« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur ! 

« Soleil rouge » – Matthew McBride – Gallmeister/ Neonoire, traduit par Laurent Bury

soleil » Le soleil descendait derrière le mobile home comme une explosion de jaune d’œuf qui giclait du ciel et consumait les arbres. Le long de la rivière, les sycomores projetaient de longues ombres couleur auburn brûlé, et des rayons dorés perforaient les nuages rebondis, visiblement chargés d’humidité pour plusieurs jours.

Les piverts frappaient et picoraient. L’eau de source jaillissait et se déversait dans les rigoles et les ruisseaux, s’élevait au-dessus des parois et remplissait les fossés des terres basses. Les rameaux se couvraient de feuilles et les branches se battaient entre elles quand un vent frais montait de la rivière. »

Je vous ai épargné le vrai début de ce roman noir, un prologue qui dépeint une toute autre ambiance, pour favoriser le paysage du comté de Gasconade, Missouri. Il y aura au cours du livre de très beaux passages sur les paysages de cette région, qui pourtant est plus connue pour l’énorme quantité de métamphétamine qui y est produite et vendue; sans compter la marijuana.

Lors d’une intervention dans le mobile-home d’un trafiquant, le shérif adjoint Dale Banks tombe sur un magot de 52 000 $ caché dans la litière du chat. Il sait dans quoi il s’engage avec cet argent sale, mais il s’en empare et va le cacher chez le vieil Olen, 81 ans, veuf triste qui continue néanmoins à travailler son lopin en compagnie de son chien Sandy et du coq Beauregard, le plus méchant coq de la Gasconade:

« Olen était un fermier qui adorait ses tracteurs et sa terre. Il en était venu à énormément apprécier les petits cadeaux de la vie. Les petites choses superflues que l’on observe et qui demeurent inutiles jusqu’à votre vieillesse. Les petites choses que seul un imbécile peut savourer.

C’était l’amour d’un chien et la haine d’un mauvais coq qui le maintenaient en vie. »

chevroletBanks devra  à partir de ce moment trouver le moyen de se sortir de ce guêpier, si possible en ne rendant pas l’argent. Or, c’est bien là qu’est la difficulté compte tenu des « adversaires », les dealers – plus ou moins futés-, fabricants, revendeurs, dont certains sont des membres égarés des familles du coin. Le plus redoutable de tous est une sorte de fou furieux, Butch Pogue, auto-proclamé révérend de sa propre religion. Lui et les siens vivent au sommet d’une colline, où le révérend produit avec amour et dévotion la meilleure métamphétamine du secteur et pratique des rituels sacrificiels en égorgeant des cochons. Un des personnages les plus pittoresques du roman, on peut le dire ! Mais on va croiser aussi Jackson, Fish, Jerry Dean, Wake, entre deux montées ou descentes de leur substance favorire, scènes largement décrites comme ici:

« […]Il retira la seringue qu’il serrait entre ses dents, prit le bouchon, le remua et mania le piston une ou deux fois.Puis il le poussa à fond pour chasser tout l’air, aspira un peu de meth dans l’aiguille, la plaça contre son cou, pinça la peau avec sa main libre et inséra la pointe de l’aiguille dans l’étroite veine bleue qui courait en travers de sa clavicule.

Et puis il fut libre. Il ferma les yeux et sentit que le monde explosait. C’était chaud, noir et lent. À la fois terrifiant et beau. »

mobile-homeMatthew McBride nous raconte donc cette région ravagée par la drogue et la violence qu’elle génère. On pense indéniablement au grand Daniel Woodrell sans atteindre pourtant la force dramatique de ce dernier ( la barre est tellement haute! ), forcément, c’est la même région, les Ozarks sont à côté, et les mêmes plaies sociales. Parmi elles, il y a l’obésité, depuis Banks jusqu’à l’ogresse Mama qui découpe les têtes des cochons chez le révérend Pogue. Mais ce n’est rien face à la drogue qui ronge la jeunesse qui se détruit le cerveau pour s’évader et moins souffrir, comme Fish regardant un père et son fils pêchant sur une barque:

« Fish les regarda bavarder, lancer leurs lignes, descendre la rivière. Les regarda s’aimer comme il n’avait jamais été aimé. Un amour tel qu’on en racontait dans les livres, tel qu’on en montrait à la télé. Papa fixait un appât à l’hameçon de Fiston, et il riait quand la ligne s’accrochait au rivage. Il ne frottait pas la joue de Fiston avec le poing comme Big Fish l’aurait fait.

