« Fugitifs » – Christopher Sorrentino – Sonatine, traduit par Julie Sibony

« C’était il y a fort longtemps dans l’histoire des Anishinaabe, le nom que nous nous donnons à nous- mêmes. Vous connaissez sans doute les Ojibwés ou les Chippewas. Mais, comme le petit nom par lequel on appelle quelqu’un au sein de la famille, Anishinaabe est le terme que nous employons entre nous. C’était il y a fort longtemps, avant Cherry City, avant l’arrivée du premier étranger, peu après que l’Homme originel fut déposé sur terre pour nommer toutes choses et démarrer notre histoire. »

Ainsi commence ce roman qui plus que me séduire totalement m’a intriguée, et je l’ai lu jusqu’au bout pour plusieurs raisons, dont la qualité de l’écriture n’est pas la moindre. Sorrentino est brillant, son style et sa façon de penser sont brillants, la construction est maline et pousse à continuer, parce qu’on se demande où tout ça va nous mener, cependant je ne parlerai pas de suspense qui fait tourner les pages, plutôt de curiosité et de suite dans les idées. Là réside l’intérêt de la lecture parce qu’au fond l’intrigue, qui n’intervient réellement qu’à la fin – oui, je sais, c’est bizarre – est plutôt un prétexte à autre chose qu’un suspense, à savoir l’amplitude que prend le mensonge dans les vies des personnages principaux, vers quoi se dirige leur vie prise dans ce cercle infernal du mensonge. J’ai aimé l’ironie qui domine le ton général, l’auteur, on le sent, raille ses personnages en fuite perpétuelle devant la réalité qui va finir par leur sauter à la gorge comme un chien féroce.

Mon bémol serait qu’il y a une tendance au bavardage et que peut-être le livre aurait gagné en puissance grâce à une bonne cinquantaine de pages en moins, c’est mon avis de lectrice. Mais en même temps, ce bavardage est caractéristique de ces personnages qui tentent de « noyer le poisson » dans toutes leurs considérations sur la vie, le temps, les autres…et qui finalement se noient, eux.

Mon intérêt a persisté grâce aux critiques ironiques énoncées ou sous-jacentes, de la violence sous des airs badins mais acides, déroutant portrait d’un milieu – écrivain, éditeur, journaliste – . Je n’ai pas lu le précédent roman de Sorrentino, mais la presse en disait « tableau post-moderne du XXème siècle », ça irait assez bien à celui-ci aussi, un jeu de dupes en tous cas, c’est certain. Pour moi, je dirais un roman anthropologique, ethnographique, sociologique aussi peut-être…

Les deux personnages les plus présents donc:  Alexander Mulligan, écrivain new-yorkais en panne et qui cherche vaguement à retrouver la route de l’écriture en s’installant dans cette petite ville du Michigan, mais aussi à s’écarter de Rae, son ex-épouse et de ses enfants, à tenter d’oublier Susannah et leur relation sexuelle intense voire intensive qui a pris fin parce que…non, ça je ne le dis pas.

Le genre de passages qui m’ont fait jubiler 

« Même les histoires d’amour avortées génèrent leur lot interminable de confessions sur l’oreiller, ce sourd bourdonnement autobiographique. Dans mon insatiable fascination, j’écoutais. Est-ce que je comprenais tout ? Je comprenais ce que Susannah voulait que je comprenne. Et, comme d’habitude, j’imaginais le reste tout seul, remplissant les crevasses entre les histoires disjointes qu’elle m’offrait avec toute la ressource d’un écrivain professionnel. Susannah fut d’ailleurs mon unique projet pendant des mois. »

 

Kat Danhoff, journaliste opportuniste, plutôt prête à tout pour parvenir à ses fins.

« Alors comme ça, vous êtes un écrivain reclus, dit-elle. Comme l’autre, là, son nom m’échappe. »

Son nom à elle était Kat. Elle faisait en effet très élégante, assise en face de moi, et loin de ce chic provincial qui parfois donne même aux gens des enclaves les plus huppées l’air de descendre d’un chariot à foin quand ils sortent de l’avion à JFK ou à Heathrow. Raison de plus pour ne pas la laisser s’en tirer en feignant l’ignorance avec désinvolture.

