« La double vie de Jesús » – Enrique Serna -Métailié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« AUREA MEDIOCRITAS

double vie de jesus

Stimulé par le chant des oiseaux et le pourpre impérial des bougainvillées, Jesús Pastrana commença sa séance quotidienne de vélo d’appartement en s’abandonnant aux douces divagations de la rêverie politique. »

Ouvrant le livre sur cette très belle photo de couverture, nous faisons connaissance de ce Jesús mexicain sur son vélo d’appartement, dans le confort familial entre ses deux enfants qu’il adore et sa femme Remedios pour laquelle il fait ce qu’il peut, toute passion éteinte.

Jesús est un homme politique qui brigue le poste de maire de la ville de Cuernavaca. Cette ville de l’état de Morelos est entre les mains de deux cartels de narcotrafiquants qui afin de mieux régner utilisent à l’envi les petitesses et les appétits des différents personnages qui gèrent cette cité où règnent la violence et la corruption. Jesús Pastrana, commissaire aux comptes incorruptible, connu et reconnu pour sa droiture et son honnêteté, Jesús homme de convictions, résistant aux pressions, aimerait bien accéder à la mairie afin d’appliquer son programme :

« Son programme politique, modeste en apparence, était d’une ambition frisant la témérité : créer un véritable État de droit, remonter la pendule de l’histoire jusqu’en 1913 et accomplir la révolution légaliste que l’assassinat de Madero avait interrompue. »

A ses côtés quelques amis le soutiennent et en particulier Felipe Meneses, journaliste de  El Imparcial, qui décrit ainsi Jesús:

« Le commissaire aux comptes Jesús Pastrana est un de ces rares fonctionnaires qui servent le bien public au lieu d’utiliser leur poste comme tremplin politique ou leur enrichissement personnel. Père exemplaire, administrateur efficace, ennemi irréprochable de la vénalité sous toutes ses formes, il n’a jamais cherché la gloire médiatique, bien qu’il l’eût amplement méritée. Parmi les figures politiques de Cuernavaca, nul n’a lutté avec plus d’acharnement pour assainir l’administration publique, et maintenant que la société exige, avec juste raison, un combat frontal contre le pouvoir corrupteur du crime organisé, le Parti d’action démocratique a trouvé en Pastrana un de ses meilleurs représentants… »

Voici donc cet homme honnête, au fond peu armé pour la cruauté des campagnes politiques, qui va se lancer dans l’arène sans savoir vraiment à quoi il s’expose mais fort de ses idées et de son sens de la justice. Serna nous emmène dans le dédale des perversions de cette vie politique mexicaine qui, au demeurant et à mon plus grand désarroi, n’est pas si éloignée de la nôtre. Ce livre est un livre politique, qui parle des rouages de ce monde obscur et à l’air vicié, et surtout de ceux qui en font ce sordide marigot. Serna décortique ce fruit corrompu jusqu’à constater qu’il est pourri jusqu’au noyau. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, à vous de lire, sachant que tout ceci engendre un suspense mené de main de maître et sert en fait de toile de fond – un fond tout en détails – à une magnifique histoire d’amour, inattendue, inespérée, inhabituelle et houleuse. Jesús découvrira vite à quel point sa campagne politique et son histoire d’amour sont intimement imbriquées.

Jesús en qui Remedios n’allume plus aucune étincelle, un soir de cafard alors qu’il apprend que son parti veut porter un corrompu au poste qu’il vise, Jesús, effondré, va se saouler et traîner dans un quartier populaire où tapinent travestis et transsexuels.

