« Un seul parmi les vivants »- Jon Sealy – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Fin août. Un samedi. La canicule. Le rougeoiement du soleil du soir, la clarté des étoiles et même la chaleur de l’été qui persiste à cette heure écrasent la plaine, pareille à une fournaise alimentée par quelque veilleur de nuit. Le shérif Furman Chambers rêve de chevaux:[…] »

Voici encore une nouvelle voix, une belle plume qui arrive chez nous par cette collection Terres d’Amérique et le talent de celui qui la dirige, Francis Geffard. On ne peut que le remercier, nous, lecteurs curieux de nouvelles écritures américaines de nous faire ainsi découvrir de jeunes talents. Et Jon Sealy en est un avec ce premier roman auquel il ne manque rien : une trame solide, des personnages décrits en finesse et en profondeur, un sens du rythme aussi et enfin de l’intelligence sans pesanteur.

Ce roman peut se lire comme un policier – il y a un shérif et une manière d’enquête – ou un roman social, moi je l’ai lu juste comme un roman, et c’était bien comme ça, je ne suis pas grande adepte des catalogages.

Nous voici en Caroline du Sud en 1932, pleine époque de la Grande Dépression et de la prohibition ( qui cessera en 1933 ). L’été caniculaire et Larthan Tull règnent sur la petite ville de Bell et le trafic d’alcool. Mary Jane Hopewell, vétéran de la Grande Guerre, marginal, tente de faire son trou dans ce trafic. Ah oui, Mary Jane est un homme au fait… Un soir, devant le Hillside Inn tenu par Dock Murphy, Lee et Ernest, deux jeunes hommes du coin sont retrouvés morts par balle. Le shérif Chambers, 70 ans et fatigué, plutôt coulant sur le respect de la loi concernant l’alcool, peinant à lâcher prise avec son boulot se rend sur les lieux. Ainsi va commencer non seulement l’enquête, mais aussi les rencontres avec plusieurs personnages: la famille Hopewell, Tull le « magnat du bourbon » et sa fille, ses acolytes et plusieurs autres qui interagissent dans l’histoire. Bien sûr, la plume intelligente de Jon Sealy ne manque pas de décrire le cadre social et économique d’alors, ce qui contribue à donner de la profondeur à l’ensemble, ce qui permet aussi de mieux comprendre les actes des protagonistes, leurs motivations et leurs raisons, on trouve alors toutes les excuses du monde aux écarts de conduite de plusieurs d’entre eux.

Dans la ville, c’est la filature qui fait vivre la plupart des hommes et des enfants, comme Willie et Quinn, les fils de Joe Hopewell ( frère de Mary Jane ). J’ai aimé cette famille, depuis le grand-père Abel jusqu’au plus jeune, Willie, un garçon qui réfléchit beaucoup. C’est souvent à travers lui que l’auteur fait passer ses réflexions sur le monde et son avenir. Tout donne à penser que c’est Mary Jane l’auteur du meurtre, mais ceux qui le connaissent n’y croient pas.

« C’est pas lui, affirma Joe. Tu connais Mary Jane.

-Ça pourrait l’être », dit Willie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. « Non? »

-Fils, il y a dans ce monde différents types d’hommes, tous capables de différentes choses. Je sais que tu nous as entendus nous disputer à propos de ton oncle parce qu’il boit trop, qu’il a de mauvaises fréquentations et qu’il fait des choses auxquelles je veux pas te voir mêlé. mais il y a une grande différence entre causer des ennuis et tuer quelqu’un.

-T’as pourtant tué des gens à la guerre, non ?

-Willie ! le reprit sa mère.

-C’était pas pareil. D’abord, on était en guerre, et ensuite, j’en suis pas sorti indemne. On n’y va pas le cœur léger, parce que quand on a tiré sur un homme, on ne s’en remet jamais. »

J’ai aimé dans ce roman l’atmosphère d’un film, d’un bon film des années 40, une ambiance travaillée et bien équilibrée entre l’action et l’atmosphère, c’est cette atmosphère qui m’a séduite et puis le contexte bien sûr. On est avec Chambers et le vieux couple  qu’il fait avec Alma est fatigué, mais la tendresse tient bon, malgré les absences et le travail envahissant. Le bureau de Chambers:

