« Un ange brûle » – Tawny O’Dell – Belfond, traduit par Bernard Cohen

un-angeTrès bon roman, de lecture aisée et qu’on peut aborder sous plusieurs angles. C’est sur la forme un roman policier – l’héroïne est chef de la police et une enquête est menée – mais plus profondément c’est un livre sur les traumatismes de l’enfance, une histoire de violences, celles faites aux enfants de diverses manières, celles qui laissent des séquelles plus ou moins profondes, une histoire qui parle d’atavisme, un livre amer mais dont le ton n’est pas sans ironie, humour, et beaucoup d’autodérision chez le personnage central. Voici Dove Carnahan, quinquagénaire chef de la police d’une petite ville de Pennsylvanie, une ancienne cité minière où le sol est plein de cicatrices répandant une odeur de soufre et dans lesquelles couve encore un feu permanent.

« À l’épicentre du feu couvant, une dizaine de fractures fumantes ont déchiré la surface. Des arbres morts sont tombés ici et là; leurs racines mises à nu me rappellent les pattes entremêlées des araignées desséchées que Neely et moi trouvions jadis sur le parquet de notre grenier. Dans l’une de ces crevasses surchauffées, quelqu’un a fourré une fille assassinée. »

dove-893526_640Dove est la narratrice et j’aime sa voix, probablement un peu parce que je suis à cet âge, avec des questions communes avec les siennes, parce qu’elle incarne aussi bien dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée une idée de ce que peut être une femme libre. Célibataire, elle vit une relation assez originale avec Nolan, son collègue masculin; encore une des choses bien vues que cette relation plus sexuelle qu’affective. Enfin c’est ce qu’il parait. Enfin, c’est intéressant en tous cas et pas si simple finalement :

« Nolan est une machine de guerre et je suis son champ de bataille. Il mène une reconnaissance approfondie, lance l’offensive, envahit, pénètre et se retire en me laissant en ruine. Chaque fois.

Après, il voudrait rester mais il ne peut se le permettre. Moi, je voudrais qu’il reste mais je ne peux l’admettre. Je l’entends quitter le lit et chercher ses vêtements dans le noir. Je fais semblant d’être endormie pour faciliter les choses.

Nolan est un empire souverain convoitant une île rebelle. »

L’enquête sur la mort de cette jeune femme trouvée jetée dans la fournaise d’une faille va amener Dove à rencontrer le clan Truly dont faisait partie Camio, la jeune morte. Une de ces familles où sévissent à peu près tous les vices, la violence régnant en maîtresse, et on va ainsi rencontrer trois générations ( et même 4 avec le bébé Goldie ) toutes ravagées par la perversion des uns et la méchanceté des autres. Menant son enquête, Dove va être ramenée à sa propre histoire, celle d’une enfance troublée par une mère belle mais irresponsable, inconséquente et égocentrique. Très proche de sa sœur Neely, dresseuse de chiens, elle va retrouver Champ, le petit frère en allé avec son vécu innommable. Champ revient donc après des années avec Mason son fils de 9 ans, qui très vite va prendre une place dans la vie des deux sœurs, ses tantes.

Tout ça sur un fond d’enquête classique, et des interrogations permanentes; que faire face à ces familles – comment dit-on, disfonctionnelles?  – . Dove s’interroge surroute ce côté inéluctable de la reproduction familiale, des enfants victimes devenant eux-mêmes adultes maltraitants voire pire encore, Dove se penchant plus encore sur les mères.

« À notre connaissance, notre mère avait grandi au sein d’un foyer normal, avec des parents qui la chérissaient. Elle n’avait certainement pas connu l’indifférence, et encore moins l’hostilité.[…]

Nous sommes ce que nous connaissons, non ce que le reste du monde nous encourage à être, encore moins ce que notre cœur voudrait que nous soyons.[…]. Certaines personnes sont incapables d’aimer, tout simplement, même leur propre enfant, ou alors la définition qu’elles donnent du mot « amour » est bien différente de celle de la plupart des gens. »

J’ai aimé le ton de Dove tout au long du roman. L’auteure a su trouver une vraie personnalité à cette femme confrontée à un tournant de sa vie par son âge, par sa carrière professionnelle qui la ramène sans cesse à son passé, par ses difficultés à vivre une relation quotidienne avec un homme ( on en peut pas dire que celle qu’elle vit avec Nolan n’est pas stable : elle l’est ! ). Je pourrais vous dire plus sur l’enquête, sur Dove et ses secrets, mais il ne faut pas. Si ce n’est qu’un homme vient de sortir de prison après 35 ans d’enfermement…

