« La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde » – José Eduardo Agualusa – Métailié/Bibliothèque portugaise, traduit par Danielle Schramm

« Dans les jours anciens, ajouta-t-elle, les Africains regardaient la mer et ce qu’ils voyaient c’était la fin. La mer était un mur, et non une route. À présent, les Africains regardent la mer et ils voient un chemin ouvert aux Portugais, mais qui leur est interdit. Dans l’avenir, m’assura-t-elle, cette mer sera une mer africaine. Le chemin par lequel les Africains inventeront le monde. »

Histoire véridique de cette incroyable reine africaine, récit épique et sans repos sur un peu plus de 200 pages, voici un livre passionnant du point de vue historique certes, mais pour moi encore plus par sa proposition d’une certaine vision du monde, une réflexion philosophique sur la religion, le pouvoir, l’asservissement, la guerre et la capacité à nuire de l’humanité qui semble illimitée et hors d’âge.

Je le dis tout de suite, c’est extrêmement touffu, mouvementé et on voyage beaucoup. Du Brésil ( le Pernambouc et Récife ) jusqu’à Luanda en Angola, avec des galions portugais, hollandais et de la Compagnie des Indes qui vont et viennent, dans des guerres larvées ou pas, des conquêtes, des échanges de marchandises dont les hommes, noirs toujours, représentent une bonne part. Aussi, pour en savoir plus sur cette époque ( fin du 16ème, début du 17ème siècle) et ces guerres, je vous invite à suivre le lien précédent qui vous informera bien mieux que je ne peux le faire en résumant le roman.

Je préfère vous parler du narrateur, un jeune prêtre brésilien métis d’Indien et de Portugais, Francisco José de Santa Cruz, envoyé à Luanda pour devenir le secrétaire de la reine Ginga.

« Je ne connaissais du monde que ce que j’avais lu dans les livres et soudainement je me trouvai là, dans cette lointaine Afrique, entouré de la convoitise et de l’infinie cruauté des hommes. »

Il faudra bien peu de temps et la rencontre brûlante de la belle et tendre Muxima pour que la défroque religieuse parte aux orties et que tout ce qui constituait la pensée et la discipline de sa vie vole en éclats.

« Je me réveillai trempé de sueur et tremblant, et soudainement tout devint limpide et clair comme un après-midi de soleil. Mon destin était lié à celui de Muxima, pour toujours, au-delà du temps et du poison du temps, et il n’y avait pas de péché là-dedans, car il n’y avait pas de péché. Je n’étais plus un serviteur du Seigneur Jésus, j’étais un homme libre. »

C’est sur ce thème que ce livre m’a plu et intéressée, ce personnage est très attachant parce qu’il découvre et reste toujours attentif, curieux, il réfléchit et s’ouvre au monde sans tabous, mais avec générosité, lucidité et honnêteté. Il entend tout ce qui se dit sur les mœurs des uns et des autres, les rites barbares et sanglants, les maléfices et sortilèges, les magies malfaisantes…mais n’y accorde pas plus de crédit qu’au reste, il se fie à son jugement et à ses expériences avant de juger et avant de croire. Il a pris goût à la volupté et au bonheur des sens, que ce soit auprès d’une femme ou dans la nature. La foi s’est échappée de lui et depuis il a retrouvé un regard plus rationnel et plus empirique.

« Beaucoup de ces bruits étaient faux, comme j’ai pu le constater pendant tout le temps que je demeurai chez les jagas ( guerriers ). Je suppose que Caza lui-même aidait à les propager, car rien ne favorise plus un chef de guerre que la légende de sa cruauté. »

On ne fréquente pas tant que ça la reine Ginga, qui comme reine n’a rien à envier à ses semblables masculins et c’est bien le minimum pour leur résister. Être une femme n’en fait pas une bonne personne forcément, c’eût été bien trop simpliste ! Mais elle est devenue néanmoins une figure emblématique de l’histoire africaine. On a pu un jour entendre ça : »Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »…Oh !  C’est la femme africaine alors qui y est entrée et de bonne heure ! ( Excusez cet aparté, je n’ai pas pu résister…)

Et puis il y a les descriptions de l’Afrique et du Brésil, des animaux, des paysages, des coutumes aussi.