« Il les conduisit dans son bureau, où une carte du comté jaunie avait été accrochée au mur. Une pile de dossiers s’entassait sur sa table de travail à côté d’une machine à écrire et d’un exemplaire de « La route au tabac » d’Erskine Caldwell. »

Ce livre et cet auteur, belle référence et clin d’œil, on se range au côté des amis de Chambers…

On regarde la famille Hopewell, Quinn, dangereusement amoureux de la diaphane Evelyn Tull, bravant les tabous sociaux et familiaux. Joe qui résiste à l’alcool autant qu’il peut, Susannah, la mère et l’épouse, toujours affairée à faire tourner le quotidien, nourrir, laver, calmer. Joe, Quinn, Willie et Abel aussi, tous travaillent à la filature et Abel en est un peu la mémoire. Abel est la sagesse ici, le modérateur des impétuosités de son petit-fils Willie qui est en âge de s’interroger sur son avenir. Willie qui se demande s’il doit trimer à l’usine pour peu mais honnêtement, ou entrer dans la filière « bourbon » et vivre confortablement mais hors la loi…

J’ai aimé la chaleur et l’insouciance des jours quand Abel avait sa ferme et que Willie y séjournait, la quiétude de l’enfance, vite en allée car il faut travailler:

« Quinn et lui couchaient sur une toile à matelas dans la cour, car il n’y avait pas assez de place à l’intérieur de la maison. Une brise chaude soufflait et les grillons chantaient. La journée ils construisaient des forts au milieu des roseaux ou bien escaladaient les meules de foin, et la nuit, ils contemplaient les étoiles. »

Au fil des pages, les personnalités s’affirment, le cynisme des uns et la naïveté des autres

« Un sourire aux lèvres, Tull les observait par la fenêtre. C’était pour cela qu’il vivait, pour l’univers enfoui sous la surface de l’Amérique. Oui, le monde est gouverné par les coïncidences, ce qui explique pourquoi un homme finit derrière le bar et un autre devant. pendant que l’un fabrique l’alcool, l’autre le boit, et un troisième s’efforce de mettre fin au trafic. Les coïncidences expliquaient aussi pourquoi Tull était là à ricaner, un cigare à la bouche, plein de suffisance à l’idée que les deux agents fédéraux ne pouvaient rien contre lui. À l’idée qu’il était au-dessus des lois. »

Je veux vous laisser suivre l’intrigue par vous-même, rencontrer Tante Lou, Alma, Abigail et tous les autres. C’est un livre sur les forces qui s’opposent, sur le pouvoir, celui qu’on croit avoir et celui qu’on a réellement, les luttes entre les puissants et les autres. Jon Sealy parle aussi du monde qui change en apparence, mais où restent immuables les inégalités, les injustices, et la balance toujours penchée du même côté. Les volontés des parents d’une meilleure vie pour leurs enfants et les rêves des enfants d’une autre vie aussi, le combat contre une sorte de fatalité étouffante. J’aime la fin, une autre m’aurait déçue. L’ambiance un peu languissante du Sud, l’errance de Mary Jane poursuivi

« Il parcourut des ruelles où les lumières brillaient toute la nuit, où résonnaient les accents rauques de blues, où des hommes cherchaient un sommeil sans rêve dans les bouteilles de bourbon, où des femmes profitaient de la nature des hommes et de leurs portefeuilles généreusement ouverts pour leur fournir des services qu’aucune épouse n’envisagerait jamais d’offrir. Mary Jane navigua dans ces eaux troubles, riche d’un malheureux dollar, assez pour une nuit mais pas plus. »

La seule justice se trouve à l’instant de la mort, qui rétablit l’équilibre des fléaux de la balance.

Quand Chambers en a fini de cette épuisante enquête

« Il était une relique dans ce XXème siècle, un vieil homme brisé qu’on enterrerait bientôt. un simple nom gravé sur une pierre tombale que les générations futures découvriraient peut-être un jour, sur lequel elles s’interrogeraient et écriraient. De nouvelles nations et de nouvelles vies naîtraient, et la marche en avant se poursuivrait jusqu’à la fin des temps. »

Un roman achevé sur la forme et le fond, dramatique et prenant, des personnages très attachants, une grande intelligence et du brio sans tape à l’œil, une démonstration aussi que cette période de l’histoire des USA n’a pas fini de s’écrire en se renouvelant sans cesse. Et j’aime ça. Coup de cœur !

