« Tout autre nom » – Craig Johnson – Gallmeister/Americana, traduit par Sophie Aslanides

« Joseph Conrad prétend que, si vous voulez connaître l’âge de la Terre, regardez plutôt la mer déchaînée par une tempête. Si vous voulez connaître l’âge du pays de la Powder River, il suffit de vous trouver du mauvais côté d’un train de charbon. Un gars qui travaillait pour la Burlington Northern Santa Fe m’a dit un jour que, dans le nord du Wyoming, les trains se composent d’environ cent quarante wagons et qu’ils sont longs de deux kilomètres, mais quand on est arrêté pour en laisser passer un, on a bien l’impression qu’ils sont encore plus longs. »

Toujours autant de plaisir à retrouver le vieux copain Walt Longmire, son indéfectible ami Henry Standing Bear et l’inénarrable Vic, son langage fleuri, ses yeux vieil or et sa passion toute neuve pour son shérif. Si ce n’est pas le plus captivant de la série, ça reste un grand plaisir de lecture, presque enfantin que cette nouvelle aventure de Walt, un genre de vengeur, de héros de comics western. Tout commence par un appel du vieux Lucian à propos du suicide suspect de Gerald Holman, policier du Comté de Campbell et une enquête qui va mener à trois disparitions de femmes non élucidées. Voici Longmire, son ami Henry et son chien ( celui qui ne mange que du jambon ) en quête de la vérité. Il y a dans ce livre de nombreuses péripéties, en particulier à la fin, très cinématographiques, des péripéties qui vont mettre en valeur le courage, la bonté, l’intégrité de Walt, mais aussi l’inévitable côté faillible de tout être humain car il saigne quand on le cogne, il ressent bien le froid, la douleur, et même la peur, mais il fait face ! Il fond devant Vic et n’arrive pas à renoncer à son enquête quand sa fille sur le point d’accoucher l’attend à Philadelphie. D’ailleurs, je salue la fin du roman à ce sujet…Entre les bisons et les wagons à charbon, Walt va affronter des adversaires monstrueusement plus costauds que lui, et ce avec un sang froid exemplaire: un vrai héros comme ceux des comics de mon enfance. 

On retrouve ici encore l’hiver glacé et neigeux du Wyoming, ce climat qui rend tout plus long, plus difficile, plus flou, entre rêve et réalité avec le fantôme Virgile bien sûr qui ne manque pas l’occasion de se rappeler au shérif. J’ai appris ce qu’est la main nommée « aces and eights » au poker 

« Cette combinaison particulière de cartes doit sa notoriété à Wild Bill Hickock, car c’est précisément celle qu’il tenait au saloon 10 au moment de sa mort à Deadwood, dans le Dakota du Sud- un peu à l’est de l’endroit où nous nous trouvions.

Selon la croyance populaire, Hicock n’avait que quatre cartes en main-l’as de pique, l’as de trèfle et deux huit noirs-, la cinquième carte n’ayant jamais été dévoilée puisque la partie fut interrompue par Broken Nose Jack McCall, qui tira dans la tête de Bill une balle qui sortit par sa joue droite pour aller se loger dans le poignet d’un autre joueur assis à la table, la cinquième carte devenant à cet -instant le cadet des soucis de Wild Bill. »

J’ai retrouvé avec plaisir encore les dialogues tellement bons ! Craig Johnson est très fort pour ça, il a un sens de la répartie, un art de la conversation absolument merveilleux, même avec un taiseux comme Walter Longmire. J’ai aimé Lucian qui descend les percolateurs pour leur faire cracher leur café

« Le bruit résonna dans l’espace clos du café-bar comme un arbre qu’on abattait, et l’objet se cabra contre la cloison derrière le comptoir comme un criminel blessé avant de se mettre à cracher un jet de café qui se déversa sur le plancher. Le vieux shérif rengaina son Smith & Wesson, passa un index crochu comme une serre dans l’anse et tendit la tasse sous la cascade pour la remplir.

La jeune serveuse apparut à la porte, les deux mains plaquées sur la bouche. Lucian tourna la tête, sourit, lui fit un petit salut de la main et elle repartit en vitesse d’où elle venait.

Une fois sa tasse remplie, il prit la mienne et la tint un instant à quelques centimètres de la fontaine de café.

-Je te ressers ? »

 et Vic dont j’adore le langage et le sens du romantisme:

« Elle m’observa jusqu’à ce que je me mette à me tortiller.