« Le grand fleuve Congo se jette dans la mer – cette mer que quelques-uns appellent encore l’océan Éthiopique – comme une immensité dans une autre immensité, un vaste tourbillon d’ombres et d’inquiétude. À plusieurs miles de la côte, alors que l’on n’aperçoit pas encore la terre, on devine déjà l’Afrique grâce au parfum vert apporté par la brise et à la sourde opacité des eaux. « 

La voix de José nous devient familière au milieu du brouhaha des batailles. Il faut être attentif parce que le vocabulaire des différentes langues complexifie un peu la lecture. Un lexique vient au secours en fin de livre, mais de nombreux mots reviennent souvent, alors on les assimile, mais je reconnais qu’il faut être assez concentré pour bien suivre. 

Ce roman sous des airs d’un autre temps, par sa belle écriture soignée, est bien contemporain par les sujets traités, intemporels, comme la tolérance – voire le goût –  de la différence dans son semblable du genre humain. Ici ce sont les gouvernants qui rechignent et punissent les bienheureux mélanges qui se font chez Lambona, la tavernière:

« Rafael fréquentait beaucoup la taverne de Lambona. Je l’y accompagnai quelques fois. On trouvait là des Hollandais, des Anglais, des Français, des Portugais et des fils et filles du pays, s’enivrant tous ensemble, sans distinction de nations, ni de croyances, ni d’idées, et se livrant, déchaînés et sans vergogne, à des danses scandaleuses.

Lambona me confia qu’au temps des Portugais, elle aurait été sévèrement punie si elle avait organisé des bals comme ceux-là. Elle avait connu une autre tavernière à qui le gouverneur avait fait couper les oreilles et qu’il avait fait fouetter en place publique, uniquement parce qu’elle avait eu l’audace d’accueillir dans son établissement des Noirs, hommes et femmes, et qu’ils avaient dansé à la mode du pays en montrant leur poitrine et leurs jambes. »

José Francisco dépeint un monde violent, cruel, où les châtiments les plus infâmes s’abattent sur les esclaves, où la punition est toujours hors de proportions et surtout injuste. Dans les notes bibliographiques de fin de livre, l’auteur dit :

 » Les punitions infligées aux esclaves décrites dans le chapitre cinq ont été, avec quelques changements, volées à la réalité. Ce ne sont que quelques exemples, même pas les plus effrayants[…] »

La fin du livre nous amène à l’apaisement des conflits, des accords ramènent le calme et José s’en va à Amsterdam avec son fils, où ils composent et vendent des livres, comme d’autres restent en Afrique et retournent sur leurs terres

« Beaucoup retournèrent à leurs fazendas et aux terres qu’ils possédaient entre le Bengo et le Golungo, ces terres si vertes et si fertiles, où pousse la moindre semence. En enfouissant dans cette bonne terre les cornes d’une vache il est connu et assuré qu’un veau naîtra cinq jours plus tard. Et si l’on y enterre une lance et un écu, c’est un guerrier qui naît. »

Je finirai avec un passage peu avant la fin que j’ai beaucoup aimé, qui dit assez bien qui est José et le chemin qu’il a parcouru comme homme et observateur/acteur de son temps. Enfin bien que la narration des guerres et des différents conflits ait été assez compliquée, j’y ai pris l’essentiel ( qui peut aisément s’approfondir hors du roman ) et me suis laissée porter par la vie mouvementée mais riche de ce prêtre défroqué par une jolie femme.

« Nous naissons, nous grandissons, nous devenons des adultes, puis des vieillards. Nous n’habitons pas tout au long de notre vie dans un seul corps, mais dans d’innombrables, un corps différent à chaque instant. À cette chaîne de corps qui se succèdent les uns aux autres, et auxquels correspondent aussi différentes pensées, différentes manières d’être et de vivre, nous pourrions donner le nom d’univers – mais nous persistons à l’appeler individu. Grossière erreur. Que l’on considère mon cas, moi qui fus dans ma jeunesse un prêtre dévot et me trouve aujourd’hui, aux confins de ma vie, non seulement éloigné du Christ, mais de n’importe quel autre Dieu, car toutes les religions me paraissent également néfastes, coupables de toutes les haines et de toutes les guerres au cours desquelles l’humanité se détruit peu à peu. Que pourrait dire le jeune prêtre débarqué en Afrique pour la première fois il y quatre-vingts ans, au vieux, immensément vieux, que je suis aujourd’hui – tandis que j’écris ces lignes ? Je crois qu’il ne se reconnaîtrait pas en moi. »

Une lecture enrichissante servie par une belle écriture classique .

