« Scalp » – Cyril Herry – Seuil / Cadre noir

« Sur l’image satellite, la forêt avait l’aspect d’une vaste composition de mousse et de lichen que des veines ocre prenaient d’assaut. Les chemins de terre s’élançaient dans les quatre dimensions, se déployaient, se ramifiaient souvent, mouraient parfois.

Hans avait trouvé à l’étang qui crevait la mousse comme une vulgaire flaque la forme d’un crâne de ragondin. Teresa avait dû incliner la tête dans un sens puis dans l’autre pour voir ce que l’enfant voulait dire. »

Nous arrive ici un roman très noir, un de ces livres qui donnent la chair de poule; en tous cas, ça m’a donné cette sensation.

Voici l’histoire de Teresa et de son fils Hans, 11 ans. Teresa a décidé de présenter à Hans son père biologique dont elle ne lui a parlé que depuis peu. Hans est un petit garçon intelligent, plutôt mûr, qui a aimé Jean-Loïc, un des membres de la colocation dans laquelle il a vécu avec sa mère. Jean-Loïc le père de substitution qui lui a appris la pêche entre autres choses, et qui s’est jeté du haut d’un viaduc.

Dès le début du roman, et malgré les apparences d’un statu quo entre l’enfant et sa mère, on sent bien que le gamin exige une vérité qu’on lui a cachée. Alors Teresa emmène Hans dans une forêt au bord d’un étang où le père, Alex, vit dans une yourte. Seules quelques bribes sur lui nous arrivent, et point d’Alex près de la yourte.

Commence ainsi une quête, une recherche à travers les objets abandonnés là, des carnets, des notes, Hans explore, Hans rêve et joue à l’explorateur, à l’Indien, à l’aventurier, Hans veut son père mais Teresa souhaite partir; l’enfant l’obligera à rester par tous les moyens. Après ça je ne dis plus rien, mais voici une histoire très très sombre, très très noire, une histoire comme je ne doute pas une seconde qu’il en survienne dans certains lieux, une histoire qui fait froid dans le dos.

La forêt est ici une entité inquiétante avec sa vie propre, ses habitants furtifs, ses rumeurs, ses bruissements, et ses parasites quand l’homme en fait un cimetière de voitures. La forêt peut protéger, cacher, ou abriter, mais aussi piéger, retenir et égarer. Enfant, j’ai passé des journées entières en forêt, à faire des cabanes et inventer des histoires devant quelques pierres d’une maison en ruine couvertes de mousse. Je connais pas mal de gens que la forêt effraie, angoisse par son côté obscur, mystérieux.

L’auteur rend avec beaucoup de talent cette atmosphère bruissante et pourtant silencieuse où la lumière joue entre les branches, avec l’étang aussi dans lequel Hans pêche comme Jean-Loïc le lui a appris:

« Jean-Loïc avait souri et tiré de sa besace une vieille boîte en fer de pastilles Valda. Dedans se trouvaient un fil, un bouchon, un hameçon. Ça ne pesait rien, ça ne prenait pas de place. En l’espace d’une heure, ils avaient sorti huit perches qu’ils avaient nettoyées et fait griller au-dessus d’un petit feu de camp allumé avec une poignée de fougères sèches. C’était magique, simple comme bonjour. C’était cette vie que Hans voulait mener. »

Mais tout ça, cette vie de liberté entre l’étang et la forêt, cette vie d’aventure, c’est compter sans les hommes qui n’aiment pas ceux qui sortent des rails. Teresa et Hans en cherchant à savoir où est passé Alex en feront l’expérience.

Je connais, aime et comprends je crois plutôt bien ce qu’est la nature, la campagne, j’y suis née, j’y ai grandi et j’y vis encore. Loin de la vision édenique, cette forêt est belle mais d’une grande indépendance, c’est âpre et cruel souvent, la loi de la vie y est resplendissante qui fonctionne en binôme avec celle de la mort. Il n’en va jamais autrement. Et c’est bien ici une histoire de vie, de cruauté, de beauté et de mort, c’est une histoire violente, comme le sont les hommes, comme peut l’être la nature.

J’ai aimé la relation assez compliquée entre Teresa et Hans, les secrets de Teresa et le portrait en filigrane d’Alex, personnage hors normes et attachant. 

