« Courir au clair de lune avec un chien volé »- Callan Wink – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

« Sid dormait nu. Depuis tout petit. S’habiller pour se coucher lui paraissait curieusement redondant, comme porter des sous-vêtements sous ses sous-vêtements, quelque chose de ce genre. Il avait dormi ainsi toute sa vie d’adulte, et c’est pourquoi il courait maintenant pieds nus et cul nu sur le grès coupant, loin au-dessus des lumières de la ville. Il était deux heures du matin passées, par une nuit fraîche si bien éclairée par une lune gibbeuse et branlante qu’il distinguait le dépôt de chemin de fer en contrebas – les rails qui s’entrecroisaient, une pile énorme et instable de vieilles traverses, la cheminée de l’incinérateur. Il était en nage, mais il savait que dès qu’il ne pourrait plus courir, il sentirait le froid. Quant à ce qui arriverait ensuite, il l’ignorait. »

« Courir au clair de lune avec un chien volé »

Ainsi commence ce recueil de nouvelles par un jeune auteur très prometteur et  original. En lectrice assidue de la littérature américaine contemporaine, j’ai lu beaucoup de belles choses et au risque de me répéter je suis toujours épatée de voir la diversité des plumes. Mais forcément les thématiques reviennent  et ce que je trouve merveilleux, c’est la façon de les renouveler, les angles d’approche si différents les uns des autres et cela varie selon l’état dans lequel vit l’auteur, selon son âge et son sexe aussi ; deux jeunes femmes sont arrivées en Terres d’Amérique, Robin MacArthur et Claire Vaye Watkins, deux plumes avec lesquelles il va falloir compter, et si différentes ! …Bref : je crois qu’il faut cesser de comparer tous ces jeunes gens à leurs aînés, quelles que soient leurs influences, ces jeunes auteurs sont sur une voie/voix qui leur est propre, avec de vrais tempéraments et j’ai énormément de plaisir à les découvrir, ils m’enthousiasment et ça donne confiance au moins en l’avenir de la littérature.

Voici donc Callan Wink qui ne nous parle pas de gens totalement à la marge, pas de drogue, pas de violence extrême – parfois sourde – , mais des « gens ordinaires », hommes et femmes qui mènent leur vie entre petits boulots, petites et grandes amours légitimes ou pas, tentatives de changement pour plus de liberté, et tout ça se déroule dans le Montana et ses grands espaces, l’auteur nous offrant ainsi au détour des pages de superbes moments de paix dans la nature qui parfois réserve de drôles de surprises:

« Il se renversa en arrière et planta ses pieds sur le tableau de bord de la voiturette. Un vol de tristes tourterelles se posa dans l’herbe, assez près pour qu’il entende leurs roucoulements. Il remarqua que les chevreuils groupés autour de la mangeoire regardaient en direction de la lisière du bois d’où émergea soudain la tête d’un zèbre, rayé de blanc et de noir, qui traversa lentement la clairière dans le rougeoiement du crépuscule.

Un zèbre! Il rejoignit les chevreuils. Le soleil couchant illuminait ses flancs qui luisaient comme du cuivre poli. Éclipsés par sa splendeur, les chevreuils ressemblaient à des feuilles mortes. »

« Exotisme »

L’humour n’est pas absent de ce livre, pas dans toutes les nouvelles avec la même force, mais il y a une ironie parfois douce, parfois plus rieuse et c’est réconfortant.

Il est totalement inutile de résumer chaque histoire, mais il y a ici outre de l’humour, de la tendresse pour les personnages, du respect pour la nature, beaucoup de fantaisie et des personnages beaux, forts, il y a des destins tristes aussi, mais jamais on ne sombre dans l’irrémédiable, aucune histoire ne se clôt totalement, et elle fait du bien la petite lumière qui reste éclairée. Il est question de la vie, de ses insatisfactions.

Dans « Exotisme », James, enseignant, part travailler dans un ranch, et son frère Casey aimerait pouvoir faire comme lui:

« Ta vie. En gros, je veux ta vie.[…]

– J’aimerais juste pouvoir me barrer quand l’envie m’en prend, aller vivre sur un ranch, réparer des clôtures, baiser des femmes que je viens de rencontrer et boire de la bière toute la journée. »

« Exotisme »

Il est question de la liberté dont on rêve et qui au fond, quoi qu’on fasse pour la gagner n’est jamais vraiment atteinte, car peut-être bien que c’est un concept flou, la liberté. Trop d’aléas:

« C’était ce qu’elle avait connu toute sa vie: un tour heureux des événements contrebalancé par une tragédie et un chagrin. Sa vie était pareille à ces jeux de poker électroniques truqués au bénéfice de leurs exploitants. On vous laisse gagner de quoi alimenter vos espoirs avant de vous briser; encore un petit espoir, et puis c’est le marteau pilon. Assis, Elton John la regardaient, l’air d’attendre quelque chose. Elle posa par terre son assiette de soupe qu’ils léchèrent, chacun d’un côté, pratiquement truffe contre truffe. Elle regrettait à présent de ne pas être allée immédiatement affronter Jason. Maintenant, elle risquait d’y penser toute la nuit et de ne pas arriver à s’endormir. »

« Regarder en arrière »

Dans  « Les respiriens », c’est August à qui son père confie une mission d’extermination massive et qui oscille entre son âme d’enfant et la vie si dure à la ferme, pris entre ses parents qui se livrent une guerre muette.