L’enquête va apporter des révélations et des déchirements, des jugements moraux qui s’avèrent erronés assez souvent, car on le sait tout est relatif, y compris certaines idées de culpabilité ou de responsabilité.

boy-661139_640Mention spéciale aux deux petits garçons du livre, Derk Truly, 8 ans et effronté

« …lorsque je vois un petit garçon se glisser à travers une fenêtre de l’étage et traverser le toit du porche avec l’agilité bondissante d’un écureuil. S’arrêtant juste au-dessus de la gouttière, il extirpe un Slim Jim de la poche de son jean et le déchiquette d’un coup de dents. Je le hèle:

-Qui es-tu, toi ?

-Derk Truly. Vous?

-Dove Carnahan.

-Quel prénom idiot ! Nous, les colombes, on leur tire dessus. »

Et Mason, 9 ans, le neveu aux chaussettes orange en toutes circonstances

« Et lui, c’est ton neveu, Mason, annonce-t-il lorsque nous mettons fin à notre accolade.

Je baisse les yeux sur le petit garçon, habillé exactement comme son père, hormis qu’il porte des chaussettes du même orange aveuglant que les gilets de sécurité routière dans ses sandales.[…]

-Je m’appelle pareil que les bocaux.

-Mais non, soupire Champ. il a découvert il y a peu de temps les bocaux Mason et maintenant il raconte partout que son prénom vient de là ![…]

-Mason n’aime pas les champignons, commente Champ.

-Parce que ce sont des « champignons » ! insiste Mason en ouvrant de grands yeux. Comme les trucs que le détergent à bulles tue dans la salle de bains. » »

Et de se dire qu’il n’est pas toujours facile de grandir selon où et dans quelle famille on voit le jour. Comme le pense Dove face à Jessy, Derk ou Eddie, et quand elle regarde sa propre vie.

Un bon roman dans une Amérique provinciale qui n’est pas épargnée par la misère sociale. Un regard féminin porté essentiellement sur d’autres femmes, ça m’a plu d’accompagner Dove Carnahan, un beau caractère et un ton intelligent et ironique jusqu’au dénouement, plutôt triste.

Ici, un article de Libération sur la plus fameuse de ces villes qui se consument sur d’anciennes mines de charbon, Centralia en Pennsylvanie. 

« Dans l’île » – Thomas Rydahl – Belfond, traduit par Catherine Renaud

dans-lile_3897« Le soir de la Saint -Sylvestre, sous l’influence d’un triple lumumba, Erhard décide de se mettre en quête d’une nouvelle compagne. Encore que nouvelle ne soit peut-être pas le terme le plus approprié. Peu importe après tout qu’elle soit nouvelle, jolie, gentille ou amusante, du moment qu’elle est chaleureuse.[…].Dans quelques années à peine, il faudra aussi qu’elle accepte de vider son pot de chambre, de le raser et de lui retirer ses chaussures après une journée entière passée dans sa voiture, si tant est qu’il puisse encore conduire. « 

Voici un nouvel auteur danois, jeune auteur et premier roman très prometteur. Un roman très particulier, une ambiance particulière que j’ai un peu de mal à définir.

L’histoire se déroule à Fuerteventura, île des Canaries chaude et ventée. Ici vit Erhard, homme vieillissant – qui à 60 ans se sent vieux -. Il est danois et a abandonné au Danemark sa femme et ses deux petites filles, auxquelles il envoie depuis de nombreuses années de l’argent tous les mois. Surnommé l’Ermite, il subvient à ses besoins en exerçant les professions d’accordeur de pianos et de chauffeur de taxi. Partagé entre ses activités et un couple d’amis, Raúl et Beatriz, avec lesquels il discute et boit des lumumbas ou des mai tai qui le font décoller de son quotidien, il mène une vie au final assez solitaire et sobre.

mai-tai-1220775_640Sinon, eh bien il partage avec Laurel et Hardy, deux chèvres, sa maisonnette à l’écart de la ville. Un jour, une voiture est échouée sur la plage. Dans la voiture un carton, dans le carton un bébé de 3 mois, mort. La police se désintéresse totalement de l’affaire, mais Erhard lui, va vouloir savoir, comprendre, pris comme d’une obsession de savoir qui est ce petit mort si vite, quelle est son histoire. Comme Erhard est totalement déconnecté – pas de téléphone portable ni d’ordinateur et aucune connaissance de leurs usages – voici le récit pas à pas de l’enquête d’un vieil homme solitaire, qui aime les livres et ses chèvres, une enquête à l’ancienne. 

Cela donne lieu à une narration au présent qui nous fait pénétrer dans les rouages mentaux de cet homme. Hors ses démêlés délicats avec ses collègues, son patron, ses clients, les femmes, ses difficultés avec sa vessie et sa sexualité, on rencontre un homme courageux, porté par son goût de connaître la vérité. Quelque chose le bouleverse dans la vision de ce petit corps mort, posé dans ce carton. Quelle histoire se cache dans cette scène si triste ? Erhard va se retrouver assez vite pris dans une histoire plus dangereuse qu’il ne croit.

J’ai beaucoup aimé ce personnage, anti-héros dans toute sa splendeur, homme du commun ( en apparence ) avec ses pulsions, ses hontes et ses lâchetés aussi, un homme ordinaire comme on dit… Intelligent, on ne sait pas grand chose de son passé au Danemark, si ce n’est qu’il y a laissé femme et enfants, mais cet homme est intelligent. On ne sait pas ce qui l’a fait choisir sa vie ici précisément à Fuerteventura. Il est donc aussi un homme mystérieux. 

« Il regarde la mer. Rien ne change. Pas un nuage. Rien que le flot hypnotique des vagues, qui luttent à hauteur de genou, restent dressées, se mettent à courir et retombent sur les rochers pour ensuite disparaître. Ciel pur. L’invisible reprend tout. Tout est bleu. Tout est blanc. Comme l’année dernière. Et l’année d’avant. Ce n’est pas aussi poétique que ça en a l’air. »

beach-99531_640Ensuite très étrange impression sur les lieux, comme si l’austérité du nord se mêlait à la touffeur du sud. En lisant, c’était comme si les sons étaient étouffés, une absence d’odeurs et de voix, comme si tout était sous un voile. Le sud dans la tête d’un homme du nord, on navigue dans les circonvolutions de son cerveau où l’extérieur est filtré par sa réflexion. Et on le suit dans ses péripéties, les retournements de situation, les déceptions, les chocs émotionnels et les bagarres. Tout est extrêmement réaliste, il en bave parce qu’il est ordinaire, ni sportif, ni jeune et fringant, et c’est ce côté qui m’a plu, c’est un défi d’écrire un tel roman avec ce genre de personnage. 

Je pense que la réussite est dans l’écriture sobre, au fil des pensées du personnage, écriture parfois crue, et finalement en particulier dans les dialogues, sous tension. Ce livre prend son temps, il avance à la vitesse d’Erhard, sans téléphone portable et sans internet, mais obstinément. Le tenace Erhard saura qui était cet enfant, et pourquoi il n’eut pour tout cercueil qu’un pauvre carton et les pages d’un journal danois pour tout linceul.

Le passage le plus représentatif pour moi de l’état d’esprit et de cœur d’Erhard, ce qui le motive à chercher la vérité :

« Il le voit tout à coup. Il est allongé dans l’obscurité au fond du carton, bleu pâle, luminescent. Allongé parmi les morceaux de journal comme un oisillon sur un nid d’épines. Ses cheveux disparaissent dans l’obscurité. Ses yeux bruns sont durs, épuisés par les pleurs. Il ne crie pas, il est silencieux. Ses doigts gourds reposent sur le bord tranchant du carton. Arraché à sa mère, au bout de douze semaines, non pas dans le ventre mais dans le monde. Un avortement raté avec des cheveux et des pouces. Le pire n’est pas qu’il soit mort, que ses parents l’aient tué, mais qu’ils l’aient laissé vivre, qu’ils l’aient gardé en vie pendant trois mois avant de le faire. Trois mois sans amour, trois mois sans contact visuel ni soins, sans tétine ni nounours, sans baiser chuchotant ni regard admiratif par-dessus les barreaux du petit lit, sans main caressante dans l’obscurité. Trois mois d’indifférence, avant de l’abandonner, de l’emballer dans un carton et de le renvoyer comme un paquet à une adresse inconnue. »

De beaux personnages féminins aussi, Beatriz, Monica, et toutes les jeunes femmes en errance affective, j’ai beaucoup aimé ça.

Un beau premier roman, un personnage attachant et une nouvelle voix à découvrir. 