« Dans l’ombre » ( Trilogie des ombres, T.1) – Arnaldur Indridason – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

dans-lombre-hd-1-300x460« Le Sudin contourna soigneusement les frégates et les torpilleurs avant d’accoster au port de Reykjavik. Quelques instants plus tard, les passagers descendirent du ferry. Titubants, certains étaient très soulagés de retrouver la terre ferme. Pendant qu’ils traversaient le golfe de Faxafloi, le vent avait subitement forci et avait tourné au sud-ouest, il s’était mis à pleuvoir et, après une navigation plutôt calme, le bateau avait beaucoup tangué. La plupart des passagers étaient restés à l’abri dans les cabines exiguës à l’air saturé d’humidité du fait de leurs vêtements mouillés. Quelques-uns, parmi lesquels Eyvindur, avaient souffert du mal de mer sur la dernière partie du trajet. »

Été 1941, Reykjavik est une base des armées britanniques et américaines. Le parti nazi islandais a été dissous mais l’idéologie rampe encore souterrainement, les plus convaincus tentent de démontrer la « pureté aryenne » des habitants de l’île et ont gardé des contacts avec l’Allemagne .

Eyvindur, petit représentant de commerce, est assassiné à son retour de tournée, une balle de Colt en pleine tête et un « SS » de sang dessiné sur le front. Flovent, jeune enquêteur de la police criminelle et ex-stagiaire à Scotland Yard sera épaulé par Thorson, Islandais né au Canada et délégué par la police militaire, parce qu’il est bilingue, pour mener cette enquête.

ibc_us_army_troops_arriving_in_reykjavik_january_1942L’île vit une période nommée « la Situation », terme qui désigne le trouble semé par tous ces soldats auprès des femmes qui alors s’émancipent, et l’Islande est en phase de profond changement.

C’est un roman que j’ai trouvé vraiment passionnant que nous offre Indridason dont le talent n’est plus à démontrer. Fan de la première heure, avec la lecture de « La femme en vert » j’avais découvert cette période de l’histoire en Islande, puisque l’enquête de notre Erlendur faisait remonter le temps de l’enquête jusqu’à cette même époque. Ici nous voici en immersion. Les personnages prennent peu à peu chair et esprit avec une plume qui prend son temps, traçant ces portraits d’abord en montrant les actes, actions, modes de vie, finalement assez peu le physique, puis doucement entrant dans les pensées des hommes et des femmes que nous allons suivre. L’enquête va s’avérer complexe et pleine de rebondissements, mais ce qui m’a le plus intéressée, la grande réussite de ce roman c’est ce que l’auteur parvient à incarner dans ses personnages. J’ai été très admirative par exemple du portrait de Vera. Indridason n’est jamais manichéen, ne caricature jamais et fait toujours preuve d’un retrait qui laisse le lecteur se faire son opinion seul, il n’intervient pas, laissant toute la place aux protagonistes de l’histoire et à nous lecteurs. Je pense donc à Vera en particulier, cette femme qui va donner du fil à retordre aux enquêteurs tant elle est complexe. Le cœur de l’enquête autour de la famille Lunden va s’étendre en ramifications inattendues, et à chaque fois l’auteur en profite pour nous donner à voir ces Islandais d’alors, en ville et à la campagne (comme cette vieille femme qui va raconter ce que fut Vera plus jeune ), et on ne cesse jamais de rencontrer une histoire, un peuple, une culture si étroitement en osmose avec l’île, sa géographie et son climat.

img_0599Enfin, l’ombre d’un grand homme se profile pour une éventuelle visite ce qui complique encore les choses. Plusieurs intrigues s’imbriquent, emmenant le lecteur dans un véritable labyrinthe.