« Je suppose que douze ans est un âge comme un autre », avait déclaré alors son père. À l’époque, August avait cru qu’il parlait du chien. Plus tard, il pensa que son père avait peut-être voulu dire que douze ans était un âge comme un autre pour qu’un garçon perde pour la première fois une chose qu’il aime. »

J’ai pris de plus en plus de plaisir au fil des pages, la première nouvelle comme une amorce, qui donne son titre au recueil (Ah mais quelle bonne idée ! Quel titre formidable !) et présente toutes les qualités de cette écriture : du style, un vocabulaire riche, un ton vif et cette touche d’humour, comme un sourire en coin, les textes montent en puissance et comme dans tout recueil de nouvelles certaines nous atteignent plus que d’autres ( je me demande souvent comment sont construits ces livres, comment est fait le choix de l’ordre des textes, en tous cas ici c’est une réussite) . Et arrivée à la toute fin, j’ai eu regret à fermer le livre en quittant Lauren, cette femme dont nous est contée la vie dans la nouvelle la plus longue et pour moi la plus touchante:

« Elle désirait que tout ce qu’elle possède la précède dans la mort. Elle désirait quitter ce monde avec rien de plus qu’une bonne paire de chaussettes en laine, un jean délavé et une chemise en épaisse flanelle. Il était probablement difficile de régler les détails de sa  propre mort, mais tout bien considéré, elle préférait l’idée de s’abandonner au repos éternel dans ses vêtements de travail, et avec toutes ses facultés intactes. Elle songea qu’il était peut-être temps qu’elle commence à se débarrasser de certaines choses. »

Lauren est un superbe personnage féminin, je partage assez sa façon de voir cette fin qui s’approche et le dépouillement qu’elle souhaite alors.

Je pourrais détailler plus que ça, vous citer des passages très drôles (peut-être bien qu’ « Exotisme » est la nouvelle la plus drôle), je pourrais vous parler aussi des Indiens Crows et de « Une autre dernière bataille » et « La danse du soleil », j’ai adoré ces deux -là aussi…des rapports familiaux sous tous les angles ou presque et de la pêche ( « Moïse au pays des Indiens Crows ») , des animaux , de l’amour, de l’âge qui avance, de la désillusion et du chagrin. Mais je vous laisse ce plaisir de la découverte.

Enfin vous le savez j’aime énormément les nouvelles et cette fin d’année, chez Terres d’Amérique me voici heureuse, car après « Le  cœur sauvage »de Robin MacArthur, magnifique et bouleversant, voici Callan Wink et ce recueil enthousiasmant. Je suis une lectrice comblée !

« Peut-être que c’était ainsi que les choses devaient être. Le devenir des corps, des cendres et des restes de toutes sortes incombaient aux vivants. Les morts n’avaient pas leur mot à dire, et il était stupide de s’imaginer qu’ils s’en souciaient. C’était la façon rationnelle de raisonner, mais cela donnait néanmoins matière à réflexion. Il est vrai que Lauren a toute sa vie aimé la montagne, mais si vous voulez qu’elle se sente bien dans l’éternité, jetez-la sur le tas de fumier, saupoudrez ses cendres sur les poules, mettez-la dans le seau contenant la pâtée pour les cochons. »

Vraiment, finir la lecture avec Lauren rend difficile d’être à la fin. Très beau recueil une fois encore dans cette collection.

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« Les sables de l’Amargosa » – Claire Vaye Watkins – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Sarah Gurcel

« Elle n’aurait pas du faire entrer le chien de prairie dans la bibliothèque. Luz Dunn le savait à présent, mais c’était la première bestiole qu’elle voyait depuis longtemps et son apparition l’avait déstabilisée. »

Voici un livre étrange, exigeant, prémonitoire sans nul doute. Que ce soient l’écriture, la façon d’aborder les thèmes, l’architecture du livre, tout est original dans ce roman impressionnant sous la plume d’une jeune femme qui fera parler d’elle, c’est certain, après ce premier roman très maîtrisé.

Un constat: les dérèglements climatiques donnent naissance à des livres vraiment forts, inquiétants et qui donnent à réfléchir. Encore une fois, la littérature accomplit une œuvre salutaire sans négliger la poésie qui dans le roman de Claire Vaye Watkins est omniprésente.

