« Cirque mort » – Gilles Sebhan – Rouergue Noir

« Pour un esprit sain, il n’existe aucune vibration dans les arbres annonçant l’allée qui mène au centre de soins des enfants aliénés. Pour un être normal et raisonnable tel que moi, pensa Dapper, rien ne préfigure, ne suggère, ne répercute. Il appuya  sur son blouson pour sentir le petit carré de feuilles sur lequel il prenait des notes. Pas de cris silencieux entre les branches, pas de monstres se glissant dans une porte entrouverte. »

Voici un roman glaçant qui se lit d’une traite, livre court d’à peine 150 pages mais dense, resserré ce qui habilement crée une sensation d’enfermement, un poids psychologique. L’ambiance est sombre, pesante, un peu glauque aussi, avec un côté un peu « fantastique » parfois. Et encore un livre dont il ne faut bien sûr pas dévoiler quoi que ce soit, je vais faire de mon mieux pour vous en donner ce qui en fait l’intérêt sans livrer plus que nécessaire.

Dapper est policier, marié à Anna et père du petit Théo qui vient de disparaître, comme deux garçons avant lui. Le couple ne tient plus qu’à un fil,Théo. Quand l’enfant disparaît, Dapper se voit dessaisi de l’affaire, mais évidemment impossible pour lui de ne pas se mettre à la recherche de son fils et de poursuivre son enquête, convaincu qu’il y a un lien entre ces trois disparitions. 

Ses pas vont le mener dans un établissement psychiatrique où il m’a bien semblé qu’il n’y ait que de jeunes garçons psychotiques ( à aucun moment on ne sait s’il y a des filles ) . Ici règne le docteur Tristan, qui depuis de nombreuses années a développé sa théorie sur les troubles mentaux et ceux qui en sont atteint. En résumé, il pense que ce sont eux qui sont « normaux » ou dans le vrai. Dapper va rencontrer Ilyas, un garçon étrange dans ce lieu étrange, et je m’arrête là. Tristan écrit, dit et pense des choses dérangeantes, ainsi  :

« Contrairement à la plupart des médecins, Tristan ne se voyait pas de l’autre côté de la barrière. Il n’avait pas le sentiment d’incarner l’esprit rationnel qui n’était pour lui qu’une chimère. S’il cherchait à soulager les malades, c’était à partir de son propre désordre intérieur. Je sais de quel pied je boite, avait-il coutume de répéter. Il avait beaucoup de mal à supporter ses collègues, dont il partageait très peu les analyses. Qui pouvait accepter l’idée que la maladie mentale n’était pas une malédiction mais bien au contraire un signe électif ? »

Explorant et questionnant les frontières floues de la folie et de la normalité, l’auteur livre ici un roman très perturbant – il y a plusieurs idées tout juste effleurées afin que le lecteur s’engage à son gré dans une exploration, à travers des protagonistes ambigus et très souvent inquiétants. Le titre contient je trouve à lui seul tout ce qui met mal à l’aise dans ce roman. Bien écrit, ambiance très réussie, glacée et glaçante, juste éclairée par Théo, très joli personnage qui est comme un pivot dans le récit ( vous comprendrez ce que je veux dire par là en lisant le livre ) et des questions qui restent en suspens et maintiennent l’angoisse à la fin. Le côté enquête policière n’est pour autant pas laissé en marge. Il y a je pense au moins deux façons de lire ce roman – voire plus – . J’ai bien aimé, bien que sortie assez bousculée par cette lecture déstabilisante.

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« Le charme des sirènes » – Gianni Biondillo – Métailié Noir/ Bibliothèque italienne, traduit par Serge Quadruppani

« Quoique le mois de septembre fût bien avancé, le rapport entre l’interaction gravitationnelle et le transfert forcé de masses d’air ascensionnelles continuait à avoir une hauteur géopotentielle tout à fait considérable. C’était dû non pas tant à la présence d’une zone de haute pression d’origine océanique subtropicale…[…] En somme, quoiqu’un peu ancienne une phrase résumait bien les faits: c’était une foutue nuit de fin d’été où même immobile on suait comme un cochon dans sa porcherie. »

Et il n’en faut pas plus pour me faire entrer dans ce Milan accablé de chaleur lourde et dans la vie de ces personnages auxquels pour certains on s’attache instantanément. Comme j’ai aimé Ferraro, Mimmo, et puis Oreste le clochard et la petite Aïcha, et même certains autres, avec leurs défauts qui les font si humains et proches de nous.

