« Savana padana » – Matteo Righetto – La dernière goutte/ Fonds noirs, traduit par Zooey Boubacar

Savana padana, c’est en Italie, près de Padoue, une « savane » qui ressemble plutôt à un marigot :

« Un fleuve au nord, un canal au sud. Le Brenta d’un côté, le Piovego de l’autre. Deux cours d’eau qui prennent en tenaille une terre plate, humide et miteuse, où le froid hivernal est maléfique et la chaleur estivale mortifère. Au milieu, en rase campagne, San Vito. Une église, trois immeubles et quelques pavillons. Mais surtout, une ligne droite qui coupe le village en deux depuis toujours. Avec un bar d’un côté et un bar de l’autre. »

J’avais été emballée par le premier opus noir de Matteo Righetto, « Bacchiglione blues », pas déçue pour un rond par ce court roman où humour, dérision et parodie ont la part belle. Avec tout d’abord une galerie de portraits assez réjouissante, que la présentation soit physique:

« Des tongs, un short, un marcel jaune, une Rolex et des bagouzes en or, plus la banane : le strict minimum. Pratique et malin, comme lui. Du moins c’est comme ça qu’il se voyait. »

ou qu’elle relève du CV :

« Ils avaient pour chef Ettore, alias « la Bête », un glandeur originaire de la pampa de Venise et Padoue, un type discret mais très dangereux qui, dans sa vie, avait planté pas mal de couteaux dans pas mal de ventres et qui se partageait maintenant le secteur avec le Tigre. Ettore ne venait jamais au bar. Il passait le plus clair de son temps dans sa villa de Stra et vivait comme un pacha avec une piscine, une Ferrari et une femme cocue.

« La Bête était un homme plutôt irascible, dont le CV de criminel  affichait huit homicides qu’il avait tous accomplis de ses propres mains et qui étaient restés parfaitement impunis. Quatre par arme à feu, deux à l’arme blanche, un par strangulation et un autre, celui dont la Bête était le plus fier, par « enterrement anticipé ». »

Dans le bar Sport, c’est Toni qui tient la barre, on y sert du rouge, du blanc, de la grappa, on y mange des choses ignobles et on joue aux cartes en fumant. La clientèle est locale et louche, ce sont « les zozos » et le pilier, c’est Nane:

« Son client le plus vieux, Nane, un paysan qui avait le cerveau en bouillie depuis les années 80, s’asseyait à sa place habituelle, fixait le poster en noir et blanc de Fausto Coppi accroché au mur et pontifiait:

-Ah ! Pauv’Italie. De nos jours, tout fout l’camp! » »

D’ailleurs c’est ce leit – motiv qui sera le dernier mot de l’aventure, le plus adapté…

De l’autre côte, au bar Centrale, c’est le Chinois le patron, autrement nommé le Tigre, épaulé par ses trois serveuses, deux belles et une moche. La clientèle se compose de quelques Maghrébins et surtout de Gitans alcooliques. On y boit du Fernet à la menthe. Peu de monde et pourtant ce bar rapporte gros…Entre  trafics et autres routines quotidiennes, Crado le carabinier et son adjoint Tonin vivent leur vie sans la risquer.

Le 13 Juin est jour de grand pèlerinage en l’honneur de St Antoine de Padoue,  la température monte chez les zozos et les Gitans et de grands coups se préparent. Il serait bien injuste que je vous dise lesquels, mais quand les Gitans fraîchement arrivés s’en prennent au bien le plus cher d’ Ettore alias la Bête chef des Zozos – ça fait du bruit. Et ça part en sucette et on ne voit pas venir ce qui va se passer parce que bien sûr, ici, on a affaire à une drôle d’équipe, imprévisible et à qui aucun plan même le plus solide ne peut résister, et donc, rien ne se déroule comme prévu, pour personne…Quelques scènes assez bestiales, mais comme j’ai  mauvais esprit elles m’ont beaucoup fait rire, comme les SMS que nos gangsters en carton s’envoient ( amoureux de l’orthographe, garez vos yeux ! ) : A MIDI FO ALÉ CHÉ LE CHEF. OTORINO PASS NOU PRANDR AVEC SA BANIOL DAN 1  DEMI HEUR.