Big Dune, Amargosa Valley, Nevada – par Ken Lund from Las Vegas, Nevada, USA

En Californie une terrible sécheresse sévit depuis longtemps, au point que la population doit s’en aller; seuls quelques groupes marginaux choisissent de rester mais se retrouvent bientôt cernés par une dune géante, des vagues de sable qui avancent pour tout ensevelir. Il n’y a plus d’eau, y compris en profondeur. Il faut savoir que l’Amargosa  ( « l’eau amère » ) est une rivière qui va du Névada à la Californie, en traversant la Vallée de la Mort et le désert de Mojave, puis près de Las Vegas elle s’en va sous terre. Mais ici pas une goutte, mais du sable…

Au milieu de ce désordre climatique qui génère la panique, voici Luz er Ray, deux amoureux. Elle fut mannequin, Ray déserteur, ils s’aiment et se protègent. Lors d’une sorte de cérémonie pour appeler la pluie, parmi de jeunes gens peu rassurants, ils voient une toute petite fille aux cheveux plus clairs que le sable et aux yeux gris-bleus;  attirés par cette petite personne, sans vraiment se poser de questions, ils enlèvent la fillette – qui sera nommée Ig – et s’enfuient saisis d’une tendresse immédiate :

« Luz était parfaitement à l’aise. La danse de la pluie s’était évanouie, les laissant seules dans le crépuscule enfumé, avec la pulsation des feux, au loin, qui semblait dire « viens ». Luz sourit, la petite aussi, et Luz sentit alors une insoutenable bouffée d’affection, à la fois envers l’enfant et venant de sa part. »

. Ils vont rejoindre une colonie dirigée par un sourcier qu’on dit visionnaire. Dans la première partie, elle a planté le décor, présenté la vie des deux personnages, leur histoire et leur rencontre – avec humour et poésie  – :

« La nature s’était refusée à eux. L’eau, la verdure, le règne mammifère, le tropical, le semi-tropical, le feuillu, le verdoyant, ces putains d’agrumes, tout cela leur avait été refusé depuis si longtemps qu’avec chaque jour, chaque projet, il devenait de plus en plus impossible d’imaginer une époque où il en serait allé autrement. La perspective de Mère Nature ouvrant les cuisses et réinvitant Los Angeles à goûter sa plénitude s’évaporait de jour en jour, comme l’eau scintillante des derniers réservoirs où patrouillait la National Guard au pied des collines.

Et pourtant Luz rêvait d’une ménagerie. »

Le roman est bâti en trois parties ( Livres un, deux et trois ) et comporte outre un questionnaire, des listes de mots, un procédé malin pour connaître un personnage, un rapport psychiatrique, un texte à deux voix, des sortes de « radio-trottoirs » où chacun donne un avis, et puis au milieu du livre deux, un lexique et un carnet naturaliste de textes et dessins illustrant la faune nouvelle apparue dans le désert, comme ça:

NÉO – FAUNE de la MER DE DUNES DE L’AMARGOSA

Une introduction, par Levi Zabriskie

Ce manuel a un usage précis:

« L’injustice, c’est vulgaire. Tout le monde s’en fout, de l’injustice.

On doit au contraire proposer l’expiation. Leur servir la vertu absolue. On change le scénario du circuit de la culpabilité. On ne peut pas la boire, la culpabilité. On ne peut pas se baigner dedans. On dit: » Peu importe que vous ayez niqué la moitié du pays, tué les rivières, vidé des millénaires d’aquifères, nourri les enfants à l’arsenic et menti là-dessus, parqué une nouvelle fois des citoyens dans des camps d’enfermement, laissé mourir les gens derrière les grilles des zones de transit. C’est pas grave. C’est même bien – parce que, voyez donc ! Vous avez créé cet écosystème magique. Dans le même esprit que les Ukrainiens qui qualifient Tchernobyl de parc national. C’est bien ce que tu voulais faire, hein, l’Amérique ? Bien joué! Bravo ! »

Dans ce livre deux, c’est donc une alarme stridente, urgente et colérique que Claire Vaye Watkins fait retentir à nos oreilles avec un talent indéniable.L’auteure manie langue familière et vocabulaire très précis, scientifique même, avec beaucoup d’habileté et on sent derrière ça de vraies connaissances du sujet; car si c’est de l’anticipation, on sait bien, que…pas tant que ça.

Et là arrive la troisième partie, carrément plus dénonciatrice encore, où on va découvrir ce qui se passe dans ces dunes, sous tout ce sable, et ce n’est pas réjouissant. Mon but n’étant pas de vous raconter le livre pour vous éviter de le lire, mais au contraire de vous dire : mais lisez-moi ça ! – rien de plus sur le déroulement des événements.

Les vies de Luz, Ray, Ig vont être malmenées, aux prises avec les marchands de mensonges de tous bords, avec les illuminés et les pervers, aux prises avec la soif et le manque, heurtées à un horizon de sable mouvant sans arrêt, sans vision, comme leur vie qui sont hantées de cris, de cauchemars et de terreurs. Et une grande soif d’amour et de paix.