Nous sommes donc à Milan où se prépare un défilé du couturier Varaldi, quelque peu en perte de vitesse sur le marché de la haute couture italienne. Mais une top model est tuée au fusil à lunette pendant la présentation. Le commissaire Michele Ferraro devra mener l’enquête dans un milieu tout à l’opposé de celui de ses origines populaires. Et ce qu’il va découvrir au fil de son enquête va le conforter dans sa détestation de cet univers où règne la corruption sous le vernis de surface.

Non pas que son milieu baigne dans une pure légalité et zéro vice, vous imaginez bien que non, on y trouve des voyous, des trafiquants, des voleurs, mais l’esprit n’est pas le même, la débrouille, parfois la survie, de quoi manger et frimer un peu sans doute de temps en temps, mais dans le Milan de la couture, ce sont des egos surdimensionnés qui poussent à tout pour briller et rester au premier plan. Au sein de son équipe, on voit un panorama de tout ce qui peut exister comme degrés dans la police :

« Le SCO ne se mélange pas à la flicaille territoriale. Eux, c’est le FBI italien, bordel. Bon, dit comme ça, ça fait un peu rigoler, mais enfin, eux, ils y croyaient. Certains mensonges aident à vivre. »

Il y a Mme Rinaldi  « qui a plus de couilles que n’importe flic jamais rencontré » et Favalli :

« Il avait déjà travaillé avec Ferraro.[…] Au début, ça n’avait pas accroché. Il lui était apparu comme un couillon qui passait son temps à faire des blagues nulles. Mais, en fait, il s’était avéré comme un type qui en avait. Favalli divisait l’humanité en deux parties: avec ou sans les attributs. Le reste n’était que fioritures. »

Parallèlement, on rencontre le clochard Oreste autrement nommé Moustache qui va prendre sous son aile la petite Aïcha, échouée en Italie avec son frère qu’elle a perdu en chemin. Ces deux êtres vont avoir la malchance de rencontrer un homme d’affaires odieux, méchant, au cœur de pierre, qui va chercher à leur nuire, tout imbu de sa personne. Ce sera sans compter avec un policier en colère qui ne va pas lui céder d’un pouce. Comment ces destins vont se rejoindre au cours de l’enquête de Ferraro et ses compères, je ne le dis pas.

Mais ce que je dirais, c’est que ce roman policier m’a absolument enchantée par sa vivacité, son humour, la bonté qui en ressort souvent. Certaines scènes sont absolument désopilantes, empreintes de poésie et souvent aussi d’une colère bienvenue. Deux mondes se percutent, Ferraro cherche à comprendre, mais y-a-t-il quoi que ce soit à comprendre que nous ne sachions déjà? Et d’épingler toutes les modes du moment, comme « l’apéritif dînatoire » que découvre Ferraro ( ce passage et sa suite m’ont fait beaucoup rire ):

« Michele et Luisa arrivèrent trop tard aux tables dressées, à présent les bouches faméliques des invités dévoraient tout sans répit.[…].Luisa pouvait toujours dire qu’au fond, elle n’avait pas faim et qu’elle regrettait seulement que Michele n’ait pas pu apprécier l’extraordinaire travail de mise en scène exécuté par le food designer.  ( Food designer ? Mais on ne les appelait pas cuisiniers autrefois ?) Ferraro n’avait guère d’intérêt pour le concept formel et le dispositif visuel de ces aliments déstructurés et à la cuillère, si compliqués à atteindre vu la plaie des sauterelles affamées en train de tout dévorer. »

D’autres passages très émouvants, quand Ferraro rencontre Aïcha, quand on reste avec Oreste, Aïcha, Gaucher, le monde de la rue, celui des sans toit par exemple:

« C’était comme s’il existait deux villes, deux Milan, une pour les dieux et une pour les damnés. Deux mondes qui n’auraient jamais du se croiser. »

et d’autres pleins de colère et d’ironie .

Tout ce qui peut nous révolter au quotidien, l’injustice, la pauvreté, la solitude, mais aussi tout ce qui fait battre le cœur, la solidarité, l’amitié, la fidélité, la tendresse…Plus j’avançais dans ma lecture et plus ce livre m’a réchauffée, et une envie d’aller dans le quartier de Ferraro à Milan ( que je ne connais pas ), Quarto Oggiaro.