Ambiance crasseuse à souhait, ça transpire, ça pète ( les zozos ne supportent pas les pousses de bambou et les germes de soja..), ça élimine de façon répugnante et ça se termine en une apothéose que personne  – ou presque – ne remarquera ( oui, ce n’est pas très moral tout ça, et alors ?) . Adieu belle Italie !

« -Ah ! Pauv’Italie. De nos jours, tout fout l’camp! »

Lecture courte et réjouissante, j’adore !

« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur ! 

« Fugitifs » – Christopher Sorrentino – Sonatine, traduit par Julie Sibony

« C’était il y a fort longtemps dans l’histoire des Anishinaabe, le nom que nous nous donnons à nous- mêmes. Vous connaissez sans doute les Ojibwés ou les Chippewas. Mais, comme le petit nom par lequel on appelle quelqu’un au sein de la famille, Anishinaabe est le terme que nous employons entre nous. C’était il y a fort longtemps, avant Cherry City, avant l’arrivée du premier étranger, peu après que l’Homme originel fut déposé sur terre pour nommer toutes choses et démarrer notre histoire. »

Ainsi commence ce roman qui plus que me séduire totalement m’a intriguée, et je l’ai lu jusqu’au bout pour plusieurs raisons, dont la qualité de l’écriture n’est pas la moindre. Sorrentino est brillant, son style et sa façon de penser sont brillants, la construction est maline et pousse à continuer, parce qu’on se demande où tout ça va nous mener, cependant je ne parlerai pas de suspense qui fait tourner les pages, plutôt de curiosité et de suite dans les idées. Là réside l’intérêt de la lecture parce qu’au fond l’intrigue, qui n’intervient réellement qu’à la fin – oui, je sais, c’est bizarre – est plutôt un prétexte à autre chose qu’un suspense, à savoir l’amplitude que prend le mensonge dans les vies des personnages principaux, vers quoi se dirige leur vie prise dans ce cercle infernal du mensonge. J’ai aimé l’ironie qui domine le ton général, l’auteur, on le sent, raille ses personnages en fuite perpétuelle devant la réalité qui va finir par leur sauter à la gorge comme un chien féroce.

Mon bémol serait qu’il y a une tendance au bavardage et que peut-être le livre aurait gagné en puissance grâce à une bonne cinquantaine de pages en moins, c’est mon avis de lectrice. Mais en même temps, ce bavardage est caractéristique de ces personnages qui tentent de « noyer le poisson » dans toutes leurs considérations sur la vie, le temps, les autres…et qui finalement se noient, eux.

Mon intérêt a persisté grâce aux critiques ironiques énoncées ou sous-jacentes, de la violence sous des airs badins mais acides, déroutant portrait d’un milieu – écrivain, éditeur, journaliste – . Je n’ai pas lu le précédent roman de Sorrentino, mais la presse en disait « tableau post-moderne du XXème siècle », ça irait assez bien à celui-ci aussi, un jeu de dupes en tous cas, c’est certain. Pour moi, je dirais un roman anthropologique, ethnographique, sociologique aussi peut-être…

Les deux personnages les plus présents donc:  Alexander Mulligan, écrivain new-yorkais en panne et qui cherche vaguement à retrouver la route de l’écriture en s’installant dans cette petite ville du Michigan, mais aussi à s’écarter de Rae, son ex-épouse et de ses enfants, à tenter d’oublier Susannah et leur relation sexuelle intense voire intensive qui a pris fin parce que…non, ça je ne le dis pas.

Le genre de passages qui m’ont fait jubiler 

« Même les histoires d’amour avortées génèrent leur lot interminable de confessions sur l’oreiller, ce sourd bourdonnement autobiographique. Dans mon insatiable fascination, j’écoutais. Est-ce que je comprenais tout ? Je comprenais ce que Susannah voulait que je comprenne. Et, comme d’habitude, j’imaginais le reste tout seul, remplissant les crevasses entre les histoires disjointes qu’elle m’offrait avec toute la ressource d’un écrivain professionnel. Susannah fut d’ailleurs mon unique projet pendant des mois. »

 

Kat Danhoff, journaliste opportuniste, plutôt prête à tout pour parvenir à ses fins.

