps comme si l’univers des personnages de ce livre était une sphère temporelle et spatiale isolée, j’aime beaucoup cette sensation. Décalage entre le monde rural et la ville, vue le plus souvent de loin, comme un lieu étrange et étranger, et surtout cette période floue de la transition entre hier et aujourd’hui – ou demain – les chevaux et les travaux manuels ( importants dans les deux livres ) et le monde « moderne », mécanisé, motorisé, une vie rudimentaire alors que tout change à côté. Ce trouble dans la perception du monde me plaît énormément.

Dans cet univers, les gens se heurtent, se blessent, se tuent, ils souffrent et crient. Et ils pleurent autant qu’ils saignent de toutes leurs blessures, ils s’étreignent comme ils s’empoignent. Ils aiment mais ne savent pas trop quoi faire de ce sentiment qui semble peu adapté à leur rude environnement. Les relations entre les femmes et les hommes ( beaux personnages féminins, des figures puissantes ), les haines, les rancunes tenaces, les désirs de vengeance, la soif d’amour et de reconnaissance, la jalousie et la solitude infinie des gens de cette contrée sont rendus avec une force d’écriture phénoménale. Les rapports sexuels sont des sortes de moments de survie animale mais pas forcément bestiale, tout comme les naissances (oh!  la naissance de Lucky …) , bébés arrachés au ventre des mères dans des scènes dures mais qui mettent en lumière des femmes très indépendantes, pleines de volonté et de courage, plutôt indomptables .

« -Quand vous serez arrivée à terme, j’enverrai quelqu’un pour vérifier.

-Ça ne sera pas nécessaire.

Il la regarda un instant. Ses lunettes glissèrent. Elles provoquaient des blessures sur son nez et il les frictionna.

-La naissance est un processus très violent, madame.

-La vie aussi, répondit-elle. »

 Cette réplique si brève suffit à cerner l’état d’esprit de cette femme et même le ton du roman.

Enfin et surtout, ce qui fait la différence et le magnétisme de cette écriture, c’est sa sensualité, qui ici ne signifie pas vraiment douceur et suavité, n’est-ce pas, mais le plus souvent la chair à vif plus que la fleur de peau; tous les sens sont sollicités, tous, par la grâce d’un vocabulaire riche et imagé, la grande précision dans le choix des mots. Bruce Holbert dépouille les âmes de ses personnages, il les met sous une loupe qui nous en montre les moindres recoins obscurs avec cette plume remarquable qui se mue en scalpel affûté. Non content de nous dire cette richesse mentale de ses héros et héroïnes, il nous projette le décor géographique et social, parfois avec une ironie cinglante et une poésie rugueuse, faite des haleines et des souffles, de la sueur et du sang, du cœur qui s’emballe ou qui s’arrête. Le monde selon Bruce Holbert est un monde de douleur, où chacun avance vaille que vaille, ne renonçant jamais à chercher le mieux sinon le meilleur. La leçon serait peut-être qu’il faut s’adapter sauf que cet auteur-là ne donne pas de leçons.

cold-17148_1280 Il donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer et à penser.

« Certains jours, quand le petit matin se faisait particulièrement brillant de givre ou embaumé d’efflorescences, ou que la vallée aplatissait l’aube, la réduisant à une simple ligne dure et rouge, que la lumière liquide jaillissait de ce trait et s’incurvait pour éclabousser la ville misérable ainsi que le terrain vague où il résidait avec sa famille, il ruminait sur la trajectoire d’une vie. La sienne lui apparaissait comme une pierre qu’on aurait lancée; il n’avait pas la moindre idée du bras qui lui avait donné la direction. Son parcours demeurait invisible à ceux qui ne connaissaient pas son histoire. »

Il reprend le « mythe américain » pour en faire un tableau original par sa langue aux métaphores étonnantes. Sans aucun ménagement pour les défauts intrinsèques de son pays, il lance des pointes d’ironie amère et virulente, mais il sait aussi ménager au lecteur des temps de pause, un peu de douceur pour retrouver son souffle. Mais pour cela il faut arriver à la fin de l’existence du grand Matt et au soulagement que j’ai ressenti à le trouver enfin apaisé, apaisé par l’amour négligé une vie durant et qui renaît de ses cendres. La 4ème de couverture parle « d’une écriture incarnée » et c’est le terme le plus précis qu’on puisse trouver : incarnée. Un livre charnel, âpre et beau, d’une formidable intelligence dans la manière d’envisager ce que sont les hommes, les vies, les temps, la force de la nature et l’impact émotionnel des lieux où nous vivons. Une lecture exigeante, et j’aime ça. Pourquoi ce titre, « L’heure de plomb »? Lisez et vous comprendrez.