La chanson du livre par Bessie Smith : « Nobody Knows You When You ‘re Down and Out »

 

 

« Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe » – Donal Ryan – Albin Michel/Les grandes traductions , traduit par Marina Boraso

johnsey« Maman disait toujours que janvier est un bien joli mois. Avec le début de la nouvelle année, c’est tout qui recommence. Les visiteurs sont repartis et, si Dieu le veut, on n’entendra plus parler d’eux jusqu’à Noël prochain. On ne s’en rend pas compte tout de suite, mais les jours rallongent déjà. Janvier, c’est aussi le mois où naissent les veaux, et chacune de ces petites vies fragiles nous fait un peu d’argent en plus. On n’a pas le choix, il faut bien tâcher de se renflouer, après tout ce qu’on a dépensé pendant les fêtes, pour des bêtises qui n’ont fait plaisir à personne. La morsure du gel vient tuer tout ce qui pourrait rester de mauvais. Voilà ce qu’il a de spécial, le mois de janvier: il nous rend un monde tout neuf. C’est ce que maman répétait dans le temps, quand elle avait encore des choses à dire. »

Quel beau retour littéraire en Irlande pour moi ! Voici un roman – le second de cet auteur – dans lequel j’ai retrouvé tout ce que j’aime dans la littérature irlandaise – les sautes d’humeur, la force terrienne, l’excès et la poésie mélancolique – et en même temps, une voix très personnelle qui se prête à un personnage à part, un livre dans notre temps et intemporel à la fois.

Construit en douze chapitres, de janvier à décembre, l’auteur nous raconte les jours de Johnsey, un grand garçon de 24 ans un peu simple, aimé et protégé par ses parents autant que faire se peut de la méchanceté des autres, de la violence et de la déception. Le père de Johnsey est mort; il était un homme craint et respecté. La mère du garçon n’est plus que l’ombre d’elle-même depuis la perte de son époux. Et lui, le grand garçon, est souffre-douleur à plein temps; chaque fois qu’il traverse le village, il se fait taper, harceler, insulter…C’est son quotidien, redouté.

Johnsey n’a pas une très haute opinion de lui-même, chaque moment passé hors du foyer aimant le ramène à sa gaucherie, sa simplicité, sa faiblesse. Sa colère est dans ses pensées, mais seulement dans ses pensées, parce qu’au fond c’est un doux. Pourtant son cerveau n’est pas inerte, Johnsey a retenu pas mal de choses du collège, surtout sur les sciences. Il a construit son petit savoir, tourné à sa façon.

« Papa lisait des revues scientifiques, et maman répétait qu’avec un cerveau comme le sien, il aurait pu aller très loin.[…] C’est un comble, pensait Johnsey, qu’un homme tel que lui ait eu un fils aussi crétin. Au collège, miss Malone avait fiat un cours sur la reproduction sexuelle. L’homme envoyait dans le corps de la femme des milliards de spermatozoïdes, mais un seul parvenait à se faufiler jusqu’à l’ovule. Et celui de Johnsey avait gagné la course ? Bonté divine ! À croire que les autres n’étaient pas vraiment dégourdis. »

Ainsi, de jour en jour, de mois en mois, Johnsey prend des coups, puis sa mère meurt, le laissant quelque peu démuni dans sa ferme vide; alors il achète un four micro-onde, il sort peu, et puis un jour, il se fait réduire en charpie par la bande qui se rassemble dans le village, ce qui l’amène à un long séjour à l’hôpital, les yeux abîmés et ça le repose.

« Ça a ses avantages, d’avoir perdu la vue, surtout quand on est certain que c’est du provisoire.[…] On laisse les choses aller leur train autour de soi, et on est dispensé de réfléchir à ce qu’on devrait faire ou dire, aux endroits où on devrait aller. « 

mgf001À la mort de sa mère, il est devenu l’objet de la jalousie des villageois, et détesté car il refuse de vendre ses terres à un consortium qui promet la prospérité à tous. Mais Johnsey ne cède pas en mémoire de ses parents qui ont sué sang et eau sur ces terres pour arriver à assurer de quoi vivre à leur fils quand ils seront disparus .

Au cours de son hospitalisation, il va rencontrer son premier véritable ami, un moulin à paroles surnommé Dave Charabia, et la première femme de sa vie, Siobhán, une infirmière jolie et effrontée qui va continuer à prendre soin de lui, qui en reste tout surpris et en émoi avec le peu qu’il sait de la sexualité, appris auprès de son père:

« De nos jours on leur apprend tout ça dans les écoles. Mon cul, a répliqué maman, fais-le toi-même et en vitesse. Papa a répondu qu’à lui, personne lui avait jamais rien expliqué, et maman a dit Tu m’étonnes, tiens ! Finalement, papa a cédé, juste avant qu’ils n’entrent dans la laiterie. Tout ce bastringue entre les hommes et les femmes, le sexe et tout ça, faut pas que tu te tracasses, ça vient naturellement. C’est compris? Parfait, mon grand. Allez, on va les traire, ces vaches? »

pm6-01_2_3_tonemappedEt là je m’arrête, mais j’ai trouvé l’histoire de ce grand jeune homme très émouvante, il navigue au milieu de la cruauté du monde, rougissant, hésitant, solitaire par la force des choses; chaque chapitre, chaque mois commence par une réminiscence du joli temps où ses parents vivaient auprès de lui et on a de la peine, on l’imagine mangeant seul son plat passé au micro-onde, perdu dans ses souvenirs et ses interrogations, seul. Alors quand arrivent la belle infirmière amicale et Dave, énervant mais présent et attentionné, on se dit que ça va aller mieux…Tour à tour on sourit, on est ému, touché, en colère, on ressent avec Johnsey l’injustice, le poids de la différence qui isole et les stratégies d’évitement que l’on construit quand on veut moins souffrir. Et puis l’année finissant, décembre arrivant, une fin, le soleil qui s’en va, le jour qui rétrécit, l’hiver qui revient inexorablement, la vie de Johnsey, un gouffre de solitude. L’auteur nous permet de vivre de l’intérieur une année de la vie de ce grand maladroit, qui avec ( grâce à ? ) sa naïveté dit parfois des choses si justes, et de ressentir sa souffrance face au monde qui l’entoure, hostile, dans lequel il n’arrive pas à trouver sa place, véritable calvaire après la perte du cocon aimant et protecteur des parents. 

Très belle plume que nous délivre l’Irlande, avec tout ce qui fait la singularité de ce pays petit mais si riche littérairement; du nord au sud, on n’a jamais fini de s’étonner du foisonnement des talents, dépeignant villes et campagnes où des êtres rudes mais d’une sensibilité à fleur de peau passent du rire au larme entre deux pintes, se battent puis s’étreignent, rien à faire, l’Irlande reste une de mes destinations favorites dans la lecture.

Belle traduction pour un texte sensible et fort, couverture magnifique, un gros coup de cœur pour Johnsey Cunliffe.

« Voilà à quoi on reconnait le mois de décembre : il file en un éclair. Vous fermez les yeux et déjà il est passé. Comme si vous n’aviez jamais été là. »

 

« Les animaux » – Christian Kiefer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Marina Boraso

9782226318206-j« C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. »

Voici encore un nouvel auteur talentueux qui raconte l’histoire de Bill et de Rick. Voici une histoire de mensonge, de vengeance, et de lâcheté (ou de manque de courage, selon l’angle sous lequel on aborde les choses ). Une histoire humaine, en quelque sorte.

En plein cœur de l’Idaho, Bill tient un refuge pour des animaux sauvages blessés. Il y a là Majer le grizzly qui aime les guimauves, Cinder le puma, Zeke le loup, et toute une ribambelle d’oiseaux et de petits animaux dont les blessures sont ici soignées avant une remise en liberté, si possible. C’est la vétérinaire Grace qui aide Bill; Bill et Grace sont amoureux et Jude le garçonnet de Grace attend avec impatience qu’il demande sa mère en mariage. Jolie histoire, malgré les difficultés administratives de Bill avec les autorités et les chasseurs.

Mais le retour inattendu de Rick, ami d’enfance de Bill, va dérégler cet ordre des choses, car Rick sait tout de Bill, et enfants ils étaient tout l’un pour l’autre.