« Il n’entendit pas sa mère crier son prénom. Elle ne s’éloignait pas suffisamment de la yourte pour ça, ou pas dans la bonne direction. Hans la savait déterminée à s’en aller, et en colère. En colère te aussi inquiète, certainement. Il allait devoir retourner là-bas pour lui faire savoir d’une manière ou d’une autre que tout allait bien, qu’il ne courait aucun  danger. Lui faire entendre néanmoins qu’il n’était toujours pas question de s’en aller tant que son père ne serait pas de retour, ou tant qu’il n’aurait pas une idée de l’endroit où il se trouvait. Au coucher du soleil,il s’approcherait du campement. Sa mère ne tenterait pas de le capturer pour l’enfermer dans la voiture et prendre la route : elle détestait conduire la nuit. »

Que vous aimiez la nature ou pas, que la forêt vous attire ou vous effraie, bonne lecture, atmosphère réussie, angoisse soutenue, univers magique de l’enfance, j’ai bien aimé.

« La forêt n’est le territoire de personne. »

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« Cirque mort » – Gilles Sebhan – Rouergue Noir

« Pour un esprit sain, il n’existe aucune vibration dans les arbres annonçant l’allée qui mène au centre de soins des enfants aliénés. Pour un être normal et raisonnable tel que moi, pensa Dapper, rien ne préfigure, ne suggère, ne répercute. Il appuya  sur son blouson pour sentir le petit carré de feuilles sur lequel il prenait des notes. Pas de cris silencieux entre les branches, pas de monstres se glissant dans une porte entrouverte. »

Voici un roman glaçant qui se lit d’une traite, livre court d’à peine 150 pages mais dense, resserré ce qui habilement crée une sensation d’enfermement, un poids psychologique. L’ambiance est sombre, pesante, un peu glauque aussi, avec un côté un peu « fantastique » parfois. Et encore un livre dont il ne faut bien sûr pas dévoiler quoi que ce soit, je vais faire de mon mieux pour vous en donner ce qui en fait l’intérêt sans livrer plus que nécessaire.

Dapper est policier, marié à Anna et père du petit Théo qui vient de disparaître, comme deux garçons avant lui. Le couple ne tient plus qu’à un fil,Théo. Quand l’enfant disparaît, Dapper se voit dessaisi de l’affaire, mais évidemment impossible pour lui de ne pas se mettre à la recherche de son fils et de poursuivre son enquête, convaincu qu’il y a un lien entre ces trois disparitions. 

Ses pas vont le mener dans un établissement psychiatrique où il m’a bien semblé qu’il n’y ait que de jeunes garçons psychotiques ( à aucun moment on ne sait s’il y a des filles ) . Ici règne le docteur Tristan, qui depuis de nombreuses années a développé sa théorie sur les troubles mentaux et ceux qui en sont atteint. En résumé, il pense que ce sont eux qui sont « normaux » ou dans le vrai. Dapper va rencontrer Ilyas, un garçon étrange dans ce lieu étrange, et je m’arrête là. Tristan écrit, dit et pense des choses dérangeantes, ainsi  :

« Contrairement à la plupart des médecins, Tristan ne se voyait pas de l’autre côté de la barrière. Il n’avait pas le sentiment d’incarner l’esprit rationnel qui n’était pour lui qu’une chimère. S’il cherchait à soulager les malades, c’était à partir de son propre désordre intérieur. Je sais de quel pied je boite, avait-il coutume de répéter. Il avait beaucoup de mal à supporter ses collègues, dont il partageait très peu les analyses. Qui pouvait accepter l’idée que la maladie mentale n’était pas une malédiction mais bien au contraire un signe électif ? »

Explorant et questionnant les frontières floues de la folie et de la normalité, l’auteur livre ici un roman très perturbant – il y a plusieurs idées tout juste effleurées afin que le lecteur s’engage à son gré dans une exploration, à travers des protagonistes ambigus et très souvent inquiétants. Le titre contient je trouve à lui seul tout ce qui met mal à l’aise dans ce roman. Bien écrit, ambiance très réussie, glacée et glaçante, juste éclairée par Théo, très joli personnage qui est comme un pivot dans le récit ( vous comprendrez ce que je veux dire par là en lisant le livre ) et des questions qui restent en suspens et maintiennent l’angoisse à la fin. Le côté enquête policière n’est pour autant pas laissé en marge. Il y a je pense au moins deux façons de lire ce roman – voire plus – . J’ai bien aimé, bien que sortie assez bousculée par cette lecture déstabilisante.

« Il n’en revint que trois » – Gudbergur Bergsson – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Dans ce lieu désolé où le ciel était le plus souvent chargé de nuages bas, il ne se passait jamais rien. Les gamines n’allaient plus tarder à faire leur communion, et elles s’ennuyaient.

Bien qu’il n’y ait ici pas grand-chose à faire, estimez-vous heureuses d’avoir assez à manger et de quoi vous chauffer, les enfants de votre âge ne peuvent pas tous en dire autant avec la crise qui sévit à l’étranger, déclara le vieil homme en se redressant légèrement quand il remarqua leur expression maussade, leur regard buté. »

La littérature islandaise ne manque jamais de me surprendre. Une fois encore, lecture assez étonnante avec cet auteur très connu en Islande, traducteur aussi de Cervantès et Cortazar; c’est le premier roman que je lis de lui ( un autre a été traduit et édité également chez Métailié , « Deuil »). Regardez la couverture de ce roman, et vous comprendrez déjà un peu de quoi il s’agit.

Ce roman ne ressemble à rien que je connaisse – ce qui ne veut pas dire que ça n’existe pas, n’est-ce pas ?- bien islandais, un livre où les personnages n’ont même pas de prénom. On y rencontre le père, le fils, le grand-père et la grand-mère, la mère, les filles et les gamines, sans oublier le gamin, personnage central puisqu’on va le suivre de son enfance à l’âge du déclin, caractérisé par la tache humide sur l’entrejambe du pantalon. Navrée mais c’est ainsi. Les seuls personnages qui ont un prénom sont deux Anglais, Martin et Shelby. On va rencontrer l’Allemand et pas mal d’Américains, une belle-sœur aussi, vers la fin… Mais enfin direz-vous, c’est quoi cette histoire ?

C’est un éclairage sur un siècle, le XXème siècle qui passe sur une petite ferme au milieu des champs de lave, isolée. C’est une famille de paysans qui loin de tout reçoit par à-coups des échos et des éclats de la vie du reste du monde sans que ça n’affecte grand-chose à sa vie en fait. Enfin si tout de même, puisque le peu qui va parvenir jusqu’à eux fera en particulier partir les filles et femmes de la famille. C’est imperceptiblement que ces âmes isolées vont changer. Le reste du monde va s’immiscer par des façons de parler et d’être, par des produits comme le bon tabac, le chewing-gum, une éolienne sur le toit pour un tout petit peu d’électricité. Et les femmes, elles, rêvent et partent en laissant leurs enfants, filles ou garçons, aux bons soins de la grand-mère. Et je m’arrêterai un peu à cette vieille dame touchante qui va éduquer ses filles et petites-filles, leur faisant la leçon le soir, avec un livre sur lequel est écrit  » Ouvrage non destiné à la vente ». Beau personnage que cette grand-mère sensée, soucieuse d’instruire les plus jeunes, attentive mais souvent impuissante. Elle s’adonne à cette tâche comme à un sacerdoce car pour elle le savoir est essentiel et les écoles sont si loin, surtout l’hiver quand le froid et la neige emprisonnent la ferme et ses habitants dans une gangue glacée.

Et puis il y a le fils qui lit un livre au gamin: »Il n’en revint que trois », une histoire de naufrage distillée par bribes et dont le gamin attend la fin avec impatience et une certaine appréhension aussi. Intelligent, ce gamin. La lecture ne sera pas terminée et il voudra sans cesse trouver un exemplaire de ce livre pour connaître la fin.

On découvre cette famille aux prémisses de la seconde guerre et arrivent alors parfois par hasard, parfois pas, des étrangers et leur mode de vie, leur mode de pensée, semant ici dans cette terre désolée les premiers germes du monde moderne, jusqu’à la fin du livre et ce qu’est devenu ce coin à l’austérité sauvage et belle. Car une chose reste immuable ici et si les hommes changent – et changent-ils vraiment ?- la nature elle reste hautaine, dangereuse et rétive aux mutations. Sans oublier que cette terre est terre de légendes et de mythologie, nourrie aussi de contes plus modernes, comme des disparitions étranges dans le ventre des failles par exemple.

Il n’y a donc pas beaucoup d’émotions et de sentiments, mais une peinture extraordinaire de ce pays et de ses habitants qui quels que soient nos efforts nous restent mystérieux, et en cela très attirants. J’ai retrouvé ici la toile de fond cachée de l’Islande d’Indridason dans sa nouvelle trilogie qui se déroule à la même époque ( seconde guerre mondiale, bases successives anglaises et américaines en Islande ), lui est au cœur des faits, alors que là en rase campagne, on vit les rebonds des événements en quelque sorte. Cette lecture a donc été très intéressante pour moi, parce qu’elle apporte un plus aux autres, et puis bien sûr, c’est très bien écrit , construit et traduit, l’ironie et la moquerie de l’auteur sur ses contemporains – même si c’est sans excès – en font une histoire pleine de finesse et d’intelligence. Les 20/30 dernières pages sont vraiment très bonnes, avec ce gamin devenu un homme qui exhume des choses du passé, des lettres et des photos et enfin le livre, mais :

« Il entreprit donc d’aménager le grenier et le divisa en petites chambres coquettes. Adroit de ses mains, il fit tout lui-même, inspecta les cloisons et l’isolation du toit et, ce faisant, découvrit à sa grande surprise à l’arrière d’une poutre le livre « Il n’en revint que trois ». Son ancienne impatience le reprit, il voulait absolument connaître la fin de l’histoire, mais en feuilletant l’ouvrage, il constata que les dernières pages avaient été arrachées. Sa déception fut si cuisante qu’il éclata de rire. »

La page de cet extrait (p.186 ) et celles qui la suivent jusqu’à la fin sont belles et épatantes, pleines de moquerie sur le monde contemporain, très justes sur les évolutions du monde, avec également un arrivant surprise, le fils de Martin .

Portant un regard sans concessions sur ses compatriotes, cet auteur que je découvre ouvre pour moi de nouvelles pistes de compréhension de l’Islande et ce fut un bon moment de lecture. Pour moi l’idée la plus brillante de ce roman est de ne pas avoir nommés les personnages sauf les Anglais – j’aimerais bien avoir l’explication de l’auteur, même si j’ai mon idée sur le sujet ! – .

Je mets ici peu d’extraits, parce que c’est en l’occurrence assez difficile de scinder la narration. En écrivant, je feuillette à nouveau et je sais que je n’ai pas tout dit, ni abordé tous les sujets, ni la façon dont ils sont traités comme l’enfance et la vieillesse, l’orgueil, les forces de la nature, et enfin la présence constante en filigrane de la littérature. Je serai contente d’avoir vos avis quand vous aurez abordé ces terres glacées où couve le feu à travers ce roman très spécial.

Petit aparté:

On peut trouver les romans islandais un peu vides d’émotions fortes et de sentiments. Pour moi non, en premier lieu pas chez les écrivaines que j’aime et connais ( Olafsdottir et Baldursdottir), sensibles et délicates dans leur écriture et leurs sujets. Chez les hommes, en effet ce ne sont pas les émotions qui prédominent… quoi que dans la si belle trilogie romanesque du poète Jon Kalman Stefansson – « Entre ciel et terre « et sa suite – , les émotions sont bien là, et le gamin – car ici aussi il y a un gamin –  est plein de sentiments tumultueux. La psychologie est tout à fait présente mais pas le pathos à la différence de bien d’autres littératures. Ce que je veux dire aussi, c’est que ce ressenti de froideur est sans doute un choc culturel – et thermique ! – et c’est en cela que j’aime lire ces livres venus du nord, pour ça que j’aime lire la littérature étrangère plus globalement; ça me rend plus riche, ça me fait voyager moi qui le fais bien peu, et surtout ça m’ouvre l’esprit en tentant de comprendre un peu mieux d’autres cultures. N’est-ce pas pour ça entre autres raisons que nous lisons ?

*Les auteurs cités ici sont chroniqués sur le blog

« L’été de Katya » – Trevanian -Gallmeister/collection Noire, traduction Emmanuèle de Lesseps, révisée par Marc Boulet

« Salies -les-Bains, août 1938

Tous les écrivains qui ont décrit le dernier été précédant la Grande Guerre ont cru devoir commenter la perfection inhabituelle de la saison : les jours sans fin aux ciels d’un bleu ardent traversés d’indolents nuages de beau temps, les longues soirées lavande rafraîchies de brise douce, les petits matins chantants jaunis de rayons obliques. D’Italie en Écosse, de Berlin à mes basses vallées natales des Basses -Pyrénées, l’Europe entière jouissait d’un temps exceptionnellement clair et délicieux. Ce fut la dernière chose qu’elle eut en commun pendant quatre terribles années – hormis la boue et l’angoisse, la haine et la mort de cette guerre qui marqua la frontière entre le XIXe et le XXe siècle, entre l’Âge de la Grâce et l’Ère de l’Efficacité. »

Je n’ai lu de Trevanian, avant ce livre-ci, que le superbe « The main », que j’avais vraiment aimé pour son écriture, ses personnages plutôt sombres, l’ambiance, la demie-teinte en tout, vraiment un très très beau livre. J’ai retrouvé ici la beauté de l’écriture pour une histoire qui débute comme une histoire d’amour romantique de la Belle-Époque et  va se terminer en drame.

Trevanian nous transporte au pays basque ( où il a vécu )  et met à la plume le jeune docteur Jean-Marc Montjean qui va épauler le Dr Hippolyte Gros dans sa clinique. Le jeune homme ici nous relate cet été à l’aube de la Grande Guerre durant lequel il va rencontrer Katya Tréville ainsi que son frère jumeau le cynique Paul et leur père, un vieil historien aimable et éperdu d’amour pour le Moyen-Âge.

« Je vais trop vite dans mon histoire, j’anticipe. Sincèrement. Sauf que la vie n’est ni linéaire ni ordonnée. Et il existe un lien direct entre mes élans passionnés de ce long et délicieux été et mon désir de mourir cet automne-là. Ce lien s’appelle Katya.

Katya… »

Le début est tout en langueur dans cet été lumineux, l’amour naissant de Jean-Marc pour Katya, fille originale et peu soucieuse de conventions, s’affirme vite passionné alors qu’il pressent pourtant déjà un mystère dans les yeux de la belle. Et loin de faire du sirupeux, l’auteur, excellent, glisse de l’ironie, un peu de raillerie qui rend tout ceci moins ordinaire.

« Malgré mon entraînement solitaire à répéter des conversations idéales et à fourbir mes répliques jusqu’à ce qu’elles ruissellent d’esprit et de profondeur,  je ne trouvai rien d’amusant à dire. Elle, pour sa part, ne semblait pas rechercher la discussion. Elle offrait son visage au soleil en y prenant un plaisir évident. À deux reprises, elle se tourna vers moi pour me gratifier d’un sourire généreux et impersonnel. Elle se laissait caresser par la chaleur du soleil et la brise créée par le cabriolet en mouvement, et c’était à ce moment de pure délectation qu’elle souriait. J’étais inclus dans ce sourire, tel un élément agréable et anonyme du décor. »

Deux personnages sont particulièrement intéressants pour moi; d’une part le docteur Gros, laid, très laid, mais gourmand des joies de la chair qu’il assouvit avec entrain et constance car il séduit par sa bonne humeur et son esprit. J’ai beaucoup aimé cet homme, toujours un bon mot à la bouche, viveur, noceur, fidèle pilier de la terrasse du café, mais profondément humain, bon et perspicace.