« Pouah, des travestis costauds aux jambes musclées, nichons gonflés au butane, épaules de dockers. »

Mais un peu à l’écart parmi cette faune étrange, il aperçoit une reine:

« Elle porte une mini-jupe à paillettes dorées, des bas résille, de hauts talons blancs et une courte blouse à bretelles. Elle fume avec une allure de femme fatale et pourtant elle parait encore vulnérable aux émotions. Le contraste entre ses lèvres charnues, un peu gonflées, et la coquetterie enfantine de la fossette du menton lui donne un air d’innocence provocante. Le doux venin de son regard et sa voluptueuse langueur de cygne incitent à la protéger, et en même temps à la dompter au fouet. Quand Jesús baisse la fenêtre, la reine du boulevard s’approche de la voiture avec un déhanchement obscène:

-Bonsoir, chéri, tu veux de l’oral ou la totale? La totale, c’est huit cents et on va à ma piaule. »

Je sais; la chute, là, casse un peu l’image de la reine, mais c’est en ça que repose en partie le charme de ce livre, qui est tout ce qu’on veut sauf bienséant, et j’ai adoré ça.

Et il n’en faut pas plus pour que les présentations se fassent, d’abord dans la voiture – « Je m’appelle Leslie. Et toi ? »et que commence alors un amour fou, irraisonné et irraisonnable ( comme l’est souvent l’amour, non ?), hors de toutes conventions, et qui ne sera pas le moindre des freins au projet politique de Jesús. Jamais il ne renoncera à Leslie qui pourtant va lui causer quelques soucis, petits et gros, mais surtout gros…

Avec humour et témérité, Serna dessine là une histoire haute en couleurs, riche en rebondissements et féroce dans le trait, tant pour le monde politique que pour les bien – pensants de nos sociétés. Je dis « témérité » parce que faire tomber cet homme de convictions, honnête et intègre père de famille dans les bras de Leslie, qui vit dans un désordre total, physique, moral, matériel, une marginale dans toute sa splendeur, c’est téméraire, tellement réussi ! Le sage Jesús va se révéler le roi de la débauche et va se livrer tout entier aux désirs de la belle Leslie dans une relation aussi tendre qu’orageuse, aussi sentimentale que sexuelle. Passant de l’humour et de la moquerie au désespoir d’un homme confronté à un dilemme profond, à des coups durs venant de tous côtés, le lecteur tourne les pages sans un moment d’ennui.

« Les règles non écrites du bon amour, celles qu’un cœur vulnérable découvre quand il s’est donné sans conditions, l’incitait à signer avec elle un pacte suicidaire. Le politicien perdant et la vedette en disgrâce: deux personnes et un seul destin. La défaite partagée avait quelque chose de noble, il se sentait envahi par le plaisir de renoncer au salut égoïste. Brûler avec toi dans l’enfer des passions impures, m’abandonner au doux vertige de l’échec? C’est ça, petite salope, que tu veux de moi ? Ou tu préfères que je t’appelle connard ? »

Santa-muerte-nlaredo2Une histoire violente, sensuelle voire très « hot » , intelligente et pleine d’une ironie bien sentie, au suspense parfaitement maintenu; ainsi on ne connait le destin de notre couple qu’à la toute fin. On voit trébucher notre héros Jesús, mis à mal dans tout ce qu’il défendait jusqu’alors, jusqu’à ce que ce piège de la politique véreuse le traîne dans ses filets, le laissant mal en point, ébranlé et chancelant, mais toujours combatif. Une fable moderne et décalée, tantôt tragique, tantôt tout près de la bouffonnerie grâce au caractère de Leslie, effrontée, boudeuse, capricieuse, violente et fragile à la fois. Leslie qui prie Santa Muerte. On s’attache à suivre ce duo de choc dans un récit semé de doutes et de questions qui tiennent en haleine vraiment jusqu’à la fin. Je ne présumerais pas que c’est volontaire, je n’en sais rien, mais ce Jesús-là accomplit lui aussi son chemin de croix avec beaucoup de courage.

Je ne connaissais pas Enrique Serna, mais voici une belle et intéressante découverte. Écriture et  traduction parfaites, un excellent plaisir de lecture, je conseille !

 

« Yaak Valley, Montana » – Smith Henderson – Belfond, traduit par Nathalie Peronny

yaakVoici un auteur avec lequel il faudra compter. Premier roman et déjà coup de maître. Je l’ai refermé ce matin, quittant à regret des personnages auxquels je me suis attachée, et très bouleversée par cette lecture. Un livre qui empoigne votre cœur, vos tripes, et ne les lâche plus sur près de 600 pages. Il faut saluer les éditions Belfond qui depuis fort longtemps ont su nous apporter des auteurs comme celui-ci, Thomas Savage ou Colum McCann pour ne citer qu’eux mais la liste est longue dans cette grande maison.