Non, ce père-là était parfait. Il souriait, secouait la tête et passait les doigts dans les cheveux de Fiston. »

Parmi les personnages, j’ai une tendresse pour le vieil Olen, et puis ce shérif adjoint Banks, sa famille, sa petite fille handicapée Grace si joyeuse, sa femme Jude si sage, et ses deux ados, Jake et Steph, une belle famille qui résiste à l’environnement par l’amour que ses membres se portent. Bien entendu, il se passe beaucoup de choses entre tous ces personnages, et ceux dont je n’ai rien dit comme Herb et Wink; il y a des femmes aussi, et pour finir, j’ai apprécié la fin que McBride a choisie pour son histoire, une belle fin, bien composée, comme un grand ménage dans un lieu sale et en désordre.

L’auteur est parvenu à écrire un livre tout à fait différent du précédent, « Franck Sinatra dans un mixeur« , qui était très noir, mais très très drôle et en cela sans doute plus original que celui-ci.

Voici le lien vers l’interview des amis de Nyctalopes de Matthew McBride au Festival Etonnants voyageurs.

« Le voyage de Robey Childs » – Robert Olmstead – Gallmeister, traduit par François Happe

couv rivire« En ce dimanche 10 mai de l’année 1863, Hettie Childs appela son fils Robey, et lui demanda de redescendre des anciens champs. C’était le soir. Il longeait la clôture de la haute prairie où broutaient les bêtes, mâchonnant un brin d’herbe nouvelle qui poussait dans les parties à faucher, au bord de la pâture. »

Ainsi commence ce roman tour à tour poétique et violent, et souvent les deux à la fois. Roman initiatique sur les pas d’un jeune adolescent, Robey, 14 ans. Envoyé par sa mère à la recherche du père soldat, quelque part sur un champ de bataille où la guerre de Sécession fait rage, Robey va rejoindre l’âge d’homme en retrouvant son père.

« Alors qu’auparavant le temps lui appartenait, désormais il n’en était plus maître. On l’envoyait dans le vaste monde, lui qui n’avait que quatorze ans, lui qui était si ignorant de la vie. »

C’est un livre assez étrange, une vision de la guerre par les yeux d’un encore-enfant, qui découvre le monde avec stupeur, l’immensité du territoire et les mille dangers à affronter du haut de son cheval. Un vieil homme va lui « prêter » un superbe étalon noir, d’une extrême intelligence, et la place de ce cheval-ci en particulier, mais de tous les autres également, est très importante ici.

horse-1051610_1920Pourquoi est-ce que je dis « étrange »? Parce que souvent, surtout dans la première partie, celle où Robey est sur la route et pas encore dans les miasmes des champs de bataille, celle où Robey est encore un enfant, j’ai eu l’impression de lire un conte un peu effrayant, sombre et peuplé de personnages bizarres et inquiétants, comme cette personne sur laquelle grouille la vermine, et puis les maisons abandonnées dans lesquelles Robey trouve des objets qui « parlent » des occupants des lieux, disparus, un conte fantastique à la manière de Maupassant, peut-être. On suit comme sur un jeu de piste les toutes premières empreintes laissées par la guerre, semées ça et là sur la route de Robey qui au fil des pages et des choses épouvantables qu’il va croiser, va devenir adulte. Mais ce qui fait l’énorme force de ce livre, c’est ce qu’il dit des hommes et de la guerre qu’ils font, qu’ils se font. Une des plus belles idées du roman, c’est celle qui fait coudre à la mère une veste d’uniforme réversible, un côté bleu et l’autre gris, veste qui doit permettre à Robey de « s’adapter » en retournant sa veste ( ! ). Car quelle que soit la couleur du tissu, dans l’uniforme il y a un homme qui tient une arme et qui est sans cesse face à la mort, celle des autres et la sienne. La partie du livre qui décrit ces champs d’horreur est d’une grande violence, la violence de la réalité de la guerre ( ça, ce n’est hélas JAMAIS hors d’actualité ), celle qui montre à quel point c’est idiot (bien trop doux euphémisme )

« On pouvait trouver là, éparpillé sur ces quelques centaines d’hectares, tout ce qui constitue un être humain, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il y avait assez de membres et d’organes, de têtes et de mains, de côtes et de pieds pour raccommoder corps après corps – il ne manquait que le fil et l’aiguille. Et une couturière céleste. »

civil-war-sept-1862N’est-ce pas une manière sombrement poétique pour dire la boucherie qu’est la guerre ? Et Robey d’en conclure:

« Il se dit que si tous ces hommes étaient morts en combattant la guerre, c’était donc que la guerre était en train de gagner. »

De rencontres en rencontres, de constats sur le monde en coups qui endurcissent, Robey, rejoint par une jeune fille frêle mais dure, va devenir l’homme qui retrouve son père, des passages bouleversants, comme ici une bien étrange scène d’eucharistie:

 » Il savait que la vie ne signifiait pas grand-chose pour lui, mais là, il s’agissait de la vie de son père.
— Je me transfère en toi, lui dit son père, et te voilà déjà un vieil homme.
Puis il ajouta :
— Je vais venir.
Bien qu’étrange, la métamorphose du fils qui recevait le père en lui et qui, à son tour, devenait le père, fut tangible et complète, et il put la sentir s’opérer en lui. Il la sentit affermir son emprise tandis que les paroles étaient prononcées. Puis tout fut terminé, et il n’était plus un enfant. Il n’était plus un enfant, parce que son père était mort. »

Un très beau livre enfin, une écriture précise et sans apprêts inutiles, une écriture fine dans le choix des mots et dans l’architecture qu’ils construisent, une écriture qui sobrement mais sensiblement dit comment l’humanité résiste à l’horreur en y prenant sa part:

« Ceux qui étaient ici n’étaient pas des fous furieux. Ils n’ont pas fait ça par amour, ni par avidité, ni par ignorance. C’était des fils de bonne famille, ils étaient instruits. Ce que tu vois ici, c’est l’humanité. Le genre humain tel qu’il est. »

Belle lecture, vraiment.

 

« L’heure de plomb » – Bruce Holbert – Gallmeister, traduit par François Happe

holbert

« Linda Jefferson était un cliché vivant et elle le savait. Âgée de vingt-quatre ans, maîtresse d’école et veuve, elle enfila un pull-over sur son corsage, puis la veste de cavalier doublée en peau de mouton qui avait appartenu à son mari. Il était mort l’année précédente, et sa disparition avait marqué pour elle le début d’une saison triste et inexorable. Elle la traversait comme l’animal stupide qui gratte sous la neige à la recherche des vestiges de l’été, sans comprendre l’hiver, ni même essayer, le subissant tout simplement. L’absence était sans fin et sans raison; il lui semblait que c’était moins une blessure que le deuil aurait pu atténuer et finir par refermer, qu’une malformation en elle qu’il fallait recoudre en permanence pour l’empêcher de saigner. »

Mesdames et Messieurs les écrivains, vous rendez nos vies de lecteurs affamés d’histoires et d’aventures en tous genres, plus belles, plus riches, plus palpitantes . Ceux qui regardent par ici de temps en temps vont se dire que décidément, j’ai beaucoup de coups de cœur ( euh…oui ) et c’est vrai. Je n’envisage pas d’écrire sur un livre que je n’aime pas au moins un peu ( sauf parfois les livres qui m’énervent ) et je choisis mes lectures la plupart du temps à l’aune de la connaissance que j’ai de moi-même, je me trompe assez rarement sur ce que je vais aimer ou non. Voici que m’arrive le second roman de Bruce Holbert ( grand merci à Léa ). Et une fois encore, gros coup de cœur et pour moi confirmation du talent découvert avec « Animaux solitaires » paru dans la Noire de la belle maison Gallmeister. Bruce Holbert déploie ici des qualités d’écriture assez impressionnantes et place son roman sous l’égide de la poétesse américaine Emily Dickinson. La dame intervient en tête de chapitre et ses recueils s’ouvrent entre les mains d’une femme au cours du récit. 

light-and-shadow-874471_1280L’aventure humaine dans laquelle nous conduit Holbert débute en 1918 dans l’état de Washington, durant un hiver qui restera dans les annales. C’est dans le blizzard de cet hiver infernal que Matt perd son frère jumeau Luke et son père, et c’est ainsi qu’il se retrouve, très jeune, 14 ans, seul soutien de sa mère à la tête du ranch familial. Je n’essaierai même pas de vous tracer les moindres lignes de la trame du livre d’une densité telle que toute tentative de résumer serait lui faire offense. Mais voici ce que je peux en dire globalement.

Nous allons suivre Matt jusqu’à sa mort (début des années 70, si j’ai bien compté). Ce personnage est une sorte de géant inquiet qui lutte contre ses démons, qui a consacré sa vie au travail – moyen qu’il a trouvé pour l’aider dans ce combat – trébuchant souvent et mettant à mal son amour de toujours pour Wendy. Matt est un homme très attachant et complexe, plus qu’il n’y parait de prime abord. Dans son sillage, une série de rencontres bonnes ou mauvaises, Jarms, Garrett et bien d’autres, mais à chaque fois des tempéraments forts, tracés avec la précision nécessaire à donner vie et caractère. Une histoire de rédemption, comme souvent. Mais ce qui m’avait déjà frappé dans le roman précédent de cet auteur est ici encore présent, et il s’agit d’une impression anachronique que crée un décalage entre les lieux, les gens et les temps comme si l’univers des personnages de ce livre était une sphère temporelle et spatiale isolée, j’aime beaucoup cette sensation. Décalage entre le monde rural et la ville, vue le plus souvent de loin, comme un lieu étrange et étranger, et surtout cette période floue de la transition entre hier et aujourd’hui – ou demain – les chevaux et les travaux manuels ( importants dans les deux livres ) et le monde « moderne », mécanisé, motorisé, une vie rudimentaire alors que tout change à côté. Ce trouble dans la perception du monde me plaît énormément.

Dans cet univers, les gens se heurtent, se blessent, se tuent, ils souffrent et crient. Et ils pleurent autant qu’ils saignent de toutes leurs blessures, ils s’étreignent comme ils s’empoignent. Ils aiment mais ne savent pas trop quoi faire de ce sentiment qui semble peu adapté à leur rude environnement. Les relations entre les femmes et les hommes ( beaux personnages féminins, des figures puissantes ), les haines, les rancunes tenaces, les désirs de vengeance, la soif d’amour et de reconnaissance, la jalousie et la solitude infinie des gens de cette contrée sont rendus avec une force d’écriture phénoménale. Les rapports sexuels sont des sortes de moments de survie animale mais pas forcément bestiale, tout comme les naissances (oh!  la naissance de Lucky …) , bébés arrachés au ventre des mères dans des scènes dures mais qui mettent en lumière des femmes très indépendantes, pleines de volonté et de courage, plutôt indomptables .

« -Quand vous serez arrivée à terme, j’enverrai quelqu’un pour vérifier.

-Ça ne sera pas nécessaire.

Il la regarda un instant. Ses lunettes glissèrent. Elles provoquaient des blessures sur son nez et il les frictionna.

-La naissance est un processus très violent, madame.

-La vie aussi, répondit-elle. »

 Cette réplique si brève suffit à cerner l’état d’esprit de cette femme et même le ton du roman.

Enfin et surtout, ce qui fait la différence et le magnétisme de cette écriture, c’est sa sensualité, qui ici ne signifie pas vraiment douceur et suavité, n’est-ce pas, mais le plus souvent la chair à vif plus que la fleur de peau; tous les sens sont sollicités, tous, par la grâce d’un vocabulaire riche et imagé, la grande précision dans le choix des mots. Bruce Holbert dépouille les âmes de ses personnages, il les met sous une loupe qui nous en montre les moindres recoins obscurs avec cette plume remarquable qui se mue en scalpel affûté. Non content de nous dire cette richesse mentale de ses héros et héroïnes, il nous projette le décor géographique et social, parfois avec une ironie cinglante et une poésie rugueuse, faite des haleines et des souffles, de la sueur et du sang, du cœur qui s’emballe ou qui s’arrête. Le monde selon Bruce Holbert est un monde de douleur, où chacun avance vaille que vaille, ne renonçant jamais à chercher le mieux sinon le meilleur. La leçon serait peut-être qu’il faut s’adapter sauf que cet auteur-là ne donne pas de leçons.

cold-17148_1280 Il donne à voir, à écouter, à sentir, à respirer et à penser.

« Certains jours, quand le petit matin se faisait particulièrement brillant de givre ou embaumé d’efflorescences, ou que la vallée aplatissait l’aube, la réduisant à une simple ligne dure et rouge, que la lumière liquide jaillissait de ce trait et s’incurvait pour éclabousser la ville misérable ainsi que le terrain vague où il résidait avec sa famille, il ruminait sur la trajectoire d’une vie. La sienne lui apparaissait comme une pierre qu’on aurait lancée; il n’avait pas la moindre idée du bras qui lui avait donné la direction. Son parcours demeurait invisible à ceux qui ne connaissaient pas son histoire. »

Il reprend le « mythe américain » pour en faire un tableau original par sa langue aux métaphores étonnantes. Sans aucun ménagement pour les défauts intrinsèques de son pays, il lance des pointes d’ironie amère et virulente, mais il sait aussi ménager au lecteur des temps de pause, un peu de douceur pour retrouver son souffle. Mais pour cela il faut arriver à la fin de l’existence du grand Matt et au soulagement que j’ai ressenti à le trouver enfin apaisé, apaisé par l’amour négligé une vie durant et qui renaît de ses cendres. La 4ème de couverture parle « d’une écriture incarnée » et c’est le terme le plus précis qu’on puisse trouver : incarnée. Un livre charnel, âpre et beau, d’une formidable intelligence dans la manière d’envisager ce que sont les hommes, les vies, les temps, la force de la nature et l’impact émotionnel des lieux où nous vivons. Une lecture exigeante, et j’aime ça. Pourquoi ce titre, « L’heure de plomb »? Lisez et vous comprendrez.

