« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« La rue » – Ann Petry – Belfond/Vintage Noir, traduit par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault

« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »

Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

 Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.

« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »

Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…

Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.

Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:

« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.

Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »

Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.

Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.

Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .

Les mots de la fin:

« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »

« Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions , traduit par Marina Boraso

johnsey« Maman disait toujours que janvier est un bien joli mois. Avec le début de la nouvelle année, c’est tout qui recommence. Les visiteurs sont repartis et, si Dieu le veut, on n’entendra plus parler d’eux jusqu’à Noël prochain. On ne s’en rend pas compte tout de suite, mais les jours rallongent déjà. Janvier, c’est aussi le mois où naissent les veaux, et chacune de ces petites vies fragiles nous fait un peu d’argent en plus. On n’a pas le choix, il faut bien tâcher de se renflouer, après tout ce qu’on a dépensé pendant les fêtes, pour des bêtises qui n’ont fait plaisir à personne. La morsure du gel vient tuer tout ce qui pourrait rester de mauvais. Voilà ce qu’il a de spécial, le mois de janvier: il nous rend un monde tout neuf. C’est ce que maman répétait dans le temps, quand elle avait encore des choses à dire. »

Quel beau retour littéraire en Irlande pour moi ! Voici un roman – le second de cet auteur – dans lequel j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise – les sautes d’humeur, la force terrienne, l’excès et la poésie mélancolique – et en même temps, une voix très personnelle qui se prête à un personnage à part, un livre dans notre temps et intemporel à la fois.

Construit en douze chapitres, de janvier à décembre, l’auteur nous raconte les jours de Johnsey, un grand garçon de 24 ans un peu simple, aimé et protégé par ses parents autant que faire se peut de la méchanceté des autres, de la violence et de la déception. Le père de Johnsey est mort; il était un homme craint et respecté. La mère du garçon n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la perte de son époux. Et lui, le grand garçon, est souffre-douleur à plein temps; chaque fois qu’il traverse le village, il se fait taper, harceler, insulter…C’est son quotidien, redouté.

Johnsey n’a pas une très haute opinion de lui-même, chaque moment passé hors du foyer aimant le ramène à sa gaucherie, sa simplicité, sa faiblesse. Sa colère est dans ses pensées, mais seulement dans ses pensées, parce qu’au fond c’est un doux. Pourtant son cerveau n’est pas inerte, Johnsey a retenu pas mal de choses du collège, surtout sur les sciences. Il a construit son petit savoir, tourné à sa façon.

« Papa lisait des revues scientifiques, et maman répétait qu’avec un cerveau comme le sien, il aurait pu aller très loin.[…] C’est un comble, pensait Johnsey, qu’un homme tel que lui ait eu un fils aussi crétin. Au collège, miss Malone avait fiat un cours sur la reproduction sexuelle. L’homme envoyait dans le corps de la femme des milliards de spermatozoïdes, mais un seul parvenait à se faufiler jusqu’à l’ovule. Et celui de Johnsey avait gagné la course ? Bonté divine ! À croire que les autres n’étaient pas vraiment dégourdis. »

Ainsi, de jour en jour, de mois en mois, Johnsey prend des coups, puis sa mère meurt, le laissant quelque peu démuni dans sa ferme vide; alors il achète un four micro-onde, il sort peu, et puis un jour, il se fait réduire en charpie par la bande qui se rassemble dans le village, ce qui l’amène à un long séjour à l’hôpital, les yeux abîmés et ça le repose.

« Ça a ses avantages, d’avoir perdu la vue, surtout quand on est certain que c’est du provisoire.[…] On laisse les choses aller leur train autour de soi, et on est dispensé de réfléchir à ce qu’on devrait faire ou dire, aux endroits où on devrait aller. « 

mgf001À la mort de sa mère, il est devenu l’objet de la jalousie des villageois, et détesté car il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tous. Mais Johnsey ne cède pas en mémoire de ses parents qui ont sué sang et eau sur ces terres pour arriver à assurer de quoi vivre à leur fils quand ils seront disparus .