-Qui ça ? demandai-je

-Thomas Pynchon, finit-elle par dire. « 

Enfin il y a Salteau. C’est lui qui conte à la bibliothèque devant un public assez régulier, des contes indiens ( sauf quand ils sont yorubas, mais ça il est le seul à le savoir ou presque…). Salteau, Saltino ? Il est le fil conducteur de l’intrigue, un indien, des indiens, un casino, de l’argent détourné, un crime…Et si Salteau raconte des histoires, il n’est pas le seul.

Difficile d’en dire plus; me restent de cette lecture deux personnages qu’on observe avec curiosité plus qu’on les aime; l’auteur ne veut pas qu’on les aime, ils ont des tonnes de gros défauts, de la perversion, de la fatuité, des égos énormes, une aptitude au mensonge surdimensionnée, ça m’a beaucoup plu parce que finalement ils perdent à ce jeu, tous les deux et j’ai souvent ri de l’humour discret et grinçant de l’auteur; le récit que nous a fait Sandy de sa vie sentimentale est une imposture complète. Il a beau nous citer Saint Augustin, ça ne le rachète de rien ! Et je ne suis même pas certaine que ça lui ait servi de leçon !

Bon. Certes ce livre a des défauts – sa longueur et des redondances qui alourdissent la lecture – , mais quand même il faut reconnaître une écriture vraiment remarquable et un ton cynique que j’ai beaucoup aimés, un sujet qui est plus un prétexte à l’exercice de style qu’une réelle intrigue qui d’ailleurs ne m’a pas retenue. Par contre, ce genre de passages oui :

« Dylan Fecker m’a dit au téléphone:

 » Une bibli pour enfants ? Si tu veux mon avis, c’est juste que tu as besoin de sortir un peu plus. Il a besoin de sortir. » Je suis écrivain, et Dylan est mon agent. À ses yeux, une vie sociale paniquée est l’unique indicateur d’une bonne santé mentale. Il trouve du réconfort dans le chaos. Seul son téléphone sait ce qu’il est censé faire de ses journées. Sans lui, il pourrait aussi bien mourir de faim, de froid ou errer sans but dans les transports en commun. »

« Tropique de la violence » – Nathacha Appanah – Blanche/Gallimard

appanah« Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde au fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

Ce pays, c’est la France. Enfin…c’est Mayotte, le cent unième département français.

Voici le second roman que je lis de Nathacha Appanah; le premier, « Le dernier frère » avait été un choc, un livre terriblement triste. Celui-ci n’a rien à lui envier avec les destins croisés de cinq personnages, cinq voix qui nous disent ce qu’est leur destin, d’où ils viennent, ce qu’ils vivent, et comment ils finissent. Tout commence avec Marie, et un début bouleversant, puis vient Moïse, son enfant adopté aux yeux vairons. Marie nous raconte sa jeunesse, son arrivée à Mayotte, l’amour, le travail, le désespoir de la stérilité, la solitude, et tout ça vite, comme si elle était pressée d’en finir, et ça rend ce premier chapitre particulièrement puissant et émouvant. Puis survient Moïse et ses yeux vairons qui lui valent d’être abandonné, et malmené plus tard.

« Il est atteint d’hétérochromie, une anomalie génétique absolument bénigne. Le vert de son œil est comme le vert des feuilles de l’arbre à pain, non du manguier, oh, je ne sais plus, c’est ce vert incroyable qu’ont parfois les arbres de ce pays, pendant l’hiver austral. Il me regarde avec ce regard bicolore, je lui parle, je lui dis Bonjour joli bébé. La mère me dit alors en faisant de grands signes vers le petit garçon Lui bébé du djinn. Lui porter malheur avec son œil. Lui porter malheur. »

Puis intervient Bruce, le chef de Gaza – c’est le surnom d’un quartier misérable de Mamoudzou, la capitale, où règnent la drogue, la violence et la misère, Bruce est un gamin chef de bande. Enfin on croise plus brièvement Olivier, un policier au grand cœur, et Stéphane, venu ici « faire de l’humanitaire ». Olivier enrage d’être aussi impuissant face à l’abandon de cette île.

« Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers te son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que toutes les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ? »

Moïse a grandi avec « L »enfant et la rivière » de Henri Bosco comme livre de chevet, livre fétiche, objet de réconfort et d’évasion, tout d’abord symbole de son lien avec Marie, puis lieu d’abstraction dans les moments trop durs; et puis il a son chien, Bosco, compagnon précieux.

Bruce lui n’est qu’une boule de rage, de colère et de violence, violence qu’il inflige pour l’humilier à Moïse. Parce qu’il a eu plus que lui ( l’amour d’une mère ), parce qu’il a la peau noire mais l’esprit blanc de Marie, et  puis parce qu’il a les yeux du djinn:

 » Écoute le bruit de mon pays qui gronde, écoute la colère de Gaza, écoute comment elle rampe et rappe jusqu’à nous, tu entends cette musique nigga, tu sens la braise contre ton visage balafré. Regarde, Mo,regarde de ton œil de djinn de malheur. Ils viennent me venger.

Ils viennent pour toi. »

Ce roman est construit comme une tragédie, on entend les héros parler en suivant leur chemin jusqu’à la perte, inexorablement. Ici, les morts parlent, et c’est leur mort qui nous conte la vie terriblement misérable au bord du plus beau lagon du monde; la faim, le manque de tout, l’abandon…Le paradis sous lequel se cache l’enfer et sous lequel couve le feu. Avec des hommes accablés par leur impuissance à agir:

bougainvillea-375555_640« Dans le jardin de ma petite maison, il y a des hibiscus roses aux cœurs rouges et aux pistils jaunes, un frangipanier aux fleurs blanches et veloutées, des alamandas qui donnent toute l’année des fleurs jaune soleil, un buisson épais de lauriers-roses et sur un pan du mur d’enceinte grimpent des bougainvillées fuschia. Je passe des heures ici, à tailler, à élaguer, à soigner, à enlever les puces une à une, à soigner, à nourrir, à arroser, à protéger.[…] Mais cet après-midi, quand je rentre enfin après vingt heures au poste, ce jardin me semble une imposture, un cliché, une carte postale pour touristes. Je vais dans le jardin et, sous le soleil métallique et brûlant, j’attends d’être ému, j’attends d’être lavé, je fouille des yeux les fleurs, je tends l’oreille aux oiseaux, j’attends d’être apaisé, j’attends d’être consolé. »

La langue est belle, la poésie surgit même au coin du sordide; parce que nous sommes ici le plus souvent dans des vies d’enfants pour qui des adultes de bonne volonté ne peuvent pas grand-chose, on est saisi à la gorge à tout moment. La fin est belle et bien tragique, désespérante et spectaculaire. Nathacha Appanah est elle originaire de l’île Maurice mais a vécu à Mayotte. Ce roman fort et sans concessions a obtenu le prix Goncourt des Lycéens. Une lecture que je conseille vivement, tant pour le sujet remarquablement traité que pour l’écriture d’une grande force et d’une poésie parfois déchirante.

Une interview de Nathacha Appanah dans Le Monde.

« La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde » – José Eduardo Agualusa – Métailié/Bibliothèque portugaise, traduit par Danielle Schramm

« Dans les jours anciens, ajouta-t-elle, les Africains regardaient la mer et ce qu’ils voyaient c’était la fin. La mer était un mur, et non une route. À présent, les Africains regardent la mer et ils voient un chemin ouvert aux Portugais, mais qui leur est interdit. Dans l’avenir, m’assura-t-elle, cette mer sera une mer africaine. Le chemin par lequel les Africains inventeront le monde. »

Histoire véridique de cette incroyable reine africaine, récit épique et sans repos sur un peu plus de 200 pages, voici un livre passionnant du point de vue historique certes, mais pour moi encore plus par sa proposition d’une certaine vision du monde, une réflexion philosophique sur la religion, le pouvoir, l’asservissement, la guerre et la capacité à nuire de l’humanité qui semble illimitée et hors d’âge.