« Alors comme ça, vous êtes un écrivain reclus, dit-elle. Comme l’autre, là, son nom m’échappe. »

Son nom à elle était Kat. Elle faisait en effet très élégante, assise en face de moi, et loin de ce chic provincial qui parfois donne même aux gens des enclaves les plus huppées l’air de descendre d’un chariot à foin quand ils sortent de l’avion à JFK ou à Heathrow. Raison de plus pour ne pas la laisser s’en tirer en feignant l’ignorance avec désinvolture.

-Qui ça ? demandai-je

-Thomas Pynchon, finit-elle par dire. « 

Enfin il y a Salteau. C’est lui qui conte à la bibliothèque devant un public assez régulier, des contes indiens ( sauf quand ils sont yorubas, mais ça il est le seul à le savoir ou presque…). Salteau, Saltino ? Il est le fil conducteur de l’intrigue, un indien, des indiens, un casino, de l’argent détourné, un crime…Et si Salteau raconte des histoires, il n’est pas le seul.

Difficile d’en dire plus; me restent de cette lecture deux personnages qu’on observe avec curiosité plus qu’on les aime; l’auteur ne veut pas qu’on les aime, ils ont des tonnes de gros défauts, de la perversion, de la fatuité, des égos énormes, une aptitude au mensonge surdimensionnée, ça m’a beaucoup plu parce que finalement ils perdent à ce jeu, tous les deux et j’ai souvent ri de l’humour discret et grinçant de l’auteur; le récit que nous a fait Sandy de sa vie sentimentale est une imposture complète. Il a beau nous citer Saint Augustin, ça ne le rachète de rien ! Et je ne suis même pas certaine que ça lui ait servi de leçon !

Bon. Certes ce livre a des défauts – sa longueur et des redondances qui alourdissent la lecture – , mais quand même il faut reconnaître une écriture vraiment remarquable et un ton cynique que j’ai beaucoup aimés, un sujet qui est plus un prétexte à l’exercice de style qu’une réelle intrigue qui d’ailleurs ne m’a pas retenue. Par contre, ce genre de passages oui :

« Dylan Fecker m’a dit au téléphone:

 » Une bibli pour enfants ? Si tu veux mon avis, c’est juste que tu as besoin de sortir un peu plus. Il a besoin de sortir. » Je suis écrivain, et Dylan est mon agent. À ses yeux, une vie sociale paniquée est l’unique indicateur d’une bonne santé mentale. Il trouve du réconfort dans le chaos. Seul son téléphone sait ce qu’il est censé faire de ses journées. Sans lui, il pourrait aussi bien mourir de faim, de froid ou errer sans but dans les transports en commun. »

« La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde » – José Eduardo Agualusa – Métailié/Bibliothèque portugaise, traduit par Danielle Schramm

« Dans les jours anciens, ajouta-t-elle, les Africains regardaient la mer et ce qu’ils voyaient c’était la fin. La mer était un mur, et non une route. À présent, les Africains regardent la mer et ils voient un chemin ouvert aux Portugais, mais qui leur est interdit. Dans l’avenir, m’assura-t-elle, cette mer sera une mer africaine. Le chemin par lequel les Africains inventeront le monde. »

Histoire véridique de cette incroyable reine africaine, récit épique et sans repos sur un peu plus de 200 pages, voici un livre passionnant du point de vue historique certes, mais pour moi encore plus par sa proposition d’une certaine vision du monde, une réflexion philosophique sur la religion, le pouvoir, l’asservissement, la guerre et la capacité à nuire de l’humanité qui semble illimitée et hors d’âge.

Je le dis tout de suite, c’est extrêmement touffu, mouvementé et on voyage beaucoup. Du Brésil ( le Pernambouc et Récife ) jusqu’à Luanda en Angola, avec des galions portugais, hollandais et de la Compagnie des Indes qui vont et viennent, dans des guerres larvées ou pas, des conquêtes, des échanges de marchandises dont les hommes, noirs toujours, représentent une bonne part. Aussi, pour en savoir plus sur cette époque ( fin du 16ème, début du 17ème siècle) et ces guerres, je vous invite à suivre le lien précédent qui vous informera bien mieux que je ne peux le faire en résumant le roman.

