« Río Negro » – Mariano Quíros – La Dernière Goutte/Fonds noirs, traduit par Zooey Boubacar

« Mon père n’a jamais été le genre de bonhomme qui aime donner des conseils, mais il faut dire que, moi, non plus, je n’ai jamais pris la peine de lui en demander. C’est peut-être pour ça que notre relation a toujours été sereine. On n’espérait rien, ni l’un ni l’autre; et on ne s’est jamais déçus. Bref, on savait exactement ce qu’on pouvait attendre l’un de l’autre. Mais la naissance de Miguel, mon fils, a modifié cet état de fait. »

Court séjour noir à Resistencia, petite ville argentine traversée par le Río Negro ( et d’où est natif l’auteur ). Le narrateur est un écrivain reconnu marié à Ema, sociologue:

« Et moi je tourne en rond dans mon bureau pour conclure dignement mon article sur la littérature indigène. J’aimerais être inventif, mais j’ai beau me torturer les méninges, rien ne me vient. Alors dans ces cas-là, je reprends mes vieux articles, je relis même mes propres romans, histoire de voir si je ne pourrais pas, d’une manière ou d’une autre, y racler quelques vieux restes d’inspiration. »

 et père de Miguel, grand adolescent de 18 ans, pleurnichard et avachi sur le canapé devant la télé.

« Miguel n’est pas un mauvais fils. Le problème n’est pas là. Sans doute n’est-ce pas un mauvais bougre, même s’il n’y a aucun moyen d’en être sûr. Il mène une vie d’autiste, que rythment les journaux télévisés, les inepties d’Internet et les chanteurs à la mode. »

Ce que j’ai envie de dire avant tout, c’est qu’à peu près aucun des personnages ne m’a été sympathique ( mais ce n’est pas mal comme sensation de lecture, la détestation ), sauf la femme de ménage Irma. Ema est absente durant les faits qui se déroulent, mais présentée dans les souvenirs qu’égrène le pire de tous, cet écrivain censé être un intellectuel de par sa formation et son métier. Mais honnêtement, j’ai eu envie de l’étrangler à mains nues durant tout ce qu’il raconte tellement il est détestable, se contentant d’accomplir ses petites missions, articles de presse, etc… ( en trichant le plus souvent, en allant au plus facile et au plus rapide ), et de fumer de gros pétards en contemplant le fleuve qui passe au bord de sa maison.

Mais voici qu’un jour fatal, pendant l’absence d’Ema,  il décide de déniaiser son fils avec lequel sa relation est inexistante. C’est une catastrophe qui se met en marche et qui fait de ce livre un roman noir, très cynique comme son narrateur.

J’ai souri parfois, mais j’ai surtout ressenti un dégoût profond pour cet homme et enfin une haine totale pour ce sale type. Je n’en dirai pas plus car ce livre compte 212 pages qui se lisent d’une traite, alors à vous de découvrir la suite.

Néanmoins je me dois de parler aussi de la ville de Resistencia dont l’histoire est ici évoquée au gré des souvenirs du narrateur et qui tient une place importante, comme la rivière. Ce sont les passages où on oublie qui raconte et où on se contente d’écouter les histoires qui émaillent celle de la ville, depuis les tribus indigènes jusqu’au bordel de l’ancien temps. L’éditeur écrit en 4ème de couverture:

« Les deux hommes se trouvent alors pris dans un engrenage sanglant digne d’un film noir des frères Coen. Macabre et burlesque ».

On ne peut pas mieux résumer, absolument d’accord !

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« Le jour d’avant » – Sorj Chalandon – Grasset

« Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.

Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.

Mon frère a crié.

-C’est comme ça la vie !

Jamais je n’avais été aussi fier. »

J’ai lu auparavant 3 romans de Sorj Chalandon, tous des coups de cœur, et celui-ci ne déroge pas à ce fait. Avec cette histoire inspirée d’un événement authentique, une fois encore Sorj Chalandon de son écriture sobre nous fait entendre sa voix et nous raconte à sa façon une histoire tragique.