-Ne fais rien de stupide.

-Définis stupide.

-Te faire tirer dessus.

Je rangeai le portable dans la poche de ma veste, remontai la main et ajustai mon écharpe.

-C’est fait.

-Te faire poignarder, cogner, écraser, ou tout autre action qui pourrait te dégrader physiquement un peu plus.

-D’accord.[…]

Elle s’approcha et attira mon visage vers le sien, le vieil or engloutissant le monde entier.

-Walt, disons les choses clairement. Quelqu’un t’a mis sur la liste des hommes à abattre.

-On n’en sait rien…

Elle me serra plus fort.

-C’était un tueur professionnel, ne l’oublie pas.

-Non.

-Et sois dans cet avion à onze heures quarante-deux ou tu n’auras plus à te demander qui a mis un contrat sur ta tête.

-Promis.

-Et fais en sorte de ne pas fourrer ta bite dans un nid de frelons.

J’acquiesçai.

-C’est bien quelque chose que j’éviterai de faire, je t’assure.

-Tant mieux parce que j’ai des projets pour elle. »

Je vous laisse au plaisir relaxant de ce livre de pure détente, de haute qualité d’écriture (sans parler de la toujours aussi bonne traduction ), où l’auteur trouve une fois de plus l’occasion de faire quelques clins d’œil littéraires. J’aime toujours autant le Comté d’Absaroka, son shérif, son hiver, ses bars, j’aime toujours autant l’écriture si vivante de Craig Johnson.

« -Je viens de passer deux jours un peu difficiles.

-À courir après des méchants?

Je souris bien que cela me fit souffrir, sa question me rappelant le message que ma fille avait enregistré sur mon répondeur: Vous êtes bien chez les Longmire, nous ne pouvons pas vous répondre pour le moment, parce que nous sommes en train de courir après des méchants ou d’essayer de nouveaux chapeaux blancs… »

-On peut dire ça.

-Des bandits qui attaquent les trains?

-Non. »

 

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« Sans lendemain » – Jake Hinkson – Gallmeister / Americana, traduit par Sophie Aslanides

« N’allez pas dans l’Arkansas, me dit le propriétaire du cinéma à Kansas City.

J’étais en train de décharger les boîtes d’un film intitulé Secrets of a Sorority Girl du coffre de ma voiture. Je me redressai:

-Quoi?

Le vieux bonhomme passa la tête par la porte de service et cracha un jet de tabac très vaguement en direction d’une poubelle.

-Vous n’avez pas dit que vous partiez pour les Ozarks?

-Ouais, c’est mon prochain arrêt.

Le vétéran se gratta le menton.

-Vous devriez éviter l’Arkansas. une fille seule dans ce coin-là, vous pourriez bien avoir des ennuis. »

Très contente de retrouver Jake Hinkson qui m’avait réjouie avec « L’enfer de Church Street », et de constater qu’il n’a rien perdu en route de sa verve envers la religion, et les prétendus hommes d’église de son pays. Avant d’aller plus loin, et si je n’avais qu’une seule chose à dire : NE LISEZ PAS LA FIN AVANT LE RESTE !!! Moi je ne pensais pas qu’il allait nous jouer cette fin dans ce registre, Jake ! Et de ce fait, c’est une vraie bonne fin de roman noir…

Contente de reprendre la route des Ozarks, Arkansas – et pourtant, elle fait froid dans le dos, cette région…- en compagnie de la charmante Billie Dixon.

Tout d’abord, Jake Hinkson met ici en scène des femmes, trois femmes qui mènent le bal ce qui change un peu des schémas habituels. Construit en trois parties : La femme de Hollywood, Billie Dixon, distributrice de films pour les cinémas de campagne, La femme du Missouri, Amberly Henshaw, épouse du pasteur Obadiah Henshaw, aveugle et tyrannique et La femme de l’Arkansas, Lucy Harington, assistante de son frère shérif Eustace à Stock’s Settlement, Arkansas. Plus un Entracte à Hollywood : le blues de Poverty Row (quartier des studios de cinéma de série B ), très court chapitre qui raconte l’embauche de Billie ( de son vrai prénom William ) et nous parle d’elle; l’histoire se déroule en 1947, Billie porte des pantalons, fume, boit et aime les femmes.