« Être le meilleur ami de Rick ne relevait pas d’une décision, il s’agissait plutôt d’un credo capable de guider sa vie. Enfants ils avaient appris à ne compter que l’un sur l’autre, faute d’un adulte pour veiller sur eux, surtout après la mort de son frère, quand sa mère avait recherché l’oubli dans la boisson, prostrée dans son fauteuil inclinable troué.[…]. Ils s’étaient donc occupés l’un de l’autre, et il savait que Rick continuait à prendre soin de lui, du mieux qu’il le pouvait. »

Rick sort de 12 mois de prison et a quelques questions à poser à son vieil ami. Entre eux à présent pèsent un coffre-fort noir, l’amour de Susan et un abandon. Ici s’arrête mon aperçu de l’histoire. Le récit fait des va-et-vient entre le passé et le présent, l’histoire de la jeunesse des deux amis et leur vie présente. Bill, sauveur des animaux blessés mais aussi abstinent d’un vice qui lui a tout fait perdre, et Rick assoiffé de vengeance qui va commencer sa quête de vérité. Je dois dire que je n’ai ressenti aucune sympathie pour ces deux hommes. Le choix de Bill étant la fuite et le mensonge il m’a paru lâche et incapable d’assumer ses actes,  je n’ai pas ressenti quelque compassion que ce soit pour ce Bill menteur qui trahit son ami presque frère et s’enfuit:

« Tu arrives dans l’Idaho avant les premières neiges, mais la température est descendue au-dessous de zéro, et les maisons qui te regardent, éparpillées dans la forêt qui borde la route de part et d’autre, envoient toutes une colonne de fumée vers le ciel d’un bleu cristallin. On est à la fin du mois de novembre 1984 et tu passes un coup de fil depuis une cabine, une cigarette entre tes doigts tremblants, serrant le combiné de l’autre main. »

Quant à Rick, violent, rageur, il ne fait plus confiance du tout à Bill et persiste dans la colère jusqu’à l’épuisement, et même si ça peut sembler bizarre, je le comprends sans doute mieux que Bill.

mountain-lion-938474_960_720Toute cette histoire de vengeance et son explication sont délivrées peu à peu, mais ce que j’ai vraiment aimé, là où j’ai trouvé la force de Christian Kiefer c’est indéniablement dans tout ce qui touche à ces animaux blessés, à la nature, le froid, les armoises et les grands pins sous la neige, le blizzard et sa puissance qui remet chacun à sa place. C’est dans les tête-à-tête entre l’homme et les animaux que la plume devient brillante; ça a quelque chose de magique et tout à la fois c’est poignant, par la force et la beauté de la nature:

« Il aimait le silence ambiant, l’ordonnancement de ces courtes journées, les réveils à l’aube, quand il empruntait le chemin entre les bouleaux, les grands arbres figés sous le gel, infiniment paisibles, et la pellicule de glace qui craquait sous ses chaussures fourrées. Cet endroit en particulier semblait tout droit sorti d’un conte de fées, comme il l’avait un jour confié à Grace.[…] On aurait juré qu’il était impossible d’évoluer dans un tel paysage, qu’il ne pouvait exister que dans les rêves. Et pourtant il était bel et bien là. »

grizzly-bear-1106384_960_720L’énorme ours aveugle qui mange des guimauves dans la main de Bill, ce grand et maigre loup Zeke, sauvé des mâchoires d’un piège, boitillant une patte en moins, dans son enclos, et Bill qui pense ainsi trouver une paix qui ne vient pas; il lui semble bien faire, enfin bien faire, et c’est dans ces scènes bouleversantes qu’il a gagné ma sympathie, là où sa faiblesse d’homme se mue en une sorte de fraternité avec l’animal. Sans doute est-ce la qualité de l’écriture qui réussit ce retournement de mon sentiment envers Bill.

tracks-in-snow-329771__340 » De nouveau il essaya de parler, mais il ne réussit qu’à pousser un long hurlement qui jaillit du centre de son être, un cri interminable qui résonnait pendant que son cœur se défaisait comme une pelote de fil écarlate, déroulant ses boucles serpentines qui s’élançaient dans le ciel et dans la neige et retombaient autour d’eux, sur l’homme couché contre le corps d’un ours en cage dans la blancheur d’une forêt pétrifiée, et sous la neige infatigable qui les enveloppait peu à peu, la frontière se brouillait entre l’homme et l’animal, l’un fusionnant avec l’autre dans un élan commun, si bien qu’ils semblèrent se dissoudre dans la ruée de la tempête qui les assaillait de toutes parts avec la force d’une avalanche. »

Enfin ce livre ne se termine pas vraiment, les dernières pages me donnent un peu l’impression d’un no man’s land, d’un vide silencieux et froid. Fin ouverte sur le devenir de ceux qui restent, une fin comme un chagrin latent…Un beau livre, plutôt triste, hanté par ces animaux blessés qui regardent l’homme.

« La mort nomade » – Ian Manook – Albin Michel

la-mort-nomade_1156« Le petit combi russe bleu tout-terrain crapahutait, en équilibre instable, vers la ligne de crête. En dodelinant dangereusement, sa carcasse peinturlurée écrasait sous ses pneus ramollis des cailloux chauds qui fusaient en cognant sous le châssis. La pente et les soubresauts décidaient de sa trajectoire plus que les efforts du chauffeur, cramponné de ses mains d’ogre au fin volant de bakélite ivoire. »

Bienvenue dans le désert de Gobi, où l’irascible ex-commissaire Yeruldelgger tente une retraite spirituelle…Mais on dirait bien que ça va être compliqué et très vite compromis.

J’ai retrouvé avec joie ce personnage découvert pour la première fois dans « Yeruldelgger » en 2014. Je n’ai pas lu le second volume, mais un ami m’a prêté celui-ci où j’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans le premier : le côté bande dessinée, ou film à la manière d’un Tarantino mongol, les références culturelles tous azimuths ( cinéma, musique, littérature…)…tout y est. Sous une plume échevelée, effrénée et rageuse, Ian Manook lance un cri d’amour pour cette Mongolie en voie de perdition sous les griffes et les crocs des rapaces des multinationales en quête de profits et un cri de révolte contre le laisser-faire et la corruption des dirigeants.

L’histoire est complexe – comme l’est le méticuleux montage voué à démunir la Mongolie de ses ressources – aussi je ne m’attarderai pas à vous la résumer, ce n’est pas possible, mais en tous cas, le sujet est grave, traité avec colère et pessimisme. On rencontre sous les yourtes de belles figures de femmes, on découvre ici encore le difficile ajustement entre vie « traditionnelle » et vie « moderne » – un peu comme chez Olivier Truc et les Samis, quoique sur un autre ton – et Yeruldelgger incarne à lui tout seul cet homme transitoire ou en transit – je ne sais pas quel serait le meilleur terme. On croise encore une fliquette qui ne s’en laisse pas compter, qui hurle pour se faire entendre et respecter, et qui certes n’a pas froid aux yeux.

way-1355456_640Et puis un van qui transporte des amis artistes, qui posent leurs chevalets ou carnets de croquis dans les dunes ou face aux montagnes et croquent ces espaces dont ils pensent qu’un jour ils ne seront visibles que sur les toiles et les vélins…Intéressant dialogue entre Ganbold, gamin mongol et Yeruldelgger, l’ami des peintres :

 

 « -C’est quoi ces trucs ?

-Pas de l’encre de Chine, réfléchit Yeruldelgger à voix basse. Du fusain peut-être, ou alors du graphite.

-Non, je veux dire: ça représente quoi ?

-A toi d’imaginer. Un envol de grues demoiselles. Une ligne de crête. Le geste gracile et fragile d’une jeune danseuse de Biyelgee…

-Non mais le type, il a voulu dessiner quoi ? insista le gamin.

-Ce n’est pas ce qui importe, expliqua Yeruldelgger. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens quand tu le regardes. Tu ressens quelque chose ?

-Oui, c’est beau, c’est vrai, mais moi j’aimerais bien savoir ce que c’est, ce que ça représente. Ces trois trucs noirs par exemple, qu’est-ce que c’est ?

Ganbold lui tendit le dessin qu’il avait cueilli au galop. Une longue ligne harmonieuse en biais et rythmée, comme un clapot dans le ciel, et qui se jouait des déliés aériens d’un trait souple et léger. Et dessous trois rectangles noirs et denses, compacts, resserrés les uns derrière les autres dans un alignement géométrique et brutal.

-Pas la moindre idée, avoua Yeruldelgger, mais le contraste est fort.

Comme les deux femmes les avaient rejoints, Yeruldelgger leur montra les dessins qu’elles observèrent et s’échangèrent. L’harmonie émouvante qu’elles y trouvèrent en silence exaspéra Ganbold.

-Bon, on va le voir, ce charnier ? »

landscape-617066_1280Une galerie de personnages allant de la goule qui saigne à blanc et chevauche tout ce qui vit sur son passage, aidée d’une armée fourbie par des multinationales sans états d’âme, en allant jusqu’aux femmes cavalières, archères de la steppe, les pelleteuses contre les flèches, devinez qui finira par gagner? Notre écrivain est furibard, on le sent, on le sait, et il nous promène de la Mongolie à Manhattan en passant par Montréal, l’Australie, et le désert de Gobi semble être le lieu international du moment. L’écriture est belle, nerveuse,comique, poétique, imagée. Les mots et le niveau de langage s’ajustent aux lieux, aux temps, aux hommes qui les utilisent . Scène de meurtre :

« Devant eux, l’homme nu était allongé sur le dos, comme enroulé sur un rocher. Son dos cambré au-delà du probable épousait très exactement la forme de la pierre presque ronde. Jusqu’à sa nuque. Jusqu’à ses bras désarticulés aux épaules et tendus au-delà de sa tête renversée. Lestés par une lourde pierre au bout d’une corde nouée à ses poignets. D’un côté ses pieds étaient attachés à la base du gros rocher et de l’autre cette pierre immobile pendait dans le vide et l’étirait, cintré, sur le rocher lisse. « 

De très belles pages sur la mort, notre façon de la traiter et celle des Mongols ( p.64, p.131 ), mais aussi des scènes très crues, au langage ordurier dans des bouches d’ordures,mais aussi dans celle de notre Yeruldelgger, sanguin et comme une bombe à retardement, malgré les efforts qu’il fait pour rester en phase avec sa retraite spirituelle ! 

Yeruldelgger a perdu ici la femme de sa vie, la belle Solongo, sa raison de vivre, son sang et son souffle, il dialogue avec son nerguii ( chaman masculin ):

« -Le chagrin n’est qu’une vague qui te submerge puis s’en va, dit le Nerguii à ses côtés.

Mais Yeruldelgger n’y croyait plus. Toute cette sagesse inutile. Toutes ces futilités incapables de résister à la force brutale du mal. Tout cet amour pour rien, que rien ne protège de rien. Le Nerguii à ses côtés n’était plus qu’une image. comme le courage n’était qu’une vanité. Le pardon qu’un abandon. Le souvenir qu’une trahison.[…]Puis il garda le silence jusqu’à ce que le spectre du Nerguii disparaisse. Ne resta alors que la tiédeur d’une steppe d’émeraude au pied de la colline. La fraîcheur blanche d’une rivière scintillante emmêlant ses rubans autour de lourdes touffes de roseaux argentés. Un horizon dentelé à l’est de crêtes bleues et crantelées, et lissé à l’ouest de la houle irisée d’une prairie échevelée. Quelques chevaux à la crinière blonde, avec le monde entier pour pâture. Et au nord, un ciel qui se chargeait des rouleaux mauves d’un orage électrique. »

ferns-745185_640Ce livre est sous tension, avec quelques courtes pauses, un peu de répit histoire de repartir dans la course, jusqu’au final troublant dans les dunes qui chantent. Vous avez compris que j’ai aimé, beaucoup, ce périple aux côtés des mongols, ce côté un peu déjanté de la trame, la hargne, la fougue de la plume de Ian Manook, souvent excessif, voire outrancier, tout est « too much » et j’adore ! Le genre de lecture qui me défoule, me fait du bien ( on y rit beaucoup aussi ) , bref, j’ai passé un excellent moment .

« La vie idéale » – Jon Raymond – Albin Michel / Terres d’Amérique, traduit par Nathalie Bru

la-vie1« La chouette n’était pas bien grosse – de la taille d’un chat, peut-être. Elle avait la tête ronde et plate, couverte d’un plumage duveteux, un bec petit comme une cacahuète, et son corps ressemblait à un ballon de football trop gonflé, constellé de jolies mouchetures blanches. Pas d’aigrettes menaçantes sur le front. Pas de serpent ondulant entre ses serres meurtrières. Pour tout dire, des sinistres attributs de la chouette, la créature qui venait d’apparaître dans nos phares au fond du cul-de-sac, juste avant l’aube, ne semblait posséder que les yeux incroyablement ronds. »

Une histoire, un an, quatre saisons. C’est ainsi que l’auteur va nous raconter la fin d’une histoire, celle d’un couple qui croit prendre un nouveau départ, qui y croit ou fait semblant d’y croire. Ce roman raconte en quelque sorte la vacuité de leurs vies. Trentenaires citadins, Damon et Amy décident de se rendre dans une grande ferme bio, Rain Dragon, pour travailler sur un projet alternatif dans lequel ils cherchent  un nouveau souffle pour leurs vies respectives et leur vie commune. Ils vont prendre leur place dans ce lieu et ce qui se veut une dynamique pour se rapprocher va les séparer inexorablement. Jon Raymond travaille pour le cinéma et ça se sent immédiatement. J’ai lu ce livre comme j’aurais regardé un film un peu doux-amer, avec un couple d’acteurs encore jeunes et beaux, une histoire plutôt légère et mélancolique, parce qu’on sent bien du départ que c’est le début de la fin. Trop de silences entre Damon et Amy, trop d’agacement, trop de gestes contraints, trop d’hésitation à dire les choses. On va les suivre dans cette ferme où l’on pratique indifféremment la culture des légumes, l’apiculture, la fabrication de yaourts, la méditation parmi tout un tas d’autres choses dont le management et le coaching. C’est dans cette dernière activité alliée à la publicité que Damon trouvera sa place ( il ne sait pas faire grand chose de ses mains ) et Amy quant à elle va s’éclater parmi les abeilles.

beehive-163989_1280Porté par le charismatique Peter, le lieu se développe et expérimente, entre new age et écologie, une sorte de creuset pour expériences de tous ordres. C’est l’occasion pour Jon Raymond de décrire les possibilités que certains de nos contemporains explorent en matière de production, d’économie et de développement y compris personnel. C’est le seul thème d’ailleurs qui est un peu approfondi, et je n’ai senti aucune ironie dans le récit des théories et tentatives présentées pour construire un monde alternatif, de jolies idées dont certaines fonctionnent arrivent à émerger. 

Des vues sur les paysages bien écrits, un peu d’humour et une vision du monde de l’entreprise qui contient à mon avis le seul point cynique du roman:

« Tout le monde imite son père, ses amis, son président, ses acteurs préférés, et si vous croyez encore le contraire, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Aucune raison de se sentir nul. Regardez en vous. vos goûts, vos idées, vos opinions, tout ça, ça vient d’ailleurs et vous le savez. Vous savez que vous picorez quelque chose ici, autre chose là. Il faut l’accepter. Vous n’avez pas de Moi. En ce qui me concerne, aucun doute en tout cas. Je ne suis que le tas de conneries que j’ai glanées. Un agglomérat de ce que j’ai emprunté à tous ceux qu’il m’a été donné de rencontrer. Mais mon atout, le voilà : je m’en contrefous. Je l’accepte. Je vole des idées à tout le monde et je prétends que c’est de moi, et je me fiche que quelqu’un m’en vole à son tour. Alors on s’appuie sur des méthodes et on fait comme si on maîtrisait le sujet. D’accord ? On fonce sans se poser de questions. » 

Mon avis est mitigé sur ce livre. Assez bien écrit, parfois acidulé, mais le plus souvent un peu trop doux à mon goût, on tourne les pages sans déplaisir, mais à mon goût une lecture trop facile, qui ne pousse pas la réflexion assez loin. Il m’a semblé manquer de consistance, on ne s’attache pas aux personnages –  même si Damon, narrateur de sa propre déconfiture, fait peine – on ne les rencontre pas vraiment. Un constat somme toute assez banal que la vie idéale n’existe pas, qu’il faut jongler avec les aléas, les joies et les peines, et que la vie amoureuse ne se « manage » pas comme une ferme qui vend des yaourts. 

Ce livre est plus une bouffée de l’air du temps qu’une exploration de fond du monde actuel, un livre plaisant mais avec un sentiment d’inabouti en ce qui me concerne, qui aurais bien aimé en savoir plus sur Amy et Damon.