Au cours de son hospitalisation, il va rencontrer son premier véritable ami, un moulin à paroles surnommé Dave Charabia, et la première femme de sa vie, Siobhán, une infirmière jolie et effrontée qui va continuer à prendre soin de lui, qui en reste tout surpris et en émoi avec le peu qu’il sait de la sexualité, appris auprès de son père:

« De nos jours on leur apprend tout ça dans les écoles. Mon cul, a répliqué maman, fais-le toi-même et en vitesse. Papa a répondu qu’à lui, personne lui avait jamais rien expliqué, et maman a dit Tu m’étonnes, tiens ! Finalement, papa a cédé, juste avant qu’ils n’entrent dans la laiterie. Tout ce bastringue entre les hommes et les femmes, le sexe et tout ça, faut pas que tu te tracasses, ça vient naturellement. C’est compris? Parfait, mon grand. Allez, on va les traire, ces vaches? »

pm6-01_2_3_tonemappedEt là je m’arrête, mais j’ai trouvé l’histoire de ce grand jeune homme très émouvante, il navigue au milieu de la cruauté du monde, rougissant, hésitant, solitaire par la force des choses; chaque chapitre, chaque mois commence par une réminiscence du joli temps où ses parents vivaient auprès de lui et on a de la peine, on l’imagine mangeant seul son plat passé au micro-onde, perdu dans ses souvenirs et ses interrogations, seul. Alors quand arrivent la belle infirmière amicale et Dave, énervant mais présent et attentionné, on se dit que ça va aller mieux…Tour à tour on sourit, on est ému, touché, en colère, on ressent avec Johnsey l’injustice, le poids de la différence qui isole et les stratégies d’évitement que l’on construit quand on veut moins souffrir. Et puis l’année finissant, décembre arrivant, une fin, le soleil qui s’en va, le jour qui rétrécit, l’hiver qui revient inexorablement, la vie de Johnsey, un gouffre de solitude. L’auteur nous permet de vivre de l’intérieur une année de la vie de ce grand maladroit, qui avec ( grâce à ? ) sa naïveté dit parfois des choses si justes, et de ressentir sa souffrance face au monde qui l’entoure, hostile, dans lequel il n’arrive pas à trouver sa place, véritable calvaire après la perte du cocon aimant et protecteur des parents. 

Très belle plume que nous délivre l’Irlande, avec tout ce qui fait la singularité de ce pays petit mais si riche littérairement; du nord au sud, on n’a jamais fini de s’étonner du foisonnement des talents, dépeignant villes et campagnes où des êtres rudes mais d’une sensibilité à fleur de peau passent du rire au larme entre deux pintes, se battent puis s’étreignent, rien à faire, l’Irlande reste une de mes destinations favorites dans la lecture.

Belle traduction pour un texte sensible et fort, couverture magnifique, un gros coup de cœur pour Johnsey Cunliffe.

« Voilà à quoi on reconnait le mois de décembre : il file en un éclair. Vous fermez les yeux et déjà il est passé. Comme si vous n’aviez jamais été là. »

 

« Soleil rouge » – Matthew McBride – Gallmeister/ Neonoire, traduit par Laurent Bury

soleil » Le soleil descendait derrière le mobile home comme une explosion de jaune d’œuf qui giclait du ciel et consumait les arbres. Le long de la rivière, les sycomores projetaient de longues ombres couleur auburn brûlé, et des rayons dorés perforaient les nuages rebondis, visiblement chargés d’humidité pour plusieurs jours.

Les piverts frappaient et picoraient. L’eau de source jaillissait et se déversait dans les rigoles et les ruisseaux, s’élevait au-dessus des parois et remplissait les fossés des terres basses. Les rameaux se couvraient de feuilles et les branches se battaient entre elles quand un vent frais montait de la rivière. »

Je vous ai épargné le vrai début de ce roman noir, un prologue qui dépeint une toute autre ambiance, pour favoriser le paysage du comté de Gasconade, Missouri. Il y aura au cours du livre de très beaux passages sur les paysages de cette région, qui pourtant est plus connue pour l’énorme quantité de métamphétamine qui y est produite et vendue; sans compter la marijuana.