« J’avais essayé une fois de batifoler avec un homme. C’était comme embrasser un cheval. J’avais l’impression qu’il allait me bouffer le visage. Et pour ce qui était du sexe – c’était comme d’essayer de faire faire des claquettes au cheval en question. »

Alors bien sûr il y a des hommes dans ce roman, comme le patron de Billie, brave homme qui résiste aux temps difficiles et qui même s’il est réticent à l’idée d’envoyer Billie dans ces Ozarks un peu rudes (euphémisme) finit par lui faire confiance; il y a le pasteur, personnage fanatique et violent, il y a Claude, le gérant du cinéma de Stock’s Settlement, un peu désespéré car le pasteur a fait de son cinéma un lieu de perdition, et les paroissiens écoutent plutôt le pasteur, la salle est sur le point de fermer. Enfin Eustace, le shérif qui ne parle pas, ne se déplace jamais sans sa sœur Lucy qui lui donne ses consignes, ce qu’il peut faire ou ne pas faire et c’est mieux ainsi parce qu’il peut s’emporter, Eustace.

« Je le regardai en clignant des yeux, et il se contenta de me fixer. Eustace maîtrisait parfaitement l’art du regard vide. il était comme une feuille de papier sans rien écrit dessus.J’aurais été plus inquiète de le voir avec une expression sur le visage – menaçante, agacée ou même heureuse. Toutes m’auraient affolée. Mais Eustace semblait ne jamais rien faire d’autre qu’attendre qu’on lui dise quoi faire. »

Ce sont bien les trois femmes, trois belles femmes, avec de beaux tempéraments qui sont les héroïnes ici. Et si des passages sont cocasses, pince sans rire à la manière de Jake Hinkson, c’est bien un roman très noir, et très vite on ne rit plus. Ce livre est plutôt plein de mélancolie, de nostalgie aussi. Jake Hinkson est un grand amateur de cinéma et du cinéma hollywoodien de l’époque choisie pour cette histoire. Il y a un côté terriblement dramatique, et comme je l’ai dit, attendez patiemment la fin, je ne m’y attendais pas, pas  à cette option, mais si…J’ai aimé ces femmes, mais en fait, à part le pasteur, personne n’est odieux, la charge est bien contre ces  illuminés de tout poil qui d’un coup reçoivent la Parole Divine et la Lumière, interprètent ça à leur sauce et en font un outil de pouvoir, à petite ou grande échelle. C’est ici Lucy qui parle:

« -Personne dans notre famille n’a jamais pensé que la religion n’était beaucoup plus qu’une obligation sociale polie. Ma mère respectait les pasteurs, mais elle ne semblait jamais perdre de vue leur humanité. Elle me lisait le livre qu’ils lisaient et elle avait la certitude qu’elle ne rencontrerait jamais un homme qui l’avait lu d’une manière plus approfondie, plus juste ou plus vraie qu’elle. En fait, un pasteur n’est rien d’autre qu’un homme qui interprète un texte pour vous. Mère allait directement à la source. »

Ce roman est court, et je n’en dis pas plus pour ne rien gâcher au plaisir que vous trouverez à sa lecture. L’écriture est impeccable ( et Sophie Aslanides est bien en phase avec cette traduction ), les descriptions des personnages en quelques mots sont épatantes.

Le mécanicien était un petit gars sec sans dents de devant. Son bleu de travail et ses mains étaient couverts de graisse et il en avait jusque dans les plis du cou. Il était appuyé contre le montant de la porte de l’immense bâtiment et mastiquait une boulette de tabac dans sa joue gauche. »

Voilà. On croise trois chouettes nanas, très différentes et pourtant et malgré tout en connivence. J’aime beaucoup ce que décrit Jake Hinkson dans ces trois figures, son regard sur ces femmes est très affectueux je trouve et ça me plait énormément. J’aime l’esprit de cet homme, son ironie, et je ne résiste pas au plaisir de partager à nouveau avec vous ce texte qu’il m’avait gentiment permis de publier et faire traduire, sur son expérience aux Quais du Polar en 2014 https://wp.me/p3So5l-1Wv

Un très bon livre, pas dans les clous, juste bien noir et bien serré comme j’aime. Franchement, je le conseille !