C’est celle de Michel Flavent/ Delanet, fils de paysan et petit frère de mineur, ce Joseph, Jojo, adoré, admiré, mort brûlé après d’atroces souffrances et une longue agonie à l’hôpital. C’est l’histoire d’un homme brisé par la perte, fou d’une colère rentrée, sourde, lui qui après la perte de son frère tant aimé voit son père se pendre et sa mère mourir. C’est une longue suite de chagrins, car il perd aussi Cécile atteinte d’un cancer, la femme de sa vie, son havre, son réconfort; mais qui pourtant n’arrivera pas à l’extirper de son désir de vengeance contre les responsables de ces morts de la mine et en particulier contre Lucien Dravelle, le porion ( familièrement le maître mineur ). On est à Liévin, en 1974.

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 Dans les deux premiers tiers de ce livre qui se lit comme un suspense, on suit cet homme déjà grisonnant, veuf et orphelin de toute sa famille. On a son histoire, celle du drame qui endeuille toute la population, celle de Jojo, et puis lui encore, Michel le survivant qui dans un box établit une sorte de musée du souvenir morbide, accumulant des images, des articles, des vêtements, et mettant en place son sinistre projet de vengeance. Je n’en dis pas plus car il y a un véritable retournement de point de vue quand Michel est arrêté par la police. Le héros bien improbable va soudain être regardé autrement, quand la véritable histoire de sa vie va être mise à jour. Et on se dit que la douleur peut enfermer n’importe qui dans une sorte de piège dont il est impossible de s’extirper. Et qu’un drame peut en générer un autre.

 Ici va intervenir le personnage que j’ai le plus aimé dans ce livre – a égalité avec Jojo – , l’avocate Aude Boulfroy, aimée pour son intelligence, sa finesse, son humanité et sa force aussi. Peut-être aussi parce que cette jeune femme qui rappelle Cécile à Michel va faire un plaidoyer bouleversant. Tout autant que celui que nous écrit ici le très talentueux Sorj Chalandon car il n’y a pas de complaisance, mais de la compassion, et chaque chose comme chaque mot et chaque sentiment est à la juste place et à la juste mesure.

Pour moi, les plus belles pages ont été celles qui parlent de Jojo et de sa relation avec son petit frère Michel, cette tendresse, cette connivence et cet amour indéfectible entre deux frères, puis le chagrin inconsolable, la blessure qui toujours reste béante quand on perd ainsi et si jeune un frère et la vie en lambeaux qu’on se traîne, comme Michel le fait. Et comme l’a fait son père, qui avant de se pendre laissera une lettre ( qui sera d’une très haute importance plus tard) :

« Venge nous de la mine »

Ce père paysan, tellement effrayé par le choix de Joseph de devenir mineur, car il sait, ce père doux et attentif, il sait que la mine est une ogresse qui mangera son enfant:

« Tu sais quoi ?  disait mon père. Tu n’iras pas au charbon, tu iras au chagrin. Même si tu ne meurs pas. Même si tu survis à la poussière, aux galeries mal étayées, à la berline qui déraille, à la violence su marteau-piqueur, à la passerelle glacée quand tu reviens au jour. Même si tu prends ta retraite sur tes deux jambes, tu ramèneras cette saloperie de charbon avec toi. Tu auras laissé du cœur au fond. Tu seras silicosé, Joseph. Tes poumons seront bons à jeter dans la cuisinière pour allumer du feu. Tu seras empoisonné. Tu seras à moitié sourd, à moitié mort. »

Les premières pages du livre sont pleines de la vie des deux frères, leur goût pour Steeve McQueen et le film « Le Mans », Jojo qui laisse Michel entretenir sa mobylette :

« À vingt-sept ans, mon frère avait aussi abandonné son vieux vélo pour le cyclomoteur.

-La Rolls des gens honnêtes , disait-il aussi.

Contre une pièce de monnaie, je frottais les chromes, j’enlevais la boue qui piquetait les fourches, j’essuyais les phares, je graissais le pédalier. J’avais le droit de ranger les outils sous la selle. Tout le monde l’appelait « la Bleue ». mon frère l’avait baptisée la Gulf, comme la Porsche 917 conduite par Steeve McQueen dans Le Mans, un film que Jojo m’avait emmené voir en français au Majestic.