En exergue de ce roman une phrase de Henri David Thoreau , on ne peut mieux choisie et qui résume l’expérience que fera le personnage principal du roman: 

« Si je tenais pour certain qu’un homme se rendait chez moi dans l’intention délibérée de faire mon bien, je m’empresserais de fuir. »

Pete Snow est travailleur social, chargé du secteur de Tenmile, Montana. Son travail l’amène à aider des familles marginales, vivant parfois dans les forêts très reculées de la Yaak Valley ou à la périphérie de la ville ( si vous avez lu et aimé comme moi le beau récit de Rick Bass sur la Yaak Valley: oubliez! ).

Pete est un homme encore jeune, séparé de sa femme Beth et père de Rachel, 13 ans, en pleine crise d’adolescence. L’histoire se déroule dans les années 80 au moment de l’élection de Reagan, et on ne peut pas dire que l’ambiance et la vie dans cette petite ville du Montana fassent rêver. Ce Montana mythique en prend ici un sacré coup et si on y parle de Missoula, ce n’est pas au sujet de ses écrivains. Ce livre  poignant trace le portrait d’une Amérique en faillite sociale, le portrait de parents défaillants dont les enfants sont les victimes innocentes. On se dit en rencontrant notre héros la première fois qu’il fait un boulot difficile, qu’il est un chevalier des temps modernes et qu’il affronte un univers dénué de règles et plein d’une violence intolérable. Il est attachant et sympathique, mais on s’aperçoit très vite qu’il n’échappe pas à l’ambivalence généralisée du coin.

bar-1248841_1280 Pete est alcoolique durant ses heures de cafard, sujettes à des beuveries impressionnantes. Et il a souvent le cafard…Ses collègues, comme Mary, ne sont pas plus sobres que lui et son ex- femme Beth pas mieux. On ajoute la cocaïne, la marijuana, et pas mal d’autres choses encore, et on a une idée de la population de l’endroit. Pete est un sauveur d’enfant, enfin il aimerait mais pas facile avec si peu de moyens. Tout alcoolique qu’il soit, il sait aimer et sait aider, et même s’il pense qu’il échoue, il apporte de l’amour et au moins le sentiment de compter pour quelqu’un à ces enfants de la misère et de l’abandon.  Mais il est impossible de résumer ce roman ( il est je trouve toujours difficile, voire impossible, de « résumer » un bon roman, tout juste parvient-on à en esquisser les fils conducteurs ) . On suivra ainsi ses tentatives pour sauver Cecil, adolescent complètement ravagé dont la violence déjà profondément ancrée fait peur pour la suite et sa petite soeur Katie, qui se cache dans un placard quand elle a peur – oh! des passages totalement bouleversants quand Pete met ses mains sur les oreilles de la petite pour qu’elle n’entende pas les conversations qu’il a avec sa mère, cette femme égoïste, pleurnicharde et défoncée en permanence – rien que d’y repenser, j’en ai la chair de poule. Et puis il y aura Benjamin, Ben Pearl, pauvre gosse flanqué d’un effrayant père paranoïaque, d’une mère complètement folle, et de frères et sœurs qu’on ne rencontre jamais, une famille d’illuminés ( si on peut qualifier de « lumières » leurs idées obscurantistes, rétrogrades, démentes ).