« L’été de Katya » – Trevanian -Gallmeister/collection Noire, traduction Emmanuèle de Lesseps, révisée par Marc Boulet

« Salies -les-Bains, août 1938

Tous les écrivains qui ont décrit le dernier été précédant la Grande Guerre ont cru devoir commenter la perfection inhabituelle de la saison : les jours sans fin aux ciels d’un bleu ardent traversés d’indolents nuages de beau temps, les longues soirées lavande rafraîchies de brise douce, les petits matins chantants jaunis de rayons obliques. D’Italie en Écosse, de Berlin à mes basses vallées natales des Basses -Pyrénées, l’Europe entière jouissait d’un temps exceptionnellement clair et délicieux. Ce fut la dernière chose qu’elle eut en commun pendant quatre terribles années – hormis la boue et l’angoisse, la haine et la mort de cette guerre qui marqua la frontière entre le XIXe et le XXe siècle, entre l’Âge de la Grâce et l’Ère de l’Efficacité. »

Je n’ai lu de Trevanian, avant ce livre-ci, que le superbe « The main », que j’avais vraiment aimé pour son écriture, ses personnages plutôt sombres, l’ambiance, la demie-teinte en tout, vraiment un très très beau livre. J’ai retrouvé ici la beauté de l’écriture pour une histoire qui débute comme une histoire d’amour romantique de la Belle-Époque et  va se terminer en drame.

Trevanian nous transporte au pays basque ( où il a vécu )  et met à la plume le jeune docteur Jean-Marc Montjean qui va épauler le Dr Hippolyte Gros dans sa clinique. Le jeune homme ici nous relate cet été à l’aube de la Grande Guerre durant lequel il va rencontrer Katya Tréville ainsi que son frère jumeau le cynique Paul et leur père, un vieil historien aimable et éperdu d’amour pour le Moyen-Âge.

« Je vais trop vite dans mon histoire, j’anticipe. Sincèrement. Sauf que la vie n’est ni linéaire ni ordonnée. Et il existe un lien direct entre mes élans passionnés de ce long et délicieux été et mon désir de mourir cet automne-là. Ce lien s’appelle Katya.

Katya… »

Le début est tout en langueur dans cet été lumineux, l’amour naissant de Jean-Marc pour Katya, fille originale et peu soucieuse de conventions, s’affirme vite passionné alors qu’il pressent pourtant déjà un mystère dans les yeux de la belle. Et loin de faire du sirupeux, l’auteur, excellent, glisse de l’ironie, un peu de raillerie qui rend tout ceci moins ordinaire.

« Malgré mon entraînement solitaire à répéter des conversations idéales et à fourbir mes répliques jusqu’à ce qu’elles ruissellent d’esprit et de profondeur,  je ne trouvai rien d’amusant à dire. Elle, pour sa part, ne semblait pas rechercher la discussion. Elle offrait son visage au soleil en y prenant un plaisir évident. À deux reprises, elle se tourna vers moi pour me gratifier d’un sourire généreux et impersonnel. Elle se laissait caresser par la chaleur du soleil et la brise créée par le cabriolet en mouvement, et c’était à ce moment de pure délectation qu’elle souriait. J’étais inclus dans ce sourire, tel un élément agréable et anonyme du décor. »

Deux personnages sont particulièrement intéressants pour moi; d’une part le docteur Gros, laid, très laid, mais gourmand des joies de la chair qu’il assouvit avec entrain et constance car il séduit par sa bonne humeur et son esprit. J’ai beaucoup aimé cet homme, toujours un bon mot à la bouche, viveur, noceur, fidèle pilier de la terrasse du café, mais profondément humain, bon et perspicace.

« C’est plus que vital, c’est une question de plaisir, confia-t-il en m’offrant un cognac que je refusai. |…]En temps normal, rien ne me ferait plus plaisir que de vous laisser batifoler librement à vos distractions, de vous décharger des fardeaux professionnels.Malheureusement, il y a quelques années, j’ai fait le vœu solennel d’abjurer toute velléité de gaspiller les opportunités sexuelles qui croiseraient mon chemin. Voyez en moi une victime de l’honneur, dans l’impossibilité de rompre un serment. « 

Ensuite Paul, le méchant de l’histoire en apparence; il boit beaucoup, Paul, et il en devient vite très désagréable. Mais son cynisme et sa cruauté, ce qu’il dit alors font pressentir le pire. Et c’est à partir de ces sautes d’humeur que Jean-Marc va commencer à s’interroger sur cette famille Tréville qui fait jaser au village. Quel obscur secret cachent-ils ? Pourquoi ces va-et-vient entre Paris et leur maison basque ? 