Je préfère vous parler du narrateur, un jeune prêtre brésilien métis d’Indien et de Portugais, Francisco José de Santa Cruz, envoyé à Luanda pour devenir le secrétaire de la reine Ginga.

« Je ne connaissais du monde que ce que j’avais lu dans les livres et soudainement je me trouvai là, dans cette lointaine Afrique, entouré de la convoitise et de l’infinie cruauté des hommes. »

Il faudra bien peu de temps et la rencontre brûlante de la belle et tendre Muxima pour que la défroque religieuse parte aux orties et que tout ce qui constituait la pensée et la discipline de sa vie vole en éclats.

« Je me réveillai trempé de sueur et tremblant, et soudainement tout devint limpide et clair comme un après-midi de soleil. Mon destin était lié à celui de Muxima, pour toujours, au-delà du temps et du poison du temps, et il n’y avait pas de péché là-dedans, car il n’y avait pas de péché. Je n’étais plus un serviteur du Seigneur Jésus, j’étais un homme libre. »

C’est sur ce thème que ce livre m’a plu et intéressée, ce personnage est très attachant parce qu’il découvre et reste toujours attentif, curieux, il réfléchit et s’ouvre au monde sans tabous, mais avec générosité, lucidité et honnêteté. Il entend tout ce qui se dit sur les mœurs des uns et des autres, les rites barbares et sanglants, les maléfices et sortilèges, les magies malfaisantes…mais n’y accorde pas plus de crédit qu’au reste, il se fie à son jugement et à ses expériences avant de juger et avant de croire. Il a pris goût à la volupté et au bonheur des sens, que ce soit auprès d’une femme ou dans la nature. La foi s’est échappée de lui et depuis il a retrouvé un regard plus rationnel et plus empirique.

« Beaucoup de ces bruits étaient faux, comme j’ai pu le constater pendant tout le temps que je demeurai chez les jagas ( guerriers ). Je suppose que Caza lui-même aidait à les propager, car rien ne favorise plus un chef de guerre que la légende de sa cruauté. »

On ne fréquente pas tant que ça la reine Ginga, qui comme reine n’a rien à envier à ses semblables masculins et c’est bien le minimum pour leur résister. Être une femme n’en fait pas une bonne personne forcément, c’eût été bien trop simpliste ! Mais elle est devenue néanmoins une figure emblématique de l’histoire africaine. On a pu un jour entendre ça : »Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »…Oh !  C’est la femme africaine alors qui y est entrée et de bonne heure ! ( Excusez cet aparté, je n’ai pas pu résister…)

Et puis il y a les descriptions de l’Afrique et du Brésil, des animaux, des paysages, des coutumes aussi.

« Le grand fleuve Congo se jette dans la mer – cette mer que quelques-uns appellent encore l’océan Éthiopique – comme une immensité dans une autre immensité, un vaste tourbillon d’ombres et d’inquiétude. À plusieurs miles de la côte, alors que l’on n’aperçoit pas encore la terre, on devine déjà l’Afrique grâce au parfum vert apporté par la brise et à la sourde opacité des eaux. « 

La voix de José nous devient familière au milieu du brouhaha des batailles. Il faut être attentif parce que le vocabulaire des différentes langues complexifie un peu la lecture. Un lexique vient au secours en fin de livre, mais de nombreux mots reviennent souvent, alors on les assimile, mais je reconnais qu’il faut être assez concentré pour bien suivre. 

Ce roman sous des airs d’un autre temps, par sa belle écriture soignée, est bien contemporain par les sujets traités, intemporels, comme la tolérance – voire le goût –  de la différence dans son semblable du genre humain. Ici ce sont les gouvernants qui rechignent et punissent les bienheureux mélanges qui se font chez Lambona, la tavernière:

« Rafael fréquentait beaucoup la taverne de Lambona. Je l’y accompagnai quelques fois. On trouvait là des Hollandais, des Anglais, des Français, des Portugais et des fils et filles du pays, s’enivrant tous ensemble, sans distinction de nations, ni de croyances, ni d’idées, et se livrant, déchaînés et sans vergogne, à des danses scandaleuses.

