Deux livres chez Actes Sud : un court roman et un tout petit recueil de nouvelles.

« Après et avant Dieu » – Octavio Escobar Giraldo, traduit par Anne Proenza

« -Mme Carmelita pleure! s’exclama Bibiana de sa voix d’ange blessé en soutenant les jambes de ma mère.

Je cessai un court instant de soulever le corps; puis fléchissant les genoux, je repris mon élan vers le lit matrimonial. »

Un drôle de petit roman venu de Colombie, un livre qui l’air de rien grince assez fort sur la société de ce pays et qui en 188 pages se moque et démolit quelques tabous – qui d’ailleurs ne s’appliquent pas qu’à la Colombie-. C’est si court qu’il est difficile d’écrire quelque chose sans donner le cœur de l’histoire, aussi je me contenterai de peu : Manizales, petite ville provinciale et extrêmement pieuse, chacun ici joue le jeu des bonnes manières, de la respectabilité et de la piété.

 » Je suis moche mais je m’arrange »

La narratrice, jeune femme au physique ingrat qui a ruiné sa famille de bien vilaine manière s’enfuit avec Bibiana, la domestique indigène.

« Bibiana se leva, vêtue du slip blanc à fleurs jaunes, avec un petit nœud derrière, avec lequel elle avait dormi; j’appris ensuite que c’était un Victoria’s Secret et qu’elle l’avait commandé à une cousine qui rapportait des marchandises en contrebande du Panamá pour me faire une surprise. »

Le sel de ce livre repose dans la dichotomie de la narratrice, entre péchés mortels et foi absolue dans sa rédemption. Dans sa fuite, elle devra faire face à ce dilemme permanent, dévergondée par une Bibiana tentatrice, jusqu’à ce que la famille et « l’ordre » la rattrapent, l’oncle Anibal et le bel Eduardo Correa. Fin surprenante, on peut aussi lire ce livre comme un roman policier, mais pour moi c’est plus une belle tirade contre l’hypocrisie et la corruption, toutes les corruptions. Et sous une langue policée et très sage, cet Octavio est extrêmement corrosif. J’ai bien aimé cette lecture.

Eduardo écoute Deep Purple

« Sensations fortes »  – Nancy Huston

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu quoi que ce soit de Nancy Huston. J’ai abandonné « Danse noire » – peut-être le lirai-je un jour – mais cette femme que j’ai eu l’occasion d’écouter lors d’une rencontre organisée avec un libraire il y a quelques années, pour son roman « Infrarouge », m’a enthousiasmée avec ses plus anciens romans, en particulier « Dolce agonia »,  « Ligne de faille » et de nombreux autres. J’avais aussi beaucoup aimé son essai « Nord perdu » suivi de « Douze France ».

J’y reviens donc avec ce très joli petit objet dans une collection que je ne connaissais pas encore chez Actes Sud, Essences, un recueil de très brèves nouvelles, neuf au total en 88 pages. J’en connaissais une éditée chez Belfond dans un recueil en collaboration avec Leïla Sebbar, « Dix-sept écrivains racontent. Une enfance d’ailleurs. » paru en 1993. 

Cette nouvelle-ci est sans doute la plus « concrète »  et autobiographique ( comme trois autres il me semble) :

« Il était difficile, dans la famille Huston, de quitter Edmonton en 1960. Nous fûmes deux couples à faire l’impossible pour le quitter: mon père et sa toute nouvelle épouse; mon frère aîné et moi. Eux rêvaient d’un voyage de noces et nous d’une fugue définitive, mais le destin nous refusa, aux une et aux autres, ces humbles joies. »

Les autres pour la plupart sont extrêmement oniriques, liées au rêve ou au cauchemar et le titre, « Sensations fortes » résume très bien ces courtes expériences de la vie, intenses, souvent ici douloureuses, perturbantes. Ce dernier vocable accompagne pour moi cette lecture, tant Nancy Huston sait créer le malaise, même si l’ironie adoucit parfois tout ça. En tous cas si je devais retenir dans ces pages un texte ce serait « Les places numérotées », terriblement d’actualité, terrifiant dans la crudité de son propos, d’une grande violence, et voici comme j’aime cette auteure: jamais dans le lieu commun, mais toujours beaucoup plus fine et précise, plus indépendante d’esprit que la moyenne, hors des clous quoi qu’il puisse lui en coûter. Et puis « Carpentras » aussi…Huston est une écrivaine bien à part, dérangeante, parfois inabordable – selon les moments de la vie que l’on traverse, on la lira ou pas – , complexe, déroutante, et jamais très consensuelle. Et une écriture sublime, quand l’apaisement semble venir et que la poésie vient se poser sur l’horreur

« Au bout d’un moment, la lune pâlit, des gouttes de rosée se forment sur les roses dans leurs pots fracassés, et els cigales reprennent leur scie invariable. Le soleil, sans état d’âme, toujours égalitaire, se lève et brille sur le gâchis. Du point de vue du soleil, rien n’a changé à Carpentras. Peu à peu, la rosée s’évapore. Un merle émet un riff de jazz génétique. C’est le printemps, le joli mois de mai. « 

Terrible recueil au bout du compte qui a réveillé en moi l’envie de relire Nancy Huston. 

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« Loups solitaires »- Serge Quadruppani – Métailié Noir

 » Bardonecchia, dernière gare piémontaise avant la frontière française. L’exceptionnel redoux qui depuis une semaine a effacé la neige des rues et dépeuplé les hôtels à skieurs persiste. On est fin janvier, l’allongement des jours s’affirme et, à 8 h 10, le monde apparaît en pleine lumière, tel qu’il est quand les humains n’y sont pas. Sous le ciel froid, entre les murailles noires des pentes à pic, pèse la tristesse irrémédiable des lieux si hauts qu’on ne peut plus qu’en redescendre. »

Qu’on ne s’y fie pas, l’ambiance de ce livre n’est pas aussi plombante que ces montagnes ténébreuses. Comme ce livre a déjà été pas mal chroniqué, j’ai bien peur qu’en en résumant la trame au minimum j’en dise encore trop; aussi voici un petit post qui ressemble plus à une simple sensation de lecture. Pour tout vous dire, je me suis  beaucoup amusée avec ce livre parce que Quadruppani ne se ménage pas pour nous distraire de choses graves et sérieuses; il raille, il ironise avec un rien de méchanceté et j’aime ça. Il m’a fallu quelques pages avant de me sentir à l’aise dans ce réseau d’acronymes – j’en ai compté plus de vingt –  qu’on connait très bien pour certains et moins pour d’autres ( je vous épargne la liste ). À l’aise, ce n’est pas tout à fait ça parce qu’en fait j’en ai fait fi pour me dédier totalement aux péripéties des personnages qu’on a du mal à situer clairement: ils semblent tous être doubles ( voire triples  ) appartenant à la police, à l’armée, à des groupes terroristes ou activistes, à des réseaux plus ou moins secrets, des authentiques ou des infiltrés, des vrais infiltrés qui deviennent de vrais terroristes, mais pas sûr…Bref ! Une grosse nébuleuse ( en tous cas pour moi car j’ai l’impression que d’autres lecteurs ont su dénouer les fils; moi pas et ça ne m’a même pas paru nécessaire  ) qui avec brio montre la complexité tout autant que l’absurdité de ces guerres dans lesquelles on ne sait qui est qui et qui défend quoi et pour qui, vous me suivez ? ( de la difficulté de faire la différence entre le bon et le mauvais…). J’ai souri aussi de cet écrivain qualifié « d’écrivain pour écrivains  » invité aux AIR, coup de griffe aux « Assises Internationales du Roman » à Lyon, un peu méchant, mais on pardonne quand même.

Bon. Et puis il y a des animaux; des choucas, par exemple. Et un loup solitaire qui voit sans être vu et qui hante les poulaillers. Et puis des blaireaux* et des chats. Et puis il y a des femmes et des hommes qui aiment jouer ensemble à des jeux variés plus ou moins distrayants, plus ou moins dangereux, plus ou moins mixtes aussi. Un livre d’espionnage? Pas vraiment. Un roman policier? Un peu mais pas que. Un roman noir? Oui plutôt mais pas totalement. Un livre politique? Forcément un peu aussi, n’est-ce pas.

De la difficulté à cataloguer et preuve que ce n’est ni utile, ni possible, en tous cas pas pour ce livre-ci . Voici donc un objet protéiforme qui va vous promener du Mali au plateau de Millevaches en passant par le Val de Suse, Modane, Lyon, Paris, le Ladakh, l’Algérie, St Denis et j’en passe, mais le Limousin est quand même le lieu central de ces aventures. Parce que je vous garantis qu’on ne s’ennuie pas, il se passe beaucoup de choses, violentes ou pas, guerrières ou sensuelles, l’éventail est large. Reste que plus la lecture avance, plus je rigole, et ça fait beaucoup de bien. Les personnages sont troubles à souhait, du médecin légiste à la rousse flamboyante, du mystérieux écrivain au conservateur de blaireaux ( oui, ça existe ), sans oublier les belles femmes qui flinguent, l’auteur nous sert ici un cocktail détonant ! Ma dernière lecture de Serge Quadruppani datait de « La disparition des ouvrières », j’ai retrouvé avec plaisir la plume et le ton acerbe de cet auteur qui par ailleurs est un traducteur épatant. S’il n’y avait pas eu l’humour débridé mais savamment dosé, je pense que je n’aurais peut-être pas apprécié autant cette lecture, mais la farce macabre et réjouissante ( oui oui, ça m’a réjouie ) de Quadruppani m’a tenue en haleine et j’ai fini tout ça sans m’arrêter.

BLAIREAU

  •  Mammifère carnivore aux poils raides, plantigrade, se creusant un terrier profond et ramifié pour y passer l’hiver et se nourrissant des aliments les plus variés. (Le blaireau est devenu rare en France.) –
  • Brosse en poils fins avec laquelle on savonne la barbe.
  • Large pinceau en poils de blaireau qu’utilisent les artistes peintres pour obtenir des effets de fondu.
  • Familier. Individu conformiste, borné, niais. * Note de la rédaction  : n’est pas devenu rare en France, ni nulle part ailleurs, d’ailleurs.                              Bonne lecture à tous !

« Tango fantôme » – Tove Alsterdal – Rouergue noir, traduit par Emmanuel Curtil

« Buenos Aires, 1978.

Dans l’obscurité, elle avait l’impression d’étouffer en permanence. On lui avait enfoncé une cagoule sale sur la tête et, en dessous, l’oxygène était rare. La cagoule n’en était pas à sa première utilisation: elle y avait reconnu des odeurs de sueur, de sécrétions humaines. Les odeurs d’une personne à bout de force. »

Premières phrases de ce roman qui commence donc en Argentine au temps de la dictature, au temps des enlèvements, disparitions et tortures.

C’est l’histoire de trois femmes, la mère Ing-Marie Sahlin et ses deux filles, Camilla qui préfère se prénommer Charlie et Helene Bergman.

« Oublie Camilla. Elle n’existe plus. Dorénavant, appelle-moi Charlie. Et toi aussi, tu dois choisir ton propre nom, car c’est à chacun de décider qui il veut être, si l’on ne veut pas se faire écraser par ceux qui cherchent à nous pousser dans une direction imposée. »

C’est l’histoire d’une enquête qui va slalomer dans le temps, des années 70 à 2014, passer les frontières de Stockholm à Buenos Aires, de Berlin à Bogota, des jours interminables de l’été en Suède à la touffeur dangereuse de la forêt colombienne, d’un immeuble banal à Jakobsberg aux faubourgs populaires de Buenos Aires aux mains des cartels de la drogue.

J’ai eu un peu de mal sur les 120 premières pages, le temps nécessaire à mettre en place les lieux, les temps, et surtout les personnages – y compris les personnages secondaires dont certains sont mystérieux et très intéressants – et puis un après-midi j’ai terminé les 350 pages restantes, seule dans le silence et concentrée sur ma seule lecture. Et j’ai pris plaisir à entrer dans ce roman. Je ne reviendrai pas sur ces années de dictature en Argentine qui servent d’argument très sombre et qui sont le temps et le lieu où naît l’intrigue. Mais les trois femmes de ce livre permettent d’aborder la questions des choix dans nos vies, des moments cruciaux qui vont orienter les existences et des conséquences de ces choix.

Un jour d’avril, Charlie tombe du onzième étage de son immeuble. Sa sœur Helene ne la fréquentait plus, ne partageant pas son obsession: retrouver leur mère Ing-Marie, disparue en Novembre 1977 en Amérique du Sud. Helene a préféré poursuivre son existence sans cette mère envolée quand elle était petite fille. Elle travaille pour un cabinet d’architecte, elle a un mari, deux enfants, et la mort de sa sœur va venir enrayer cette vie tranquille. Car Charlie ne semble pas s’être suicidée contrairement aux conclusions de la police. Helene, rattrapée par son histoire familiale, va mener sa propre enquête. Et forcément, cherchant la cause du décès de Charlie, elle sera menée à enquêter aussi sur la disparition de leur mère, car là est la clé pour comprendre la vie et la mort de Charlie, obsédée et débordante de colère depuis cet abandon.

L’enquête est complexe, on va et vient entre les continents, trois histoires nous sont racontées alternativement et on apprend pourquoi, pour qui Ing-Marie est partie en Argentine, on apprend quelles ont été les vies de Charlie et Hélène sans leur mère; quant à leur père, Chevalier, ravagé par l’alcool, et sûrement aussi le chagrin après la fuite de Ing-Marie, il traîne avec ses amis clochards sur des bancs et dans des squares.

« Il repéra Ecke Modig devant la boutique qui avait repris les locaux du magasin de disques Hellström. À chaque fois qu’il s’en approchait, Young Americans de Bowie lui revenait en tête. Le disque lui avait coûté trente- neuf balles quand il l’avait acheté là, mais il n’avait jamais regretté la dépense, car me^me s’il ne restait plus rien de sa collection de disques, ceux-ci continuaient à tourner dans sa tête, à résonner dans chaque recoin de son cerveau. C’était ce qu »il y avait de merveilleux avec la musique: une fois extraite du vinyle, elle existait pour l’éternité. »

On découvre la vie secrète, nocturne et virtuelle de Charlie, et Helene soudain confrontée à tout ça va mentir à son mari, à son employeur, et partir elle-même sur les pas de sa mère à Buenos Aires, pressentant un lien possible entre le départ de sa mère en 1977 et la mort de Charlie, en 2014. Je ne peux vous en dire plus, mais il se passe beaucoup de choses, on découvre les dessous de ces époques sombres mais aussi l’Argentine et surtout la Colombie aujourd’hui, les guerilleros, les trafics et les incroyables ramifications de tout ça. Plus finement encore l’auteure mêle à ça les ramifications que ça génère dans les vies de ces trois femmes; je dis plus finement, parce que ça dépasse le pur roman policier politique et implique la dimension humaine, les vies qui dérapent et les pièges tendus par certaines forces souterraines

On va rencontrer les Mères de la Place de Mai, bien sûr, les Subversivos, les Farc, les pontes de la drogue et du blanchiment d’argent, une faune bien peu fréquentable. Et au milieu de tout ça, il se trouvera Ing-Marie et 40 ans plus tard Helene. 

Le propos est finalement une question sur la liberté. Ing-Marie va faire un choix qui va peser sur le destin de ses filles, et chacune d’elle sera ainsi prisonnière d’un cercle qui ne s’ouvrira qu’avec la vérité, à la fin du roman, mais il aura fallu pour ça la mort tragique de Charlie, sans doute des trois celle qui souffrira le plus.

 J’aime beaucoup le personnage d’Ulf Rainer, le voisin de palier de Charlie, qui vit avec un perroquet – Ziggy Stardust – et une perruche -Ebba Grön

« Ebba Grön s’était caché dans la salle de bains. il avait toujours été hypersensible, battant des ailes pour un oui ou pour un non. Ulf tendit la main et l’oiseau, rassuré, vint se poser sur son doigt.

Ziggy Stardust se tenait toujours sur la balustrade quand Ulf ressortit sur le balcon, en se demandant ce qui se passait.

« Ground control Major Tom. Ground control, ground control. » Les deux oiseaux pressentaient que tout était sur le point de changer. »

C’est pour moi, de tous, même s’il n’est pas le plus important ( enfin un peu tout de même ), celui qui m’a touchée. Un agréable moment de lecture, vue sur une Suède pas aussi plaisante qu’on le dit, quant à l’Amérique du Sud, authentique et bien léprosée, et trois femmes aux prises avec leur vie bien compliquée. Sinon ce n’est pas un livre fait pour émouvoir, mais on est bien absorbé par l’intrigue sinueuse, pleine de recoins obscurs et de surprises, et puis surtout une excellente fin !

Bande-son dans les oreilles d’Ulf Rainer: 

« L’accusé du Ross-Shire » – Graeme Macrae Burnet – Sonatine éditions, traduit par Julie Sibony

« J’écris ceci à l’instigation de mon avocat, M. Andrew Sinclair, qui depuis mon incarcération ici à Inverness m’a traité avec un degré de civilité que je ne mérite en aucune façon. Ma vie a été courte et de peu d’importance, et je ne souhaite nullement m’absoudre de la responsabilité des actes que j’ai récemment commis. C’est donc sans autre raison que celle de rendre grâce à mon avocat de sa gentillesse envers moi que je couche ces mots sur le papier. »

Ces quelques mots sont au début de la préface de ce roman qui pour moi, plus qu’un roman policier ou un suspense est un témoignage sur un lieu – le Ross-Shire, comté au nord ouest de l’Écosse dans la région des Highlands – une époque – la deuxième moitié du XIXème siècle – et une société où l’évolution des savoirs, ici plus particulièrement la psychiatrie, n’est pas communément partagée. Un témoignage car le jeune homme qui écrit ces mots est un membre de la famille de l’auteur qu’il découvrit lors de recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais.

Je pourrais fort bien vous livrer la 4ème de couverture qui résume parfaitement ce dont il s’agit, mais comme vous la trouverez partout, je préfère vous dire simplement ce que j’ai apprécié ici, dans ce livre mi-roman, mi-témoignage. Alors oui, il y a tout de même un suspense, mais qui n’apparaît réellement qu’à la moitié du livre, quand le récit du jeune homme se termine et qu’on arrive au moment de son arrestation. Un jour funeste il arrive au village inondé de sang et avoue un meurtre, mais on découvre trois corps et Roderick Macrae – car c’est de lui dont il s’agit, garçon de 17 ans –  est emmené et incarcéré à la prison d’Inverness, maintenant sa version d’un seul meurtre. Cette première moitié est donc constituée des pages écrites par Roderick pour son avocat Me Sinclair et retrouvées aux archives. Le garçon fut un élève brillant mais silencieux et peu sociable, et malgré l’insistance du maître auprès du père pour qu’il poursuive des études, la terre travaillée de père en fils au fil des générations sort victorieuse car même Roderick la choisit:

« Je l’accompagnai dehors au prétexte de l’aider avec son poney. Je voulais lui témoigner la reconnaissance pour sa visite, mais si l’on m’avait consulté, je me serais rangé du parti de mon père, à savoir que j’étais dorénavant requis à la ferme, et que ces choses-là n’étaient point pour des gens comme nous. Dans tous les cas aucun des garçons de mon âge dans la paroisse n’allait plus à l’école et je me serais senti ridicule parmi ces enfants. Je ne désirais pas non plus devenir un homme comme Mr Gillies, avec ses traits falots et ses mains flasques et roses. »

Ceci explique la très belle langue dans laquelle sont écrites ces pages de témoignage et je dois dire que je prends toujours autant de plaisir à lire cette écriture si raffinée qui crée instantanément une ambiance particulière.

Roderick donne donc ici son histoire, celle dans laquelle les événements se succèdent pour arriver immanquablement au drame et au meurtre. Parmi ses mésaventures, il tombe amoureux de la fille du détesté constable, amour sans avenir et sans retour, et en perd le sommeil:

« C’est autour de cette époque que je pris l’habitude de sortir la nuit battre les collines. Le sommeil ne me venait plus que difficilement et, même lorsque je finissais par m’assoupir, j’étais réveillé par le moindre mouvement des jumeaux ou d’un animal au-dehors. Dans le silence immobile de la nuit, nombre de chimères peuvent naître des braises du foyer ou du meuglement d’une génisse. J’avais parfois l’illusion de voir des silhouettes se dresser dans la fumée, ou d’entendre une voix dehors me parler dans un murmure, et je restais alors étendu sur ma balasse, pétri de terreur, attendant la survenue de quelque épouvante. Aussi ma pris-je à délaisser mon lit pour aller par monts et par vaux. »

 La seconde partie est faite de l’enquête sur les lieux, des comptes-rendus du procès, des témoignages à la barre, des articles de presse, des expertises médicales, et c’est dans cette seconde moitié du roman que le suspense surgit, que d’autres histoires font surface, des hommes, des femmes racontent leur point de vue, et le jeune homme de 17 ans prend toute autre figure, les actes se révèlent sous un autre jour. Au-delà de ce suspense, on peut découvrir ici la psychiatrie d’alors, le système judiciaire et puis aussi, surtout dans le récit de Roderick, l’organisation encore féodale par certains côtés de ce monde rural et pauvre des Highlands.

Questions brûlantes d’actualité aussi sur la violence et la justice, sur la difficulté, voire l’impossibilité de progresser socialement ( par obligation ou soi-disant par fatalisme ou qui sait, paresse ? Misère intellectuelle ? ) ainsi que le sort fait aux êtres malades ou différents du moule prévu pour eux. Lisant le passage ci-dessous, on frémit de colère:

« Je ressortis de la maison et laissai mon compagnon terminer son exploration en privé. Mme Mackenzie continuait son barattage comme si l’apparition de deux gentilshommes dans ce trou de campagne n’avait strictement rien d’extraordinaire. Je l’observai quelques minutes et songeai, alors qu’elle s’adonnait à sa tâche ardue et répétitive, combien était ténu ce qui la distinguait d’un mouton ruminant sa pâture. C’est une réalité désolante que les peuplades inférieures de notre pays vivent encore aujourd’hui dans des conditions à peine plus enviables que celles du bétail, manquant de cette volonté de changement qui a répandu le progrès dans nos régions méridionales. « 

(extrait de « Voyages aux marches de la folie » de J.Bruce Thompson – médecin-chef de la prison générale d’Écosse, autorité reconnue de l’anthropologie criminelle ) 

Le psychiatre tout scientifique qu’il se prétende l’est avec les connaissances d’alors en anthropologie criminelle ( aspect physique – petits yeux noirs, cheveux ébouriffés, taille courtaude et trapue, front bas et bombé.. – mesures du crâne, idée définitive que le lieu, l’air respiré, la nourriture, le travail, etc, sont des facteurs déterminants pour le destin d’un homme, sans parler bien sûr de la consanguinité fréquentes dans ces contrées reculées…). On omet bien sûr consciencieusement la rudesse du travail, la pauvreté, l’asservissement à la terre et au propriétaire du domaine, tout ça dans un climat rude et des conditions matérielles extrêmement difficiles. Illustration vivante du résultat de telles conditions de vie, le père de Roderick, que j’imaginais être un vieillard:

« Mr Macrae était « un minuscule homme voûté qui paraissait deux fois ses quarante-quatre années. Lourdement appuyé sur une canne noueuse, il avait des ses petits yeux noirs une expression hagarde.L’accusé resta la tête baissée pendant toute la déposition de son père, et le fermier ne regarda pas une seule fois son fils. »

Ce sont ici les mots de Mr Philby, journaliste au Times, et sans doute le plus fin dans son regard porté sur l’accusé et sur les gens qu’il écoute durant le procès. Sur Roderick, il voit en lui juste un enfant pâle et atone, qu’on imagine pas en assassin sanguinaire.

Pour finir, j’ai pris plaisir et grand intérêt à ce livre finaliste du Booker Prize, décrit comme « un puzzle aussi divertissant qu’intelligent  » par le Times, même si l’adjectif « divertissant » n’est pour moi pas tout à fait juste, je dirai plutôt captivant et oui, intelligent. Enfin, je ne peux m’empêcher de penser que nos sociétés humaines le sont parfois bien peu, et que pensant que nous avons progressé, on s’aperçoit que…pas tant que ça sur certains sujets qui restent tabous, comme la santé mentale. 

Je vous conseille cette lecture aisée, très bien écrite et traduite, un mélange de fiction et d’histoire, avec une composition du livre qui amène à point le suspense à la lumière du procès. La lettre de Roderick à son père ( qui ne la lira pas, il meurt avant qu’on lui la remette ):

« Cher Père,

J’écris dans l’espoir que cette lettre te trouvera dans une meilleure situation. Je n’ai moi-même plus beaucoup de temps à vivre et ne désire rien d’autre de ce monde que ce qui m’est imparti. Les murs de ma cellule offrent un bien morne paysage et, quoiqu’il me plairait de revoir Culduie une dernière fois, si je pouvais hâter mon exécution, je le ferais avec plaisir. Pour le moment, néanmoins, je vais très bien, et tu ne dois pas t’inquiéter de mon état ni pleurer ma mort.

Je tiens à dire que je suis navré des ennuis que j’ai causés, et que je regrette sincèrement que tu n’aies pas eu la chance d’avoir un fils plus méritant.

Roderick John Macrae »

Une réussite.

« Les attachants » – Rachel Corenblit – La brune au Rouergue

« Le gamin se tenait devant la porte, qu’elle avait laissée entrebâillée.

Emma. Elle s’appelle Emma. Elle trouve son prénom trop simple. Elle aurait adoré se nommer Iphigénie ou Cassandre. Un prénom qui résonne, qui a une histoire. Élisabeth, ou même Athéna. On ne prononce pas Athéna de façon anodine. Les références collées au nom que l’on porte, c’est comme si on avait déjà vécu une vie. […]

Il la fixait, silencieux, avec son cartable dans le dos, ses cheveux ébouriffés et sa grande bouche aux lèvres gercées. Il était immense pour son âge, sa veste trop courte laissait apparaître des poignets fins de fille et ses bras étaient des brindilles fragiles, tout comme ses longues jambes. »

Voici un court, tendre et triste roman par une auteure qui a surtout beaucoup écrit pour la jeunesse chez le même éditeur et chez Actes Sud Junior. Un seul autre roman pour adultes:  » Quarante tentatives pour trouver l’homme de sa vie » au Rouergue aussi.

Pour moi qui suis née et ai grandi dans des écoles, qui ai vu mon père passer de l’école minuscule de campagne où il fut heureux dans sa mission à un groupe scolaire dans une ville moyenne, dans un quartier en paupérisation à cette époque à la fin de sa carrière, ce livre a évoqué de nombreux souvenirs et de nombreuses histoires entendues autour de moi parmi les enseignants que je connais, soit dans ma famille, soit parmi mes amis qui exercent ce métier, et même certaines scènes auxquelles j’assistais depuis la fenêtre du logement que nous occupions alors, au-dessus de la cour de récréation. Mais c’est là que j’arrête le lien avec mon album personnel.

Voici une jeune institutrice ( oui, je sais, professeur des écoles ) qui comme nombre de ses collègues en début de carrière se voit promenée ici et là; elle est jeune, célibataire et sans enfant et nous la trouvons pour cette rentrée dans une école de quartier défavorisé ( il serait bien de réfléchir à ce mot précisément, à son sens pour la République ).

« La première année, elle avait circulé dans la campagne tout autour de Toulouse. Elle avait eu droit au poste fractionné, le pire des postes: quatre écoles différentes, tous les niveaux. Un panoramique intégral du métier en une semaine. De quoi se former sur le tas.

Le cadeau qu’on offre aux débutantes pleines d’enthousiasme et de zèle pour qu’elles comprennent que l’Éducation nationale était à l’image de la vie, un monde sans pitié où il fallait avant tout s’adapter. Pour qu’elles réalisent aussi que la vocation, c’était un mythe, un délire romantique, qu’il fallait vider de ses idéaux, pour appréhender la substantifique moelle du métier: apprendre à survivre. »

Nous allons avec elle faire ce chemin d’une année scolaire, parmi ces enfants qu’elle va aimer et détester parfois en même temps. Ce n’est pas là son premier poste, mais c’est le premier fixe, sur une seule école et une seule classe.Et bien sûr, c’était son dernier vœu sur sa liste. L’école des Acacias:

« Elle l’a obtenu. Comme titulaire. Affectée jusqu’à la retraite si elle le souhaitait. Toute une vie.

C’est là que va se passer l’histoire. On peut imaginer qu’elle existe vraiment, pour se faire peur. »

Pour autant, Emma ( c’est son prénom )  va garder devant ces 26 enfants dont beaucoup sont « en vrac » la conscience du rôle qu’elle a à jouer. 

« Une classe, c’est comme un roman. Vingt-six histoires qui se combinent, qui se heurtent, qui s’emboîtent. Cinq jours sur sept, de huit heures du matin jusqu’à la fin de l’après-midi, près de neuf mois dans une année, ces histoires se tissent. Si l’on calcule le temps passé ensemble, on s’effraie de constater à quel point une classe absorbe les individus qui la constituent. »

Elle sera épaulée par le directeur, Antoine Aucalme, qui fait lui ses dernières années, un brave homme et sans aucun doute un très bon enseignant; malgré leurs disputes, il sera un soutien indéfectible. Il y aura une histoire d’amour aussi, qui va jouer un rôle essentiel dans la vie d’Emma, mais le cœur de ce livre c’est un panorama sur l’énorme difficulté de ce métier dans ces endroits où tous les handicaps se cumulent, mais aussi en règle générale.

Ce petit roman se lit d’une traite, c’est vivant et fluide, le ton évite celui de la tragédie et pourtant, comme certaines des vies présentées là, dans cette classe, cette cour, ces murs, combien ces jeunes vies sont tragiques, déjà marquées du manque, du vide, du désert affectif et matériel et de la rage qui en découle. Les portraits que dessine avec finesse Rachel Corenblit sont très justes ( il faut dire qu’elle est elle-même enseignante). On croise ici des parents qui pour certains font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont, matériellement, intellectuellement et affectivement, parfois c’est peu, c’est rien et on a soit envie de les aider, ceux qui déploient tout ce qu’ils ont et quoi qu’il en soit aiment leur enfant, soit de les engueuler car ils sont totalement inconséquents, se comportant comme des ados attardés, sans jugeote, irresponsables ou est-ce simplement qu’ils n’ont pas « les outils » pour être parents? (page 81 et Sonia, la mère de Molly, oh la pauvre gosse !).  