Les Tréville et le jeune docteur vont se rendre à une fête d’origine très ancienne – très belles pages que la description de cette fête à Alos – à la suite de laquelle, alors qu’ils se préparent à repartir à Paris assez précipitamment, la vérité va exploser au nez de Jean-Marc. Il ne serait pas charitable pour vous, lecteurs à venir, que j’en dise plus, mais c’est une bien sombre histoire, qui commence tout en romantisme, chaleur estivale, belle nature et amour naissant et se termine dans le drame absolu, comme éclate la guerre. La figure de Katya se métamorphose et donne une toute autre version de l’histoire des Tréville. Je crois que oui, c’est bien le docteur Gros mon personnage préféré bien qu’un peu marginal, sa présence bienveillante sera l’aile protectrice pour le jeune médecin qui sortira très affecté de cet été basque. Un petit mot aussi du père Tréville, ce vieux médiéviste aimable et oublieux de presque tout sauf de ses milliers de notes et de livres amoncelés dans son bureau, – avec un système de rangement que j’ai beaucoup aimé ! – et dont la conversation toujours revient à ce Moyen -Âge qu’il défend et aime. Comme il a aimé sa défunte épouse, une très belle femme à qui les jumeaux ressemblent de façon troublante.

« Méfiez-vous de l’attrait des sciences pures. Elles ne sont pures que comme le sont les vieilles nonnes – desséchées, sans passion. Non, non. Tenez-vous-en aux études humanistes. Si la vérité est plus difficile à établir et les preuves plus fragiles, on y trouve le souffle de l’homme vivant. »

Si ce roman ne m’a pas autant transportée que le fit « The main », c’est néanmoins un très beau livre, je reste admirative de l’écriture de cet auteur très spécial, cet auteur américain qui écrit ici à la façon d’un écrivain français de la fin du XIXème siècle, avec quand même une liberté de ton moins datée ! – on se rend compte d’ailleurs à quel point les lieux où se déroulent une histoire en donnent les nuances, peut-être autant que l’époque- . Ici, il y a également l’ombre puissante, lourde de la guerre, qui plane et circule dans les conversations de café ou de rue et dans les esprits.

« Je repensai à cette guerre imminente qui, la veille au café, était le sujet de conversation de tous. En attendant de se faire mutiler à cause de la stupidité et de l’arrogance de vieux politiciens, les jeunes appelés allaient-ils rire et blaguer et s’échanger de cordiales platitudes, comme dans les romans populaires ? La jeunesse de France était-elle si crédule? »

Un livre bucolique, romantique et mélancolique, une belle et lucide réflexion sur l’amour, mais aussi un livre cruel où la psychologie et les débuts de la psychiatrie sont abordés, et enfin un bel hommage au pays basque, resplendissant sous le soleil d’été, comme Katya. L’auteur termine par une touche très noire  :

« Envoi

Je me rappelle avoir dit à Katya que les Basques sont des gens qui n’oublient jamais. Jamais.

Durant toutes ces années où j’ai exercé la médecine, le hasard mit un jour entre mes mains un violeur légèrement blessé.

Il ne survécut pas aux soins que je lui prodiguai. »

« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur ! 

« Soleil rouge » – Matthew McBride – Gallmeister/ Neonoire, traduit par Laurent Bury

soleil » Le soleil descendait derrière le mobile home comme une explosion de jaune d’œuf qui giclait du ciel et consumait les arbres. Le long de la rivière, les sycomores projetaient de longues ombres couleur auburn brûlé, et des rayons dorés perforaient les nuages rebondis, visiblement chargés d’humidité pour plusieurs jours.

Les piverts frappaient et picoraient. L’eau de source jaillissait et se déversait dans les rigoles et les ruisseaux, s’élevait au-dessus des parois et remplissait les fossés des terres basses. Les rameaux se couvraient de feuilles et les branches se battaient entre elles quand un vent frais montait de la rivière. »

Je vous ai épargné le vrai début de ce roman noir, un prologue qui dépeint une toute autre ambiance, pour favoriser le paysage du comté de Gasconade, Missouri. Il y aura au cours du livre de très beaux passages sur les paysages de cette région, qui pourtant est plus connue pour l’énorme quantité de métamphétamine qui y est produite et vendue; sans compter la marijuana.