Comme toujours malin et quelque peu farceur – malgré son air un peu sévère – l’auteur glisse ici et là quelques bribes qui instillent un doute, une question comme ici parlant de Thorston :

« Il avait cherché une expression pour exprimer son sentiment, mais n’en avait trouvé aucune. Or si quelqu’un jouait double jeu, c’était justement lui.

Mais cela, il n’en souffla pas mot. »

Et c’est tout ! Débrouille-toi avec ça, lecteur ! Il s’agit d’une trilogie, et je m’attends à retrouver Thorson dans le second tome ( parution en Octobre 2017 ) et plus de réponses.

Plus globalement, je ressens chez Indridason une bienveillance pour les femmes de son île ( et pour les femmes en général, je suppose, non ? ) qui il faut bien le dire ont mené à travers les époques des existences très dures ( on les rencontre dans la littérature islandaise travaillant dans les usines de poisson pendant que les maris sont en mer pour des mois, élevant les enfants et accomplissant toutes les tâches nécessaires à la survie de la collectivité, confrontées à l’alcoolisme, aux coups, à la solitude, comme « La femme en vert » ). Je me trompe peut-être, mais je ressens toujours cette empathie de l’auteur avec ces femmes qui si elles ne sont pas exemptes de défaut reçoivent néanmoins un regard indulgent de sa part. Et j’aime ça, bien sûr !

islandePour finir, j’attends la suite avec grande impatience tant le suspense est bien mené, soutenu en permanence par une écriture et une construction remarquables et grâce à des personnages auxquels on s’attache, Flovent et Thorston. Sans parler de la fin, comme ça:

« Une jeune femme d’environ vingt ans qui remonte le quartier de Skuggahverfi en pressant le pas apparaît à l’angle de la rue Klapparstigur.[…]La jeune femme s’enhardit et pose un pied sur la chaussée, tenant l’enfant qu’elle a dans les bras de manière à ce qu’il ne perde pas une miette du spectacle et, lorsque le cortège passe devant eux, elle aperçoit dans l’une des voitures un homme imposant au visage lunaire qui, sa casquette sur la tête, se penche en avant sur son siège.Elle fait un grand sourire et le salue d’un signe de la main, il agite la sienne en retour, leurs regards se croisent. Puis le cortège s’éloigne et continue de descendre la rue Laugavegur avant de disparaître. »

Le tome 2 est titré : « La femme de l’ombre ». Si ça ne s’appelle pas « faire languir le lecteur », ça ! Il va sans dire que la traduction est impeccable comme toujours avec Eric Boury et donc pour moi : coup de cœur !

Ici un article sur « La femme en vert », bien documenté sur cette époque de l’histoire islandaise. Tout le site consacré au polar islandais est intéressant, Polar des glaces.

 

« Heimska – La stupidité » – Eiríkur Örn Norðdahl – Métailié, traduit par Eric Boury

heimskaEt revoici ce diable d’Islandais qui vient me bousculer à nouveau avec un bon moment de lecture. Après le phénoménal « Illska, le Mal » , roman au long cours plein d’un souffle furieux, voici un format court ( 158 pages) échevelé, électrique, nerveux et drôle ce qui ne gâte rien, de cet humour grinçant que j’aime.

Dans un futur tout proche, le monde vit sous SurVeillance, système dans lequel les caméras sont partout et la connexion permanente. Rien n’est caché, tout se voit et tout se sait, chacun se pense important. Sous les yeux des webcams et du reste de la planète, chacun affiche son existence. Voici Áki Talbot et son épouse Lenita, tous deux écrivains en phase de rupture conjugale, se déchirant via des vidéos pornos dont ils sont les acteurs, pour mieux se faire mal, enfin, essayer.