Et je ne dirais-pas : « coup de cœur » ?

« Sur cette terre comme au ciel » – Davide Enia – Albin Michel, traduit par Françoise Brun

« et me voilà

dans toute ma splendeur

toujours debout

mes mains ensanglantées

devant le fruit noir de sa bouche

elle qui prend mes doigts couverts de sangsur-cette-terre-comme-au-ciel-802705-250-400

qui les porte à ses lèvres

et les baise

un à un

elle s’appelle Nina

c’est mon amoureuse

elle a neuf ans »

Qu’on ne s’y trompe pas. Ce  livre ne conte pas une amourette enfantine. Pas que, même si c’est un point central. Voici un roman comme je les aime: riche, à la construction originale, à l’écriture travaillée et très personnelle. Un premier roman sicilien qui offre un regard neuf sur ce qui peut nous sembler être des clichés sur cette île. Difficile d’écrire sur la trame, donc je vais faire de mon mieux pour vous transmettre le plaisir et l’intérêt que j’ai trouvés à cette lecture.

Notre héros se prénomme Davidù, il a neuf ans dans les années 80 à Palerme en proie aux violences, attentats et fusillades des mafieux de la ville, quand débute le roman. La Sicile est violence, les gens qui y vivent sont violents. Davidù est né dans une famille de boxeurs, il en est le quatrième représentant après son père qui fut Le Paladin (qu’il n’a pas connu, mort prématurément ), son grand-père Rosario – superbe personnage – , et son oncle Umbertino qui s’occupe de lui comme un père, auquel il se confie, lui posant ses questions d’adolescent. On accompagne Davidù qui grandit, mûrit, apprend dans cette ville et ces temps de violence.

Construit en alternant des récits sur l’histoire des générations précédentes ( la guerre, l’après-guerre ) et celle de Rosario en particulier, prisonnier en Afrique durant la seconde guerre mondiale (une histoire méconnue de cette époque, sidérante ), des scènes de rue entre gosses, bagarres, flirts, crâneries, la mer, les filles mais aussi les bombes qui s’abattent sur la ville et enfin la boxe, comme une parabole de tout ça. Davide Enia peint une fresque extrêmement subtile, mettant en miroir les scènes de la vie quotidienne avec drôlerie et esprit, et les scènes de combats de boxe, violentes certes mais écrites avec le rythme du souffle, des pas, des coups, du cœur qui bat et des muscles qui se tendent, c’est extraordinaire; et puis soudain au fil des mots, surgit comme un poème en quelques lignes, ici la ville

« Une ville est un labyrinthe. Des artères qui deviennent ds places, des ruelles qui interposent une diagonale. Des trajets familiers, et des rues jamais parcourues. Une ville cache des gens, des rencontres ratées à cause de l’instant où on s’est accroupi pour renouer un lacet, ou à cause d’une rue prise sans y penser. Les stratégies du labyrinthe sont incompréhensibles à l’âme humaine. »

boxing-555735_1280Si l’univers de la boxe peut en rebuter certains d’entre vous, je peux vous assurer qu’il ne m’est pas du tout familier non plus (ceci dit « Raging Bull », j’adore ! ). Ma dernière lecture parlant de la boxe a été « Le colosse d’argile » de Philippe Fusaro ( La fosse aux ours ), en 2004. Et j’avais beaucoup aimé. Ici aussi, la façon dont en parle Enia est puissante, précise, sensuelle même, et c’est tellement bien écrit !

Le talent de l’auteur éclate, décrivant les boxeurs comme des papillons, des danseurs qui marchent sur les eaux « comme l’autre ». Il évite tous les écueils qui rendraient les scènes de combat seulement violentes; bien sûr qu’elles le sont, mais il les rend belles aussi. J’ai trouvé d’ailleurs que tout était beau dans ce livre, beauté sombre ou lumineuse, sombre dans le combat, lumineuse dans l’amour et inversement. De la rencontre de Davidù avec Nina…

« Il y avait moi, entre la fille et le couteau.

Elle avait des yeux noirs.

Elle sentait le citron et le sel.

[…] J’avais les mains ensanglantées, les jointures écorchées. 

Par-delà mes doigts souillés : elle. »

…à la grand-mère qui elle aussi joue un rôle essentiel pour Davidù; cultivée, enseignante, elle apprend à son petit – fils l’importance du langage, des mots comme armes de combat, armes différentes de celles qui ravagent la cité, mais essentielles ( pages 130 et 131, superbes ). Cette même grand-mère qui entre toutes les personnes qui entourent le jeune adolescent sera sûrement celle qui lui inculquera le respect des femmes. 