Lors d’une intervention dans le mobile-home d’un trafiquant, le shérif adjoint Dale Banks tombe sur un magot de 52 000 $ caché dans la litière du chat. Il sait dans quoi il s’engage avec cet argent sale, mais il s’en empare et va le cacher chez le vieil Olen, 81 ans, veuf triste qui continue néanmoins à travailler son lopin en compagnie de son chien Sandy et du coq Beauregard, le plus méchant coq de la Gasconade:

« Olen était un fermier qui adorait ses tracteurs et sa terre. Il en était venu à énormément apprécier les petits cadeaux de la vie. Les petites choses superflues que l’on observe et qui demeurent inutiles jusqu’à votre vieillesse. Les petites choses que seul un imbécile peut savourer.

C’était l’amour d’un chien et la haine d’un mauvais coq qui le maintenaient en vie. »

chevroletBanks devra  à partir de ce moment trouver le moyen de se sortir de ce guêpier, si possible en ne rendant pas l’argent. Or, c’est bien là qu’est la difficulté compte tenu des « adversaires », les dealers – plus ou moins futés-, fabricants, revendeurs, dont certains sont des membres égarés des familles du coin. Le plus redoutable de tous est une sorte de fou furieux, Butch Pogue, auto-proclamé révérend de sa propre religion. Lui et les siens vivent au sommet d’une colline, où le révérend produit avec amour et dévotion la meilleure métamphétamine du secteur et pratique des rituels sacrificiels en égorgeant des cochons. Un des personnages les plus pittoresques du roman, on peut le dire ! Mais on va croiser aussi Jackson, Fish, Jerry Dean, Wake, entre deux montées ou descentes de leur substance favorire, scènes largement décrites comme ici:

« […]Il retira la seringue qu’il serrait entre ses dents, prit le bouchon, le remua et mania le piston une ou deux fois.Puis il le poussa à fond pour chasser tout l’air, aspira un peu de meth dans l’aiguille, la plaça contre son cou, pinça la peau avec sa main libre et inséra la pointe de l’aiguille dans l’étroite veine bleue qui courait en travers de sa clavicule.

Et puis il fut libre. Il ferma les yeux et sentit que le monde explosait. C’était chaud, noir et lent. À la fois terrifiant et beau. »

mobile-homeMatthew McBride nous raconte donc cette région ravagée par la drogue et la violence qu’elle génère. On pense indéniablement au grand Daniel Woodrell sans atteindre pourtant la force dramatique de ce dernier ( la barre est tellement haute! ), forcément, c’est la même région, les Ozarks sont à côté, et les mêmes plaies sociales. Parmi elles, il y a l’obésité, depuis Banks jusqu’à l’ogresse Mama qui découpe les têtes des cochons chez le révérend Pogue. Mais ce n’est rien face à la drogue qui ronge la jeunesse qui se détruit le cerveau pour s’évader et moins souffrir, comme Fish regardant un père et son fils pêchant sur une barque:

« Fish les regarda bavarder, lancer leurs lignes, descendre la rivière. Les regarda s’aimer comme il n’avait jamais été aimé. Un amour tel qu’on en racontait dans les livres, tel qu’on en montrait à la télé. Papa fixait un appât à l’hameçon de Fiston, et il riait quand la ligne s’accrochait au rivage. Il ne frottait pas la joue de Fiston avec le poing comme Big Fish l’aurait fait.

Non, ce père-là était parfait. Il souriait, secouait la tête et passait les doigts dans les cheveux de Fiston. »

Parmi les personnages, j’ai une tendresse pour le vieil Olen, et puis ce shérif adjoint Banks, sa famille, sa petite fille handicapée Grace si joyeuse, sa femme Jude si sage, et ses deux ados, Jake et Steph, une belle famille qui résiste à l’environnement par l’amour que ses membres se portent. Bien entendu, il se passe beaucoup de choses entre tous ces personnages, et ceux dont je n’ai rien dit comme Herb et Wink; il y a des femmes aussi, et pour finir, j’ai apprécié la fin que McBride a choisie pour son histoire, une belle fin, bien composée, comme un grand ménage dans un lieu sale et en désordre.