Bien sûr, on ne peut pas nier la fascination que peut exercer ce monde de la création, son luxe et son côté irréel, mais pour le bon Ferraro, au bout du compte, tout ça est plutôt vain. Son cœur reste ancré au plus près de ses amis, de son quartier et plus prompt à la fraternité d’une embrassade qu’au baise-main. Ce livre ne va pas également sans développer une philosophie que je partage, ainsi selon Mimmo:

« La vie est assez difficile comme ça, et les plaisirs vraiment peu nombreux. Manger, baiser, dormir. Des trucs basiques, rien de particulièrement élaboré. Mais les mêmes pour tout le monde, d’après lui. Il se méfiait de ceux qui ne mangeaient que pour se nourrir, comme si c’était un problème d’approvisionnement énergétique, il avait  de la compassion pour les insomniaques, bouffés par le stress, il n’arrivait vraiment pas à comprendre ceux qui ne trouvaient pas dans une bonne baise le meilleur moyen de résoudre les conflits. Chacun s’occupe de ses fesses, c’est le cas de le dire. La paix dans le monde, aux dires de Mimmo, s’atteignait en quelques actions bien coordonnées: une tablée d’amis, quelques pots, les effusions vespérales avec ceux qu’on aime et, enfin, le repos du guerrier, mérité. »

L’auteur dépeint avec beaucoup de justesse notre monde, ses ambivalences et ses contradictions à travers cette histoire, et ce meurtre envisagé longtemps sous un certain angle sera à la fin éclairé sous un tout autre jour. Il ne faut pas se fier aux évidences. Il ressent ici souvent un malaise quand il est confronté à ce milieu du luxe:

« Si chacun restait à sa place à se laisser bercer par des préjugés bien chauds et rassurants, on vivrait mieux. Il n’ y aurait pas grand chose à expliquer. Accepter la condition du mal, vivre sans conscience, instinctivement, sans prétendre se libérer des chaînes des règles, des classes. Vivre en acceptant que tout soit déjà écrit. Quelle erreur fut celle de sa mère, lui imposer d’étudier, de s’émanciper de son destin de sous- prolétaire. Qu’est-ce qu’il était maintenant ? Un flic, regardé avec soupçon par ses frères et avec mépris par ses patrons. »

Très beau livre, riche pour ses idées et ses personnalités, très très bien écrit aussi, et décidément, les Italiens m’ont apporté de très beaux moments de lecture ces dernières années et ici, avec une fin très émouvante, beaucoup de chaleur humaine. Une bien belle rencontre que cet auteur, ses personnages et le déroulement de l’action qui m’a tenue accrochée aux pages. Je vous conseille vivement ce livre qui marie admirablement une bonne enquête policière à une promenade dans le monde de la haute-couture et du clinquant italien, mais aussi dans le monde de la périphérie. L’auteur, avec un regard féroce ou tendre sur ses contemporains et sur les gouffres qui se sont creusés dans nos sociétés m’a offert un savoureux moment à l’italienne, j’ai adoré ce roman, avec un gros coup de cœur pour Ferraro, Oreste et Aïcha.

« Quel sens ça avait de rendre hommage à un corps sans vie?  Abandonnez-moi au bord de la route quand je serai mort, laissez les rats me ronger les tendons, me déchiqueter les membres. Moi, je ne serai plus là, faites de mon corps ce que vous voulez. »

 

« La femme de l’ombre » ( Trilogie des ombres – T.2) – Arnaldur Indridason – Métailié/Bibliothèque nordique, traduit par Eric Boury

« Il rentra chez lui par des chemins détournés. Lorsqu’il arriva place Kongens Nytorv, il avait toujours cette impression persistante d’être suivi. Il scruta les alentours sans rien remarquer d’anormal, tout le monde rentrait simplement du travail. Il avait aperçu des soldats allemands dans la rue Strøget et s’était arrangé pour les éviter. Il traversa rapidement la place où un tramway s’arrêtait et laissait descendre ses passagers avant de repartir en cliquetant sur ses rails. Sa peur avait grandi au fil de la journée. Il avait appris que les Allemands avaient arrêté Christian. Il n’en avait pas eu confirmation, mais plusieurs étudiants le murmuraient à la bibliothèque universitaire. Il s’était efforcé de se comporter comme si de rien n’était. Comme si tout cela ne le concernait pas. Deux étudiants en médecine avaient affirmé que la Gestapo était venue chercher Christian chez lui à l’aube. »

Et voici en quelques phrases seulement un décor, une époque, un personnage, une situation, et des questions. Et ça s’appelle le talent.