Lambona me confia qu’au temps des Portugais, elle aurait été sévèrement punie si elle avait organisé des bals comme ceux-là. Elle avait connu une autre tavernière à qui le gouverneur avait fait couper les oreilles et qu’il avait fait fouetter en place publique, uniquement parce qu’elle avait eu l’audace d’accueillir dans son établissement des Noirs, hommes et femmes, et qu’ils avaient dansé à la mode du pays en montrant leur poitrine et leurs jambes. »

José Francisco dépeint un monde violent, cruel, où les châtiments les plus infâmes s’abattent sur les esclaves, où la punition est toujours hors de proportions et surtout injuste. Dans les notes bibliographiques de fin de livre, l’auteur dit :

 » Les punitions infligées aux esclaves décrites dans le chapitre cinq ont été, avec quelques changements, volées à la réalité. Ce ne sont que quelques exemples, même pas les plus effrayants[…] »

La fin du livre nous amène à l’apaisement des conflits, des accords ramènent le calme et José s’en va à Amsterdam avec son fils, où ils composent et vendent des livres, comme d’autres restent en Afrique et retournent sur leurs terres

« Beaucoup retournèrent à leurs fazendas et aux terres qu’ils possédaient entre le Bengo et le Golungo, ces terres si vertes et si fertiles, où pousse la moindre semence. En enfouissant dans cette bonne terre les cornes d’une vache il est connu et assuré qu’un veau naîtra cinq jours plus tard. Et si l’on y enterre une lance et un écu, c’est un guerrier qui naît. »

Je finirai avec un passage peu avant la fin que j’ai beaucoup aimé, qui dit assez bien qui est José et le chemin qu’il a parcouru comme homme et observateur/acteur de son temps. Enfin bien que la narration des guerres et des différents conflits ait été assez compliquée, j’y ai pris l’essentiel ( qui peut aisément s’approfondir hors du roman ) et me suis laissée porter par la vie mouvementée mais riche de ce prêtre défroqué par une jolie femme.

« Nous naissons, nous grandissons, nous devenons des adultes, puis des vieillards. Nous n’habitons pas tout au long de notre vie dans un seul corps, mais dans d’innombrables, un corps différent à chaque instant. À cette chaîne de corps qui se succèdent les uns aux autres, et auxquels correspondent aussi différentes pensées, différentes manières d’être et de vivre, nous pourrions donner le nom d’univers – mais nous persistons à l’appeler individu. Grossière erreur. Que l’on considère mon cas, moi qui fus dans ma jeunesse un prêtre dévot et me trouve aujourd’hui, aux confins de ma vie, non seulement éloigné du Christ, mais de n’importe quel autre Dieu, car toutes les religions me paraissent également néfastes, coupables de toutes les haines et de toutes les guerres au cours desquelles l’humanité se détruit peu à peu. Que pourrait dire le jeune prêtre débarqué en Afrique pour la première fois il y quatre-vingts ans, au vieux, immensément vieux, que je suis aujourd’hui – tandis que j’écris ces lignes ? Je crois qu’il ne se reconnaîtrait pas en moi. »

Une lecture enrichissante servie par une belle écriture classique .

« L’été des charognes » – Simon Johannin – éditions Allia

« On marchait sur le bord de la route quand on est tombés dessus, ça faisait déjà quelques jours qu’on le cherchait. Il s’était barré après ça, comme si tout de suite il avait senti que ça allait chier pour lui. il paraît qu’ils peuvent sentir ce genre de chose, les chiens, en tous cas lui il avait bien senti. »

Bon…Après la poésie douce, triste et mélancolique de Joséphine Johnson, voici celle de Simon Johannin, violente et exaltée, lui aussi âgé de 24 ans et écrivant lui aussi son premier roman. Maturité, richesse du langage jusque dans ses eaux les plus troubles – et ici, sûr qu’elles le sont – et poésie donc qui surprend le lecteur d’un coup au détour d’une page, en un grand vol sombre et bruyant car ici le monde est sombre et bruyant, sale et nauséabond, mais c’est le monde du gamin qui nous parle de tout ça, de sa vie, de ses jeux, de ses parents et de ses amis, plus globalement de tout ce qui fait son quotidien…Et personnellement je ne le souhaite à personne, ce quotidien…J’ai imaginé le lieu comme une sorte de vieille communauté installée en une campagne reculée et qui aurait dégénéré au fil du temps, des années qui passent, corruptrices. 

 Dans cet endroit nommé La Fourrière, des animaux morts pourrissent en un tas immonde, puant, suintant, parce qu’on ne fait pas venir l’équarrisseur, dans cet endroit les enfants sont comme tous les enfants, ils font et disent des conneries, se battent, se font battre par les pères ivres morts, ils rient d’idioties et en font plein, ils collectionnent les os qu’ils trouvent partout dans le coin, ils vivent, c’est ici chez eux et ils font avec. Tout brutalisé qu’il soit de tous côtés, notre conteur vit sa vie d’enfant, faite de grosses rigolades et de bonnes bagarres, de grosses blagues et d’observations qui tiennent lieu de leçons. Il est fin observateur, le gosse. J’ai ri très souvent dans la grande première partie, celle de l’enfance parce que le gamin a une façon de dire les choses désopilante et si naturelle, mais ça grince ce rire, ça se coince dans la gorge, parce qu’en fait c’est glauque et sinistre et extrêmement violent. De page en page, on va avancer avec lui vers l’adolescence, et ça autant dire que ce n’est pas simple, ni joli, ni marrant dans ces lieux à l’écart. Je trouve ce livre impossible à résumer ou à raconter mais absolument à lire si on a le ventre et le cœur solidement accrochés à la carcasse, pour ne pas finir sur le tas au fond du jardin, avec poules crevées, vaches mortes et autres bestioles péries.

Toute une galerie de portraits défile, Marcel

« Il a balancé autour de ses trois roulottes un peu pourries toutes les bouteilles de rouge qu’il a picolées, et aussi toutes les bonbonnes de gaz qu’il a utilisées si bien que c’est pas vraiment accueillant quand on va pour le voir. Surtout depuis qu’il récupère toutes les croix cassées ou posées dans les coins des cimetières des villages et qu’il s’en sert pour se faire une clôture. 

Les Jésus il les cloue tous sur le même arbre, c’est un gros chêne très sombre et certains sont là depuis assez longtemps alors le chêne a commencé à les avaler. »

Suivent quelques paragraphes sur l’anatomie de Marcel qui m’ont tordue de rire, je vous jure !

Didi la vieille dame gentille chez qui les gamins vont regarder la seule télé du coin:

« Didi elle était patiente comme personne, c’était huit heures et demie le dimanche et elle avait déjà sept gamins dans les pattes en sachant qu’il y en avait au moins quatre autres qui allaient sans doute pas tarder.[…] Jamais elle nous mettait dehors même quand elle avait la grippe. »

Le voici  parlant de sa mère:

« Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.

Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder ou glisser du couloir vers la chambre. Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu’elle veut parce que c’est le plus juste, se tromper elle sait pas faire.

Alors quand elle fatigue du bruit qu’on fait et de comment on secoue les jours et la vie dans la maison comme un prunier, elle va plus loin sur son bord et nous on la regarde qui s’éloigne et on est comme des cons. »

Il y en aura bien d’autres, comme Tonton Mo, Habib ou Cali, et puis je vous laisse  lire par vous- même les scènes de table qui sont de véritables affronts à la gastronomie.

L’âge venant, les premières filles et les premières beuveries, et le chagrin d’amour, la ville, la solitude, l’errance et la perdition, et le chien qui accompagne ce jeune homme, partout, tout le temps, son démon féroce.

Un roman ultra noir, à découvrir.

‘‘Le soleil s’est lézardé par fragments de petites lumières orange en touchant les premières cimes, sous les feuilles des hêtres ça nous faisait presque des peaux de léopard pendant qu’on regardait le feu droit dans les flammes, puis la lumière est morte et tout le monde est parti.’’