Je le dis tout de suite, c’est extrêmement touffu, mouvementé et on voyage beaucoup. Du Brésil ( le Pernambouc et Récife ) jusqu’à Luanda en Angola, avec des galions portugais, hollandais et de la Compagnie des Indes qui vont et viennent, dans des guerres larvées ou pas, des conquêtes, des échanges de marchandises dont les hommes, noirs toujours, représentent une bonne part. Aussi, pour en savoir plus sur cette époque ( fin du 16ème, début du 17ème siècle) et ces guerres, je vous invite à suivre le lien précédent qui vous informera bien mieux que je ne peux le faire en résumant le roman.

Je préfère vous parler du narrateur, un jeune prêtre brésilien métis d’Indien et de Portugais, Francisco José de Santa Cruz, envoyé à Luanda pour devenir le secrétaire de la reine Ginga.

« Je ne connaissais du monde que ce que j’avais lu dans les livres et soudainement je me trouvai là, dans cette lointaine Afrique, entouré de la convoitise et de l’infinie cruauté des hommes. »

Il faudra bien peu de temps et la rencontre brûlante de la belle et tendre Muxima pour que la défroque religieuse parte aux orties et que tout ce qui constituait la pensée et la discipline de sa vie vole en éclats.

« Je me réveillai trempé de sueur et tremblant, et soudainement tout devint limpide et clair comme un après-midi de soleil. Mon destin était lié à celui de Muxima, pour toujours, au-delà du temps et du poison du temps, et il n’y avait pas de péché là-dedans, car il n’y avait pas de péché. Je n’étais plus un serviteur du Seigneur Jésus, j’étais un homme libre. »

C’est sur ce thème que ce livre m’a plu et intéressée, ce personnage est très attachant parce qu’il découvre et reste toujours attentif, curieux, il réfléchit et s’ouvre au monde sans tabous, mais avec générosité, lucidité et honnêteté. Il entend tout ce qui se dit sur les mœurs des uns et des autres, les rites barbares et sanglants, les maléfices et sortilèges, les magies malfaisantes…mais n’y accorde pas plus de crédit qu’au reste, il se fie à son jugement et à ses expériences avant de juger et avant de croire. Il a pris goût à la volupté et au bonheur des sens, que ce soit auprès d’une femme ou dans la nature. La foi s’est échappée de lui et depuis il a retrouvé un regard plus rationnel et plus empirique.

« Beaucoup de ces bruits étaient faux, comme j’ai pu le constater pendant tout le temps que je demeurai chez les jagas ( guerriers ). Je suppose que Caza lui-même aidait à les propager, car rien ne favorise plus un chef de guerre que la légende de sa cruauté. »

On ne fréquente pas tant que ça la reine Ginga, qui comme reine n’a rien à envier à ses semblables masculins et c’est bien le minimum pour leur résister. Être une femme n’en fait pas une bonne personne forcément, c’eût été bien trop simpliste ! Mais elle est devenue néanmoins une figure emblématique de l’histoire africaine. On a pu un jour entendre ça : »Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »…Oh !  C’est la femme africaine alors qui y est entrée et de bonne heure ! ( Excusez cet aparté, je n’ai pas pu résister…)

Et puis il y a les descriptions de l’Afrique et du Brésil, des animaux, des paysages, des coutumes aussi.

« Le grand fleuve Congo se jette dans la mer – cette mer que quelques-uns appellent encore l’océan Éthiopique – comme une immensité dans une autre immensité, un vaste tourbillon d’ombres et d’inquiétude. À plusieurs miles de la côte, alors que l’on n’aperçoit pas encore la terre, on devine déjà l’Afrique grâce au parfum vert apporté par la brise et à la sourde opacité des eaux. « 

La voix de José nous devient familière au milieu du brouhaha des batailles. Il faut être attentif parce que le vocabulaire des différentes langues complexifie un peu la lecture. Un lexique vient au secours en fin de livre, mais de nombreux mots reviennent souvent, alors on les assimile, mais je reconnais qu’il faut être assez concentré pour bien suivre. 

Ce roman sous des airs d’un autre temps, par sa belle écriture soignée, est bien contemporain par les sujets traités, intemporels, comme la tolérance – voire le goût –  de la différence dans son semblable du genre humain. Ici ce sont les gouvernants qui rechignent et punissent les bienheureux mélanges qui se font chez Lambona, la tavernière:

« Rafael fréquentait beaucoup la taverne de Lambona. Je l’y accompagnai quelques fois. On trouvait là des Hollandais, des Anglais, des Français, des Portugais et des fils et filles du pays, s’enivrant tous ensemble, sans distinction de nations, ni de croyances, ni d’idées, et se livrant, déchaînés et sans vergogne, à des danses scandaleuses.

Lambona me confia qu’au temps des Portugais, elle aurait été sévèrement punie si elle avait organisé des bals comme ceux-là. Elle avait connu une autre tavernière à qui le gouverneur avait fait couper les oreilles et qu’il avait fait fouetter en place publique, uniquement parce qu’elle avait eu l’audace d’accueillir dans son établissement des Noirs, hommes et femmes, et qu’ils avaient dansé à la mode du pays en montrant leur poitrine et leurs jambes. »

José Francisco dépeint un monde violent, cruel, où les châtiments les plus infâmes s’abattent sur les esclaves, où la punition est toujours hors de proportions et surtout injuste. Dans les notes bibliographiques de fin de livre, l’auteur dit :

 » Les punitions infligées aux esclaves décrites dans le chapitre cinq ont été, avec quelques changements, volées à la réalité. Ce ne sont que quelques exemples, même pas les plus effrayants[…] »

La fin du livre nous amène à l’apaisement des conflits, des accords ramènent le calme et José s’en va à Amsterdam avec son fils, où ils composent et vendent des livres, comme d’autres restent en Afrique et retournent sur leurs terres

« Beaucoup retournèrent à leurs fazendas et aux terres qu’ils possédaient entre le Bengo et le Golungo, ces terres si vertes et si fertiles, où pousse la moindre semence. En enfouissant dans cette bonne terre les cornes d’une vache il est connu et assuré qu’un veau naîtra cinq jours plus tard. Et si l’on y enterre une lance et un écu, c’est un guerrier qui naît. »

Je finirai avec un passage peu avant la fin que j’ai beaucoup aimé, qui dit assez bien qui est José et le chemin qu’il a parcouru comme homme et observateur/acteur de son temps. Enfin bien que la narration des guerres et des différents conflits ait été assez compliquée, j’y ai pris l’essentiel ( qui peut aisément s’approfondir hors du roman ) et me suis laissée porter par la vie mouvementée mais riche de ce prêtre défroqué par une jolie femme.

« Nous naissons, nous grandissons, nous devenons des adultes, puis des vieillards. Nous n’habitons pas tout au long de notre vie dans un seul corps, mais dans d’innombrables, un corps différent à chaque instant. À cette chaîne de corps qui se succèdent les uns aux autres, et auxquels correspondent aussi différentes pensées, différentes manières d’être et de vivre, nous pourrions donner le nom d’univers – mais nous persistons à l’appeler individu. Grossière erreur. Que l’on considère mon cas, moi qui fus dans ma jeunesse un prêtre dévot et me trouve aujourd’hui, aux confins de ma vie, non seulement éloigné du Christ, mais de n’importe quel autre Dieu, car toutes les religions me paraissent également néfastes, coupables de toutes les haines et de toutes les guerres au cours desquelles l’humanité se détruit peu à peu. Que pourrait dire le jeune prêtre débarqué en Afrique pour la première fois il y quatre-vingts ans, au vieux, immensément vieux, que je suis aujourd’hui – tandis que j’écris ces lignes ? Je crois qu’il ne se reconnaîtrait pas en moi. »

Une lecture enrichissante servie par une belle écriture classique .

« Haute voltige » – Ingrid Astier – Gallimard / Série Noire

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?»