Steeve McQueen jouait le pilote automobile Michael Delaney.

-Chez nous, Michael Delaney se dit Michel Delanet, m’avait expliqué mon frère.

J’étais sidéré. Delanet et moi avions le même prénom. »

Un très beau livre dont je ressors la colère ravivée et très très émue, une très belle écriture qui rend hommage à toutes les victimes de la mine et plus globalement à mon avis à toutes les victimes du travail quand la hiérarchie néglige son devoir d’assurer la sécurité aux travailleurs qui l’enrichissent.

Vous trouverez un lien au début de l’article, une archive INA et ma parole, impossible de ne pas pleurer et de ne pas être en colère. Cécile fait écouter cette chanson à Michel

http://www.jukebox.fr/jacques-brel/clip,jojo,r88vu.html

 

« Le charme des sirènes » – Gianni Biondillo – Métailié Noir/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« Quoique le mois de septembre fût bien avancé, le rapport entre l’interaction gravitationnelle et le transfert forcé de masses d’air ascensionnelles continuait à avoir une hauteur géopotentielle tout à fait considérable. C’était dû non pas tant à la présence d’une zone de haute pression d’origine océanique subtropicale…[…] En somme, quoiqu’un peu ancienne une phrase résumait bien les faits: c’était une foutue nuit de fin d’été où même immobile on suait comme un cochon dans sa porcherie. »

Et il n’en faut pas plus pour me faire entrer dans ce Milan accablé de chaleur lourde et dans la vie de ces personnages auxquels pour certains on s’attache instantanément. Comme j’ai aimé Ferraro, Mimmo, et puis Oreste le clochard et la petite Aïcha, et même certains autres, avec leurs défauts qui les font si humains et proches de nous.

Nous sommes donc à Milan où se prépare un défilé du couturier Varaldi, quelque peu en perte de vitesse sur le marché de la haute couture italienne. Mais une top model est tuée au fusil à lunette pendant la présentation. Le commissaire Michele Ferraro devra mener l’enquête dans un milieu tout à l’opposé de celui de ses origines populaires. Et ce qu’il va découvrir au fil de son enquête va le conforter dans sa détestation de cet univers où règne la corruption sous le vernis de surface.

Non pas que son milieu baigne dans une pure légalité et zéro vice, vous imaginez bien que non, on y trouve des voyous, des trafiquants, des voleurs, mais l’esprit n’est pas le même, la débrouille, parfois la survie, de quoi manger et frimer un peu sans doute de temps en temps, mais dans le Milan de la couture, ce sont des egos surdimensionnés qui poussent à tout pour briller et rester au premier plan. Au sein de son équipe, on voit un panorama de tout ce qui peut exister comme degrés dans la police :

« Le SCO ne se mélange pas à la flicaille territoriale. Eux, c’est le FBI italien, bordel. Bon, dit comme ça, ça fait un peu rigoler, mais enfin, eux, ils y croyaient. Certains mensonges aident à vivre. »

Il y a Mme Rinaldi  « qui a plus de couilles que n’importe flic jamais rencontré » et Favalli :

« Il avait déjà travaillé avec Ferraro.[…] Au début, ça n’avait pas accroché. Il lui était apparu comme un couillon qui passait son temps à faire des blagues nulles. Mais, en fait, il s’était avéré comme un type qui en avait. Favalli divisait l’humanité en deux parties: avec ou sans les attributs. Le reste n’était que fioritures. »

Parallèlement, on rencontre le clochard Oreste autrement nommé Moustache qui va prendre sous son aile la petite Aïcha, échouée en Italie avec son frère qu’elle a perdu en chemin. Ces deux êtres vont avoir la malchance de rencontrer un homme d’affaires odieux, méchant, au cœur de pierre, qui va chercher à leur nuire, tout imbu de sa personne. Ce sera sans compter avec un policier en colère qui ne va pas lui céder d’un pouce. Comment ces destins vont se rejoindre au cours de l’enquête de Ferraro et ses compères, je ne le dis pas.