Le cri que pousse cette jeune écrivaine devrait tous nous faire réagir, et à minima réfléchir. Sa voix parle un langage poétique plein de larmes, de cris de douleur, de colère, un langage où l’humour grince fort, une langue qui hurle  – révélant peut-être un sentiment d’impuissance – contre ceux qui sacrifient la terre et les êtres vivants à leur soif de pouvoir et d’argent, contre ceux qui éteignent les neurones ( des pages sur la télévision d’une virulence !!! ) et bousillent les cerveaux. On rencontre de beaux personnages, j’aime beaucoup Dallas par exemple, et Cody, et puis Luz me fait de la peine. Quant à Ig, au fil des pages on comprend ce que l’auteure a voulu incarner en elle.

Je ne m’attendais pas à la fin, mais elle est belle, comme ce livre est beau et d’une très grande force de frappe émotionnelle et intellectuelle. Un livre qui fait appel à notre affect mais tout autant à notre intelligence. Personnellement, je reste très impressionnée par le talent impétueux de Claire Vaye Watkins, une voix très originale, une forte personnalité, à suivre. 

Enfin bravo à la traductrice qui a su rendre le rythme et le ton très particuliers du roman, et à cesTerres d’Amérique, qui n’en finissent pas de nous étonner.

http://clairevayewatkins.com/

 

 

 

 

« Underground railroad » – Colson Whitehead – Albin Michel/ Terres d’Amérique, traduit par Serge Chauvin

« La première fois que Caesar proposa à Cora de s’enfuir vers le Nord, elle dit non.

C’était sa grand-mère qui parlait à travers elle. La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Des razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante rafler les femmes et les enfants, qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à la mer, enchaînés deux par deux. »

Un livre qui met en colère, un livre politique au sens noble qu’on lui recherche aujourd’hui, un livre qui a fait écho en moi sur plusieurs sujets, celui de la lecture et de l’éducation entre autres. Mais bien sûr ici le grand thème abordé est celui de l’esclavage, qu’on peut étendre à toute servitude sous la contrainte, qu’elle soit économique, géopolitique, écologique…

La force de ce qui se dit là tient à la qualité de l’écriture et à la manière parfois transversale et subtile de calquer hier sur aujourd’hui. On aimerait pouvoir se dire que l’esclavage a disparu de notre monde civilisé, mais on sent bien qu’il a encore de beaux restes mutants ici et là…L’auteur met parfois quelques phrases dans la bouche d’un personnage ( ici, presque à la fin du livre, Joan Watson parle de la ferme Valentine où la communauté noire, affranchis et fugitifs, a trouvé un lieu où vivre, travailler, apprendre dignement, entreprise qui dérange fort les planteurs blancs alentour, et qu’ils vont attaquer pour la ruiner dans un atroce déchaînement de violence )

« Joan Watson était née à la ferme. Elle avait six ans ce soir-là. À la suite de l’attaque, elle avait erré dans la forêt pendant trois jours, se nourrissant de glands, jusqu’à ce qu’un convoi de chariots la découvre. Une fois adulte, elle se décrirait comme une étudiante de l’histoire américaine, sensible à l’inéluctable. Elle disait que les communautés blanches s’étaient simplement alliées pour se débarrasser de la forteresse noire en leur sein. C’est comme ça qu’agissent les tribus européennes, disait-elle. Ce qu’elles ne peuvent pas contrôler, elles le détruisent. »

Ce qui nous ramène, nous, lecteurs européens, à de sombres époques et qui ouvre ce roman à une réflexion plus large que l’histoire de l’Amérique seule.

Les premières pages nous présentent le destin d’Ajarry puis sa petite-fille Cora, à un moment crucial de son existence

« C’était la grand-mère de Cora qui parlait à travers elle, ce dimanche soir où Caesar mentionna le chemin de fer clandestin, l’Underground Railroad, et où elle dit non.

Trois semaines plus tard, elle dit oui.

Cette fois, c’était la voix de sa mère. »

Voici donc Cora, fille de Mabel, fille d’Ajarry. Ajarry a été vendue dans une vente de gros – oui, comme toute marchandise – arrivée enchaînée depuis l’Afrique jusqu’en Amérique, vendue et revendue contre des cauris et de la verroterie, voire troquée pour finir en Géorgie à la plantation Randall où elle aura 3 maris successifs, cinq enfants dont Mabel sera la seule survivante. Elle disparaît un jour, laissant seule sa fille Cora. Inutile de vous répéter ce qu’écrit ici Colson Whitehead, la description des atroces conditions des traversées, les traitement infligés aux femmes et aux hommes noirs…