Ni hélas le cœur? Le cœur est mis à mal, oui, pour tous ici:

« Et pourtant ma fille vous aime bien, elle avait dit, sur le pas de la porte, sans se retourner, en marquant un temps d’arrêt tout de même. Une confession arrachée in extremis. Et moi aussi je l’aime bien, avait lancé Emma, qui savait pertinemment qu’elle n’était pas là pour aimer bien les enfants mais pour qu’ils apprennent à lire, à écrire, à compter et, si possible, à réfléchir. »

L’école des Acacias pourrait sembler être un prototype, mais entre les bagarres de la cour, violentes, les crises d’épilepsie, les yeux au beurre noir ( chute dans l’escalier ), et toutes les misères de ces élèves c’est bien un portrait criant de vérité. De belles pages très explicites qui déboulonnent toutes les sottises qu’on entend sur ce métier, tous les lieux communs devenus monnaie courante; qui au moins devraient faire réfléchir, y compris l’institution qui lance au feu de jeunes gens pas bien armés. 

Pages touchantes quand Emma quitte ses élèves en fin d’année parce qu’elle va accoucher, d’un petit Valentin…Pages lucides:

« Mon fils s’appelle Valentin, elle pense.

C’est le prénom que donnent à leurs enfants les gens qui lisent des histoires dans des romans et ils se posent des questions profondes et sérieuses, du genre, peut-être que c’est une histoire qui est vraiment arrivée, ce que raconte l’auteur? Parce que si elle était vraie, le monde serait une poubelle. Le monde serait une horreur. Le monde serait un enfer sans nom. Il ne faudrait pas que ça arrive, jamais.

Cet auteur-là, cet écrivain, il a sans doute mélangé la réalité avec sa drôle d’imagination qui lui fait raconter des trucs tordus pour donner des peurs rétrospectives aux lecteurs tranquilles qui essaient de vivre mieux que les personnages perdus des romans qu’on veut bien leur proposer. »

Belle ironie, ton un peu moqueur, j’aime bien parce que ça dénote du recul. L’écriture n’est pas plate ou larmoyante, mais tonique, il y a de la verve, on sent bien les points qui cristallisent la colère ou le rire, des scènes magiques parfois, instants brefs et intenses, comme la nuit à regarder les étoiles en sortie scolaire à la montagne ( challenge pour Emma enceinte ! ), ce moment où, allongés sur le sol froid, les yeux noyés dans la voie lactée, la main de Ryan se pose doucement sur le ventre d’Emma car le bébé remue:

« Une main se pose sur son ventre. Une main chaude, qui ose à peine exister. Ryan. Il est là. Il l’a suivie, sa maîtresse, il n’a pas trop fait de bruit, il s’est couché près d’elle. Tout léger, tout discret. Il chuchote: madame, il bouge, votre enfant.

Oui, elle répond.

Et alors? demande Emma. […]

Et alors, madame, finit par dire Ryan, c’est comme si on sentait le monde tourner autour de nous.

C’est ce qu’Emma décide de garder. 

Cette seconde parfaite. »

Et enfin il n’est pas possible de finir sans parler de Ryan, enfin non, je ne vous en parle pas, mais si vous lisez ce livre, vous comprendrez bien mieux à quoi sont confrontés les gens qui exercent ce métier et à qui on demande d’agir bien au-delà de leur fonction, bien plus que d’apprendre à lire, écrire, compter et…si possible, réfléchir.

La fin, Antoine part à la retraite:

« Emma ne s’est pas écartée. Elle est restée dans les bras d’Antoine. C’était confortable. C’était doux. […]

Ils ne se sont pas attardés. À quoi cela aurait-il servi?

Il l’a lâchée pour se diriger vers les autres, les amis, les collègues, le petit groupe compact qui l’attendait en levant les verres. Elle est restée immobile, sous le préau, et l’a regardé s’éloigner, saisir les gens par les épaules, boire des verres, s’esclaffer de sa grosse voix. Sans se retourner vers elle. 

Ne pas s’attacher aux gens.

Simplement les aimer. Les supporter. Les accompagner. Et les laisser partir. »

Vous ne regretterez pas cette lecture souvent touchante, qui parfois met en colère, tous les mômes que vous y rencontrerez, et puis Emma, et Antoine.

Je n’oublie pas de vous conseiller très vivement de lire ce qu’à écrit mon ami Wollanup chez Nyctalopes à propos de ce roman, c’est lui qui m’a donné envie de cette lecture que je ne regrette pas. Écrire après lui n’a pas été facile, je vous assure !