L’auteur est parvenu à écrire un livre tout à fait différent du précédent, « Franck Sinatra dans un mixeur« , qui était très noir, mais très très drôle et en cela sans doute plus original que celui-ci.

Voici le lien vers l’interview des amis de Nyctalopes de Matthew McBride au Festival Etonnants voyageurs.

« La mort nomade » – Ian Manook – Albin Michel

la-mort-nomade_1156« Le petit combi russe bleu tout-terrain crapahutait, en équilibre instable, vers la ligne de crête. En dodelinant dangereusement, sa carcasse peinturlurée écrasait sous ses pneus ramollis des cailloux chauds qui fusaient en cognant sous le châssis. La pente et les soubresauts décidaient de sa trajectoire plus que les efforts du chauffeur, cramponné de ses mains d’ogre au fin volant de bakélite ivoire. »

Bienvenue dans le désert de Gobi, où l’irascible ex-commissaire Yeruldelgger tente une retraite spirituelle…Mais on dirait bien que ça va être compliqué et très vite compromis.

J’ai retrouvé avec joie ce personnage découvert pour la première fois dans « Yeruldelgger » en 2014. Je n’ai pas lu le second volume, mais un ami m’a prêté celui-ci où j’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans le premier : le côté bande dessinée, ou film à la manière d’un Tarantino mongol, les références culturelles tous azimuths ( cinéma, musique, littérature…)…tout y est. Sous une plume échevelée, effrénée et rageuse, Ian Manook lance un cri d’amour pour cette Mongolie en voie de perdition sous les griffes et les crocs des rapaces des multinationales en quête de profits et un cri de révolte contre le laisser-faire et la corruption des dirigeants.

L’histoire est complexe – comme l’est le méticuleux montage voué à démunir la Mongolie de ses ressources – aussi je ne m’attarderai pas à vous la résumer, ce n’est pas possible, mais en tous cas, le sujet est grave, traité avec colère et pessimisme. On rencontre sous les yourtes de belles figures de femmes, on découvre ici encore le difficile ajustement entre vie « traditionnelle » et vie « moderne » – un peu comme chez Olivier Truc et les Samis, quoique sur un autre ton – et Yeruldelgger incarne à lui tout seul cet homme transitoire ou en transit – je ne sais pas quel serait le meilleur terme. On croise encore une fliquette qui ne s’en laisse pas compter, qui hurle pour se faire entendre et respecter, et qui certes n’a pas froid aux yeux.

way-1355456_640Et puis un van qui transporte des amis artistes, qui posent leurs chevalets ou carnets de croquis dans les dunes ou face aux montagnes et croquent ces espaces dont ils pensent qu’un jour ils ne seront visibles que sur les toiles et les vélins…Intéressant dialogue entre Ganbold, gamin mongol et Yeruldelgger, l’ami des peintres :

 

 « -C’est quoi ces trucs ?

-Pas de l’encre de Chine, réfléchit Yeruldelgger à voix basse. Du fusain peut-être, ou alors du graphite.

-Non, je veux dire: ça représente quoi ?

-A toi d’imaginer. Un envol de grues demoiselles. Une ligne de crête. Le geste gracile et fragile d’une jeune danseuse de Biyelgee…

-Non mais le type, il a voulu dessiner quoi ? insista le gamin.

-Ce n’est pas ce qui importe, expliqua Yeruldelgger. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens quand tu le regardes. Tu ressens quelque chose ?

-Oui, c’est beau, c’est vrai, mais moi j’aimerais bien savoir ce que c’est, ce que ça représente. Ces trois trucs noirs par exemple, qu’est-ce que c’est ?