Alors voici le roman qu’il me fallait pile à ce moment précis. Un grand roman romanesque – car tous les romans ne le sont pas –  ( Ingrid Astier m’a offert une accolade pour ce terme quand je l’ai rencontrée), une grande aventure dans Paris, des personnages extrêmement travaillés, des niveaux de langue multiples, du beau, du luxe, de l’art, du risque, de l’amour, du sang, des larmes et du rire,  tout ça avec intelligence et le sens du récit, des clins d’œil aussi, des savoirs, le résultat d’une somme d’expériences mises en application afin que cette histoire hautement rocambolesque, épique, baroque nous semble totalement vraie…. D’ailleurs moi j’y ai cru d’un bout à l’autre et j’y crois encore et je me dis qu’il va y avoir une suite, oui oui, parce que je ne crois pas que cette fin soit définitive ! . Un très grand roman d’aventures, en fait. C’est typiquement le genre de livre dont les personnages entrent dans votre vie ( en varappe et par effraction) et que vous n’avez aucune envie de quitter. Mais quelle réussite et quel bonheur de lecture ! En tous cas pour moi car on peut adhérer ou non, il n’en reste pas moins que c’est un bijou qui m’a ravie et qui trouvera , je n’en doute pas une seconde, un vaste public .

Le livre idéal quand on a envie de décoller, de s’évader, de se laisser porter par l’action et de sortir du quotidien. C’est extrêmement travaillé, ciselé, chaque détail compte sans pour autant être visible, de la dentelle.

Une chose que je ne fais que rarement, c’est de vous livrer ici  la 4ème de couverture, parce qu’elle dit la trame que je me sens incapable de vous retracer aussi clairement

« Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…
Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants. Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée. Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie. L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner. Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste. La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Pas mal, non ?

Le roman commence sur une Attaque de diligence, comme sera nommée l’enquête de la police.

Mais pour le reste, je n’ai aucunement l’intention de vous raconter l’histoire « à ma sauce » (je vous invite plutôt à découvrir dans ce roman celle de Brainman de sauce, la carbonara et une scène de cuisine et de table comme je les adore…), mais par quelques passages que j’ai aimés, quelques phrases trouvées belles, drôles, malines, touchantes, poétiques, vous donner envie de vous plonger dans ce roman que je n’hésite pas à qualifier de magnifique, le grand talent d’Ingrid Astier qui fait honneur à la Série Noire, c’est mon avis de lectrice. Quelques figures pour le don de la portraitiste, qui en deux ou trois phrases met des visages sous nos yeux, des obsessions, des visions, des éclats de texte :

« Dans la nuit lénifiante des banlieues, Brainman ( l’Ouvre-boîte )  et Miko ( la Sonnette) roulaient. Un tandem qui, au premier coup d’œil, n’évoquait jamais Laurel et Hardy. Ceux qui les croisaient n’avaient pas envie de se marrer. Quand vous tombiez sur leurs bobines, vous saviez tout de suite que vous n’aviez pas affaire au plombier. »

Il y a une scène d’amour et de complicité entre Brainman et son ami le Tokarev, absolument géniale.

L’autre duo est composé de One et One

« Astrakan les avait baptisés de la même manière pour être toujours sûr que l’un des deux réponde quand il appelait.[…]. Et comme chez les voyous, l’ego est un fléau, les fondre dans le même mot rabaissait d’autant la vanité. Pour finir, les deux n’étaient pas faits pour être particularisés. Ils devaient être un bloc uni, d’acier. Un rempart contre l’adversité. L’un était grand avec les cheveux très courts, du vrai gazon anglais millimétré qui aurait cramé blond sous le soleil d’Angola. L’autre était grand avec des cheveux bruns un poil plus longs. Courts, également, donc. Les deux avec de belles gueules de truands, le modèle classique où tout est carré, de la mâchoire à la mentalité. »

Les indics et autres intermédiaires d’un côté ou de l’autre ont pour nom la Sangsue ou la Murène, pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

La romancière met en scène aussi un monde de luxe qui m’est totalement étranger, avec ses dessus brillants et ses dessous pas toujours très propres, la presque irréelle Ylana avec ses bouts de mèches bleus ou mauves, sublimement vêtue de rien très cher, qui pleure devant une toile de Bilal et nage nue dans des aquariums. Les appartements luxueux, et une fascinante rencontre de chessboxing ( imaginé par Enki Bilal dans son album « Froid équateur » en 1992 , le chessboxing est devenu une véritable discipline ), les bulles de champagne, les voitures noires, blindées et immenses, avec chauffeur, bien sûr…Astrakan, fou amoureux de la belle et si jeune Ylana, sorte de Cendrillon des temps modernes en plus sensuelle et moins sage. Derrière ces gens, l’ombre de la guerre, et chacun panse ses douleurs et utilise son manuel de survie.

Et puis il y a Ranko, un prototype de haut vol qui déploie ses talents de grimpeur, boxeur, joueur d’échecs, amateur d’art, esthète, et cambrioleur:

« Il ne savait plus s’arrêter. Grimper pour voler le grisait.

Une drogue dure.

Tout ce qu’il gagnait, il le devait à cette élévation. Et il en était fier. La seule part de lui qui fréquentait le ciel. Et quand il voyait l’appartement des gens, il avait, profondément, l’impression de redistribuer la donne. Su ces centaines de mètres carrés, qu’est-ce qu’il prenait ? Quelques poignées. Celui qui ne s’en remettait pas avait vraiment un problème. 

Il ne leur volait pas leur âme et quant ils monteraient là-haut, pour saluer l’éternité, il les aurait délestés. 

Le matérialisme était un chien enragé. Toujours à mordre, toujours à japper. Lui, il n’avait pas cet esprit ratatiné, il ne faisait que transformer. 

Il était sur le passage, le changement de mains. 

La vie était ainsi. Et la mort, la dissolution absolue. »

En fait, j’ai du corner une page sur deux ( j’ai le droit, c’est mon livre !) et c’est si difficile ici de vous dire toute la richesse de ce texte ! 

Enfin, Stéphan Suarez, bon flic et personnage très sympathique lui aussi, obsédé par ce Gecko insaisissable:

« Suarez menait le groupe d’initiative. Cet os à moëlle, on ne le lui laisserait pas à ronger. Et n’importe quel flic détestait qu’on lui retire l’os de la gueule. Mais Suarez avait son os à lui.

Un os qu’il n’aurait confié à personne.

Même une maîtresse n’aurait pas pris autant de place dans sa tête.

Et cet os, c’était le Gecko.

Le plus beau cadeau que le banditisme lui ait fait.

Son cauchemar, aussi, son tunnel à lui. »

Je pense que dorénavant, même si c’est rare que j’y aille, quand je me promènerai à Paris, je lèverai les yeux vers les toits avec plus d’attention. Si par hasard j’apercevais le Gecko, Ranko revenu dominer la ville, Ranko le serbe, homme blessé par la guerre dans son pays, Ranko le solitaire, Arsène Lupin discret du XXIème siècle, homme-araignée qui fait des façades, des corniches, des toits son terrain de jeu, qui comme une pie va déposer ses prises dans un nid bien caché haut perché et dur d’accès. Gecko qui court sur les glissières des autoroutes, qui échappe encore et encore à Stéphan Suarez.

Le modèle de Ranko, Patrick Edlinger

C’est rien de dire que j’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien, qui m’a extraite de tout le reste pendant quelques heures, pour moi, plus que thriller, roman d’aventures à la manière d’un Dumas de notre temps peut-être. Elle nous offre la liste de tous les personnages à la fin du livre, mais je n’ai pas eu à l’utiliser tant je me suis immiscée dans le scénario, tant ces personnages ont chair qu’on ne les oublie pas . Etpuis, vous entrerez avec Ranko dans l’atelier de Bilal, avec lui vous regarderez ses créatures , vous croiserez l’artiste lors de la rencontre de chessboxing, Enki Bilal, si bien intégré à cette histoire, qui la rend si réelle et en même temps si romanesque…Quel beau travail…

En allant sur le site des Quais du Polar, vous pouvez accéder au replay des conférences dont une dans laquelle Ingrid Astier parle du travail en amont d’un tel livre et je trouve qu’elle-même est digne d’un de ses personnages de cette histoire, fougueuse, enthousiaste, impliquée dans son œuvre, fiévreuse.

Illustration visuelle et sonore

« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »