« L’été des charognes » – Simon Johannin – éditions Allia

« On marchait sur le bord de la route quand on est tombés dessus, ça faisait déjà quelques jours qu’on le cherchait. Il s’était barré après ça, comme si tout de suite il avait senti que ça allait chier pour lui. il paraît qu’ils peuvent sentir ce genre de chose, les chiens, en tous cas lui il avait bien senti. »

Bon…Après la poésie douce, triste et mélancolique de Joséphine Johnson, voici celle de Simon Johannin, violente et exaltée, lui aussi âgé de 24 ans et écrivant lui aussi son premier roman. Maturité, richesse du langage jusque dans ses eaux les plus troubles – et ici, sûr qu’elles le sont – et poésie donc qui surprend le lecteur d’un coup au détour d’une page, en un grand vol sombre et bruyant car ici le monde est sombre et bruyant, sale et nauséabond, mais c’est le monde du gamin qui nous parle de tout ça, de sa vie, de ses jeux, de ses parents et de ses amis, plus globalement de tout ce qui fait son quotidien…Et personnellement je ne le souhaite à personne, ce quotidien…J’ai imaginé le lieu comme une sorte de vieille communauté installée en une campagne reculée et qui aurait dégénéré au fil du temps, des années qui passent, corruptrices. 

 Dans cet endroit nommé La Fourrière, des animaux morts pourrissent en un tas immonde, puant, suintant, parce qu’on ne fait pas venir l’équarrisseur, dans cet endroit les enfants sont comme tous les enfants, ils font et disent des conneries, se battent, se font battre par les pères ivres morts, ils rient d’idioties et en font plein, ils collectionnent les os qu’ils trouvent partout dans le coin, ils vivent, c’est ici chez eux et ils font avec. Tout brutalisé qu’il soit de tous côtés, notre conteur vit sa vie d’enfant, faite de grosses rigolades et de bonnes bagarres, de grosses blagues et d’observations qui tiennent lieu de leçons. Il est fin observateur, le gosse. J’ai ri très souvent dans la grande première partie, celle de l’enfance parce que le gamin a une façon de dire les choses désopilante et si naturelle, mais ça grince ce rire, ça se coince dans la gorge, parce qu’en fait c’est glauque et sinistre et extrêmement violent. De page en page, on va avancer avec lui vers l’adolescence, et ça autant dire que ce n’est pas simple, ni joli, ni marrant dans ces lieux à l’écart. Je trouve ce livre impossible à résumer ou à raconter mais absolument à lire si on a le ventre et le cœur solidement accrochés à la carcasse, pour ne pas finir sur le tas au fond du jardin, avec poules crevées, vaches mortes et autres bestioles péries.

Toute une galerie de portraits défile, Marcel

« Il a balancé autour de ses trois roulottes un peu pourries toutes les bouteilles de rouge qu’il a picolées, et aussi toutes les bonbonnes de gaz qu’il a utilisées si bien que c’est pas vraiment accueillant quand on va pour le voir. Surtout depuis qu’il récupère toutes les croix cassées ou posées dans les coins des cimetières des villages et qu’il s’en sert pour se faire une clôture. 

Les Jésus il les cloue tous sur le même arbre, c’est un gros chêne très sombre et certains sont là depuis assez longtemps alors le chêne a commencé à les avaler. »

Suivent quelques paragraphes sur l’anatomie de Marcel qui m’ont tordue de rire, je vous jure !

Didi la vieille dame gentille chez qui les gamins vont regarder la seule télé du coin:

« Didi elle était patiente comme personne, c’était huit heures et demie le dimanche et elle avait déjà sept gamins dans les pattes en sachant qu’il y en avait au moins quatre autres qui allaient sans doute pas tarder.[…] Jamais elle nous mettait dehors même quand elle avait la grippe. »

Le voici  parlant de sa mère:

« Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.

Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder ou glisser du couloir vers la chambre. Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu’elle veut parce que c’est le plus juste, se tromper elle sait pas faire.

Alors quand elle fatigue du bruit qu’on fait et de comment on secoue les jours et la vie dans la maison comme un prunier, elle va plus loin sur son bord et nous on la regarde qui s’éloigne et on est comme des cons. »

Il y en aura bien d’autres, comme Tonton Mo, Habib ou Cali, et puis je vous laisse  lire par vous- même les scènes de table qui sont de véritables affronts à la gastronomie.

L’âge venant, les premières filles et les premières beuveries, et le chagrin d’amour, la ville, la solitude, l’errance et la perdition, et le chien qui accompagne ce jeune homme, partout, tout le temps, son démon féroce.

Un roman ultra noir, à découvrir.

‘‘Le soleil s’est lézardé par fragments de petites lumières orange en touchant les premières cimes, sous les feuilles des hêtres ça nous faisait presque des peaux de léopard pendant qu’on regardait le feu droit dans les flammes, puis la lumière est morte et tout le monde est parti.’’

 

« Un ange brûle » – Tawny O’Dell – Belfond, traduit par Bernard Cohen

un-angeTrès bon roman, de lecture aisée et qu’on peut aborder sous plusieurs angles. C’est sur la forme un roman policier – l’héroïne est chef de la police et une enquête est menée – mais plus profondément c’est un livre sur les traumatismes de l’enfance, une histoire de violences, celles faites aux enfants de diverses manières, celles qui laissent des séquelles plus ou moins profondes, une histoire qui parle d’atavisme, un livre amer mais dont le ton n’est pas sans ironie, humour, et beaucoup d’autodérision chez le personnage central. Voici Dove Carnahan, quinquagénaire chef de la police d’une petite ville de Pennsylvanie, une ancienne cité minière où le sol est plein de cicatrices répandant une odeur de soufre et dans lesquelles couve encore un feu permanent.

« À l’épicentre du feu couvant, une dizaine de fractures fumantes ont déchiré la surface. Des arbres morts sont tombés ici et là; leurs racines mises à nu me rappellent les pattes entremêlées des araignées desséchées que Neely et moi trouvions jadis sur le parquet de notre grenier. Dans l’une de ces crevasses surchauffées, quelqu’un a fourré une fille assassinée. »

dove-893526_640Dove est la narratrice et j’aime sa voix, probablement un peu parce que je suis à cet âge, avec des questions communes avec les siennes, parce qu’elle incarne aussi bien dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée une idée de ce que peut être une femme libre. Célibataire, elle vit une relation assez originale avec Nolan, son collègue masculin; encore une des choses bien vues que cette relation plus sexuelle qu’affective. Enfin c’est ce qu’il parait. Enfin, c’est intéressant en tous cas et pas si simple finalement :

« Nolan est une machine de guerre et je suis son champ de bataille. Il mène une reconnaissance approfondie, lance l’offensive, envahit, pénètre et se retire en me laissant en ruine. Chaque fois.

Après, il voudrait rester mais il ne peut se le permettre. Moi, je voudrais qu’il reste mais je ne peux l’admettre. Je l’entends quitter le lit et chercher ses vêtements dans le noir. Je fais semblant d’être endormie pour faciliter les choses.

Nolan est un empire souverain convoitant une île rebelle. »

L’enquête sur la mort de cette jeune femme trouvée jetée dans la fournaise d’une faille va amener Dove à rencontrer le clan Truly dont faisait partie Camio, la jeune morte. Une de ces familles où sévissent à peu près tous les vices, la violence régnant en maîtresse, et on va ainsi rencontrer trois générations ( et même 4 avec le bébé Goldie ) toutes ravagées par la perversion des uns et la méchanceté des autres. Menant son enquête, Dove va être ramenée à sa propre histoire, celle d’une enfance troublée par une mère belle mais irresponsable, inconséquente et égocentrique. Très proche de sa sœur Neely, dresseuse de chiens, elle va retrouver Champ, le petit frère en allé avec son vécu innommable. Champ revient donc après des années avec Mason son fils de 9 ans, qui très vite va prendre une place dans la vie des deux sœurs, ses tantes.

Tout ça sur un fond d’enquête classique, et des interrogations permanentes; que faire face à ces familles – comment dit-on, disfonctionnelles?  – . Dove s’interroge surroute ce côté inéluctable de la reproduction familiale, des enfants victimes devenant eux-mêmes adultes maltraitants voire pire encore, Dove se penchant plus encore sur les mères.