« C’est plus que vital, c’est une question de plaisir, confia-t-il en m’offrant un cognac que je refusai. |…]En temps normal, rien ne me ferait plus plaisir que de vous laisser batifoler librement à vos distractions, de vous décharger des fardeaux professionnels.Malheureusement, il y a quelques années, j’ai fait le vœu solennel d’abjurer toute velléité de gaspiller les opportunités sexuelles qui croiseraient mon chemin. Voyez en moi une victime de l’honneur, dans l’impossibilité de rompre un serment. « 

Ensuite Paul, le méchant de l’histoire en apparence; il boit beaucoup, Paul, et il en devient vite très désagréable. Mais son cynisme et sa cruauté, ce qu’il dit alors font pressentir le pire. Et c’est à partir de ces sautes d’humeur que Jean-Marc va commencer à s’interroger sur cette famille Tréville qui fait jaser au village. Quel obscur secret cachent-ils ? Pourquoi ces va-et-vient entre Paris et leur maison basque ? 

Les Tréville et le jeune docteur vont se rendre à une fête d’origine très ancienne – très belles pages que la description de cette fête à Alos – à la suite de laquelle, alors qu’ils se préparent à repartir à Paris assez précipitamment, la vérité va exploser au nez de Jean-Marc. Il ne serait pas charitable pour vous, lecteurs à venir, que j’en dise plus, mais c’est une bien sombre histoire, qui commence tout en romantisme, chaleur estivale, belle nature et amour naissant et se termine dans le drame absolu, comme éclate la guerre. La figure de Katya se métamorphose et donne une toute autre version de l’histoire des Tréville. Je crois que oui, c’est bien le docteur Gros mon personnage préféré bien qu’un peu marginal, sa présence bienveillante sera l’aile protectrice pour le jeune médecin qui sortira très affecté de cet été basque. Un petit mot aussi du père Tréville, ce vieux médiéviste aimable et oublieux de presque tout sauf de ses milliers de notes et de livres amoncelés dans son bureau, – avec un système de rangement que j’ai beaucoup aimé ! – et dont la conversation toujours revient à ce Moyen -Âge qu’il défend et aime. Comme il a aimé sa défunte épouse, une très belle femme à qui les jumeaux ressemblent de façon troublante.

« Méfiez-vous de l’attrait des sciences pures. Elles ne sont pures que comme le sont les vieilles nonnes – desséchées, sans passion. Non, non. Tenez-vous-en aux études humanistes. Si la vérité est plus difficile à établir et les preuves plus fragiles, on y trouve le souffle de l’homme vivant. »

Si ce roman ne m’a pas autant transportée que le fit « The main », c’est néanmoins un très beau livre, je reste admirative de l’écriture de cet auteur très spécial, cet auteur américain qui écrit ici à la façon d’un écrivain français de la fin du XIXème siècle, avec quand même une liberté de ton moins datée ! – on se rend compte d’ailleurs à quel point les lieux où se déroulent une histoire en donnent les nuances, peut-être autant que l’époque- . Ici, il y a également l’ombre puissante, lourde de la guerre, qui plane et circule dans les conversations de café ou de rue et dans les esprits.

« Je repensai à cette guerre imminente qui, la veille au café, était le sujet de conversation de tous. En attendant de se faire mutiler à cause de la stupidité et de l’arrogance de vieux politiciens, les jeunes appelés allaient-ils rire et blaguer et s’échanger de cordiales platitudes, comme dans les romans populaires ? La jeunesse de France était-elle si crédule? »

Un livre bucolique, romantique et mélancolique, une belle et lucide réflexion sur l’amour, mais aussi un livre cruel où la psychologie et les débuts de la psychiatrie sont abordés, et enfin un bel hommage au pays basque, resplendissant sous le soleil d’été, comme Katya. L’auteur termine par une touche très noire  :

« Envoi

Je me rappelle avoir dit à Katya que les Basques sont des gens qui n’oublient jamais. Jamais.

Durant toutes ces années où j’ai exercé la médecine, le hasard mit un jour entre mes mains un violeur légèrement blessé.

Il ne survécut pas aux soins que je lui prodiguai. »

« Sept jours avant la nuit » -Guy-Philippe Goldstein – Série Noire Gallimard

« Zéro.

Inde.

Quartier résidentiel Central New Dehli – Appartements privés

L’instant d’avant, le Swami égrenait encore lentement son chapelet de cent huit perles tout en récitant les yeux fermés les mantras du matin à même le sol, le corps encalminé dans son dhoti safran, les épaules, les bras et le buste recouverts des cendres sacrées, le front marqué à la craie blanche et au kumkum qui d’un trait rouge vif marque la présence de Lakshmi, l’âme sœur de Vishnou, au point du sixième chakra, à la base du cerveau, là d’où l’esprit du prêtre accède directement à la lumière de la connaissance divine. »

Si vous pensez qu’il s’agit là d’un roman mystique, erreur ! Quoi que tout bien considéré, le mystique, le sacré, l’au-delà et le « venu des étoiles », tout ça est devenu bien relatif, discutable et à prendre avec des pincettes car tant malmené, utilisé à toutes les sauces et galvaudé jusqu’à être vide de son sens d’origine – je précise illico que personnellement je ne crois en rien de tout ça -.

Voici le genre de roman que je n’ai pas vraiment l’habitude de lire; annoncé thriller, c’est certes un livre qui parfois atteint un suspense terrible et dont on avale les pages avec frénésie; mais c’est surtout pour moi un roman géopolitique et d’anticipation ( je rajoute: hélas… ), ce n’est pas ce que je préfère en règle générale; d’autant que là, ça vous fiche une peur bleue  – enfin vous je n’en sais rien, moi oui ! -. Mais ici, c’est passionnant bien que terrifiant, parce que si proche et si envisageable à très court terme . Pendant ma lecture, en faisant une pause je suis tombée par un total hasard sur une émission sur France Culture consacrée à la montée violente du nationalisme en Inde, pile dans le sujet, enfin dans un des sujets de ce roman effrayant.

« Ils recherchent la pureté originelle d’un « âge d’or » mythique, qui se traduit dans les faits par un retour aux valeurs précivilisationnelles, propres à nos origines primatologiques: rôle social inférieur de la femme, contrôle de la sexualité, valorisation de l’agression masculine, rejet des individus hors groupe – et donc de l’étranger – , recours à l’action violente allant jusqu’au meurtre. Quelles que soient les latitudes, l’expression est la même parce que ce n’est pas une idéologie mais un réflexe sociobiologique ancien. »

Je me suis engouffrée dans ce compte à rebours de ces sept jours en lisant les longs passages techniques, technologiques, militaires sans vraiment chercher à tout bien assimiler ( je m’en sens incapable et au fond ça ne change rien à ma lecture, ça me fait juste bien comprendre que c’est très compliqué, très élaboré et très dangereux ! ), j’ai trouvé par contre un grand intérêt à suivre les diverses manipulations entre les personnages, les mensonges, les trucages, les doubles jeux, mais surtout ce qui m’a passionnée, c’est la méthode des extrémistes qui consiste à appuyer sur ce qui fait mal chez ceux qu’ils veulent convaincre: le déshonneur, l’humiliation, l’asservissement ou l’avilissement d’un peuple, en utilisant pour ça les fondements de leur civilisation, les textes fondateurs, ce qui fait leur fierté, détachant et interprétant certains passages hors du contexte. Ce qui était leçon de vie devient arme de guerre.

« Le Satguru lui avait dit ces paroles de la Gita, qu’il a répétées jusqu’à les apprendre par cœur: »Car tout ce qui est né est assuré de mourir, et tout ce qui a connu la mort de renaître. Face à l’inéluctable, il n’y a pas de place pour la pitié. » Et par la suite: »Te refuser à cette lutte légitime, ce serait forfaire à ton devoir, à l’honneur, et tomber dans le péché? Et les gens iront colporter ta honte ineffable. Pour un homme d’honneur, l’infamie est pire que la mort. » C’est son rang à lui, et le statut de son sang, qui doit désormais accéder au plus haut? Cette élévation effacera à jamais toute honte passée ou présente. »

Les mots, nous qui les aimons quand nous lisons, nous le savons bien sont puissants, et ce sont eux la première arme de guerre de ce livre où à maintes reprises les textes sacrés de l’hindouisme ( qui n’est pas une religion, mais un ensemble de concepts philosophiques ) sont cités, détournés. Toutes les grandes sagas védiques sont ici citées je crois, ainsi la bhagavad gita * devient par la voix de chefs de groupuscules avides de gloire une suite de puissants appels au crime et à la vengeance. Alors que pour Samesh, ce jeune garçon perdu, ces textes étaient la voix douce et aimante de sa mère décédée, les chefs haineux en ont fait des mots vengeurs et pleins de rage.

C’est aussi avec les mots que la première héroïne de l’histoire, Julia, accomplit une grande part de son travail ( elle travaille pour les services de renseignement des États Unis, mais je préfère dire que c’est une espionne ! ). Faut-il que je vous dise ce qui est mis en perspective ici ? Un peu, juste un peu.

On confie à Julia une mission de la plus haute et plus vitale importance. Grâce à l’informatique et à ses possibilités infinies, des pirates extrémistes de droite hindous, parviennent à se procurer de l’uranium enrichi dans les stocks de l’état indien et menacent de jeter une bombe sur une grande ville. Mais laquelle ?

Ainsi va commencer ce compte à rebours angoissant qui va mettre sur les dents toutes les plus grandes puissances mondiales, qui bien que disposant des plus hautes technologies, des meilleurs agents, vont se retrouver acculées à des décisions plus que délicates, au résultat vertigineux.

« La nouvelle ambassade s’est réfugiée de l’autre côté de la Tamise. Ses murs de verre résistent aux souffles d’explosion; les buttes aux alentours et les douves de la citadelle stoppent manifestants et camionnettes. L’ère des cinq bons empereurs s’est achevée. La crise de l’Empire est venue dans les pas des  Commode et des Héliogabale. Les seigneurs se retranchent désormais derrière leurs villas fortifiées.

J’entre dans le château aux murailles invisibles. »

De Londres à Washington, du Cap à New Delhi, en passant par Riyad et au ciel où les avions présidentiels tournent en rond, des immeubles de verre ultra sécurisés aux temples de l’Inde, va se dérouler un périple tétanisant vers l’abîme imminent. Entre diplomatie subtile, suspicion et terreur, on verra ce qui va arriver à Ann Baker, très croyante et très obsessionnelle présidente des USA, les jeux de pouvoir en Arabie Saoudite, au Pakistan et en Inde. On suivra Rakesh et Samesh, jeunes pousses fragiles mais décidées et explosives implantées en Angleterre, élèves du professeur Sanil Pathak, bras droit de V.T. Kumar, ogre mâle avide de puissance et de pouvoir.

J’ai beaucoup aimé Julia, sa solitude, sa force et son esprit, dont on apprend pas mal de choses – étonnantes-  à la fin du roman.

« Je roule dans une petite bille d’acier, perdue au milieu d’un chapelet de dominos de briques, de béton et bitume, parfaitement alignés pour l’anéantissement nucléaire – et l’ignorant superbement. Nous nous balancions, insouciants, de branche en branche de fer, sous le feuillage de verre et le soleil sous cloche de carbone toujours plus brûlant, ignorants de notre fragilité.Et puis vint cet homme un peu plus nourri de violence que tous les autres -[…] »

Alors voilà, j’ai été très absorbée par cette lecture qui développe des sujets brûlants, j’ai frémi en écoutant cette série d’émissions sur l’Inde sur France Culture – qu’on ne peut pas accuser de faire de l’à peu près, je pense – tellement à propos et validant plutôt l’état des lieux du livre. Alors j’ai dit au tout début que pour moi ce livre était de l’anticipation, ce qui est pire que de la fiction, on est d’accord ? Voici donc une vision de l’apocalypse comme personne ne peut en souhaiter. MAIS je vais me convaincre que non, ce n’est pas comme ça que tourneront les choses, je vais utiliser le pouvoir des mots pour me dire que tout n’est pas foutu ! Je me suis dit que Julia était comme James Bond, histoire de dédramatiser…Bon, ça n’a pas trop marché. Je crains que ce livre d’anticipation soit lucide, très lucide.

Ce roman a le grand mérite de mettre le doigt sur des thèmes qu’il serait temps de prendre en considération –  je veux dire sérieusement – (la technologie nucléaire et les réseaux informatiques entre les mains de tous et donc de n’importe qui, y compris des  extrémistes) et ce par un auteur qui sait de quoi il parle (Il est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense ).

« Le moment est venu de reconnaître ce qu’a été, est et sera ma vie tout entière : rien d’autre que la mission. On avance et on continue. Le septième jour est arrivé avec sa révélation : Il n’y aura pas d’autre choix.

Tout commence maintenant. »