« Yaak Valley, Montana » – Smith Henderson – Belfond, traduit par Nathalie Peronny

yaakVoici un auteur avec lequel il faudra compter. Premier roman et déjà coup de maître. Je l’ai refermé ce matin, quittant à regret des personnages auxquels je me suis attachée, et très bouleversée par cette lecture. Un livre qui empoigne votre cœur, vos tripes, et ne les lâche plus sur près de 600 pages. Il faut saluer les éditions Belfond qui depuis fort longtemps ont su nous apporter des auteurs comme celui-ci, Thomas Savage ou Colum McCann pour ne citer qu’eux mais la liste est longue dans cette grande maison.

En exergue de ce roman une phrase de Henri David Thoreau , on ne peut mieux choisie et qui résume l’expérience que fera le personnage principal du roman: 

« Si je tenais pour certain qu’un homme se rendait chez moi dans l’intention délibérée de faire mon bien, je m’empresserais de fuir. »

Pete Snow est travailleur social, chargé du secteur de Tenmile, Montana. Son travail l’amène à aider des familles marginales, vivant parfois dans les forêts très reculées de la Yaak Valley ou à la périphérie de la ville ( si vous avez lu et aimé comme moi le beau récit de Rick Bass sur la Yaak Valley: oubliez! ).

Pete est un homme encore jeune, séparé de sa femme Beth et père de Rachel, 13 ans, en pleine crise d’adolescence. L’histoire se déroule dans les années 80 au moment de l’élection de Reagan, et on ne peut pas dire que l’ambiance et la vie dans cette petite ville du Montana fassent rêver. Ce Montana mythique en prend ici un sacré coup et si on y parle de Missoula, ce n’est pas au sujet de ses écrivains. Ce livre  poignant trace le portrait d’une Amérique en faillite sociale, le portrait de parents défaillants dont les enfants sont les victimes innocentes. On se dit en rencontrant notre héros la première fois qu’il fait un boulot difficile, qu’il est un chevalier des temps modernes et qu’il affronte un univers dénué de règles et plein d’une violence intolérable. Il est attachant et sympathique, mais on s’aperçoit très vite qu’il n’échappe pas à l’ambivalence généralisée du coin.

bar-1248841_1280 Pete est alcoolique durant ses heures de cafard, sujettes à des beuveries impressionnantes. Et il a souvent le cafard…Ses collègues, comme Mary, ne sont pas plus sobres que lui et son ex- femme Beth pas mieux. On ajoute la cocaïne, la marijuana, et pas mal d’autres choses encore, et on a une idée de la population de l’endroit. Pete est un sauveur d’enfant, enfin il aimerait mais pas facile avec si peu de moyens. Tout alcoolique qu’il soit, il sait aimer et sait aider, et même s’il pense qu’il échoue, il apporte de l’amour et au moins le sentiment de compter pour quelqu’un à ces enfants de la misère et de l’abandon.  Mais il est impossible de résumer ce roman ( il est je trouve toujours difficile, voire impossible, de « résumer » un bon roman, tout juste parvient-on à en esquisser les fils conducteurs ) . On suivra ainsi ses tentatives pour sauver Cecil, adolescent complètement ravagé dont la violence déjà profondément ancrée fait peur pour la suite et sa petite soeur Katie, qui se cache dans un placard quand elle a peur – oh! des passages totalement bouleversants quand Pete met ses mains sur les oreilles de la petite pour qu’elle n’entende pas les conversations qu’il a avec sa mère, cette femme égoïste, pleurnicharde et défoncée en permanence – rien que d’y repenser, j’en ai la chair de poule. Et puis il y aura Benjamin, Ben Pearl, pauvre gosse flanqué d’un effrayant père paranoïaque, d’une mère complètement folle, et de frères et sœurs qu’on ne rencontre jamais, une famille d’illuminés ( si on peut qualifier de « lumières » leurs idées obscurantistes, rétrogrades, démentes ).

On va ainsi accompagner Pete dans ses escapades en pleine forêt sauvage pour mettre sous des pierres de la nourriture, des vêtements chauds, espérant que Ben les trouve. On va le suivre à la poursuite de Cecil qui sans cesse fait des siennes, on va rencontrer des gens bienveillants, comme la famille d’accueil Cloninger. Mais le nœud du livre est sans doute pour Pete la fugue de Rachel, après maintes péripéties chez sa mère qui mène une vie disons… dissolue au Texas. La fuite de Rachel, qui  se fait appeler Rose, va ravager Pete, le ronger et mettre en question sa capacité à faire son métier, sa capacité à s’occuper de qui que ce soit. Cette fugue de sa fille le ramène à sa vérité personnelle et c’est tout à fait insoutenable pour lui, et pour nous que nous soyons parent ou pas. Il aide les autres quand lui n’a pas réussi à élever sa fille, à avoir une relation saine avec elle. Henderson écrit sur la complexité de l’humanité, sur la faillibilité de chacun, de tous. Tous les personnages ont plusieurs visages; Pete, Mary, Rachel ou Jeremiah, aucun n’est clair et au fil des pages émergent les vies cachées, les supplices, les violences, les hontes et les regrets. Peut-être seule Katie est-elle encore lumineuse de la lumière de l’innocence, enfin on aimerait, mais on n’en est pas certain…Ces personnages sont capables d’amour, seulement ils ne savent pas quoi en faire, comment le dire, le montrer et ça m’a remuée profondément plus d’une fois, cette maladresse désarmante devant l’amour.

sunrise-1593829_1280Quant à la nature elle joue ici un rôle de rempart pour ceux qui fuient ou se cachent ou simplement cherchent à s’écarter du reste du monde, mais elle reste cependant toute puissante et souvent hostile, qualités qui la rendent paradoxalement protectrice.

« Derrière la porte moustiquaire, de l’autre côté de la route, la forêt palpitait de vie dans le vent, les pins agitaient leurs branches comme un peuple sylvestre en détresse. »

Enfin, il me faut parler de l’écriture et de la forme, de la construction de ce livre magistral. L’auteur a utilisé quatre formes de narration. Le fil de l’histoire d’un point de vue externe habituel dans le roman, puis l’histoire par la voix de Pete qui utilise le « tu ». Ainsi:

« Tu te dis que tu as un ulcère.[…] Et puis tu reviens à ton cas personnel, comme une paire de phares qui surgit dans ton rétroviseur la nuit, un sale présage qui te poursuit dans l’obscurité de l’autoroute. »

Puis les histoires dans l’histoire, celles que racontent les personnages au court du récit, écrites au présent, et enfin de courts chapitres sous forme de dialogues ou plutôt d’interrogatoire, dont Rachel/Rose donne les réponses, et je ne suis pas arrivée à déterminer qui questionne; l’auteur lui-même peut – être. Et au fait : connaissez-vous le verbe « wyominer » ? Je suis sûre que non. 

En conclusion, ce livre m’a secouée très fortement. C’est une vision de l’humanité certes sombre et violente, mais aussi pleine d’amour pour tous ces enfants qui de génération en génération sont démolis par des parents indignes, défaillants, misérables… Quel mot choisir pour le triste constat de cette infinie répétition que des gens comme Pete essayent d’enrayer, n’y parvenant pas pour eux-mêmes ? Scène avec la petite Katie:

« En fait, ce fut elle qui se pencha vers lui pour l’enlacer et d’un geste, il la prit dans ses bras et ils pleurèrent ainsi l’un contre l’autre, l’enfant et son assistant social. 

Son chagrin aurait dû finir par se tarir, mais l’injustice de la situation ne cessait de raviver sa peine. Son estomac endolori lui faisait un mal de chien. Les coups qu’il avait reçus étaient injustes. Une gamine trop frêle et orpheline, ça aussi c’était injuste. Sa propre fille disparue depuis si longtemps. Injuste. Le père de Katie l’avait plantée à Missoula avec une mère alcoolique. Ses parents à lui étaient morts. Son frère s’était évanoui dans la nature. 

Pete était seul.

C’était ça, le truc. Cette solitude absolue. Comment c’était possible ?

Il remarqua comme dans un rêve qu’elle lui tapotait tout doucement la tête. Ce geste l’aida à retrouver ses esprits. Là, tout de suite, quelqu’un avait besoin de son aide. La fillette, à moins que ce ne soit lui, ou les deux. »

Un très beau livre à l’écriture remarquable ( comme la traduction) . Smith Henderson a été lui-même éducateur spécialisé et je ne doute pas que son expérience se soit exprimée dans ce livre, avec toute l’humanité qui va avec. J’ai beaucoup de mal à laisser là ces enfants perdus et Pete, sur une fin qui n’en est pas une, celle-ci : 

« Il faut y croire. Dans la vie on ne peut pas faire comme s’il y avait des réponses à chaque… »

ICI,  le lien vers le très bel article de Wollanup du blog Nyctalopes.