On va ainsi accompagner Pete dans ses escapades en pleine forêt sauvage pour mettre sous des pierres de la nourriture, des vêtements chauds, espérant que Ben les trouve. On va le suivre à la poursuite de Cecil qui sans cesse fait des siennes, on va rencontrer des gens bienveillants, comme la famille d’accueil Cloninger. Mais le nœud du livre est sans doute pour Pete la fugue de Rachel, après maintes péripéties chez sa mère qui mène une vie disons… dissolue au Texas. La fuite de Rachel, qui  se fait appeler Rose, va ravager Pete, le ronger et mettre en question sa capacité à faire son métier, sa capacité à s’occuper de qui que ce soit. Cette fugue de sa fille le ramène à sa vérité personnelle et c’est tout à fait insoutenable pour lui, et pour nous que nous soyons parent ou pas. Il aide les autres quand lui n’a pas réussi à élever sa fille, à avoir une relation saine avec elle. Henderson écrit sur la complexité de l’humanité, sur la faillibilité de chacun, de tous. Tous les personnages ont plusieurs visages; Pete, Mary, Rachel ou Jeremiah, aucun n’est clair et au fil des pages émergent les vies cachées, les supplices, les violences, les hontes et les regrets. Peut-être seule Katie est-elle encore lumineuse de la lumière de l’innocence, enfin on aimerait, mais on n’en est pas certain…Ces personnages sont capables d’amour, seulement ils ne savent pas quoi en faire, comment le dire, le montrer et ça m’a remuée profondément plus d’une fois, cette maladresse désarmante devant l’amour.

sunrise-1593829_1280Quant à la nature elle joue ici un rôle de rempart pour ceux qui fuient ou se cachent ou simplement cherchent à s’écarter du reste du monde, mais elle reste cependant toute puissante et souvent hostile, qualités qui la rendent paradoxalement protectrice.

« Derrière la porte moustiquaire, de l’autre côté de la route, la forêt palpitait de vie dans le vent, les pins agitaient leurs branches comme un peuple sylvestre en détresse. »

Enfin, il me faut parler de l’écriture et de la forme, de la construction de ce livre magistral. L’auteur a utilisé quatre formes de narration. Le fil de l’histoire d’un point de vue externe habituel dans le roman, puis l’histoire par la voix de Pete qui utilise le « tu ». Ainsi:

« Tu te dis que tu as un ulcère.[…] Et puis tu reviens à ton cas personnel, comme une paire de phares qui surgit dans ton rétroviseur la nuit, un sale présage qui te poursuit dans l’obscurité de l’autoroute. »

Puis les histoires dans l’histoire, celles que racontent les personnages au court du récit, écrites au présent, et enfin de courts chapitres sous forme de dialogues ou plutôt d’interrogatoire, dont Rachel/Rose donne les réponses, et je ne suis pas arrivée à déterminer qui questionne; l’auteur lui-même peut – être. Et au fait : connaissez-vous le verbe « wyominer » ? Je suis sûre que non. 

En conclusion, ce livre m’a secouée très fortement. C’est une vision de l’humanité certes sombre et violente, mais aussi pleine d’amour pour tous ces enfants qui de génération en génération sont démolis par des parents indignes, défaillants, misérables… Quel mot choisir pour le triste constat de cette infinie répétition que des gens comme Pete essayent d’enrayer, n’y parvenant pas pour eux-mêmes ? Scène avec la petite Katie:

« En fait, ce fut elle qui se pencha vers lui pour l’enlacer et d’un geste, il la prit dans ses bras et ils pleurèrent ainsi l’un contre l’autre, l’enfant et son assistant social. 

Son chagrin aurait dû finir par se tarir, mais l’injustice de la situation ne cessait de raviver sa peine. Son estomac endolori lui faisait un mal de chien. Les coups qu’il avait reçus étaient injustes. Une gamine trop frêle et orpheline, ça aussi c’était injuste. Sa propre fille disparue depuis si longtemps. Injuste. Le père de Katie l’avait plantée à Missoula avec une mère alcoolique. Ses parents à lui étaient morts. Son frère s’était évanoui dans la nature. 

Pete était seul.

C’était ça, le truc. Cette solitude absolue. Comment c’était possible ?

Il remarqua comme dans un rêve qu’elle lui tapotait tout doucement la tête. Ce geste l’aida à retrouver ses esprits. Là, tout de suite, quelqu’un avait besoin de son aide. La fillette, à moins que ce ne soit lui, ou les deux. »

Un très beau livre à l’écriture remarquable ( comme la traduction) . Smith Henderson a été lui-même éducateur spécialisé et je ne doute pas que son expérience se soit exprimée dans ce livre, avec toute l’humanité qui va avec. J’ai beaucoup de mal à laisser là ces enfants perdus et Pete, sur une fin qui n’en est pas une, celle-ci : 

« Il faut y croire. Dans la vie on ne peut pas faire comme s’il y avait des réponses à chaque… »

ICI,  le lien vers le très bel article de Wollanup du blog Nyctalopes.