« La bizarrerie de l’Amérique, c’était qu’ici les gens étaient des choses. Mieux valait limiter les dépenses pour un vieillard qui ne survivrait pas à la traversée de l’océan. Un jeune mâle d’une vigoureuse lignée tribale faisait saliver les clients. Une jeune esclave qui pondait des petits était comme une presse à billets: de l’argent qui engendrait de l’argent. Quand on était une chose – une charrette, un cheval, un esclave – , on avait une valeur qui déterminait ce qu’on pouvait espérer. »

le parcours de l’Underground Railroad

Le livre est construit en chapitres dont le titre est soit l’état traversé par les fugitifs, soit le prénom d’un personnage sur lequel on s’attarde, parfois accompagnés d’un avis de recherche. Mais qu’est-ce que cet Underground Railroad ? Sous la plume de l’auteur – géniale idée! –  c’est réellement un chemin de fer souterrain, un réseau de gares et de voies auxquelles on accède par des trappes, dans des caves sombres bien cachées et quand ils accèdent aux quais, où draisines et trains les attendent, les fugitifs sont emmenés toujours plus au Nord, d’état en état sur ce réseau clandestin, mis en place par des abolitionnistes et des affranchis. En fait ce réseau exista réellement mais était un réseau de routes et chemins.

Vous trouverez son histoire assez complète dans le lien plus haut,  mais lire les pages de Colson Whitehead c’est encore mieux, il y ajoute une dimension symbolique très forte sur la conquête de la liberté pour ces noirs, réduits à l’état d’objets, martyrisés, avilis, dans une volonté de les réduire à moins que des animaux; il y ajoute, à travers ce décor souterrain souvent inquiétant, la psychologie, les traumatismes, les angoisses des fugitifs qui voyageant souvent dans l’obscurité sont dans la plus absolue incertitude quant à leur avenir, leur route est une route vers l’inconnu. Si certains sombrent, nous rencontrons ici surtout ceux qui résistent. Comme Ajarry et son minuscule potager, un bel acte de résistance. Et puis Cora.

Colson Whitehead échappe à tout manichéisme, ses personnages sont nuancés, et ce qu’il dit a une portée plus universelle, enfin il me semble. Ainsi l’esclavagisme en Afrique, des Noirs par d’autres Noirs n’est pas mis de côté, et certains affranchis deviennent à leur façon des exploiteurs, des esclaves deviennent des dénonciateurs…Arrivée en Caroline du Sud, Cora va trouver un emploi dans un musée qui met en scène les paysages, la vie locale et quotidienne. Cora va « animer » trois de ces tableaux vivants, mais elle sait à quel point ces scènes sont factices, mensongères:

« Les coyotes empaillés sur leur socle ne mentaient pas, supposait Cora. Et les fourmilières, les minéraux disaient leur propre vérité. […] Jamais aucun garçon enlevé à son village n’avait briqué le pont luisant d’un navire négrier, jamais son ravisseur blanc ne lui avait tapoté le crâne en récompense. Le jeune Africain dynamique dont elle portait les bottes de cuir fin aurait été enchaîné dans la cale, le corps luisant de ses propres excréments. Certes le travail d’esclave consistait parfois à tisser des fils, mais c’était exceptionnel. Aucune esclave n’était tombée raide morte à son rouet, ou n’avait été massacrée pour un tissage emmêlé. mais personne ne voulait évoquer la véritable marche du monde. Et personne ne voulait l’entendre. Assurément pas les monstres blancs qui se pressaient derrière la vitrine à cet instant, collant leurs mufles gras contre le verre, ricanant et criaillant. « 

Ce chapitre m’a fait penser au livre « Cannibales « de Didier Daeninckx, qui raconte le sort fait aux kanaks lors de l’exposition universelle à Vincennes en 1931, monstrueux…

Cora poursuit sa route et l’auteur dépeint l’état d’esprit du moment chez les planteurs. La culture du coton explose et il faut de la main d’œuvre. On réfléchit à faire venir des Européens, des Irlandais peut-être, des Allemands aussi, des Blancs venus de pays troublés, pauvres. ils débarquent essentiellement à New York, Boston ou Philadelphie, mais:

« Pourquoi ne pas détourner le cours de ce fleuve humain pour qu’il coule vers le Sud ? Des réclames placées dans les journaux d’Outre-Atlantique vantèrent les avantages d’un travail contractuel, des agents recruteurs discoururent dans les tavernes, les réunions publiques, les asiles de nuit, et à la longue les navires spécialement affrétés, grouillant d’une cargaison humaine et volontaire, amenèrent ces rêveurs aux rives d’un nouveau monde. Et ils débarquèrent pour travailler aux champs.

« Jamais vu un Blanc cueillir le coton, dit Cora.

-Avant de revenir en Caroline du Nord, je n’avais jamais vu une foule déchiqueter un homme et lui arracher les membres, répondit Martin. Quand on a vu ça, on renonce à dire ce que les gens sont capables de faire ou pas. »

Martin sera un bienveillant sur la route de Cora, il la cachera contre l’avis de sa femme Ethel, alors que Ridgeway est toujours aux trousses de la jeune femme, devenue une véritable obsession pour lui, car sa mère Mabel lui a échappé et son orgueil ne s’en est pas remis; il l’attrapera, lui fera passer de sales moments,mais elle se sauvera toujours.

La ferme Valentine se situe dans l’Indiana et est un havre pour Cora, où elle a des amies, où le travail ne se réalise pas sous le fouet, mais en bavardant, et où elle aimera Royal qui aime les livres comme les aimait Caesar.

« Ils entraient dans la période des jours brefs et des longues nuits. Depuis le changement de saison, Cora fréquentait assidûment la bibliothèque. Elle amenait Molly quand elle réussissait à l’amadouer. Elles s’asseyaient côte à côte, Cora avec un livre d’histoire, un roman d’amour ou d’aventures, et Molly tournait les pages d’un conte de fées. Un charretier les intercepta un jour à l’entrée. « Le maître répétait souvent que la seule chose qui soit plus dangereuse qu’un nègre avec un fusil, leur dit-il, c’était un nègre avec un livre. Alors ici ça doit être un vrai arsenal de poudre noire! »

La famille Valentine a bien compris ça, qui a fait une bibliothèque sur le domaine.

La fin de l’histoire, avec des personnages comme Valentine, Lander mais aussi Mingo, qui s’oppose à eux et à leur vision, est le moment choisi par Colson Whitehead pour un discours absolument magnifique, qui en fait est un parfait bilan de ce qui se déroule dans l’histoire de Cora. Une belle réflexion sur les illusions d’un monde plus juste, moins raciste, plus généreux et fraternel. Lander qui expose son point de vue est plutôt pessimiste, et ses paroles annoncent ce que sera le sort des Noirs en Amérique.Il ne se berce pas d’illusions romantiques, mais explique pourquoi le chemin des Noirs en Amérique sera long – interminable ? – avant d’arriver à en être des citoyens, il explique :

« Car nous sommes des Africains en Amérique. Une chose sans précédent dans l’histoire du monde, sans modèle pour nous dire ce que nous deviendrons. « 

La fin tragique de cette réunion, de cet échange d’idées va donner raison aux pessimistes. La belle idée de Valentine va être rayée du paysage dans un bain de sang et d’une haine hideuse. Cora va pleurer son amoureux Royal

« Elle passait ses doigts dans ses boucles, le berçait en pleurant. Royal sourit à travers le sang qui perlait sur ses lèvres. Il lui dit de ne pas avoir peur: le tunnel allait encore la sauver. »Va à la maison dans les bois. Tu pourras me dire où ça mène. » Son corps s’affaissa. »

Cette fin nous révèle aussi ce qu’il advint de Mabel, puis,le Nord, après que Cora, échappe une fois de plus à Ridgeway. Une fin comme quelque chose qui n’en finit jamais, au fond…le tunnel, la draisine, l’obscurité, la mort qui rôde, la faim, la peur et le chagrin…

Un grand livre à propos de l’esclavagisme et du racisme comme je pense n’avoir rien lu de semblable sur le sujet. Une écriture acérée où la métaphore n’est jamais vaine ou décorative, mais met en mouvement la pensée, un onirisme symbolique extrêmement fort et évocateur, un roman qui éveille les consciences – même si certaines sont inatteignables, hélas, c’est aussi ce que dit Colson Whitehead ici. Un livre bouleversant avec des personnages forts et attachants.

Un coup de cœur plein de colère .

La chanson

 

« Le cœur sauvage » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.

« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »

Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement  j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première« Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:

« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »

Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit

« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.

Je murmure au creux de son cou:  » Salut, Joan.

-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »

L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.

Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .

Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.

Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )

« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »

et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes

« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »

Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…

Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…

Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite

« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]

« Des sauvageonnes », dis-je.

Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.

Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »

 

« La neige noire » – Paul Lynch – Albin Michel, traduit par Marina Boraso

« Lorsque Matthew Peoples remarque quelque chose, le soir approche déjà. Sa silhouette massive campée au milieu du champ, un simple tricot de corps gris sale sur le dos, une simple torsion du bras pour se gratter le creux de l’épaule. Sans rien dire, il s’interroge sur ce qu’il vient de voir. On croirait la queue incurvée d’un chat, mince et grise, comme un peu de fumée que l’on confondrait facilement avec l’étain des nuages. »