« Avant de l’épouser, Áki avait prévenu Lenita que, si elle le trompait, il ne se gênerait pas pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Je sortirai et je coucherai avec quelqu’un d’autre, avait-il menacé. N’importe qui, avait-il répété en voyant qu’elle ne répondait pas. Peut-être fallait-il voir dans cet échange l’annonce de la série d’événements des trois années qui venaient de s’écouler- depuis la première fois qu’ils avaient couché ensemble une véritable guerre par baises interposées avait régné entre eux et, apparemment, les hostilités étaient loin d’être finies. »

Leur maison est truffée de webcams, comme celle de tout un chacun, tout n’est que transparence, mais quand même, tromper son conjoint reste laid et inacceptable ! Les fenêtres ne suffisant plus pour cette transparence, caméras et vidéos ont envahi la société où les egos s’exposent dans chaque geste du quotidien y compris ce qui se passe aux toilettes.

« Ils appellent ça surVeillance tandis que nous parlons de mélodie du futur- dystopie ou probablement cauchemar- mais en réalité c’est un phénomène plutôt banal et il n’y a sans doute pas grand chose à en dire. »

reykjavik-497402_640Or adviennent de plus en plus souvent des coupures d’électricité intempestives, des écrans noirs, plus d’internet, plus de diodes clignotantes rouges ou vertes, et ce au moment de l’année où les jours diminuent, où la nuit s’installe…Il va apparaître alors que ces perturbations sont des actes « terroristes » venus d’un groupe d’artistes, mais on ne connait vraiment le fin mot de l’histoire qu’aux dernières pages du roman.

C’est cette société voyeuriste que met en scène l’auteur dans cette dystopie que pour ma part je trouve effrayante, d’autant plus qu’on en voit déjà les prémisses en ce début de siècle. C’est la peur du vide qui règne et en courts paragraphes l’auteur, comme entre parenthèses, décortique cette peur du vide liée au temps passé et futur, cette peur ressentie par les hommes 

« […]insupportable, cela nous ronge de l’intérieur et nous affole; aussi sûrement que le trauma de notre naissance et l’angoisse de notre mort;[ …] »

pokemon-1543556_640Pourquoi ce besoin de tout dire, de tout voir, de tout montrer, et de tout entendre ? Pourquoi la panique qui s’installe quand les écrans s’éteignent ? Personnellement, ça me fait m’interroger. Moi qui vous parle ainsi depuis mon écran, qui vous espère me lisant, présupposant que ça peut vous intéresser, moi dont l’oreille inconsciemment guette la sonnette qui m’annonce un message…Moi parmi les autres. Besoin de ça pour se sentir existante au monde ? Inquiétant, non ?

Féroce satire de notre société, tout y passe des illusions narcissiques des hommes, il ricane et se gausse, notre auteur, y compris et avec virulence des écrivains :

« Ils écrivaient des romans qui parlaient de la nature, du caractère de l’homme et de ses travers, s’inspiraient de sources historiques, des antiques sagas et des poèmes épiques de l’Edda , s’arrangeaient pour y caser au minimum une éruption volcanique, quelques animaux typiquement islandais, des imbéciles et des Vikings, des fermes et des ermites qu’ils mixaient ensuite avec la politique contemporaine et l’histoire mondiale en commençant de préférence la narration par un petit meurtre. »

Ainsi Norðdahl nous livre un roman efficace et grinçant à souhait, mais tellement juste…On suivra l’avancée de l’écriture des romans respectifs du couple et de leur guerre de jalousie, la venue de l’obscurité au fil des coupures de courant et de la nuit polaire islandaise, jusqu’au dénouement. Il ne serait pas gentil de ma part de vous en dire plus que ça ( Allons ! Maintenons un peu de mystère, cachons deux ou trois choses ! ). Mais reste un livre totalement jubilatoire, remarquablement bien écrit – et je ne manque pas de louer ici une fois encore la formidable traduction d’Eric Boury –  qui par l’histoire de ce couple désuni, mais pas tant que ça, nous plaque violemment contre le miroir. J’ai beaucoup apprécié cet humour féroce qui nous met sans ménagement devant notre reflet et celui du monde, grimaçant et stupide de vanité. Je recommande !

« L’échange » – Eugenia Almeida – Métailié, traduit par François Gaudry

lechange_351Eugenia Almeida, auteure argentine, écrit ici son troisième roman. Pour moi, c’est avant tout la découverte d’une plume très originale dédiée à une histoire en forme de puzzle. En premier lieu, il faut dire que cette écriture et la construction du roman sont  absolument remarquables. Le lecteur est poussé dans un labyrinthe en quête d’une vérité tapie sous une chape de plomb, et il n’a de cesse d’avancer jusqu’à l’issue, revenant sur ses pas, hésitant, se heurtant aux impasses en compagnie du personnage principal, Guyot.

Bien que la dictature soit terminée, ses effets, ses résidus nauséabonds et ses mains armées hantent encore le pays. Une jeune femme braque son arme sur un homme à la sortie d’un bar, mais finalement la retourne contre elle. Suicide ? C’est la réponse facile à une mort dans l’indifférence d’une personne ordinaire. Mais c’est compter sans Guyot, journaliste réchappé de la folie et de l’alcool dans lesquels il s’est enlisé après le meurtre de sa femme. Guyot intrigué par cet acte : viser quelqu’un et mettre fin à ses jours…Pourquoi ? Que cache cette mort ?

Ici commencent les méandres de l’enquête sur laquelle se greffent de nombreux personnages de la police, des médias, et une psychologue à la retraite qui boit beaucoup de vodka au bar de Bruno. 

Chapitres courts, phrases sèches et brèves, mélancoliques – et même dépressives – énigmatiques, poétiques aussi :

« L’un après l’autre les jours s’enfoncent. des jours comme une lame qui empêche de bouger, de réagir, de se dégager.

Il est difficile de deviner laquelle de toutes les pièces a fait que cet éphéméride n’aura pas de terme. Peut-être que cela a commencé avant.

[…]Il arrive un moment où tout doit être mis en ordre. Les yeux s’ouvrent péniblement sur un monde sans signification. Juste une boîte obscure saturée d’échos.

Celui qui ne sait pas qu’il doit mesurer sa force entre en aveugle dans un monde régi par d’autres. Ce peut être beau ou terrible. C’est pareil. Les figures viennent du dehors, elles s’imposent à nous, nous dansons sur la musique d’un autre. »

Nous sont restitués ainsi les tâtonnements de l’enquête, la narration sautant d’un personnage à un autre; on se sent parfois égaré comme Guyot l’est par les secrets qu’il cherche à percer, comme il l’est par l’horreur de ce qu’il dévoile. Très beau personnage et j’ai particulièrement aimé ses rencontres avec Vera Ostots, la psychologue assez trouble qui n’exerce plus, mais si, encore un peu. Et qui a ses habitudes.

« Elle sourit.

-Le monde réel existe. même si on lui résiste.

En un geste identique au premier, elle vide son verre. Il s’écoule à peine une minute avant que Bruno lui en apporte un autre, par une sorte d’accord tacite qui semble avoir été passé depuis des années. Guyot doit avoir posé sur elle un regard déplacé, car elle reprend sa tasse où reste un fond de café froid et dit:

-Ne faites pas attention. On a tous nos petites habitudes. »

memorial-429566_1280Dans ce roman politique et sombre, Eugenia Almeida triture l’histoire de son pays, la décortique par le biais de ceux qui l’ont faite – défaite – , l’armée, la police, la presse. Secrets intimes et vie publique mêlés, la monstruosité de ce régime surgit par bribes au détour d’une phrase. On comprend aussi que ce pays ne peut se dépouiller sans mal de ce passé encore très proche, et que celui-ci détermine encore et toujours la vie des Argentins. On ne peut jamais être sûr de rien, et l’écriture incisive génère une sorte d’angoisse fébrile, une appréhension sourde; quel talent ! 

Le roman est assez court, je l’ai lu d’une traite parce qu’on suit avec la même inquiétude que Guyot le fil ténu des indices, le double jeu des protagonistes, on veut savoir et dénouer cette sinistre affaire, où le passé démontre qu’il continue son œuvre comme un ver dans un fruit.

La fin éclaire le titre ( même si connaissant un peu l’histoire de la dictature en Argentine, j’ai compris assez vite celle de la jeune morte ), mais surtout cette fin est très très bien choisie, dans la même ambiance que le reste du livre c’est à dire angoissante à souhait :

« La pénombre s’est maintenant muée en complète obscurité.

-Je vous appelle dans quelques jours. tant que vous respecterez notre accord, tout ira bien.

Il sort en silence. elle n’arrive même pas à se lever pour le raccompagner. Elle restera assise dans ce coin de la pièce jusqu’à une heure avancée de la nuit, jusqu’à ce qu’elle puisse assumer qu’elle vient d’entrer en enfer. »

Quelle manière magnifique et intelligente de fermer le livre ! 

« La double vie de Jesús » – Enrique Serna -Métailié/Bibliothèque hispano-américaine, traduit par François Gaudry

« AUREA MEDIOCRITAS

double vie de jesus

Stimulé par le chant des oiseaux et le pourpre impérial des bougainvillées, Jesús Pastrana commença sa séance quotidienne de vélo d’appartement en s’abandonnant aux douces divagations de la rêverie politique. »

Ouvrant le livre sur cette très belle photo de couverture, nous faisons connaissance de ce Jesús mexicain sur son vélo d’appartement, dans le confort familial entre ses deux enfants qu’il adore et sa femme Remedios pour laquelle il fait ce qu’il peut, toute passion éteinte.

Jesús est un homme politique qui brigue le poste de maire de la ville de Cuernavaca. Cette ville de l’état de Morelos est entre les mains de deux cartels de narcotrafiquants qui afin de mieux régner utilisent à l’envi les petitesses et les appétits des différents personnages qui gèrent cette cité où règnent la violence et la corruption. Jesús Pastrana, commissaire aux comptes incorruptible, connu et reconnu pour sa droiture et son honnêteté, Jesús homme de convictions, résistant aux pressions, aimerait bien accéder à la mairie afin d’appliquer son programme :

« Son programme politique, modeste en apparence, était d’une ambition frisant la témérité : créer un véritable État de droit, remonter la pendule de l’histoire jusqu’en 1913 et accomplir la révolution légaliste que l’assassinat de Madero avait interrompue. »

A ses côtés quelques amis le soutiennent et en particulier Felipe Meneses, journaliste de  El Imparcial, qui décrit ainsi Jesús:

« Le commissaire aux comptes Jesús Pastrana est un de ces rares fonctionnaires qui servent le bien public au lieu d’utiliser leur poste comme tremplin politique ou leur enrichissement personnel. Père exemplaire, administrateur efficace, ennemi irréprochable de la vénalité sous toutes ses formes, il n’a jamais cherché la gloire médiatique, bien qu’il l’eût amplement méritée. Parmi les figures politiques de Cuernavaca, nul n’a lutté avec plus d’acharnement pour assainir l’administration publique, et maintenant que la société exige, avec juste raison, un combat frontal contre le pouvoir corrupteur du crime organisé, le Parti d’action démocratique a trouvé en Pastrana un de ses meilleurs représentants… »

Voici donc cet homme honnête, au fond peu armé pour la cruauté des campagnes politiques, qui va se lancer dans l’arène sans savoir vraiment à quoi il s’expose mais fort de ses idées et de son sens de la justice. Serna nous emmène dans le dédale des perversions de cette vie politique mexicaine qui, au demeurant et à mon plus grand désarroi, n’est pas si éloignée de la nôtre. Ce livre est un livre politique, qui parle des rouages de ce monde obscur et à l’air vicié, et surtout de ceux qui en font ce sordide marigot. Serna décortique ce fruit corrompu jusqu’à constater qu’il est pourri jusqu’au noyau. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, à vous de lire, sachant que tout ceci engendre un suspense mené de main de maître et sert en fait de toile de fond – un fond tout en détails – à une magnifique histoire d’amour, inattendue, inespérée, inhabituelle et houleuse. Jesús découvrira vite à quel point sa campagne politique et son histoire d’amour sont intimement imbriquées.

Jesús en qui Remedios n’allume plus aucune étincelle, un soir de cafard alors qu’il apprend que son parti veut porter un corrompu au poste qu’il vise, Jesús, effondré, va se saouler et traîner dans un quartier populaire où tapinent travestis et transsexuels.