Mais ce que je dirais, c’est que ce roman policier m’a absolument enchantée par sa vivacité, son humour, la bonté qui en ressort souvent. Certaines scènes sont absolument désopilantes, empreintes de poésie et souvent aussi d’une colère bienvenue. Deux mondes se percutent, Ferraro cherche à comprendre, mais y-a-t-il quoi que ce soit à comprendre que nous ne sachions déjà? Et d’épingler toutes les modes du moment, comme « l’apéritif dînatoire » que découvre Ferraro ( ce passage et sa suite m’ont fait beaucoup rire ):

« Michele et Luisa arrivèrent trop tard aux tables dressées, à présent les bouches faméliques des invités dévoraient tout sans répit.[…].Luisa pouvait toujours dire qu’au fond, elle n’avait pas faim et qu’elle regrettait seulement que Michele n’ait pas pu apprécier l’extraordinaire travail de mise en scène exécuté par le food designer.  ( Food designer ? Mais on ne les appelait pas cuisiniers autrefois ?) Ferraro n’avait guère d’intérêt pour le concept formel et le dispositif visuel de ces aliments déstructurés et à la cuillère, si compliqués à atteindre vu la plaie des sauterelles affamées en train de tout dévorer. »

D’autres passages très émouvants, quand Ferraro rencontre Aïcha, quand on reste avec Oreste, Aïcha, Gaucher, le monde de la rue, celui des sans toit par exemple:

« C’était comme s’il existait deux villes, deux Milan, une pour les dieux et une pour les damnés. Deux mondes qui n’auraient jamais du se croiser. »

et d’autres pleins de colère et d’ironie .

Tout ce qui peut nous révolter au quotidien, l’injustice, la pauvreté, la solitude, mais aussi tout ce qui fait battre le cœur, la solidarité, l’amitié, la fidélité, la tendresse…Plus j’avançais dans ma lecture et plus ce livre m’a réchauffée, et une envie d’aller dans le quartier de Ferraro à Milan ( que je ne connais pas ), Quarto Oggiaro.

Bien sûr, on ne peut pas nier la fascination que peut exercer ce monde de la création, son luxe et son côté irréel, mais pour le bon Ferraro, au bout du compte, tout ça est plutôt vain. Son cœur reste ancré au plus près de ses amis, de son quartier et plus prompt à la fraternité d’une embrassade qu’au baise-main. Ce livre ne va pas également sans développer une philosophie que je partage, ainsi selon Mimmo:

« La vie est assez difficile comme ça, et les plaisirs vraiment peu nombreux. Manger, baiser, dormir. Des trucs basiques, rien de particulièrement élaboré. Mais les mêmes pour tout le monde, d’après lui. Il se méfiait de ceux qui ne mangeaient que pour se nourrir, comme si c’était un problème d’approvisionnement énergétique, il avait  de la compassion pour les insomniaques, bouffés par le stress, il n’arrivait vraiment pas à comprendre ceux qui ne trouvaient pas dans une bonne baise le meilleur moyen de résoudre les conflits. Chacun s’occupe de ses fesses, c’est le cas de le dire. La paix dans le monde, aux dires de Mimmo, s’atteignait en quelques actions bien coordonnées: une tablée d’amis, quelques pots, les effusions vespérales avec ceux qu’on aime et, enfin, le repos du guerrier, mérité. »

L’auteur dépeint avec beaucoup de justesse notre monde, ses ambivalences et ses contradictions à travers cette histoire, et ce meurtre envisagé longtemps sous un certain angle sera à la fin éclairé sous un tout autre jour. Il ne faut pas se fier aux évidences. Il ressent ici souvent un malaise quand il est confronté à ce milieu du luxe:

« Si chacun restait à sa place à se laisser bercer par des préjugés bien chauds et rassurants, on vivrait mieux. Il n’ y aurait pas grand chose à expliquer. Accepter la condition du mal, vivre sans conscience, instinctivement, sans prétendre se libérer des chaînes des règles, des classes. Vivre en acceptant que tout soit déjà écrit. Quelle erreur fut celle de sa mère, lui imposer d’étudier, de s’émanciper de son destin de sous- prolétaire. Qu’est-ce qu’il était maintenant ? Un flic, regardé avec soupçon par ses frères et avec mépris par ses patrons. »

Très beau livre, riche pour ses idées et ses personnalités, très très bien écrit aussi, et décidément, les Italiens m’ont apporté de très beaux moments de lecture ces dernières années et ici, avec une fin très émouvante, beaucoup de chaleur humaine. Une bien belle rencontre que cet auteur, ses personnages et le déroulement de l’action qui m’a tenue accrochée aux pages. Je vous conseille vivement ce livre qui marie admirablement une bonne enquête policière à une promenade dans le monde de la haute-couture et du clinquant italien, mais aussi dans le monde de la périphérie. L’auteur, avec un regard féroce ou tendre sur ses contemporains et sur les gouffres qui se sont creusés dans nos sociétés m’a offert un savoureux moment à l’italienne, j’ai adoré ce roman, avec un gros coup de cœur pour Ferraro, Oreste et Aïcha.

« Quel sens ça avait de rendre hommage à un corps sans vie?  Abandonnez-moi au bord de la route quand je serai mort, laissez les rats me ronger les tendons, me déchiqueter les membres. Moi, je ne serai plus là, faites de mon corps ce que vous voulez. »

 

« La route au tabac » – Erskine Caldwell – Belfond /Vintage, traduit par Maurice-Edgar Coindreau

« Lov Bensey, un sac de navets sur le dos, s’en retournait chez lui. Il avançait péniblement sur la route au tabac, les pieds dans l’épaisse couche de sable blanc où les pluies avaient creusé de profondes ornières. Ce sac de navets lui avait coûté bien de la peine. Il fallait longtemps pour aller à Fuller et en revenir, et le trajet était fatigant. »

Nouvelle pépite de cette collection qui me réjouit à chaque fois. Erskine Caldwell, très connu pour « Le petit arpent du bon dieu » nous emmène une fois encore dans le Sud de la Grande Dépression, chez les petites gens d’un monde rural dévasté par la crise.

Ce qui identifie parfaitement cet auteur, c’est la langue – très bien rendue ici par la traduction – et surtout l’absence totale de concessions pour les portraits des personnages. Point de pitié ou de compassion, mais un sens aigu de la réalité des lieux, des temps et des caractères.

Et nous voici bien servis avec la famille Lester. Jeeter le père, celui qu’on va entendre le plus ici, est le champion de la procrastination, inconséquent, pleurnichard, veule. Il s’en réfère au Bon Dieu à tout bout de champ, s’en servant de coupable ou de sauveur selon le cas. Cet homme est absolument navrant…Sa femme Ada n’est pas très commode, et puis il y a la grand-mère qu’on perçoit plus comme un pauvre animal, toujours accroupie dans un coin et nourrie des quelques miettes des repas déjà maigres des autres.

Enfin, il reste dans ce coin perdu deux des enfants de la tripotée qu’Ada a mise au monde, Dude, 16 ans et Ellie May, adolescente défigurée par un affreux bec de lièvre et qui passe son temps à se cacher derrière les azédaracs, guettant tout et tout le monde.

Quant à Lov qui porte son sac de navets, il est le gendre de Jeeter, dont il a épousé la petite Pearl, âgée de 12 ans. Jolie fillette aux longues boucles blondes et aux yeux bleus, elle est aussi rebelle et refuse de se laisser toucher par son époux bien plus vieux qu’elle, ce qui le navre, vous vous en doutez…

« Bien qu’elle eût entre douze et treize ans, elle avait encore peur du noir, et souvent elle passait toute la nuit à pleurer, étendue, tremblante, sur son matelas par terre. Lov était dans la chambre et les portes étaient fermées, mais les ténèbres lui causaient une insupportable sensation d’étouffement. Elle n’avait jamais dit à personne combien elle avait peur des nuits noires, et personne n’avait su la cause de tant de larmes. Lov croyait que ça venait de quelque chose dans son cerveau[…] En réalité, Pearl était de beaucoup la plus intelligente des Lester. »

Enfin va arriver dans la cour de la bicoque Bessie, prédicatrice et prieuse de sa propre église évangélique ( c’est bien pratique ! ), pauvre Bessie tout juste veuve et affligée, elle, par un nez sans os qui lui laisse deux trous béants au milieu de la figure et ce trait physique donne lieu à de sacrés bons passages. Ayant hérité d’un petit magot de feu son mari, elle saura tenter Dude et son père avec une voiture flambant neuve, et c’est là que va commencer une phase du livre cocasse et ridicule, où les protagonistes vont de bêtise en bêtise, s’enferrant dans une course perdue d’avance. Jeeter veut tenter de soutirer de l’argent à ses enfants partis travailler en ville, les bruits qui circulent disent que certains ont bien réussi, mais en tous cas aucun ne donne de nouvelles. Chacun a son but, Dieu trône au milieu de tout ça devant une indécrottable stupidité.

Que dire de plus de ce roman où l’on rit jaune et où on se désole, car une telle misère est sidérante. Jeeter rate tout ce qu’il réalise – et il réalise bien peu – il se défausse sans cesse sur autrui, mais ça ne marche plus. La seule qu’on prend en pitié est Pearl au triste destin. Et quand même la grand-mère qui aura une fin tragi-comique.

Ces gens sont dépourvus de sentiments qu’on dit humains, d’une quelconque solidarité ou empathie, tout occupés à survivre au strict minimum dans la loi du chacun pour soi.

Pearl est la seule à soulever quelque chose dans le cœur de Lov, épris de la petite:

« Et puis, en plus de ça, j’connais rien de plus joli que de regarder ses yeux bleu pâle, de bonne heure le matin, avant que le soleil soit assez haut pour y jeter trop de lumière. De bonne heure, le matin, c’était bien la plus jolie chose qu’un homme puisse voir. Mais ils étaient jolis tout le long du jour et, des fois, je m’asseyais et je tremblais de tout mon corps tellement que j’avais envie de la serrer bien fort. M’est avis que j’oublierai jamais comme ses yeux étaient jolis au petit jour, juste quand le soleil se levait. »

C’est joli, non ? Sauf que Lov vient demander à Jeeter de l’aider à attacher Pearl sur le lit pour qu’il puisse lui montrer la force de son amour…

Peut-être penserez-vous qu’il n’y a pas de quoi rire, que tout ça est tragique. Si vous lisez ce roman, je vous mets au défi de ne pas sourire voire rire au moins une fois ! Ce livre a eu un énorme succès à sa sortie en 1932 aux USA, Caldwell a été un des auteurs les plus censurés de son époque. Je vous mets ici la présentation de l’auteur par l’éditeur qui confirme très clairement ce que j’aime chez cet écrivain et qui en fait un auteur dérangeant.

Et ici, le film réalisé par John Ford, bien moins sévère que le livre pour le physique des personnages, bien plus comique aussi car si le livre est drôle il est surtout furieusement noir.

Deux livres chez Actes Sud : un court roman et un tout petit recueil de nouvelles.

« Après et avant Dieu » – Octavio Escobar Giraldo, traduit par Anne Proenza

« -Mme Carmelita pleure! s’exclama Bibiana de sa voix d’ange blessé en soutenant les jambes de ma mère.

Je cessai un court instant de soulever le corps; puis fléchissant les genoux, je repris mon élan vers le lit matrimonial. »

Un drôle de petit roman venu de Colombie, un livre qui l’air de rien grince assez fort sur la société de ce pays et qui en 188 pages se moque et démolit quelques tabous – qui d’ailleurs ne s’appliquent pas qu’à la Colombie-. C’est si court qu’il est difficile d’écrire quelque chose sans donner le cœur de l’histoire, aussi je me contenterai de peu : Manizales, petite ville provinciale et extrêmement pieuse, chacun ici joue le jeu des bonnes manières, de la respectabilité et de la piété.

 » Je suis moche mais je m’arrange »

La narratrice, jeune femme au physique ingrat qui a ruiné sa famille de bien vilaine manière s’enfuit avec Bibiana, la domestique indigène.

