« Des nœuds d’acier » – Sandrine Collette – Le Livre de Poche

« Il en a fallu du temps pour que ce petit coin de pays se défasse du souvenir de l’effroyable fait divers qui l’a marqué au cours de l’été 2002… Dans les quotidiens et les hebdos nationaux, au journal télévisé, bien évidemment dans la presse à sensation : il est passé partout. À nous, habitants acharnés ou passionnés de cette terre dépeuplée, il a fait une publicité mauvaise et morbide; beaucoup de gens aujourd’hui encore ne connaissent notre région que  par cette triste chronique. »

 C’est l’été et allez savoir pourquoi plus maintenant que le reste du temps, je donne une chance aux livres qui attendent depuis longtemps sur la bibliothèque. Je les sors, les ouvre, les aère et enfin, je les lis ! Et celui-ci étant court, il était parfait pour le moment, avant de me plonger dans un gros roman bien lourd et bien touffu ! J’ai vu et entendu Sandrine Collette à plusieurs reprises, à Lyon, à Brive et à la télévision et j’avais très envie de la lire. 

J’ai beaucoup aimé ce petit roman très noir ( prix de littérature « policière », et s’il faut donner un genre c’est bien plus du roman noir à mon sens ) et en particulier la qualité de l’écriture. Car il faut bien le dire de nombreux livres sortent avec des sujets qui se rapprochent, des livres auxquels on se dépêche de coller une étiquette – plus ou moins vendeuse – et pour moi c’est l’écriture qui fait la différence. Et elle est faite ici avec la plume de cette écrivaine. C’est très structuré, la langue est précise, juste, travaillée sur la forme des personnages. Il y a un rythme donné à cette histoire affreuse qui la rend encore plus insoutenable. Faut-il vraiment vous résumer le scénario ? Ce livre a déjà quelques années, et je trouve qu’à l’instar de notre consommation de tout, on ne fait pas assez vivre les choses, pas assez longtemps; donc il me plait de parler parfois de livres un peu voire très anciens. Et j’ai du stock…

Ici c’est typiquement le livre dont il ne faut rien dire, ou alors, juste l’amorce.

La narratrice est médecin et c’est elle qui a lu le journal de Théo Béranger, c’est elle qui l’a reçu un jour dans ses services et c’est elle encore qui a tenté de le sauver. On sent bien que cette histoire l’a marquée à jamais. Au début du roman, cette femme qui nous parle de Théo et qui présente au lecteur cette tragédie démontre déjà le talent de l’auteure; le registre de langage est impeccable et plein d’humanité, sans la froideur attribuée au monde médical parfois, il est empathique mais sans pathos et on sent là un personnage intelligent et sensible.

Ainsi Théo, 40 ans et tout juste sorti de prison, part à la campagne pour marcher, marcher pour retrouver le mouvement de la vie, retrouver son corps, bouger, s’apaiser. Il loue une chambre chez une charmante vieille dame qui le guide pour ses randonnées et lui indique les chemins les plus beaux. Et un jour, ce sera le plus dangereux. Il va faire ce qu’on appelle une mauvaise rencontre et ainsi commence le cauchemar et la séquestration. Je n’en dis pas plus, mais j’ai été impressionnée par la violence décrite par Sandrine Collette avec un vocabulaire si choisi qu’on a réellement l’image sous les yeux:

« Jamais je n’ai passé une main sur un corps aussi abîmé que le mien quand j’ai eu commencé à retrouver mes esprits, des jours plus tard. Mon visage était maculé de sang séché, qui m’avait coulé dans le cou. Les os de mes jambes et de mes bras étaient grêlés de bosses et de trous; j’avais si mal que j’ai été longtemps persuadé d’avoir de multiples fractures. Pourtant rien ne semblait cassé, sauf peut-être mon nez, qui m’infligeait une douleur continue. Mais je ne voyais pas comment vérifier. Le reste de mon corps n’était qu’une lamentation, un lambeau tout juste vivant. De jour en jour j’ai regardé bleuir puis jaunir ma peau couverte de marques de coups. On aurait dit un clown entièrement maquillé pour un spectacle étrange. J’ai enlevé les chiffons sur la blessure de mon bras, que ces salopards n’avaient pas touché. Le tissu était collé à la plaie. Je tremblais de fièvre. J’ai perdu conscience plusieurs fois, encore. « 

Mais pour autant si les descriptions physiques sont puissantes, c’est pour moi surtout sur l’évolution psychique de Théo que Sandrine Collette est très forte. Elle va chercher avec son scalpel dans les méandres du cerveau de Théo encore plus meurtri que son corps, elle nous met à jour ce qui s’y passe et ça fait très peur. Tout autant elle dresse un portrait des bourreaux à faire frémir. L’emprise du mal, si on voulait aller très vite. La destruction d’un homme, jusqu’où aussi un homme peut tomber, qu’il soit bourreau ou victime. On comprend au fil des pages ce que veut dire le médecin au début à propos de sa région atteinte par cette histoire, car l’image des bourreaux est ravageuse, forcément, pour celle de la population locale.

Quand Théo va se trouver pris au piège dans cette maison à l’écart, il n’est pas seul, ce qui rend l’histoire encore plus horrible, vous verrez…Malgré sa résistance mentale et physique, il va plier, peu à peu mais inexorablement. Et voici, alors que dans son cachot il observe une coccinelle,  dans un de ces moments contemplatifs, sortes de batailles contre l’enfer, pauses, échappées, alors donc qu’il est plongé dans ce moment d’observation

« Soudain le mugissement déchire l’air.

C’est venu comme dans un film d’horreur, d’un seul coup, sans prévenir. Oubliant l’insecte en une fraction de seconde, je me plaque au mur, épouvanté par ce cri à peine humain.

Sans doute trop humain. Une stridulation terrible. 

Et puis le hululement. »

C’est véritablement l’horreur que va vivre Théo dans les derniers chapitres du roman et quand je dis l’horreur, c’est bien faible. Je ne vous raconte donc pas pourquoi il était en prison, ce qu’était sa vie avant la prison, ni le détail de ce qui se déroule dans ce livre. Sandrine Collette, elle, a tous les mots qu’il faut et c’est pour ça que je vous conseille vraiment de lire cet excellent petit roman noir, intelligent et très très bien écrit.

« Les feuilles ont commencé de tomber. C’est la fin de l’automne. Depuis mon bureau, je regarde Théo et ma gorge se noue en voyant ses mains posées sur ses genoux, son attente calme et sans espoir. D’une tristesse infinie.

Cet homme est seul tout au fond de lui, brisé, piétiné. 

Parfois sur son banc, il me fait penser à une poupée ou à une peluche qu’on aurait posée là et que personne ne serait revenu chercher. Oui, un petit ours sur un bac trop grand pour lui, étonné d’être toujours solitaire.

Un petit ours attendant que quelqu’un passe et le prenne dans ses bras, le regard droit, courageux et perdu. »

 

« Les filles de Roanoke » – Amy Engel – éditions Autrement , traduit par Mireille Vignol

« La première fois que je vis Roanoke, c’était en rêve. Je ne connaissais guère plus que son nom et son emplacement, au Kansas, où je n’étais jamais allée. Ma mère en parlait uniquement quand elle avait bu trop de vin, son haleine douceâtre et ses paroles lentes et sirupeuses comme de la mélasse. Mon inconscient avait donc complété le tableau. »

Voici un livre au sujet dérangeant, traité avec beaucoup de finesse et sans préjugés. Une grande part de l’intérêt de cette lecture repose pour moi dans la forme, la construction du roman, très structuré avec des chapitres intitulés « Alors », puis « Maintenant », et entrecoupés de chapitres dont le titre sont les prénoms des « filles de Roanoke » : Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Allegra et enfin Lillian, nous présentant un court instant de vie et la mort de toutes ces jeunes femmes. Car toutes meurent jeunes et de façon peu ordinaire, voire suspecte.

Au cours du roman, nous ne ferons vraiment connaissance qu’avec deux de ces femmes,  Allegra et sa grand-mère Lillian couvées par Yates, grand-père encore bel homme très séduisant et très aimant. Quant à la narratrice, Lane, le récit commence à sa venue à Roanoke, après le décès de sa mère qui y sera enterrée, bien qu’elle ait fui la ville et sa famille depuis fort longtemps.

Impossible de parler de ce livre sans dévoiler le thème, qui est l’emprise d’un homme sur les femmes, toutes les femmes de son entourage. Une emprise monstrueuse qui aboutit à l’inceste, une histoire d’ogre distillée au compte-goutte, dans l’ambiance chaude et très imprégnée de sexe du récit de Lane, dans un monde à part, celui de Roanoke, la grande demeure pleine de secrets inquiétants. Allegra grave avec son couteau des messages un peu partout, et Lane se laisse aller, elle sent se libérer des choses perturbantes en elle.

« Petite fille j’avais essayé de plaire, essayé de suivre le simple refrain que ma mère me répétait à l’oreille comme une prière désespérée : « sois gentille, sois gentille, sois gentille ». Mais même à l’époque, je savais que ça ne marcherait pas, que ça se heurterait à une présence obscure en moi. […] Je me souvins des paroles d’Allegra à propos d’Emmeline, la veille au dîner, et de l’éclat des yeux de papi en parlant de ma mère qui lui avait donné du fil à retordre. Peut-être étais-je dans une contrée différente ici, un endroit où un peu de méchanceté n’était pas inacceptable. »

Une des plus belles et plus complexes choses de cette sombre histoire est l’amour qui va lier Lane et Cooper le garagiste. Cet amour ne se dit pas et en devient extrêmement puissant, électrique et douloureux. Ces deux jeunes gens n’ont qu’à se frôler le petit doigt pour que leurs corps soient pris de vertige, envahis d’un désir auquel ils cèdent bien évidemment, et ça donne là de très beaux passages, dont un que j’ai particulièrement aimé:

« Il passe une main dans ses cheveux, les écarte de son visage, un geste si familier que j’en ai la gorge nouée. Ses mains sont plus grandes que dans mon souvenir et, contrairement à l’époque de notre jeunesse, ses ongles sont propres, sans demi-lunes noires. Mais les lignes profondes de ses paumes sont toujours irrémédiablement encrassées de cambouis. Un jour, je suis allée à l’église avec ce cambouis badigeonné sur les seins. Ma peau avait fredonné toute la journée sous le fin coton de mon soutien-gorge. »

Cette peau qui « fredonne » est une, voire la plus jolie expression de ce roman, très propre à décrire cet état second d’un corps assouvi .

Dans les chapitres « Alors » Lane raconte l’adolescence et l’affection très forte entre elle et Allegra, les rencontres qui marquent à vie, l’amitié, l’amour, la sexualité échevelée, mais aussi les troubles secrets des adultes, l’angoisse et un profond mal-être, une irrésolution ici décuplée par l’atmosphère étrange de la maison. Charlie, l’homme à tout faire, bizarre personnage, mami un peu distante et qui boit un peu, qui boit en fait souvent, dans l’ombre de papi, ce papi aimant qui caresse les joues, écarte les cheveux fous sur le visage de ses petites-filles, ce papi si beau et touchant, dans la joie ou le chagrin:

« Il a enlevé sa cravate et sa veste de costume, défait le bouton de sa chemise blanche et retroussé les manches. Il est voûté, les avant-bras sur les genoux, les yeux sur le verre de scotch entre ses mains. Et merde, il est d’une beauté sublime, comme un acteur incarnant le chagrin dans un vieux film en noir et blanc. J’ai envie d’aller lui foutre mon poing dans la gueule, de le réduire en bouillie à mains nues. »

À Roanoke, c’est réellement une affaire difficile que de grandir.

« Même lorsqu’elle était assise, Allegra ne cessait jamais de gigoter. Une  partie d’elle continuait de bouger – un doigt entortillant une longue boucle de cheveux, un pied marquant le rythme sur sa chaise, la langue ne cessant d’humecter la lèvre inférieure. Mais sa bougeotte n’avait pas l’énergie désorientée que j’associais habituellement aux gens qui ne tenaient pas en place. La sienne semblait frénétique, presque incontrôlable, on aurait dit qu’une chose vivait sous sa peau et jouait de son corps comme d’un violon. Le simple fait de me trouver dans la même pièce qu’elle m’exténuait, parfois.