C’est un ami qui m’a prêté ce roman de l’auteur irlandais Paul Lynch que je n’avais pas lu à sa sortie en 2015. Il me faut l’en remercier, parce que cette lecture a été la découverte d’un univers très unique, d’une écriture absolument merveilleuse –  je crois qu’on doit ici saluer Marina Boraso pour sa traduction – et une façon de tenir un suspense avec en apparence trois fois rien vraiment bluffante. En tous cas, très difficile de chroniquer un tel livre, parce qu’on pourrait y passer des heures. Mais le mieux est encore de s’y plonger. Peut-on vraiment parler de suspense ? Oui d’une certaine manière, le suspense généré par la suspicion, et par la façon dont Lynch manipule le temps et l’espace, mais pour moi, le suspense n’est qu’un prétexte pour une peinture très sombre de cette ruralité irlandaise, pour un roman très noir à l’écriture pourtant lumineuse, toute éclairée par une pure poésie du quotidien, comme ici

« Elle est en train de tirer de l’eau à la pompe lorsque l’ombre fugace d’un oiseau effleure les pavés; il plane tout près du sol, Eskra le voit en levant la tête. De grands yeux noirs, le bec busqué, l’oiseau solitaire bat puissamment des ailes pour se percher sur la barrière, à quelques mètres d’elle.[…] Un maître de l’air, qui saisit les autres créatures entre les serpes célestes de ses serres. Il a dû s’égarer dans le désordre des vents. »

mais aussi par la pure qualité de plume de Lynch, simplement

« Il jette son mégot dans le fossé et entraîne la jument dans la montée. Palpite en lui une réminiscence très ancienne, l’avant-goût de confiture de mûres cueillies sur les haies. Face aux collines, il a l’impression de pénétrer le règne d’un temps différent. »

Tout commence par un enfer, une tragédie chez Barnabas Kane, émigré irlandais revenu au pays en 1945 (dans le Donegal ) avec son épouse américaine Eskra, rencontrée à New York alors qu’il travaillait sur les chantiers de construction des buildings. Ils ont repris une ferme où Barnabas élève des vaches et où Eskra s’occupe de ses ruches. Le fils Billy, un point de crispation dans le couple, se livre en plusieurs chapitres dans lesquels on découvre sa vie cachée, celle dont ses parents ne savent rien. De cet incendie de l’étable, vaches comprises, dans lequel va périr aussi Matthew Peoples, nul ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un crime, et bientôt la suspicion va se porter sur Barnabas qui aurait poussé Matthew dans les flammes, tandis que lui-même cherche celui qui les a allumées. Ce sera l’occasion pour les villageois d’exprimer leur solidarité ou leur animosité. Ce qui différencie Barnabas et Eskra ici, et bien que Barnabas soit un « fils du pays », c’est ce qu’ils ont connu, vécu ailleurs, qui les a changés, fait évoluer. Même Barnabas, qui au fond ne s’est pas éloigné si longtemps, est devenu un peu un étranger.

Le récit avance en longues et magnifiques scènes intimistes où les mots nichés dans le fond des esprits s’échappent, hurlants ou silencieux, puis il y a les scènes collectives mais finalement assez rares, où la communauté se fait, se défait, dans un bouillon de sentiments antagonistes parfois saumâtre. On va d’un personnage à l’autre, chacun semble dans sa bulle personnelle, dans ses ruminations; on écoute leurs pensées, on vit rêves et cauchemars jusqu’au moment où les uns et les autres se percutent, quand le monde les rattrape et les confronte. Il y a une grande violence dans le maelström déclenché par l’incendie dans les cœurs et dans les esprits, et cela va aller crescendo jusqu’à la fin. 

 L’occasion est là pour des portraits rugueux, pleins d’aspérités sur lesquelles l’imagination s’accroche pour faire apparaître ces visages au lecteur

« Le visage de Matthew. […]Son visage comme une carte au tracé bien connu. Les hauteurs abruptes des pommettes, le lacis de veinules rouges sur les méplats des joues, comme si le cours d’un fleuve immense y était inscrit. Sur sa peau les sillons creusés par le vent. L’expression engourdie des yeux bleus, la retombée des lourdes paupières qui lui donnait cet air ensommeillé, les mottes de terre attachées à ses semelles et ses cheveux blanchis, l’apparence d’un homme lent dans ses réactions. Un peu comme un dormeur dérangé dans son rêve. »

ou bien tendres et doux comme celui d’Eskra, par touches plus suggestives que descriptives:

« Au creux de ses oreilles la musique des abeilles, puis le silence de la maison. Eskra Kane est dans l’entrée, toute fine dans sa robe bleue qui rappelle la couleur de ses yeux. Ses mèches brunes glissent sur son visage quand elle retire son chapeau pour l’accrocher au museau retroussé de la rampe d’escalier, son voile d’apicultrice drapé par-dessus comme un tulle de mariée. La lumière jaune resplendit dans le salon et fait reluire le bois sombre du piano. Elle pousse un soupir. »

Ce portrait est celui d’Eskra, mais aussi de la lumière qui l’entoure, qui émane d’elle, le reflet de tout ce qu’elle dégage; c’est tellement beau que j’aimerais lire ce livre à voix haute. L’assemblage des mots est magique et rend incroyablement bien l’atmosphère presque irréelle qui souvent domine le récit…

L’histoire contée est très noire, l’ambiance rude de cette Irlande rurale est rendue à tel point qu’on sent le vent et la pluie, l’odeur du feu de tourbe et celle de l’étable, comme celle de la fumée et des flammes qui ravagent la ferme de Barnabas. On entend aussi les abeilles des ruches d’Eskra, et on voit cette belle femme, diaphane dans les rayons du soleil.

Il y a trois axes dans ce livre: l’amour si fort qui lie Eskra et Barnabas

« Quand ils dansaient ensemble, la chaleur de sa paume collée à la sienne. Les yeux dans les yeux, si proches l’un de l’autre qu’elle voyait son propre reflet dans le rond noir de sa pupille, forme évasive s’efforçant d’affermir ses contours à l’intérieur de lui. La brillance de sa peau hâlée dans la clarté défaillante demeure ancrée en elle, instant conservé dans toute sa perfection, souvenir invulnérable au temps et à l’oubli. En le voyant aujourd’hui dans la cour, le dos un peu voûté, elle est visitée par une vision fulgurante, la vie de Barnabas se déployant dans son entier, et avec elle l’image de la vieillesse future, le déclin de sa splendeur; la saisit alors une émotion inattendue, un jaillissement de compassion intense et sincère et, en même temps, une envolée d’amour pur qui s’échappe d’elle comme un oiseau. »

 la sagesse raisonnable d’Eskra et l’entêtement un peu obtus de Barnabas, la tendresse de l’une pour leur fils Billy et la rudesse et l’incompréhension de Barnabas pour son garçon, mais l’amour; ensuite il y a l’incendie et les questions autour du drame, un fil conducteur sur lequel se tissent tous les sentiments et ressentiments de la communauté, et enfin, il y a la nature. C’est ici pour moi que l’écriture et la poésie sensuelle de Lynch explose, dans des bouquets visuels, sonores, odorants absolument époustouflants; qu’ils soient doux et lumineux ou dans la bourrasque, dans le minuscule (« Un rouge-gorge passe, fulgurance vermillon qui file au cœur de la feuillée » ) ou l’immense, ces envolées sur la terre d’Irlande, sa dureté ou son évanescence, c’est là que j’ai trouvé le sommet du talent de Lynch.

« Ces journées pluvieuses ont réveillé la campagne, les herbes folles percent impatiemment la terre. Partout s’exprime la férocité du printemps, ce soulèvement contre les forces de la mort qui renferme un déploiement de puissance continu, capable de dérouler des bourgeons et de tirer la fleur de son bulbe. Il sent vivre à l’intérieur de lui une part de cette férocité et entend résonner contre la voûte du ciel les échos du chant de son âme. »

Le talent d’associer « la férocité » au printemps, de « tirer » les fleurs de leur bulbe et de faire du printemps un « soulèvement contre la mort ». C’est magnifique, non ?  Pure poésie qui s’accorde à la noirceur de l’histoire, qui dit cet endroit soumis à des forces contraires en permanence, chez les humains comme dans leur environnement. 

Eskra est mon personnage préféré de ce roman envoûtant. Parce que venue d’ailleurs elle n’entend pas céder à l’humeur chagrine, à la méchanceté, et qu’elle a la force de se défendre, de défendre Barnabas, parce qu’elle a la distance nécessaire pour ça, ainsi que l’amour et l’intelligence. Ainsi va-t-elle se dresser face au vieux McLaughlin, sentencieux et accusateur:

« Et tant que j’y suis, je vais vous dire autre chose. J’ai beau être américaine, j’ai du sang irlandais dans les veines, comme vous. Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser ce pays. Elle s’interrompt pour reprendre haleine. Et j’ai encore une chose à ajouter : Barnabas Kane a toujours été un modèle d’honnêteté, et voyez où ça l’a mené. Ce fichu incendie a tué tout notre bétail, et j’ai bien cru perdre Barnabas en même temps. Nous nous dispenserons très bien de vos âneries moralisatrices, Mr McLaughlin. »

Je ne vous parle pas tellement plus de la trame, de Billy – personnage très important, Billy – du chien Cyclope, de la jument et de tous les individus qu’on rencontre. Voici un livre profondément triste, il faut le dire, les yeux se noient souvent, un livre puissant, brutal, sensuel, absolument envoûtant. Une merveille sur le fond, sur la forme, sur la trace qu’il laisse en soi des premiers mots à l’épilogue. J’imagine que ça fera plaisir à mon ami qui voulait me convaincre que s’il y a des romans sympathiques dans la littérature irlandaise, il y a bien plus –  je le savais déjà, je crois, mais il lui semblait anormal que je n’aie pas lu CE roman-ci  –, il y a « La neige noire » de Paul Lynch, énorme coup de cœur. 

 Duke Ellington, qui fait danser Eskra et Barnabas, jeunes amoureux à New York.