« Bibiana se leva, vêtue du slip blanc à fleurs jaunes, avec un petit nœud derrière, avec lequel elle avait dormi; j’appris ensuite que c’était un Victoria’s Secret et qu’elle l’avait commandé à une cousine qui rapportait des marchandises en contrebande du Panamá pour me faire une surprise. »

Le sel de ce livre repose dans la dichotomie de la narratrice, entre péchés mortels et foi absolue dans sa rédemption. Dans sa fuite, elle devra faire face à ce dilemme permanent, dévergondée par une Bibiana tentatrice, jusqu’à ce que la famille et « l’ordre » la rattrapent, l’oncle Anibal et le bel Eduardo Correa. Fin surprenante, on peut aussi lire ce livre comme un roman policier, mais pour moi c’est plus une belle tirade contre l’hypocrisie et la corruption, toutes les corruptions. Et sous une langue policée et très sage, cet Octavio est extrêmement corrosif. J’ai bien aimé cette lecture.

Eduardo écoute Deep Purple

« Sensations fortes »  – Nancy Huston

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu quoi que ce soit de Nancy Huston. J’ai abandonné « Danse noire » – peut-être le lirai-je un jour – mais cette femme que j’ai eu l’occasion d’écouter lors d’une rencontre organisée avec un libraire il y a quelques années, pour son roman « Infrarouge », m’a enthousiasmée avec ses plus anciens romans, en particulier « Dolce agonia »,  « Ligne de faille » et de nombreux autres. J’avais aussi beaucoup aimé son essai « Nord perdu » suivi de « Douze France ».

J’y reviens donc avec ce très joli petit objet dans une collection que je ne connaissais pas encore chez Actes Sud, Essences, un recueil de très brèves nouvelles, neuf au total en 88 pages. J’en connaissais une éditée chez Belfond dans un recueil en collaboration avec Leïla Sebbar, « Dix-sept écrivains racontent. Une enfance d’ailleurs. » paru en 1993. 

Cette nouvelle-ci est sans doute la plus « concrète »  et autobiographique ( comme trois autres il me semble) :

« Il était difficile, dans la famille Huston, de quitter Edmonton en 1960. Nous fûmes deux couples à faire l’impossible pour le quitter: mon père et sa toute nouvelle épouse; mon frère aîné et moi. Eux rêvaient d’un voyage de noces et nous d’une fugue définitive, mais le destin nous refusa, aux une et aux autres, ces humbles joies. »

Les autres pour la plupart sont extrêmement oniriques, liées au rêve ou au cauchemar et le titre, « Sensations fortes » résume très bien ces courtes expériences de la vie, intenses, souvent ici douloureuses, perturbantes. Ce dernier vocable accompagne pour moi cette lecture, tant Nancy Huston sait créer le malaise, même si l’ironie adoucit parfois tout ça. En tous cas si je devais retenir dans ces pages un texte ce serait « Les places numérotées », terriblement d’actualité, terrifiant dans la crudité de son propos, d’une grande violence, et voici comme j’aime cette auteure: jamais dans le lieu commun, mais toujours beaucoup plus fine et précise, plus indépendante d’esprit que la moyenne, hors des clous quoi qu’il puisse lui en coûter. Et puis « Carpentras » aussi…Huston est une écrivaine bien à part, dérangeante, parfois inabordable – selon les moments de la vie que l’on traverse, on la lira ou pas – , complexe, déroutante, et jamais très consensuelle. Et une écriture sublime, quand l’apaisement semble venir et que la poésie vient se poser sur l’horreur

« Au bout d’un moment, la lune pâlit, des gouttes de rosée se forment sur les roses dans leurs pots fracassés, et els cigales reprennent leur scie invariable. Le soleil, sans état d’âme, toujours égalitaire, se lève et brille sur le gâchis. Du point de vue du soleil, rien n’a changé à Carpentras. Peu à peu, la rosée s’évapore. Un merle émet un riff de jazz génétique. C’est le printemps, le joli mois de mai. « 

Terrible recueil au bout du compte qui a réveillé en moi l’envie de relire Nancy Huston.