« À notre connaissance, notre mère avait grandi au sein d’un foyer normal, avec des parents qui la chérissaient. Elle n’avait certainement pas connu l’indifférence, et encore moins l’hostilité.[…]

Nous sommes ce que nous connaissons, non ce que le reste du monde nous encourage à être, encore moins ce que notre cœur voudrait que nous soyons.[…]. Certaines personnes sont incapables d’aimer, tout simplement, même leur propre enfant, ou alors la définition qu’elles donnent du mot « amour » est bien différente de celle de la plupart des gens. »

J’ai aimé le ton de Dove tout au long du roman. L’auteure a su trouver une vraie personnalité à cette femme confrontée à un tournant de sa vie par son âge, par sa carrière professionnelle qui la ramène sans cesse à son passé, par ses difficultés à vivre une relation quotidienne avec un homme ( on en peut pas dire que celle qu’elle vit avec Nolan n’est pas stable : elle l’est ! ). Je pourrais vous dire plus sur l’enquête, sur Dove et ses secrets, mais il ne faut pas. Si ce n’est qu’un homme vient de sortir de prison après 35 ans d’enfermement…

L’enquête va apporter des révélations et des déchirements, des jugements moraux qui s’avèrent erronés assez souvent, car on le sait tout est relatif, y compris certaines idées de culpabilité ou de responsabilité.

boy-661139_640Mention spéciale aux deux petits garçons du livre, Derk Truly, 8 ans et effronté

« …lorsque je vois un petit garçon se glisser à travers une fenêtre de l’étage et traverser le toit du porche avec l’agilité bondissante d’un écureuil. S’arrêtant juste au-dessus de la gouttière, il extirpe un Slim Jim de la poche de son jean et le déchiquette d’un coup de dents. Je le hèle:

-Qui es-tu, toi ?

-Derk Truly. Vous?

-Dove Carnahan.

-Quel prénom idiot ! Nous, les colombes, on leur tire dessus. »

Et Mason, 9 ans, le neveu aux chaussettes orange en toutes circonstances

« Et lui, c’est ton neveu, Mason, annonce-t-il lorsque nous mettons fin à notre accolade.

Je baisse les yeux sur le petit garçon, habillé exactement comme son père, hormis qu’il porte des chaussettes du même orange aveuglant que les gilets de sécurité routière dans ses sandales.[…]

-Je m’appelle pareil que les bocaux.

-Mais non, soupire Champ. il a découvert il y a peu de temps les bocaux Mason et maintenant il raconte partout que son prénom vient de là ![…]

-Mason n’aime pas les champignons, commente Champ.

-Parce que ce sont des « champignons » ! insiste Mason en ouvrant de grands yeux. Comme les trucs que le détergent à bulles tue dans la salle de bains. » »

Et de se dire qu’il n’est pas toujours facile de grandir selon où et dans quelle famille on voit le jour. Comme le pense Dove face à Jessy, Derk ou Eddie, et quand elle regarde sa propre vie.

Un bon roman dans une Amérique provinciale qui n’est pas épargnée par la misère sociale. Un regard féminin porté essentiellement sur d’autres femmes, ça m’a plu d’accompagner Dove Carnahan, un beau caractère et un ton intelligent et ironique jusqu’au dénouement, plutôt triste.

Ici, un article de Libération sur la plus fameuse de ces villes qui se consument sur d’anciennes mines de charbon, Centralia en Pennsylvanie. 

« Un rapport » – Brian Evenson – Cherche-Midi/ Lot 49, traduit par Sabine Porte

eve« Une semaine s’est écoulée depuis que j’ai présenté mon rapport et depuis que je suis enfermé, je ne cesse de le tourner et le retourner dans ma tête. Ces phrases qui à l’origine me paraissaient fluides et concises me semblent à présent mal assemblées et faciles à tailler en pièces, susceptibles de s’effondrer à tout moment. »

J’ai rarement été aussi embarrassée pour parler d’un livre, vraiment…Un recueil de nouvelles. Et pourquoi cet embarras, demanderez-vous? Et je vous réponds parce que ce livre est une expérience étrange, qui m’a confrontée à des univers que je n’avais plus fréquentés depuis ma lecture de Lovecraft par exemple, il y a plus de 30 ans de cela. En plus « moderne » au niveau de l’écriture, dans la construction, mais j’ai fait une plongée dans des vies et des morts, des rêves et des cauchemars…Brian Evenson sème la confusion, perturbe, distord. J’ai ressenti parfois un profond malaise, parce qu’on ne peut être justement sûr de ce qui est vivant et de ce qui est mort, où commence le délire, l’hallucination, la démence, séparer le plausible de l’improbable…On peut admettre selon les nouvelles qu’elles se déroulent dans d’autres mondes, lieux, espaces, temporalités, et puis tout à coup on se retrouve un peu ici et maintenant, on se dit : cet homme/cette femme est malade, mais un autre grain de sable vient enrayer les rouages de nos certitudes. Dans le livre de Brian Evenson, donc, rien n’est sûr. Ma nouvelle préférée du recueil est « La poussière ». On croit être quelque part ici sur terre, ou en mission sur un futur chantier sur une autre planète colonisée, par exemple; tout semble normal, sauf qu’il y a de la poussière, plein de poussière, partout, de plus en plus, et un mystère derrière cette poussière, et puis des morts…Ce texte est le plus long et à lui seul la démonstration du talent de l’auteur. Parce que ça frise la science-fiction, mais c’est l’homme et non autre chose qui est au cœur de ce récit. Comme dans tous les autres, comme celui où un couple enregistre le bruit du mama-906889_640cœur de leur enfant à venir, et met cet enregistrement dans un ours en peluche…Non, je ne vous dis pas la suite…

Il y a encore une conversation entre amis et une écorce noire qui, aussi loin qu’on la jette et autant de fois qu’on tente de s’en défaire, se retrouve dans la poche d’un des deux hommes. Univers carcéraux, bruits de torture physique, lieux hantés, buvards imprégnés qui emmènent aux portes de la folie, anthropophagie (« N’importe quel cadavre », terrifiant !), mais aussi simple obsession qui part en vrille, tous ces personnages qui se pensent tout à fait ordinaires, dans un monde ordinaire, et qui à un moment donné – et on ne sait pas pourquoi, pas toujours – se retrouvent dans un dérapage sensoriel et schizophrène. Un mot que je n’emploie qu’avec des pincettes, mais qui ici, à mon avis, est pertinent…Ce livre m’a fait peur. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé cette sensation ( même adulte on peut aimer avoir peur parfois ). Je crois que le but de l’auteur – mais là, je ne garantis pas la validité de mon point de vue – est de jouer avec nos notions tranquilles de normalité, de santé mentale, de sens du réel; nos vies de sommeil sont-elles moins « vraies » que  celles de notre éveil ? Un livre sur la perception de ce qui nous entoure assez déstabilisant. En tous cas, ça m’a déstabilisée. Un livre où les corps et les esprits se heurtent, se séparent puis se disloquent, se cassent et se dévorent. Très perturbant, mais très percutant aussi. Pour ma part –  et ça m’inquiète un peu quant à ma compréhension de cette lecture –  je n’ai pas saisi l’humour annoncé en 4ème de couverture et par Le Monde ( « Une terrible puissance combinée à un humour ravageur » ), je n’ai jamais ri et à peine souri, mais j’ai bien été atteinte par la puissance de l’écriture et je crois que toute tentative de rire a été aussitôt éteinte par la noirceur des histoires. Le doute et le cauchemar sont pour moi les deux mots qui définissent le mieux cet ouvrage. Une découverte sidérante et bouclant ce court article, une totale incertitude quant à la justesse de ce que je dis, mais c’est ce qui me vient le plus spontanément en fermant tout juste ce livre glaçant.

À noter que l’œuvre de Brian Evenson a été le sujet d’un colloque international à Rennes, ICI LE LIEN si vous êtes curieux.

« Acharnez-vous: ébranlez mes certitudes, essayez de me berner, persuadez-moi. Faites-moi croire que rien n’est mort derrière moi. Si jamais vous y parvenez, alors, vous en conviendrez, tout est possible. »

« La veuve » – Fiona Barton – Fleuve Noir, traduit par Séverine Quelet

la_veuve« Mercredi 9 juin 2010

La veuve.

J’entends le gravier crisser sous ses pas tandis qu’elle remonte l’allée.Une démarche appuyée, des talons hauts qui claquent. Elle est presque à la porte, elle hésite, se lisse les cheveux. Jolie tenue. Une veste à gros boutons, une robe correcte en dessous et des lunettes remontées sur le sommet du crâne. Pas un témoin de Jéhovah ni une militante du parti travailliste. Une journaliste sûrement, mais pas du genre habituel. C’est la deuxième aujourd’hui – la quatrième de la semaine, et on n’est que mercredi. Je parie qu’elle va me sortir un: « Navrée de vous déranger dans un moment aussi difficile. » C’est ce qu’ils disent tous, avec une expression contrite idiote. Comme s’ils s’en souciaient. »

Premier roman de Fiona Barton, voici un bon petit thriller bien ficelé qui se lit d’un bout à l’autre sans encombres. Bâti sur de courts chapitres et à quatre voix plus une ( un seul chapitre ), sans une totale linéarité ( de 2007 à 2010 en alternance irrégulière), le roman est plus dans le mental que dans l’action. Je dis « le mental » et pas « la psychologie » parce qu’aucune théorie n’est vraiment élaborée, on est davantage dans les rouages et les instincts des protagonistes que dans la réelle analyse. Et pour moi c’est une réussite parce qu’on se sent dans un quotidien plutôt ordinaire, sans fioritures trop bavardes, chez des gens qui pour un peu nous ressembleraient beaucoup…

L’histoire du couple Taylor, Glen et Jane, la vie de Dawn Elliott et de sa petite Bella se situent dans un milieu de classe moyenne en Angleterre. Un jour Bella disparaît. Glen Taylor est suspecté, arrêté puis innocenté et relâché. Il mènera alors une vie encombrée de cette histoire sombre jusqu’en 2010 où il mourra sous un bus…

« Traumatisme crânien. Clamsé, quoi qu’il en soit. Je suis restée immobile le regard baissé sur lui. Autour de moi, les gens couraient dans tous les sens en quête de couvertures et un peu de sang tachait le trottoir. Pas beaucoup, cependant. Il aurait été content. Il n’aimait pas le bazar. »

Pour Jane, 4 ans de mise à l’écart et de suspicion, 4 ans d’angoisses.

file0001948686387 Bob Sparkes, l’inspecteur chargé de l’enquête, finira par dénouer tous les fils de cette sordide histoire, talonné et épaulé par Kate, la journaliste coriace et vindicative qui ne va jamais lâcher l’affaire.

Bien sûr sous ces vies en apparence ordinaires sont tapies des perversions, des fantasmes, des obsessions. Les voix alternent ( La veuve/Jane Taylor, La mère/Dawn Elliott, L’inspecteur/Bob Sparkes, La journaliste/Kate Waters et la voix au chapitre unique, Le mari/Glen Taylor)  racontant leur vécu, ou bien on voit le personnage agir, se déplacer, cogiter. Pas de violence physique, pas d’actions d’éclat, mais une sourde menace. Le couple Taylor, on le sent bien quand on est habitué à cette littérature, n’est pas très net; on devine parfaitement qu’une vilaine chose couve. Peu à peu, dans les méandres des cerveaux un peu dérangés de ce drame, la vérité affleure avant la triste fin.

J’ai bien aimé la construction, les personnages et l’ambiance propre au fait divers sordide qui peut parfois nous faire tourner la tête vers l’écran de télévision, tendre l’oreille, et se dire : « Combien de ces histoires vécues pour une racontée ? ». Le milieu des médias décrit ici par l’auteure qui est elle-même journaliste fait frémir.

Un livre sur le mensonge, le désordre affectif et le manque, sur la culpabilité . Addictif.

« Les animaux » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

9782226318206-j« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Voici encore un nouvel auteur talentueux qui raconte l’histoire de Bill et de Rick. Voici une histoire de mensonge, de vengeance, et de lâcheté (ou de manque de courage, selon l’angle sous lequel on aborde les choses ). Une histoire humaine, en quelque sorte.

En plein cœur de l’Idaho, Bill tient un refuge pour des animaux sauvages blessés. Il y a là Majer le grizzly qui aime les guimauves, Cinder le puma, Zeke le loup, et toute une ribambelle d’oiseaux et de petits animaux dont les blessures sont ici soignées avant une remise en liberté, si possible. C’est la vétérinaire Grace qui aide Bill; Bill et Grace sont amoureux et Jude le garçonnet de Grace attend avec impatience qu’il demande sa mère en mariage. Jolie histoire, malgré les difficultés administratives de Bill avec les autorités et les chasseurs.

Mais le retour inattendu de Rick, ami d’enfance de Bill, va dérégler cet ordre des choses, car Rick sait tout de Bill, et enfants ils étaient tout l’un pour l’autre.

« Être le meilleur ami de Rick ne relevait pas d’une décision, il s’agissait plutôt d’un credo capable de guider sa vie. Enfants ils avaient appris à ne compter que l’un sur l’autre, faute d’un adulte pour veiller sur eux, surtout après la mort de son frère, quand sa mère avait recherché l’oubli dans la boisson, prostrée dans son fauteuil inclinable troué.[…]. Ils s’étaient donc occupés l’un de l’autre, et il savait que Rick continuait à prendre soin de lui, du mieux qu’il le pouvait. »

Rick sort de 12 mois de prison et a quelques questions à poser à son vieil ami. Entre eux à présent pèsent un coffre-fort noir, l’amour de Susan et un abandon. Ici s’arrête mon aperçu de l’histoire. Le récit fait des va-et-vient entre le passé et le présent, l’histoire de la jeunesse des deux amis et leur vie présente. Bill, sauveur des animaux blessés mais aussi abstinent d’un vice qui lui a tout fait perdre, et Rick assoiffé de vengeance qui va commencer sa quête de vérité. Je dois dire que je n’ai ressenti aucune sympathie pour ces deux hommes. Le choix de Bill étant la fuite et le mensonge il m’a paru lâche et incapable d’assumer ses actes,  je n’ai pas ressenti quelque compassion que ce soit pour ce Bill menteur qui trahit son ami presque frère et s’enfuit:

« Tu arrives dans l’Idaho avant les premières neiges, mais la température est descendue au-dessous de zéro, et les maisons qui te regardent, éparpillées dans la forêt qui borde la route de part et d’autre, envoient toutes une colonne de fumée vers le ciel d’un bleu cristallin. On est à la fin du mois de novembre 1984 et tu passes un coup de fil depuis une cabine, une cigarette entre tes doigts tremblants, serrant le combiné de l’autre main. »

Quant à Rick, violent, rageur, il ne fait plus confiance du tout à Bill et persiste dans la colère jusqu’à l’épuisement, et même si ça peut sembler bizarre, je le comprends sans doute mieux que Bill.

mountain-lion-938474_960_720Toute cette histoire de vengeance et son explication sont délivrées peu à peu, mais ce que j’ai vraiment aimé, là où j’ai trouvé la force de Christian Kiefer c’est indéniablement dans tout ce qui touche à ces animaux blessés, à la nature, le froid, les armoises et les grands pins sous la neige, le blizzard et sa puissance qui remet chacun à sa place. C’est dans les tête-à-tête entre l’homme et les animaux que la plume devient brillante; ça a quelque chose de magique et tout à la fois c’est poignant, par la force et la beauté de la nature:

« Il aimait le silence ambiant, l’ordonnancement de ces courtes journées, les réveils à l’aube, quand il empruntait le chemin entre les bouleaux, les grands arbres figés sous le gel, infiniment paisibles, et la pellicule de glace qui craquait sous ses chaussures fourrées. Cet endroit en particulier semblait tout droit sorti d’un conte de fées, comme il l’avait un jour confié à Grace.[…] On aurait juré qu’il était impossible d’évoluer dans un tel paysage, qu’il ne pouvait exister que dans les rêves. Et pourtant il était bel et bien là. »

grizzly-bear-1106384_960_720L’énorme ours aveugle qui mange des guimauves dans la main de Bill, ce grand et maigre loup Zeke, sauvé des mâchoires d’un piège, boitillant une patte en moins, dans son enclos, et Bill qui pense ainsi trouver une paix qui ne vient pas; il lui semble bien faire, enfin bien faire, et c’est dans ces scènes bouleversantes qu’il a gagné ma sympathie, là où sa faiblesse d’homme se mue en une sorte de fraternité avec l’animal. Sans doute est-ce la qualité de l’écriture qui réussit ce retournement de mon sentiment envers Bill.

tracks-in-snow-329771__340 » De nouveau il essaya de parler, mais il ne réussit qu’à pousser un long hurlement qui jaillit du centre de son être, un cri interminable qui résonnait pendant que son cœur se défaisait comme une pelote de fil écarlate, déroulant ses boucles serpentines qui s’élançaient dans le ciel et dans la neige et retombaient autour d’eux, sur l’homme couché contre le corps d’un ours en cage dans la blancheur d’une forêt pétrifiée, et sous la neige infatigable qui les enveloppait peu à peu, la frontière se brouillait entre l’homme et l’animal, l’un fusionnant avec l’autre dans un élan commun, si bien qu’ils semblèrent se dissoudre dans la ruée de la tempête qui les assaillait de toutes parts avec la force d’une avalanche. »

Enfin ce livre ne se termine pas vraiment, les dernières pages me donnent un peu l’impression d’un no man’s land, d’un vide silencieux et froid. Fin ouverte sur le devenir de ceux qui restent, une fin comme un chagrin latent…Un beau livre, plutôt triste, hanté par ces animaux blessés qui regardent l’homme.