Ganbold lui tendit le dessin qu’il avait cueilli au galop. Une longue ligne harmonieuse en biais et rythmée, comme un clapot dans le ciel, et qui se jouait des déliés aériens d’un trait souple et léger. Et dessous trois rectangles noirs et denses, compacts, resserrés les uns derrière les autres dans un alignement géométrique et brutal.

-Pas la moindre idée, avoua Yeruldelgger, mais le contraste est fort.

Comme les deux femmes les avaient rejoints, Yeruldelgger leur montra les dessins qu’elles observèrent et s’échangèrent. L’harmonie émouvante qu’elles y trouvèrent en silence exaspéra Ganbold.

-Bon, on va le voir, ce charnier ? »

landscape-617066_1280Une galerie de personnages allant de la goule qui saigne à blanc et chevauche tout ce qui vit sur son passage, aidée d’une armée fourbie par des multinationales sans états d’âme, en allant jusqu’aux femmes cavalières, archères de la steppe, les pelleteuses contre les flèches, devinez qui finira par gagner? Notre écrivain est furibard, on le sent, on le sait, et il nous promène de la Mongolie à Manhattan en passant par Montréal, l’Australie, et le désert de Gobi semble être le lieu international du moment. L’écriture est belle, nerveuse,comique, poétique, imagée. Les mots et le niveau de langage s’ajustent aux lieux, aux temps, aux hommes qui les utilisent . Scène de meurtre :

« Devant eux, l’homme nu était allongé sur le dos, comme enroulé sur un rocher. Son dos cambré au-delà du probable épousait très exactement la forme de la pierre presque ronde. Jusqu’à sa nuque. Jusqu’à ses bras désarticulés aux épaules et tendus au-delà de sa tête renversée. Lestés par une lourde pierre au bout d’une corde nouée à ses poignets. D’un côté ses pieds étaient attachés à la base du gros rocher et de l’autre cette pierre immobile pendait dans le vide et l’étirait, cintré, sur le rocher lisse. « 

De très belles pages sur la mort, notre façon de la traiter et celle des Mongols ( p.64, p.131 ), mais aussi des scènes très crues, au langage ordurier dans des bouches d’ordures,mais aussi dans celle de notre Yeruldelgger, sanguin et comme une bombe à retardement, malgré les efforts qu’il fait pour rester en phase avec sa retraite spirituelle ! 

Yeruldelgger a perdu ici la femme de sa vie, la belle Solongo, sa raison de vivre, son sang et son souffle, il dialogue avec son nerguii ( chaman masculin ):

« -Le chagrin n’est qu’une vague qui te submerge puis s’en va, dit le Nerguii à ses côtés.

Mais Yeruldelgger n’y croyait plus. Toute cette sagesse inutile. Toutes ces futilités incapables de résister à la force brutale du mal. Tout cet amour pour rien, que rien ne protège de rien. Le Nerguii à ses côtés n’était plus qu’une image. comme le courage n’était qu’une vanité. Le pardon qu’un abandon. Le souvenir qu’une trahison.[…]Puis il garda le silence jusqu’à ce que le spectre du Nerguii disparaisse. Ne resta alors que la tiédeur d’une steppe d’émeraude au pied de la colline. La fraîcheur blanche d’une rivière scintillante emmêlant ses rubans autour de lourdes touffes de roseaux argentés. Un horizon dentelé à l’est de crêtes bleues et crantelées, et lissé à l’ouest de la houle irisée d’une prairie échevelée. Quelques chevaux à la crinière blonde, avec le monde entier pour pâture. Et au nord, un ciel qui se chargeait des rouleaux mauves d’un orage électrique. »

ferns-745185_640Ce livre est sous tension, avec quelques courtes pauses, un peu de répit histoire de repartir dans la course, jusqu’au final troublant dans les dunes qui chantent. Vous avez compris que j’ai aimé, beaucoup, ce périple aux côtés des mongols, ce côté un peu déjanté de la trame, la hargne, la fougue de la plume de Ian Manook, souvent excessif, voire outrancier, tout est « too much » et j’adore ! Le genre de lecture qui me défoule, me fait du bien ( on y rit beaucoup aussi ) , bref, j’ai passé un excellent moment .