Lors d’une intervention dans le mobile-home d’un trafiquant, le shérif adjoint Dale Banks tombe sur un magot de 52 000 $ caché dans la litière du chat. Il sait dans quoi il s’engage avec cet argent sale, mais il s’en empare et va le cacher chez le vieil Olen, 81 ans, veuf triste qui continue néanmoins à travailler son lopin en compagnie de son chien Sandy et du coq Beauregard, le plus méchant coq de la Gasconade:

« Olen était un fermier qui adorait ses tracteurs et sa terre. Il en était venu à énormément apprécier les petits cadeaux de la vie. Les petites choses superflues que l’on observe et qui demeurent inutiles jusqu’à votre vieillesse. Les petites choses que seul un imbécile peut savourer.

C’était l’amour d’un chien et la haine d’un mauvais coq qui le maintenaient en vie. »

chevroletBanks devra  à partir de ce moment trouver le moyen de se sortir de ce guêpier, si possible en ne rendant pas l’argent. Or, c’est bien là qu’est la difficulté compte tenu des « adversaires », les dealers – plus ou moins futés-, fabricants, revendeurs, dont certains sont des membres égarés des familles du coin. Le plus redoutable de tous est une sorte de fou furieux, Butch Pogue, auto-proclamé révérend de sa propre religion. Lui et les siens vivent au sommet d’une colline, où le révérend produit avec amour et dévotion la meilleure métamphétamine du secteur et pratique des rituels sacrificiels en égorgeant des cochons. Un des personnages les plus pittoresques du roman, on peut le dire ! Mais on va croiser aussi Jackson, Fish, Jerry Dean, Wake, entre deux montées ou descentes de leur substance favorire, scènes largement décrites comme ici:

« […]Il retira la seringue qu’il serrait entre ses dents, prit le bouchon, le remua et mania le piston une ou deux fois.Puis il le poussa à fond pour chasser tout l’air, aspira un peu de meth dans l’aiguille, la plaça contre son cou, pinça la peau avec sa main libre et inséra la pointe de l’aiguille dans l’étroite veine bleue qui courait en travers de sa clavicule.

Et puis il fut libre. Il ferma les yeux et sentit que le monde explosait. C’était chaud, noir et lent. À la fois terrifiant et beau. »

mobile-homeMatthew McBride nous raconte donc cette région ravagée par la drogue et la violence qu’elle génère. On pense indéniablement au grand Daniel Woodrell sans atteindre pourtant la force dramatique de ce dernier ( la barre est tellement haute! ), forcément, c’est la même région, les Ozarks sont à côté, et les mêmes plaies sociales. Parmi elles, il y a l’obésité, depuis Banks jusqu’à l’ogresse Mama qui découpe les têtes des cochons chez le révérend Pogue. Mais ce n’est rien face à la drogue qui ronge la jeunesse qui se détruit le cerveau pour s’évader et moins souffrir, comme Fish regardant un père et son fils pêchant sur une barque:

« Fish les regarda bavarder, lancer leurs lignes, descendre la rivière. Les regarda s’aimer comme il n’avait jamais été aimé. Un amour tel qu’on en racontait dans les livres, tel qu’on en montrait à la télé. Papa fixait un appât à l’hameçon de Fiston, et il riait quand la ligne s’accrochait au rivage. Il ne frottait pas la joue de Fiston avec le poing comme Big Fish l’aurait fait.

Non, ce père-là était parfait. Il souriait, secouait la tête et passait les doigts dans les cheveux de Fiston. »

Parmi les personnages, j’ai une tendresse pour le vieil Olen, et puis ce shérif adjoint Banks, sa famille, sa petite fille handicapée Grace si joyeuse, sa femme Jude si sage, et ses deux ados, Jake et Steph, une belle famille qui résiste à l’environnement par l’amour que ses membres se portent. Bien entendu, il se passe beaucoup de choses entre tous ces personnages, et ceux dont je n’ai rien dit comme Herb et Wink; il y a des femmes aussi, et pour finir, j’ai apprécié la fin que McBride a choisie pour son histoire, une belle fin, bien composée, comme un grand ménage dans un lieu sale et en désordre.

L’auteur est parvenu à écrire un livre tout à fait différent du précédent, « Franck Sinatra dans un mixeur« , qui était très noir, mais très très drôle et en cela sans doute plus original que celui-ci.

Voici le lien vers l’interview des amis de Nyctalopes de Matthew McBride au Festival Etonnants voyageurs.