-Comment t’épelles « avortement » me demanda-t-elle. »

Dans les chapitres « Maintenant », c’est la seconde venue de Lane à Roanoke, accourue en apprenant la disparition d’Allegra. Lane va mener ses propres recherches, celles qui lui feront voir avec plus de détails les horribles secrets de cette famille. Ce sera la vague déferlante en retrouvant Cooper, et tous les voiles déchirés et l’épouvante…Et puis l’habileté de l’auteur qui n’émet aucun jugement, seuls ses personnages ont la parole, avec leur histoire et leur vécu et c’est surprenant, efficace, perturbant. L’emprise mentale exercée sur les filles de Roanoke est bien mieux comprise ainsi que si l’auteure utilisait des démonstrations un peu lourdes. La façon ici est bien plus subtile et génère un malaise très fort.

Par contre c’est ici aussi qu’intervient pour moi le bémol, non pas sur la trame, sur ce qui est dit, mais sur le « comment » c’est dit. Je n’ai jamais été à l’aise avec les livres écrits au présent, sauf perfection et nécessité absolues. Mais ici, ce maintenant au présent m’a gênée. Et pas que; j’ai trouvé des maladresses en particulier sur le registre du langage de papi, qui s’exprime parfaitement, avec toutes les corrections de son milieu, et tout à coup, plus de « ne », des « t’es pas… » et ça m’a gênée. Alors j’ai lu les épreuves non corrigées, je serais curieuse de savoir ce qu’il en est dans la version définitive; ça a un peu freiné ma lecture, et je me demande si c’est un problème d’écriture ou de traduction. Et puis la fin, je l’aurais bien vue plus sombre, mais après tout remercions la littérature de nous donner parfois des fins pas trop pessimistes ! Passant après la grande Joyce Carol Oates sur ce sujet, Amy Engel s’en tire donc très bien malgré tout, avec une vraie personnalité dans le ton et l’angle choisi pour ce thème – excusez-moi – casse-gueule. J’ai aimé l’amour difficile entre Lane et Cooper, Cooper est peut-être bien le personnage le plus profond, le mieux dessiné psychologiquement,  en tous cas j’ai beaucoup aimé ce garçon, un très intéressant personnage à mon avis. Il est un peu un catalyseur dans cette histoire.

Sur un thème absolument horrifique, Amy Engel parvient à écrire un roman très personnel, extrêmement dérangeant, qui aurait pu être assez « bateau » et ne l’est pas du tout, un livre qui pourra mettre très mal à l’aise certain(e)s lectrices/lecteurs, et qui pour moi amène un nouvel angle de vue, effrayant forcément, sur ce sujet.

« Il me suffit de savoir que je quitte Roanoke pour de bon, même si j’en garderai toujours des souvenirs…le sourire d’Allegra, les pleurs de ma mère, l’amour acharné et indicible de mon grand-père. Les visages de toutes les filles de Roanoke qui apparaissent chaque fois que je me regarde dans la glace. Mais cette fois-ci, je ne fuis pas. Je sais que fuir ne mène nulle part. On ne peut pas dépasser ce qui est en nous. On peut seulement l’identifier, le contourner, essayer de le transformer en quelque chose de mieux. »

« La rue » – Ann Petry – Belfond/Vintage Noir, traduit par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault

« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »

Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

 Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.

« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »

Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…

Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.

Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:

« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.

Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »

Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.

Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.

Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .

Les mots de la fin:

« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »

« Savana padana » – Matteo Righetto – La dernière goutte/ Fonds noirs, traduit par Zooey Boubacar

Savana padana, c’est en Italie, près de Padoue, une « savane » qui ressemble plutôt à un marigot :

« Un fleuve au nord, un canal au sud. Le Brenta d’un côté, le Piovego de l’autre. Deux cours d’eau qui prennent en tenaille une terre plate, humide et miteuse, où le froid hivernal est maléfique et la chaleur estivale mortifère. Au milieu, en rase campagne, San Vito. Une église, trois immeubles et quelques pavillons. Mais surtout, une ligne droite qui coupe le village en deux depuis toujours. Avec un bar d’un côté et un bar de l’autre. »

J’avais été emballée par le premier opus noir de Matteo Righetto, « Bacchiglione blues », pas déçue pour un rond par ce court roman où humour, dérision et parodie ont la part belle. Avec tout d’abord une galerie de portraits assez réjouissante, que la présentation soit physique:

« Des tongs, un short, un marcel jaune, une Rolex et des bagouzes en or, plus la banane : le strict minimum. Pratique et malin, comme lui. Du moins c’est comme ça qu’il se voyait. »

ou qu’elle relève du CV :

« Ils avaient pour chef Ettore, alias « la Bête », un glandeur originaire de la pampa de Venise et Padoue, un type discret mais très dangereux qui, dans sa vie, avait planté pas mal de couteaux dans pas mal de ventres et qui se partageait maintenant le secteur avec le Tigre. Ettore ne venait jamais au bar. Il passait le plus clair de son temps dans sa villa de Stra et vivait comme un pacha avec une piscine, une Ferrari et une femme cocue.

« La Bête était un homme plutôt irascible, dont le CV de criminel  affichait huit homicides qu’il avait tous accomplis de ses propres mains et qui étaient restés parfaitement impunis. Quatre par arme à feu, deux à l’arme blanche, un par strangulation et un autre, celui dont la Bête était le plus fier, par « enterrement anticipé ». »

Dans le bar Sport, c’est Toni qui tient la barre, on y sert du rouge, du blanc, de la grappa, on y mange des choses ignobles et on joue aux cartes en fumant. La clientèle est locale et louche, ce sont « les zozos » et le pilier, c’est Nane:

« Son client le plus vieux, Nane, un paysan qui avait le cerveau en bouillie depuis les années 80, s’asseyait à sa place habituelle, fixait le poster en noir et blanc de Fausto Coppi accroché au mur et pontifiait:

-Ah ! Pauv’Italie. De nos jours, tout fout l’camp! » »

D’ailleurs c’est ce leit – motiv qui sera le dernier mot de l’aventure, le plus adapté…

De l’autre côte, au bar Centrale, c’est le Chinois le patron, autrement nommé le Tigre, épaulé par ses trois serveuses, deux belles et une moche. La clientèle se compose de quelques Maghrébins et surtout de Gitans alcooliques. On y boit du Fernet à la menthe. Peu de monde et pourtant ce bar rapporte gros…Entre  trafics et autres routines quotidiennes, Crado le carabinier et son adjoint Tonin vivent leur vie sans la risquer.

Le 13 Juin est jour de grand pèlerinage en l’honneur de St Antoine de Padoue,  la température monte chez les zozos et les Gitans et de grands coups se préparent. Il serait bien injuste que je vous dise lesquels, mais quand les Gitans fraîchement arrivés s’en prennent au bien le plus cher d’ Ettore alias la Bête chef des Zozos – ça fait du bruit. Et ça part en sucette et on ne voit pas venir ce qui va se passer parce que bien sûr, ici, on a affaire à une drôle d’équipe, imprévisible et à qui aucun plan même le plus solide ne peut résister, et donc, rien ne se déroule comme prévu, pour personne…Quelques scènes assez bestiales, mais comme j’ai  mauvais esprit elles m’ont beaucoup fait rire, comme les SMS que nos gangsters en carton s’envoient ( amoureux de l’orthographe, garez vos yeux ! ) : A MIDI FO ALÉ CHÉ LE CHEF. OTORINO PASS NOU PRANDR AVEC SA BANIOL DAN 1  DEMI HEUR.

Ambiance crasseuse à souhait, ça transpire, ça pète ( les zozos ne supportent pas les pousses de bambou et les germes de soja..), ça élimine de façon répugnante et ça se termine en une apothéose que personne  – ou presque – ne remarquera ( oui, ce n’est pas très moral tout ça, et alors ?) . Adieu belle Italie !

« -Ah ! Pauv’Italie. De nos jours, tout fout l’camp! »

Lecture courte et réjouissante, j’adore !

« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur !