« La daronne » – Hannelore Cayre – Métailié Noir

« Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou qu’on possède inscrit sur un compte. Non. C’est un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes. »

Et voici un roman noir comme je les aime, bien en dehors des clous côté bienséance et morale. Quand j’ai vu et entendu Hannelore Cayre aux Quais du Polar cette année, j’ai eu immédiatement envie de la lire, et j’ai retrouvé dans son écriture la même verve que quand elle parle, le même humour décalé et incorrect, la même virulence ironique, railleuse, acide et étonnamment poétique aussi. Parce qu’il y a une forme de poésie contemporaine dans cette façon de nous faire rire du tragique, dans sa façon de relater le langage des dealers et de s’en moquer, dans tous les cas très impertinent. Direct dans le ton, émouvant souvent tant cette femme est seule…Si ce n’est son ami flic, Philippe, commandant aux stups de la 2ème DPJ.

Notre héroïne, Patience Portefeux, 53 ans, veuve et mère de deux filles adultes et parties vivre leur vie, a travaillé dur et sans compter comme interprète dans les tribunaux – bilingue français – arabe par l’histoire familiale, une famille disons… originale – pour élever ses filles au mieux, et elle continue pour payer l’EPHAD scandaleusement cher dans lequel dépérit sa mère. Elle n’est pas ordinaire cette Patience, elle est atteinte de synesthésie bimodale, elle a les cheveux blancs depuis longtemps et la bouche un rien tordue par une légère hémiplégie. La description qu’elle fait d’elle-même est touchante, tout passe par l’ironie et l’auto-dérision, mais on la sent en fait pleine de chagrin, pour son enfance, pour la perte de son époux qui lui faisait des toasts à la manière de Rotkho:

« C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast: White Center ( Yellow, Pink and Lavender on Rose)  de Rotkho. »

Et quand il meurt

« d’une rupture d’anévrisme en plein  milieu d’un fou-rire. […] À partir de cet instant-là…pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde. »

Toutes les pages consacrées à l’histoire de la vie de Patience, si elles ne sont pas dénuées d’humour, sont en fait très tristes, on y sent naître une sorte de révolte, dont on voit après ce qu’elle en fera.

Elle a un drôle de boulot, cette femme. Comme elle est très disponible, quand on fait sa connaissance elle traduit les écoutes téléphoniques dans les enquêtes des stups et du grand banditisme, travail lucratif mais non déclaré par le Ministère de la Justice ! Au noir, oui !  Ce qui, le besoin criant d’argent se faisant sentir, va l’amener à franchir une ligne dangereuse.

Je ne veux pas raconter plus que ça la trame et l’action du roman, mais on peut dire qu’elle met une charge violente aux institutions de police, mais surtout de justice, elle est totalement en colère, on le sent, contre une façon aveugle et sourde de traiter certains maux de notre société. Ses propos sont totalement politiquement incorrects, mais ses arguments imparables. Plusieurs pages sont consacrées à ce cri de colère, mais en tous cas, elle ne ménage absolument personne, tout le monde passe à la moulinette, je ne vous mets qu’un extrait de son état d’esprit, au moment où Patience franchit le pas

« Quatorze millions d’expérimentateurs de cannabis en France et huit cent mille cultivateurs qui vivent de cette culture au Maroc. Les deux pays sont amis et pourtant ces gamins dont j’écoutais à longueur de journées les marchandages purgeaient de lourdes peines de prison pour avoir vendu leur shit aux gosses des flics qui les poursuivent, à ceux des magistrats qui les jugent ainsi qu’à tous les avocats qui les défendent.[…]. Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir…Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. « 

C’est avec une vraie jubilation qu’on va suivre Patience avec ses gros sacs Tati bien lourds, son petit chien et sa tenue de femme d’affaires orientale, Patience qui va berner tout le monde, petits et gros, sans vergogne, sans aucun sentiment de culpabilité mais avec un grand plaisir. Elle devient La Daronne. Et nous lecteurs de nous délecter de cet humour ravageur, féroce, de l’irrévérence envers l’ordre établi qui ne mérite pas d’autre traitement. Car que dire d’une institution qui emploie des milliers de personnes au noir durant une vie entière parfois, sans droits sociaux ? On va suivre la réussite de Patience, ses aventures dans sa nouvelle vie, sa faculté à intégrer le milieu qu’elle surveillait et à devenir la daronne, sans oublier l’ouverture vers d’autres possibles avec sa voisine chinoise, Madame Fò. Et la fin en forme de vengeance:

« Et voilà.

Il y a eu du dégât chez les dealers-indics-policiers. Des morts. Des flics en taule. Un gros scandale. J’avais eu le nez fin: ces types étaient bien des hybrides de trafiquants créés par l’Office central de la répression des stups.

Le reste d e l’histoire est dans les journaux et elle a fait suffisamment de bruit pour que je n’y revienne pas.

Pas de police sans basse police, dit-on, eh bien qu’ils subissent donc la loi de leurs pairs, ces dealers fonctionnarisés. « 

C’est pourtant toujours un livre empreint de tristesse, de chagrins inconsolés et de solitude, une vie marquée par l’absence:

« Je me suis rendue dans le seul endroit au monde où j’étais attendue, à Mascate au sultanat d’Oman. Je suis descendue à l’hôtel où ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre, et contrairement au palace de la petite collectionneuse de feux d’artifice celui-là n’a pas changé d’un poil. »

Hannelore Cayre
Photo de Louise Carrasco

La petite collectionneuse de feux d’artifice ? Vous saurez le fin mot de cette histoire et de toutes les autres en lisant ce formidable roman ( Prix Le Point du Polar européen 2017 ) . Une écriture formidable, pleine de vie, émouvante souvent, drôle presque toujours, rythmée, prenante. Sur la couverture, c’est Hannelore Cayre elle-même, photographiée par sa fille Louise Carrasco, qui s’est interprétée en Daronne avec ses sacs Tati bien remplis et odorants et son imper mastic. Avocate pénaliste et écrivaine, ce roman est son 4ème, j’en ai donc trois à rattraper de toute urgence !

« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur ! 

« Le Saut oblique de la truite » – Jérôme Magnier-Moreno – Phébus/Littérature française

La gare de La Livrophage

La gare  de Francardu

La gare de Francardu

J’ai vu passer ce livre sous mes yeux en faisant le tour des sorties littéraires. Et puis jeudi j’ai reçu un message de Jérôme Magnier-Moreno qui me proposait de me l’envoyer, comme à d’autres blogueuses. Je ne sais pas ce qui m’a valu ce plaisir, mais ce petit livre a éclairé mon week-end sous la pluie. Un petit roman, un bel objet plutôt hors cadre, dont on ne sait faire la part des choses vraies de celles imaginées, ou rêvées peut-être, et on s’en fiche un peu pour tout dire : on y croit. Le livre dont la couverture est illustrée de cette minuscule gare de Francardu en Haute-Corse, croquée par l’auteur, commence en 2016 par un chapitre 0, comme un point de non-retour: l’auteur va livrer son petit livre en pâture aux lecteurs, ce texte qu’il a couvé dix années durant dans son sac à dos rouge tout délavé par le temps. L’histoire commence dans les toilettes du cimetière Montparnasse:

« C’est un refuge idéal pour faire ce que j’ai à y faire, en réalité, cuver ma douleur à me séparer du manuscrit que je porte au fond de mon sac à dos rouge, en trente exemplaires bien serrés les uns contre les autres. »

Et de nous raconter la genèse de cette œuvre au caractère semblable à celui de notre écrivain indécis qui le commence en 1999, nous livrant avec beaucoup de délicatesse sa relation avec sa première lectrice, sa mère disparue depuis, et toutes les années à réécrire ce texte court, en fait plus qu’à l’écrire à le peindre. Est venu le moment de la séparation, les enveloppes kraft et les manuscrits glissés dans  » la grande boîte jaune estampillée de son avion postal bleu » . J’ai très envie de vous livrer de nombreux passages que j’ai aimés, mais je ne le fais pas, 91 pages qui se suivent comme un chemin, au bord du Tavignano et entre les seins plantureux d’une beauté corse, sous le regard bienveillant du grand Hemingway, 91 pages, ça ne se donne pas en grands extraits!

En fait j’aimerais vous le lire, mais je vais me contenter de vous dire que j’ai souri aux émois sexuels de notre garçon tout juste adulte devant un décolleté à se damner, peau mate et parfum d’orange, j’ai souri à son arrivée dans cette montagne corse aux couleurs et parfums puissants, aux caractères sévères et aux rivières de jade. Trois jours, une partie de pêche à la truite de trois jours avec Olivier Gérard, l’ami aléatoire et marginal qui ne viendra pas.

« C’est lui que je dois rencontrer ce soir près de Corte, cet énergumène pour qui j’ai la plus grande affection parce qu’il y a, sous le tissu de névroses qui l’enserre, quelque chose de vaste, de beau, de bleu. Comme une aspiration non négociable à la liberté. »

Mais c’est seul que l’auteur fera ce séjour, bougonnant contre cet ami volatile et inconstant, mais pêchant quand même ( sans succès ) et nous offrant dans ses carnets des visions de la Corse au printemps avec une poésie merveilleuse

« Temps doux. Soleil. Ciel bleu. Limpide. Pas un nuage. Quelques hirondelles volent çà et là, près de l’entrepôt jaune.

Et pourquoi pas:

Temps bleu. Ciel doux. Pas une hirondelle jaune. Quelques nuages volent çà et là près de l’entrepôt limpide ? »

Comme c’est difficile de parler de cette histoire! Je suis allée deux fois en Corse, et comme l’auteur, j’ai longé ces rivières glacées (s’y baigner, comme dans la Restonica en plein été, relève du défi héroïque ! ). Ici le Golo, puis le Tavignano

« …l’essentiel est là… sous mes yeux, sous mes narines et mes mains. La grande faille liquide qui sent si bon le soir venu. Tout est simple près de la rivière: le cosmos se résume à cette splendide vallée entourée de versants boisés auxquels je tourne le dos. »

À la suite de quoi la rivière murmure son chant à notre oreille, elle chante son immuabilité, sa constance et ses truites aérodynamiques, mordorées à gros points rouges,

« La vie sera d’une grande simplicité quand vous reviendrez dans votre maison, dans l’obscurité, avec trois truites posées sur le siège du mort. La vie se résumera à cette portion de route en lacets, visible dans la lumière jaune des phares de la voiture.

Au-delà-le noir-rien. »

Mes deux frères étaient de grands pêcheurs à la truite ( mais pas en Corse). Le seul qu’il me reste me racontait il y a juste quelques semaines les jours d’ouverture il y a des années de cela, parfois dans la neige, quand ils rentraient le visage violet et bleui par le froid, les mains insensibles et des farios dans la besace. Je les revois, moi petite fille fière de leurs prises…Alors ce livre m’a touchée, beaucoup et à plus d’un titre. Tout y est en fait très délicat, et inavoué le plus souvent. Le chagrin comme le bonheur d’un jeune homme qui hésite encore face à la vie. L’humour comme souvent désamorce le tragique, l’ironie ramène les choses à leur juste place; loin de l’emphase le ton est juste, sincère surtout dans son incertitude et ses hésitations. Mais la palette du peintre est elle d’une précision magique, qui nous donne à contempler la beauté de cette île, le combat entre la truite et le pêcheur dans la limpidité du torrent – la description de la vallée granitique, de la rivière et de ses berges est somptueuse, toute de verts et de diamant -.

La 4ème de couverture dit « une histoire qui ne parle de rien – ou presque », c’est un gros « presque », et si nos vies sont faites de si beaux riens, alors je suppose que nos vies en valent la peine. C’est aussi là, bien sûr, une ode à la nature qui me parle ( citations de Thoreau et son « Walden » dont on parle à nouveau beaucoup depuis quelques temps ) , moi qui très vite en ville suffoque comme un poisson hors de l’eau. La mère de Jérôme Magnier-Moreno lui a dit après avoir lu la première version de son roman qu’elle était rassurée parce qu’il avait en lui ce qu’on appelle  « l’envie de vivre ». J’ai lu ce beau texte hier, mon fils trentenaire l’a lu juste après. Tout à l’heure, quelques 12 heures après l’avoir fini, il s’est fait la même remarque que moi, à savoir que c’est un livre qui vous imprègne doucement, et qu’il se révèle peu à peu comme souvent la poésie je crois. Il m’a dit qu’il s’était reconnu par moments dans ce personnage. J‘ai été très sensible à cette lecture, et je vous remercie, Jérôme, de m’avoir offert ce roman, un vrai joli cadeau.

Ici le site de l’artiste

« La vie étoilée d’Ethan Forsythe »- Antonia Hayes – Autrement Littérature, traduit par Cyrielle Ayakatsikas

« Avant de distinguer le moindre mot, vous entendez la panique.

Elle émerge à la surface sous la forme d’un souffle irrégulier, d’une tension dans les cordes vocales, d’un cri, d’un hoquet de stupeur. La panique possède sa propre fréquence. De l’air dans l’air, particule par particule, elle vibre à travers l’atmosphère élastique, plus rapide que le son. Il n’y a rien de plus soudain et de plus épouvantable, elle transperce le calme ambiant et vous propulse jusque dans les pires endroits. Avant même que les mots ne jaillissent, l’angoisse est là, qui gronde sur l’autre rive du silence. Avant que le cerveau ne puisse déchiffrer ce que l’on est en train de vous dire, vous savez que quelque chose ne va pas. »

Ce tout début de ce premier roman australien est un très bon aperçu d’un des thèmes qui hantent le récit . Exploration en profondeur des relations d’un couple brisé et de leur enfant Ethan, petit génie de l’astro-physique dont le lapin se prénomme Quark, un « zarbi » qui n’a pas la vie facile à l’école d’être aussi doué et hors cadre. 

Il n’est pas question que je vous raconte tout d’Ethan, de sa mère Claire, ex-danseuse classique et de son papa Mark, scientifique lui aussi et mis au ban. Mais en résumé, un jour Ethan trouve une lettre et l’envie de rencontrer son père dont il ne sait rien va surgir en lui avec force. Peu à peu, Antonia Hayes nous délivre des informations sur l’histoire qui a bouleversé les vies de ces trois personnages. Beaucoup de passages consacrés à la passion d’Ethan pour les étoiles, l’espace, la physique quantique ( Ethan a douze ans ) comme ici, Ethan et sa mère qui attendent une pluie de météores au début du livre :

« Au-dessus d’eux, trois cents sextillions d’étoiles réajustaient leur position. Elles se dilataient, se contactaient, implosaient – de nouvelles naissaient et les anciennes mouraient. Quasars et pulsars, novæ et nébuleuses, amas de galaxies tissé comme une toile d’araignée. Ethan observait l’univers marbré danser au-dessus de sa tête, en perpétuelle évolution et tournoyant vers son destin final. »

Ici, c’est facile, mais il est calé Ethan, impressionnant de savoirs et puis on découvre au long du récit qu’il voit des choses imperceptibles au commun…Si on passe sur ces développements scientifiques parfois un peu longs, qu’on les comprenne ou pas ( comme moi ! ), ce qui est intéressant c’est l’usage métaphorique qui en est fait pour mettre en relation ces mouvements et interactions célestes avec les liens entre Ethan et sa mère, entre Claire et Mark, entre Ethan et Mark, trois êtres qui gravitent, s’attirent et se repoussent dans un ballet doux ou violent, leurs énergies se heurtent,  s’augmentent ou se désintègrent.

Il est ici avant tout question d’un amour débordant, celui de Claire pour son fils Ethan, un amour fusionnel intense et exclusif qu’on peut trouver dangereux et lourd à porter, même s’il est chaud et réconfortant aussi, mais c’est une sorte de forteresse ou pour rester dans le ton une micro-planète pour deux. Il y a en filigrane l’amour ravagé de Claire et Mark, broyé par la colère, la rancune, et surtout le doute qui ronge. Mark qui ne cessait de dire à Claire qu’elle était « sa constante » ( c’est joli, non ?)

« -Tu vois cette étoile, juste là?

Elle scruta au-delà de l’endroit où le bout de son doigt effleurait le ciel.

-Peut-être, dit-elle en fermant un œil pour voir plus distinctement les étoiles.

-C’est la tienne. Je l’ai achetée pour toi.

-Tu m’as acheté une étoile? dit-elle, l’air sceptique.

-Parce que tu es ma lumière. Ma constante. »

Je dois dire que j’ai aimé le personnage de Mark, c’est peut-être lui qui m’a le plus touchée. Je ne peux vous dire pourquoi, mais j’ai ressenti sa solitude, son isolement et le poids qu’il porte. Et puis Alison, la gamine amie d’Ethan, une force de la nature malgré ce qui l’accable et qui donne lieu à des chapitres plus drôles, plus proches de l’enfance, malgré la gravité pleine de dérision de ces deux gosses.. Des gens forts que tous ces personnages.

Au final, comme je ne peux pas en dire plus sans trop en révéler, un joli moment de lecture, plein d’émotion avec cette mère emplie de son enfant et ce père si vide de lui, Ethan qui dans les circonvolutions lumineuses de son cerveau zarbi aime fort la vie, sa mère, son père, Alison, et reste malgré tout un enfant de douze ans, avec sa lucidité candide.

Très beau chapitre final sur la gravité, je ne vous présente qu’un petit extrait:

« La gravité fait rouler les larmes sur nos joues, et notre poitrine se soulever et s’affaisser. Elle est la raison pour laquelle nous nous effondrons et hurlons notre douleur. Elle peut être paralysante et nous laisser comme des poids morts dans notre lit, incapables de nous lever et d’affronter la journée à venir. La gravité nous joue des tours; elle déforme l’espace et le temps, courbe la trajectoire de la lumière. Elle retient nos pieds au sol et nous empêche de nous envoler dans l’atmosphère, de disparaître dans l’espace.[…] Aucun de nous ne connaît l’apesanteur. La gravité s’étend à l’infini.

Et lorsque des forces plus grandes menacent de nous séparer, c’est le plus faible qui nous rassemble. La gravité nous lie les uns aux autres. »

« La femme de tes rêves » – Antonio Sarabia- Métailié Noir, Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

« Tout a commencé, Hilario Godínez, ce matin où, en te rendant au journal, tu es tombé sur Loco Mendizábal en train de mendier sur la Plaza De Armas, abrité du soleil matinal non par les branches des arbres squelettiques mais par l’ombre dilatée de la cathédrale. »

Très bon roman, dépaysant et très original dans le style, le mode de narration, et vraiment un grand plaisir de lecture. C’est un livre court et qui dans ses 174 pages déroule parfaitement l’intrigue – celle qui le fait entrer dans la collection Noir – mais aussi une incroyable histoire d’amour qui hante notre héros du début au dénouement.

Original le personnage d’Horacio Godínez, chroniqueur sportif, spécialiste du football dans le journal El Sol de Hoy, diplômé en lettres il écrit sans être édité ( il estime que son nom est tellement banal qu’il n’a aucune chance ! Pages 131 et 132 sur le sujet, très drôles! ) et se contente de soigner ses articles « footballesques ».  Quand il se remémore son parcours:

« Tu as opté pour le journalisme.[…].Tu étais passionné de foot depuis l’enfance et dans ton nouveau refuge journalistique tu as fait de ce goût prononcé ta spécialité. Très vite tu as eu droit à ta propre chronique que tu as intitulée « De but en but », en hommage à un livre de Wenceslao Fernández Flórez, qui avait fait les délices de ta jeunesse. Bien entendu il ne s’est trouvé personne pour relever la référence littéraire dans cette ville inculte qui sentait la fumée et le bois de chauffage, au bord de l’invisible frontière où, disait Vasconcelos, « s’achève la civilisation et commence la culture du barbecue ». Dans ce patelin, seuls les plus cultivés te lisent régulièrement et pour eux, ça ne fait pas de doute, Hilario Godínez, ta prose est au niveau des vers d’Homère, quand tu racontes l’épopée de leurs héros et de leurs dieux en short et protège-tibias, comme à d’autres époques les poètes célébraient les exploits d’Ulysse, Hector et Achille devant les murs de Troie. »

Nous sommes ici au Mexique où les cartels de la drogue et la vie politique et économique ont des relations étroites. Voici un grand footballeur, Torito Medina, retrouvé mort découpé dans un dépotoir. Horacio se lance dans l’enquête, chaperonné à son grand dam par un admirateur de sa prose sportive, Tino, tueur du cartel local. Ce dernier le prévient du danger qu’il court à remuer ainsi les dépotoirs et leurs cadavres, mais Horacio y va.

La belle idée narrative c’est le soliloque. Horacio se parle, s’interroge et s’apostrophe, se dédouble pour se faire la leçon, analyser ce qu’il fait et vit, il se tance, se sermonne, et ça donne un ton, un rythme, une ambiance très prenants, une  entrée dans l’intimité mentale du héros. J’ai vraiment aimé ce procédé, qui en plus convient bien au format relativement court du livre.

Tous les passages des rencontres entre Horacio et Tino sont formidables, même pour moi qui n’aime pas le football. Il se crée une sorte de complicité entre le truand et le journaliste par ce goût du sport, et Tino qui n’a pas une activité très honnête ( euphémisme ! ) est d’une intransigeance exemplaire quand il s’agit de son sport favori:

« Tu avais du mal à croire ce que tu entendais, Hilario Godínez, un criminel de l’acabit de Tino furieux parce que les autres ne jouent pas franc jeu. Qu’est-ce qui allait suivre? Ton visage a dû refléter la perplexité qui te gagnait, car Tino t’a regardé d’un air accusateur:

-Je sais ce que vous pensez, que je ne suis pas le mieux indiqué pour me plaindre de ça, mais vous vous trompez. Vous confondez les choses, ça n’a rien à voir. Chacun ses règles et, pour le meilleur ou pour le pire, on les accepte où qu’elles vous mènent. Les affaires sont les affaires, et tous les moyens sont bons. Mais c’est de sport que je vous parle. Là, si tous les moyens sont bons, c’est la  fin du sport.[…] »

Ensuite, le point fort – très fort, même- c’est cette « Femme de tes rêves » qui signe ainsi énigmatiquement ses lettres à Horacio, lettres d’amour superbes dans une langue impeccable, une femme cultivée mais dont il ne trouve pas en creusant sa mémoire qui elle est. Le livre est partagé entre ces deux pôles et pimenté d’une amourette avec une collègue chroniqueuse mondaine. L’humour affleure, les relations d’Horacio avec les autres sont souvent ambiguës, il n’est pas bien compris de collègues plus prosaïques et sommaires. Excellence des dialogues:

« -Mon ami Canales ici présent pense que tu sais des choses que tu ne dis pas à propos des événements, a-t-il lancé quand il t’a vu passer, il n’y a pas moyen de le convaincre du contraire. Je lui ai déjà dit que, même si tu me sembles trop malin pour un journaliste, tu es trop con pour un narco, mais il ne veut pas me croire. […]

-Ton intérêt malsain pour la poésie colombienne en particulier, et pour tout ce qui est colombien en général, te cause du tort, Hilario, a ajouté Patiño: tu fais trop référence à des auteurs colombiens que personne ne connaît. Les gens ne savent pas que la littérature, c’est ton truc. Il y en a qui croient que tu es pédé et d’autres qui pensent que cela vient de tes contacts avec le narcotrafic… » »

J’en passe du même ordre, un régal.

Enfin, reste cette femme de ses rêves qui, quand il croit qu’elle va se taire, revient à la charge avec des lettres toutes plus énigmatiques les unes que les autres.

« La Femme de tes Rêves. Pathétique, c’était le mot qui convenait pour décrire cette situation qui vous définissait tous les deux. Pathétique. Oui, évidemment, Hilario Godínez. Toi qui aimes tant les adjectifs précis, rétrospectivement on peut dire que cette relation aussi stupide que stérile qui te reliait au passé était clairement pathétique. »

Et cette énigme se dénouera, vous verrez comment.

Je donne une mention spéciale au beau personnage obsédé par les atomes, le clochard quasi céleste Loco Mandizábal

« -La matière…le doute… murmurait-il en regardant les passants avec un sourire idiot. Il n’y a que des atomes…rien que des atomes…la matière…le doute…le doute…c’est des atomes, des atomes, encore et toujours des atomes…répétait-il inlassablement comme si lui seul avait eu la possibilité de les observer des ses yeux vides. »

Deux chansons dans ce livre, le boléro de Agustin Lara, « Nadie » et « Il n’y a pas d’amour heureux » le poème d’Aragon mis en musique par mon tonton Georges, c’est celui-ci que j’ai choisi pour fermer ce très bon roman , coup de cœur