« Le fond de l’enfer- Une enquête de l’inspecteur Rebus »- Ian Rankin – Le Livre de Poche/Policier, traduit par Frédéric Grellier

rankinJe retrouve toujours John Rebus comme un vieux copain, avec beaucoup de plaisir. C’est une pause agréable qui remet en route la dynamique de la lecture. D’autant que j’ai vraiment aimé ce court épisode dans lequel Rankin nous propose plusieurs coups d’œil sur la vie personnelle et quotidienne de Rebus.

Un jeune homme est retrouvé mort dans un squat, entouré de signes rituels. Son amie Tracy, jeune fille paumée, pense qu’il s’agit d’un meurtre; mais ces délinquants toxicos, marginaux, n’intéressent pas grand monde, sauf notre Rebus au flair hors du commun.

On connait Rebus et son côté « tête de lard », vindicatif devant la corruption et l’injustice. Nous le retrouvons ici égal à lui-même et pourtant un peu assagi; il boit moins – quoi que là…

« Je ne touche plus à une goutte d’alcool, se promit-il en démarrant. Juré craché. Juste un petit verre de vin de temps en temps. J’ai bien droit à ça. Mais plus d’excès, et plus de mélanges. D’accord ? Dieu, tu voudrais pas me lâcher un peu ? La gueule de bois, ça va cinq minutes. En plus, je n’ai bu qu’un cognac, deux verres de rouge à tout casser et un de chablis. Plus le gin-tonic, c’est vrai. Pas franchement la grande beuverie, ça ne mérite pas la cure de désintoxication. »

– et on le croise même en smoking dans un club très privé. Dans sa vie personnelle il retrouve Gill Templar à l’occasion d’un événement tout professionnel, lui, et qui le fait jubiler; Gill, femme de sa vie déjà rencontrée dans d’autres épisodes et qui a besoin de consolation. Puis on le retrouve chez lui, entouré de ses livres – ah ! le bonheur que sont pour nous ces flics lecteurs ! – en intimité avec la littérature, cherchant le bon livre, le plus adapté au moment et qui est   « L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde » de Robert Louis Stevenson.

Dans l’imbroglio qui se fait jour, entre les pontes politiques et économiques, leurs vices et une hiérarchie parfois pas très nette, John le têtu s’attelle à résoudre une histoire plus compliquée qu’il n’y paraît.

edinburgh-1182708_1280Rankin ne manque pas de nous parler bien sûr d’Édimbourg qui se développe au profit de spéculateurs, laissant comme souvent la marge encore plus à la marge. Il nous parle de sa ville où fleurissent les pires choses, comme la prostitution des jeunes et la toxicomanie, l’une et l’autre se nourrissant mutuellement. J’ai aimé l’empathie lucide de Rebus pour ses jeunes personnages paumés, et assez seuls au fond. J’ai aimé qu’en suivant Rebus sur plusieurs pistes, l’auteur nous fasse découvrir plusieurs facettes de sa ville et ses dessous pas très propres.

« – Ils vont tout enterrer, Brian, s’écria Rebus, la voix tremblante de colère. Je sens ça ! Il ne restera aucune trace, rien du tout. Un toxico qui meurt de sa propre faute. Un agent immobilier qui se suicide. Et maintenant, un avocat dans une cellule de la police.
Aucun lien, pas de crime. »

Un bon petit roman, bien ficelé,  une fin qui nous laisse avec un John Rebus insatisfait, toujours en colère contre une justice faillible et hélas corrompue.