« Toujours cette idée que je pense ? Nina, je suis un garçon, nous les garçons on pense moins que vous ne croyez. Les garçons, tu piges ? Des heures et des heures à regarder des types en short courir derrière un ballon, à jouer les fiers- à- bras avec les copains, à faire des pompes en s’appuyant sur les poings. Les hommes, Nina. Quelles pensées veux-tu qu’il y ait derrière tout ça? C’est déjà un miracle si nous arrivons à marcher et à siffloter sans trébucher tous les trois pas. »

 – (celle-ci, je ne pouvais pas la manquer ! ) – 

Davidù est aussi un bon élève. C’est peut-être bien grâce à son intelligence, à sa capacité à dire et nommer les choses et les sentiments qu’il réussira là où ses prédécesseurs ont échoué. 

Et puis il y a l’amitié, forte et si particulière entre Davidù et l’inénarrable Gerruso, le cousin de Nina, fan absolu du jeune boxeur, être lunaire qui donne vie à des dialogues drôles (Gerruso a un doigt coupé ) :

« À la Foire de la Méditerranée ce n’était partout que lumières multicolores, couples et poussettes, jeux et barbes à papa, femmes qui parlaient fort et types à la langue pendante qui leur tournaient autour, manèges balançant des musiques où les basses cognaient.

« Je crois pas aux miracles.

-Pourtant, ça existe.

-Et comment tu peux en être aussi sûr ?

-C’est ma mère qui le dit. En tous cas je prie Jésus tous les soirs pour qu’il me fasse un miracle.

– Et il te l’a fait, ce miracle ?

-Pas encore.

-Conclusion ?  

-Conclusion, Jésus n’a pas que ça à faire. pourtant il est tout petit mon miracle.

-C’est quoi ?

-Qu’il fasse repousser…

-Ton doigt ?

-Ouais, même un bout d’ongle, ce serait déjà ça. »

ou tragi-comiques comme ici :

« -Madame, qu’est-ce que je dois mettre pour l’enterrement de ma mère?

– Le vêtement que tu préfères, mon garçon.

-Mon pyjama alors, je peux ? »

Et si le jeune boxeur le trouve encombrant, le « supportant » pour rester près de Nina, il finit bien par s’attacher à lui, très fort. Il sera son compagnon le plus fidèle, le plus sûr, comme un frère.

Autre amitié, celle entre Rosario et Nenè; scène de la séparation, ils sont jeunes, Rosario part à la guerre, et Nenè chez un patron:

« La veille, assis sur les pentes de la montagne Capo Gallo, ils avaient regardé l’avenir devant eux, de l’autre côté de la ligne d’horizon. Autour d’eux le silence, et septembre. Rosario était assis à la gauche de son ami et tenait entre ses lèvres un épi de blé sauvage.

Sans le regarder, Nenè lui confia:

« Tu sais ce que je voudrais? Voler le froid de l’hiver. » 

En silence, Rosario écouta le bref testament de son ami. puis ils se levèrent et partirent en une course agile et vibrante, leurs pieds mordant la route et leurs bras accompagnant leur élan, tandis que leurs yeux, soudain, pleuraient. »

À la suite de quoi, lire la page 118, de toute beauté.

En fait en écrivant, là maintenant, je me rends compte que j’ai marqué presque une page sur…5 dirais – je…

Voici un écrivain qui parle de sa Sicile, qui en partage les couleurs, les parfums, les défauts et les qualités, violence et bienveillance, mais surtout ses habitants; il nous présente des personnages absolument attachants, touchants. La boxe n’est pas ici juste un sport de types violents, mais elle est pratiquée par des hommes qui ont un cerveau qui fonctionne; la virilité n’apparaît pas toujours comme du machisme, la condition des filles et des femmes n’est pas caricaturale, les relations entre hommes et femmes, tout ça est plein de nuances, de respect et de justesse. J’ai vraiment vraiment aimé ce roman. Il faut remarquer bien sûr la parfaite traduction de Françoise Brun qui remercie en fin de livre Françoise Liffran, qui lui a apporté son aide sur le dialecte palermitain et sur la ville.

La fin du livre est absolument magnifique ( je me dis toujours avec des lectures aussi enthousiasmantes que celles-ci que je manque cruellement de mots pour les qualifier), et je n’avais pas du tout envie de le terminer; le feuilletant et écrivant cet article, ce livre est réellement un gros coup de cœur.

À nouveau, je constate qu’il y a un retour de la littérature italienne remarquable, avec des auteurs qui ont chacun une forte identité par leurs sujets et leur écriture. Et Davide Enia en est une éblouissante démonstration.

Voici Davide Enia, parlant de son livre