Et je ne dirais-pas : « coup de cœur » ?

« A vol d’oiseau » – Craig Johnson – Gallmeister, traduit par Sophie Aslanides

a vol d'oiseauC’est avec beaucoup de plaisir que j’ai retrouvé dans ce nouvel opus des aventures de Walt Longmire, mon shérif préféré, la large présence du peuple Cheyenne et de Henry Standing Bear – la Nation Cheyenne – , l’ami taciturne mais fidèle et sûr. Et aussi l’inénarrable Lonnie Little Bird et son « Mmmm, oui, c’est bien vrai ».

 Walt et Henry assistent, impuissants, à la chute du haut d’une falaise d’une jeune femme de la réserve et de son bébé.  À première vue, il s’agit d’un suicide, mais il apparaît très vite que c’est plutôt un meurtre déguisé, dont toutefois le bébé sort indemne. Audrey Plain Feather et son petit Adrian ont été poussés.

wyoming-686896_1280Va commencer pour Walt une enquête au rythme effréné, menée pied au plancher, œil sur la montre et mains sur les genoux pour reprendre souffle. Pour l’occasion, un nouveau personnage prend vie, toujours aussi bien dessiné par Craig Johnson, voici Lolo Long, toute nouvelle chef de la police tribale, au caractère à peu de choses près aussi bien trempé que celui de Vic ( ici absente ). Walt va s’atteler à lui faire comprendre sa vision du métier.

« Il y a une humanité que nous partageons tous, et si vous avez besoin que quelqu’un vous apporte quelque chose, vous feriez mieux de comprendre ça, ça rend le boulot plus facile. »

Je n’oublie pas de vous dire que c’est un moment important de la vie de Walt puisque Cady, sa fille, va se marier et que c’est durant les préparatifs de la noce que se présente cette affaire. Notre shérif va mener un train d’enfer pour trouver le coupable et arriver à finaliser ce mariage. Cady a choisi une cérémonie traditionnelle cheyenne sur un lieu sacré, et Walt  doit se prêter à des rituels très spéciaux pour avoir le droit de la faire sur la réserve. C’est alors qu’intervient un passage du livre absolument surréaliste, une petite merveille digne de Lewis Caroll.

« – Je peux vous demander comment vous avez fait pour vous retrouver là ?

Sa tête noire bougea, et un œil rond comme une bille, d’une couleur vieil or, darda son regard sur moi.

-C’est bien typique des hommes, de poser des putains de questions comme ça. »

cheyenne-woman-named-woxie-haury-in-ceremonialJe n’en dis pas plus, ce serait vache, mais ça démontre une fois de plus que Craig Johnson a un grand talent, capable de passer de la scène la plus réaliste du bureau du shérif avec téléphone, mug de café et bottes croisées sur la table à un onirisme étrange et inquiétant, d’où sort toujours une vraie réflexion philosophique. Tout ça sans se payer de grands mots et avec humilité.

On sent bien ici encore l’amour et le respect de l’auteur pour le peuple cheyenne. Sans jamais idéaliser, en nous faisant voir la vie dans la réserve sans image d’Épinal, il nous dit aussi la fragilité de ces populations et la position injuste qui est la leur. Ce mariage de Cady, aux cheveux tressés comme la crinière de sa jument noire Wahoo Sue, ce mariage si bien décrit, si émouvant, est un superbe hommage à ce peuple et à sa culture. Tout ça me rend toujours plus aimable cet auteur, qui sait écrire de la littérature populaire intelligente et fine, drôle et sensible en même temps.

craig qdpJ’ai adoré ce moment de la cérémonie, et puis la vie personnelle de Walt, la fin du livre est à la fois belle et triste; je me trompe peut-être, mais sèmerait-il des petits cailloux pour nous amener à ce qui se passera au prochain épisode ? Deux corbeaux officieront à la noce, reste à choisir le présage qu’ils sont censés porter…

N’hésitez pas à lire les remerciements de Craig Johnson car sa finesse d’esprit et son humour vont jusque là.

Une bien belle et bonne lecture.