Appuyez sur « pause »

Comme vous le constatez, je suis au point mort cet été. D’une part, comme je vous l’ai déjà dit, des obligations familiales accaparantes et pas forcément plaisantes me prennent du temps. Ma capacité à lire en est affectée, donc je fais mes fonds de bibliothèques, avec des livres courts et faciles. Bientôt un petit tour en Écosse avec Rebus. Mais j’espère bien vous retrouver en Septembre avec de bien belles choses en cours.

En attendant, une petite chanson ?

« Truman » de Cesc Gay – Sortez vos mouchoirs !

Hier avec mon mari et mon amie Chantal, nous sommes allés voir « Truman », film espagnol qui a reçu de nombreux prix ( cinq Goyas : meilleur film, meilleur scénario, meilleur acteur, meilleur acteur second rôle, meilleur réalisateur ) .

Après avoir entendu beaucoup d’avis positifs, celui de JML a fini de me convaincre et comme le film était à l’affiche ici juste pour 4 séances, je me suis empressée d’y aller. Le moins qu’on puisse dire c’est que je ne regrette pas, puisque j’ai retrouvé dans cette histoire des thèmes qui me touchent toujours profondément. Le premier étant la mort d’un proche, l’appréhension de la mort ( non pas appréhender au sens de redouter mais au sens d’aborder ). Et puis l’amitié, l’amour que nous portons aux êtres qui nous entourent, comment nous disons cette affection sans bornes et sans conditions, comment nous disons à ceux qui nous sont chers à quel point nous les aimons. Alors autant le dire tout de suite, j’ai eu les yeux humides du début à la fin et pourtant souvent le sourire aussi.

Tomas quitte le Canada où il vit et travaille après y avoir étudié, pour se rendre à Madrid où son premier ami, meilleur ami, est atteint d’un mal incurable. Quatre jours. Il s’est donné 4 jours pour cette visite et pour ces adieux car Julian va mourir. Julian a un bon vieux gros chien, Truman, son ami, son compagnon de tous les jours. Et Julian cherche à qui confier son chien après sa mort, c’est pour lui  la plus grande chose à régler avant de s’en aller. Truman cristallise absolument tout ce que ressent Julian, il est le médiateur entre lui et ses proches humains, entre lui et la vie, entre lui et sa mort.

Si le film est émouvant, il n’en est pas moins drôle et même parfois très drôle. Les deux amis ont de l’esprit, de la répartie, les dialogues sont sobres, justes et excellents et font mouche. J’ai été émue parce que j’ai retrouvé des bribes d’expérience personnelle, comme les gens qui fuient le malade parce qu’ils ne savent que lui dire, la gêne du bien portant. Il y a les trahisons, les abandons, les attitudes ridicules, mais il y a aussi les scènes débordantes d’amour avec une justesse qui relève de l’exploit. Il faut dire qu’il y a  deux acteurs absolument exceptionnels. Ricardo Darín, fabuleux, éblouissant, qui donne vie à un Julian parfois tête à claques mais qu’on a sans cesse envie de serrer dans nos bras, et face à lui Javier Cámara, sobre, avec sur le visage cette expression toujours entre le sourire et les pleurs et qui incarne on ne peut mieux la fiabilité de l’ami de toujours. Certaines scènes sont dérangeantes tant elles nous mettent face à la place de la mort dans notre société, la façon que nous avons de tenter de tenir toujours à distance cet élément fondamental et inéluctable. Julian fait montre d’un courage admirable, s’absorbant à préparer l’avenir de son bon Truman et à rassurer ceux qu’il veut quitter dans la dignité. Tomas tout en retenue accompagne son ami avec une tendresse qu’on envie. Et puis il y a Paula, qui incarne le refus, le chagrin, la peur de la perte, la négation…Magnifique quatuor, Julian, Tomas, Paula et Truman.

Personnellement ça m’a touchée car vous qui me connaissez bien savez la valeur que je donne à l’amitié. Nous souhaitons tous avoir un Tomas dans notre vie. Et un Truman sans doute.

En résumé un très très beau film, bouleversant sans être geignard, drôle et spirituel, des acteurs fantastiques, belle bande- son et belle image. Mais surtout un thème grave abordé avec subtilité, humour et tendresse. J’ai beaucoup aimé ce film et vous le conseille, vraiment.