« Pouah, des travestis costauds aux jambes musclées, nichons gonflés au butane, épaules de dockers. »

Mais un peu à l’écart parmi cette faune étrange, il aperçoit une reine:

« Elle porte une mini-jupe à paillettes dorées, des bas résille, de hauts talons blancs et une courte blouse à bretelles. Elle fume avec une allure de femme fatale et pourtant elle parait encore vulnérable aux émotions. Le contraste entre ses lèvres charnues, un peu gonflées, et la coquetterie enfantine de la fossette du menton lui donne un air d’innocence provocante. Le doux venin de son regard et sa voluptueuse langueur de cygne incitent à la protéger, et en même temps à la dompter au fouet. Quand Jesús baisse la fenêtre, la reine du boulevard s’approche de la voiture avec un déhanchement obscène:

-Bonsoir, chéri, tu veux de l’oral ou la totale? La totale, c’est huit cents et on va à ma piaule. »

Je sais; la chute, là, casse un peu l’image de la reine, mais c’est en ça que repose en partie le charme de ce livre, qui est tout ce qu’on veut sauf bienséant, et j’ai adoré ça.

Et il n’en faut pas plus pour que les présentations se fassent, d’abord dans la voiture – « Je m’appelle Leslie. Et toi ? »et que commence alors un amour fou, irraisonné et irraisonnable ( comme l’est souvent l’amour, non ?), hors de toutes conventions, et qui ne sera pas le moindre des freins au projet politique de Jesús. Jamais il ne renoncera à Leslie qui pourtant va lui causer quelques soucis, petits et gros, mais surtout gros…

Avec humour et témérité, Serna dessine là une histoire haute en couleurs, riche en rebondissements et féroce dans le trait, tant pour le monde politique que pour les bien – pensants de nos sociétés. Je dis « témérité » parce que faire tomber cet homme de convictions, honnête et intègre père de famille dans les bras de Leslie, qui vit dans un désordre total, physique, moral, matériel, une marginale dans toute sa splendeur, c’est téméraire, tellement réussi ! Le sage Jesús va se révéler le roi de la débauche et va se livrer tout entier aux désirs de la belle Leslie dans une relation aussi tendre qu’orageuse, aussi sentimentale que sexuelle. Passant de l’humour et de la moquerie au désespoir d’un homme confronté à un dilemme profond, à des coups durs venant de tous côtés, le lecteur tourne les pages sans un moment d’ennui.

« Les règles non écrites du bon amour, celles qu’un cœur vulnérable découvre quand il s’est donné sans conditions, l’incitait à signer avec elle un pacte suicidaire. Le politicien perdant et la vedette en disgrâce: deux personnes et un seul destin. La défaite partagée avait quelque chose de noble, il se sentait envahi par le plaisir de renoncer au salut égoïste. Brûler avec toi dans l’enfer des passions impures, m’abandonner au doux vertige de l’échec? C’est ça, petite salope, que tu veux de moi ? Ou tu préfères que je t’appelle connard ? »

Santa-muerte-nlaredo2Une histoire violente, sensuelle voire très « hot » , intelligente et pleine d’une ironie bien sentie, au suspense parfaitement maintenu; ainsi on ne connait le destin de notre couple qu’à la toute fin. On voit trébucher notre héros Jesús, mis à mal dans tout ce qu’il défendait jusqu’alors, jusqu’à ce que ce piège de la politique véreuse le traîne dans ses filets, le laissant mal en point, ébranlé et chancelant, mais toujours combatif. Une fable moderne et décalée, tantôt tragique, tantôt tout près de la bouffonnerie grâce au caractère de Leslie, effrontée, boudeuse, capricieuse, violente et fragile à la fois. Leslie qui prie Santa Muerte. On s’attache à suivre ce duo de choc dans un récit semé de doutes et de questions qui tiennent en haleine vraiment jusqu’à la fin. Je ne présumerais pas que c’est volontaire, je n’en sais rien, mais ce Jesús-là accomplit lui aussi son chemin de croix avec beaucoup de courage.

Je ne connaissais pas Enrique Serna, mais voici une belle et intéressante découverte. Écriture et  traduction parfaites, un excellent plaisir de lecture, je conseille !