C’était avec grande impatience que j’attendais le tome deux de cette trilogie, et le grand maître islandais est là et bien là, avec ce roman policier absolument impeccable, qui se dévore en une bouchée, car tout ça est bien mené, très bien écrit ( il n’est pas inutile de saluer une fois encore le beau travail de traduction d’Éric Boury ). Il règne comme dans le premier volume une ambiance pleine de ce que j’aime tant chez cet écrivain : l’hésitation, le doute, l’ambiguïté, et une vue sur l’histoire de l’Islande et sur les Islandais, par petites touches légères avec le talent d’Indridason, c’est à dire sans trop de mots, mais choisis avec soin. Ainsi il parvient à semer le trouble chez le lecteur, comme il le sème chez ses personnages. Il faut dire que l’époque est elle aussi fort trouble et se prête on ne peut mieux à la plume d’Indridason.

J’avais déjà beaucoup aimé le tome 1 (Dans l’ombre ), mais celui-ci a été encore plus agréable à lire, sûrement parce que les bases historiques sont posées et ça rend la lecture plus fluide, toute dédiée à l’intrigue et à l’approfondissement des personnages principaux.

1943, dans l’Islande occupée par les troupes américaines on retrouve un noyé mystérieux, une jeune femme a disparu, un jeune homme a été sauvagement agressé…Du pain sur la planche pour Thorson et Flovent, nos deux jeunes enquêteurs. Et ce ne sera pas simple, car l’époque ne l’est pas. Il y a le « choc culturel » entre les Islandais et les soldats américains – qui séduisent les jeunes femmes locales avec leur sourire plein de dents blanches ! -, les petits trafics, commerces, arrangements que la situation troublée génère, le visible et le caché; ainsi au Picadilly , bar où les soldats vont se détendre, boire et flirter, dans les camps militaires un peu à l’écart où les secrets sont jusqu’à présent plutôt bien cachés. Et dans les familles islandaises, aussi. Un lieu rassemble Islandais et Américains, le Picadilly:

« Klemensina y allait régulièrement. Le Picadilly se trouvait à deux pas des Polarnir et la clientèle était constituée de gens comme elle. Il y avait là des ouvriers, de simples soldats et des petits gradés qui s’amusaient avec les Islandaise et leur offraient des verres de brennivín. La pratique courante de l’anglais n’était pas nécessaire, on n’avait pas besoin de mots pour comprendre ce qui se passait dans ce genre d’endroits. »

*Les Polarnir sont alors un quartier populaire pauvre de Reykjavik.

Mais Indridason est grand et instille l’air de rien dans ses personnages de policiers juste ce qu’il faut de particularité pour les rendre bien plus intéressants et bien moins conventionnels qu’il n’y parait. Thorson s’aperçoit que Flovent le trouble. Ce sujet à peine effleuré dans le tome 1, sans être très appuyé non plus, s’affirme ici plus précisément. Cela peut sembler un détail sans importance, mais lectrice de tous les romans d’Indridason, je pense pouvoir dire sans me tromper qu’il aime à jouer avec les genres avec peut-être parfois la complicité malicieuse de son traducteur, les deux langues ne fonctionnant pas de la même façon sur le genre; j’ai interrogé il y a un bon moment déjà Eric Boury sur son blog à propos du sexe de Marion Briem (qui pour moi est une femme, je n’en démords pas ! ) et qui a répondu  par une pirouette : donc je n’ai rien su de plus. J’ai trouvé ICI une excellente interview de l’auteur où la question lui est posée sur ce personnage, je vous laisse le soin de lire vous-même ce qu’Indridason répond ! ( par ailleurs, vous pouvez consulter l’excellent site consacré au polar des glaces et cette page en particulier).

Mais revenons à Thorson homosexuel, cette attirance qu’il ressent pour Flovent et qui le perturbe un peu ne semble rien changer à l’intrigue, toutefois le jeune homme assassiné est lui aussi homosexuel. Il faut replacer ce fait dans l’époque et dans le lieu pour comprendre que ce n’est pas si simple pour ces hommes. Thorson est quand même parfois mal à l’aise à cause de ce qu’il entend sur le sujet.

 Flovent n’est pas aussi lisse qu’il parait non plus; il vit avec son vieux père qu’il aime énormément, sa mère et sa sœur ont été emportées par l’épidémie de grippe espagnole qui sévit en Islande 25 ans plus tôt et lui y a survécu.

« Cette époque était encore vivante dans la tête de Flovent, elle l’accompagnait à chaque instant. Un de ses souvenirs les plus affreux était le moment où sa sœur était venue au monde mort-née tandis que sa mère hurlait de douleur. Le lendemain l’accouchée était mise en bière.[…]. La maladie avait épargné son père qui l’avait soigné. Ils avaient toujours été très proches et vivaient encore ensemble, seuls tous les deux, dans leur vieille maison.

Flovent ne ressentait pas le besoin d’une autre compagnie. »

Finalement ces deux hommes, l’Américain et l’Islandais, s’entendent très bien peut-être à cause de leur solitude, de ce qu’ils ont de particulier. En tous cas, ils forment un duo très intéressant et très efficace. Ensuite une galerie de femmes un peu cruelle mais qui respire l’authenticité ( rassurez-vous, les hommes ne sont pas bien plus charmants ) :

« Elly allait d’une gargote à l’autre. Parfois, elle commençait sa soirée au Ramona ou au White Star et la terminait au Picadilly. Elle s’entendait bien avec les militaires, s’arrangeait pour qu’ils lui offrent à boire et dansait avec eux. Il arrivait aussi qu’elle les accompagne dans l’arrière-cour. Ils revenaient alors les joues rouges, et elle avec quelques couronnes de plus dans son porte-monnaie. »

L’enquête va avancer jusqu’à son terme, on va croiser les femmes des quartiers pauvres qui se frottent les joues avec l’emballage rouge d’un exhausteur de goût ( il déteint ), qui se vendent pour gagner quelques sous, on va observer la faune soldatesque américaine qui cherche à se distraire au Picadilly, et au final, c’est un vrai portrait de Reykjavik à cette époque, très fin et précis que nous propose l’auteur, toujours sans en faire des tonnes, et je suis totalement admirative de ce talent.

Mais mais mais ! Il y a aussi de l’action, des retournements de situation, de l’ambiguïté à souhait, ce roman est un vrai bon polar, un suspense jusqu’au bout et un dosage très équilibré d’action, de noirceur, de psychologie, d’histoire, de sociologie, un peu d’amour et pas de leçon de morale.

Pour moi un des meilleurs romans policiers de cet auteur que j’aime toujours autant. Comme pour le précédent volume, Métailié nous met l’eau à la bouche avec la fin de ce roman qui annonce le tome 3, « Passage des ombres », qui sortira au printemps 2018, et dont deux chapitres nous sont offerts. Autant vous dire que je l’attends avec impatience,  je saurai alors quel sort ce diable d’Indridason réserve à Thorson et Flovent et je ne doute pas que la surprise sera au rendez-vous.

« Dès qu’ils l’eurent débarrassé du varech, leurs craintes se vérifièrent. C’était un corps de femme ramené par les vagues jusqu’à la barrière. Sa robe était toute déchirée et le roulis l’avait défigurée. Son corps était parsemé de blessures et d’hématomes, mais ceux-ci n’avaient rien à voir avec son séjour dans l’eau. elle avait une corde attachée au poignet. Un des matelots se détourna pour vomir.

L’équipage regardait le corps. On n’entendait plus que le bruit du moteur, à bord du navire. Après un long silence, un matelot déclara avoir entendu parler d’une Islandaise disparue à Flacon Point, introuvable depuis des semaines. »

« Code 93 » – Olivier Norek – Pocket

« Mercredi 11 janvier 2012

Coste ouvrit un œil. Son portable continuait à vibrer, posé sur l’oreiller qu’il n’utilisait pas. Il plissa les yeux pour lire l’heure, 4 h 30 du matin. Avant même de décrocher, il savait déjà que quelqu’un, quelque part, s’était fait buter. Il n’existait dans la vie de Coste aucune autre raison de se faire réveiller au milieu de la nuit. »

Très agréable lecture et grand plaisir à retrouver Victor Coste, capitaine de police au SDPJ 93, Seine Saint -Denis, avec ce roman qui est en fait la genèse de la trilogie que j’ai découverte avec « Territoires » – le tome 2; donc il n’est pas indispensable de commencer par le premier, c’est sans doute mieux quand même…En fait je pense qu’il doit être très bon de lire les trois à la suite, parce qu’il faut le dire, Coste est de ces flics qu’on aime et l’écriture d’Olivier Norek est addictive. J’aime beaucoup et pour plusieurs raisons.

La première est donc l’écriture impeccable, travaillée, riche, jamais plate et intelligente, puis le ton tout à la fois sensible, drôle, d’une ironie railleuse et pleine de colère souvent et enfin, ceci expliquant cela, les sujets traités, éminemment brûlants depuis trop longtemps. Je dois dire aussi que ce tome 1 m’a paru plus fort que le second et m’a plus accrochée.

L’équipe ici prend la forme qu’elle aura dans le tome 2, à savoir Coste, Ronan, Sam et l’arrivée de Johanna De Ritter. Mathias Aubin, ami de Coste, est parti avant que son couple n’explose en plein vol à cause de la vie privée sacrifiée sur l’autel du boulot. Et puis pour d’autres raisons aussi, on le comprend dans le fil du récit. Des raisons pas très jolies, pas très glorieuses qui d’ailleurs l’obsèdent.

Prologue. Nous sommes en 2011, à l’Institut Médico – Légal en compagnie du docteur Léa Marquant en train d’examiner le corps d’une jeune femme tuméfié, griffé, couvert de cicatrices dont de nombreuses traces de seringue, toxicomane sans aucun doute, le sexe massacré, déchiré – « délabrement périnéal massif » – elle attend des membres supposés de la famille pour reconnaître le corps, mais la vieille dame en fauteuil roulant et son fils ne la reconnaîtront pas comme leur Camille, disparue.

De là nous allons en 2012, Coste est appelé aux petites heures du jour, il boit un café noir et file en voiture, traversant sa ville pour se rendre sur le lieu d’un meurtre, et s’en suit un état des lieux écrit avec une sorte de rage sourde et impuissante :

« Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure voir les maisons devenir immeubles et les immeubles devenir tours. Détourner les yeux devant les camps de Roms. Caravanes à perte de vue, collées les unes aux autres à proximité des lignes de RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la population qu’on ne sait aimer ou détester. Fermer sa vitre en passant devant la déchetterie intermunicipale et ses effluves, à seulement quelques encablures des premières habitations.C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait proposer à la capitale, en intra muros. Juste pour voir la réaction des Parisiens. À moins que les pauvres et les immigrés n’aient un sens de l’odorat moins développé…Passer les parkings sans fin des entreprises de BTP et saluer les toujours mêmes travailleurs au black qui attendent, en groupe, la camionnette de ramassage. Tenter d’arriver sans déprimer dans cette nouvelle journée qui commence. »

Avec Coste et son équipe, qui vont entamer cette journée avec un émasculé – lequel va réserver de drôles de surprises en salle d’autopsie – , nous allons commencer à visiter ce 93 dont on a tout dit et tout entendu, et personnellement je préfère la version Norek qui sait réellement de quoi et de qui il parle.Puis il y aura un jeune toxico brûlé de façon inexplicable – et l’idée de la combustion spontanée à tendance à faire soupirer et lever au ciel les yeux bleu acier de Victor Coste…Vers la fin, une exsanguination, que Léa Marquant va découvrir:

« Elle pensa à « La Divine Comédie », aux neuf cercles des Enfers et à la plongée de Dante.  » Toi qui entres ici abandonne tout espoir. »

Dans une chambre aux fenêtres recouvertes de draps, éclairée par une ampoule à nu pendant du plafond, reposait Jordan Paulin. Dévêtu, le corps livide, jambes jointes, bras écartés et, profondément enfoncé au niveau du cœur, le manche en bois brisé d’une batte de base-ball noire. Elle fut un instant déconcentrée par le téléviseur qui trônait sur un meuble bancal au pied du lit et qui en silence crachait des images psychédéliques à travers son écran brisé. Seconde surface réfléchissante détruite. Léa Marquant laissa place à la légiste.

-Pas assez de sang autour de la plaie, surtout à ce niveau. Le coup au cœur est à l’évidence post mortem. »

L’enquête sera complexe, dangereuse et perturbante pour lui qui se met à recevoir d’étranges messages anonymes comme celui-ci:

« Code 93.

Overdose – 16 Mars 2011.

Squat de l’ancienne mairie des Lilas.« 

D’emblée il se dit que les ennuis semblaient l’avoir

définitivement adopté. »

Il ressent souvent de l’empathie mêlé  parfois à un sentiment de fatalité pour les paumés qu’il croise, morts ou vivants. Là où il a plus de mal à se sentir vibrer, c’est avec ceux qui vivent de l’autre côté du périph’, dans des propriétés où il se passe des choses pas terribles non plus, mais bien cachées sous les tapis.

« Avec le père de Lucas, Jacques Soultier, un entrepreneur de génie, le manoir avait connu ses années de faste. On y donnait de somptueuses réceptions où se côtoyait le Paris influent. Quelques investissements financiers dans un parti de droite lui avaient permis de mettre un pied dans la politique et, à soixante ans, un cancer du foie finit par lui mettre les deux dans la tombe. Désormais, il était rare que les murs du grand salon se fassent encore l’écho de conversations animées. »

J’adore cet humour ( l’histoire des pieds dans la tombe… )

Olivier Norek ne fait jamais de grossière caricature, il respecte ses personnages et les peint tels qu’ils sont et sans à priori, mais les faits sont là souvent pour confirmer quelques sordides réalités. Certains passages m’ont vraiment fait rire, comme la rencontre avec la vieille dame qui a collé des babyphones roses partout sur et dans sa maison pour la surveiller, elle qui passe tout son temps derrière ses rideaux et qui sait à peu près tout de ce qui se passe dans le quartier – et qui en fait l’interlocutrice de choix pour les enquêteurs -.

« Il montra un talkie-walkie d’enfant, rose et rond, accroché à la grille d’une villa faisant face à un jardin en friche. […]

-C’est un putain de babyphone en position émetteur-récepteur. Elle en a accroché partout dans sa baraque.

Sam siffla son étonnement.

-Bravo, t’as mis la main sur la parano du quartier.

Le babyphone cracha.

-Le grand avec sa drôle de tête il reste dehors, j’en veux pas chez moi. Y va voir si j’suis parano !

Ils levèrent tous trois les yeux vers la maison pour se voir épiés par une silhouette que le reflet du soleil dans la vitre ne leur permit pas de distinguer réellement, puis qui disparut.

Ronan, aux anges, n’en demandait pas plus.

-Voilà, le grand avec sa drôle de tête tu nous attends bien sagement, nous on va faire le policier. Tu peux remplacer le chien méchant si tu veux, il est mort depuis longtemps.

-Paix à son âme, conclut le babyphone »

Je ne rentrerai pas bien plus dans les événements et l’enquête assez complexe, comme un fil qu’on tire et qui se trouve plein de nœuds qu’il faut défaire, minutieusement et patiemment. En tous cas pour moi Olivier Norek a écrit ici un excellent roman, vraiment; rien ne m’a ennuyée ou déplu et puis je trouve louable cette acte d’écrire qui consiste à dire des choses vraies sur le monde, vécues de l’intérieur, sans angélisme vis à vis de personne, mais avec justesse et sous la forme du roman qui adoucit un peu les angles parfois, grâce entre autres choses à l’humour même s’il est amer et acerbe:

« -Les gars de la cité Basse de Noisy-le-Sec ont fait une expédition punitive à la Kalach sur ceux de cité Haute. 105 ogives retrouvées par terre, un seul blessé, au genou en plus. Même pas capables de se buter entre eux. Putain d’amateurs.

Il cala le fusil entre les deux sièges avant puis ajouta, un peu trop cow-boy:

-On va rejoindre deux équipes des compagnies d’intervention pour passer la cité au Kärcher.

-Attention, tu parles aussi mal qu’un président.

-Casse-toi pauvre con. »

Je conseille vivement à tous ceux qui aiment le roman policier de lire ce livre, l’enquête est passionnante, ça bouge, ça vit, ça fait réfléchir et Victor Coste est aussi charmant que son créateur, Olivier Norek, qui a les mêmes yeux bleu acier que lui. J’aime !

« Je suis innocent » – Thomas Fecchio – éditions Ravet-Anceau/Polar en Nord

« Dehors, les oiseaux pépiaient sans discontinuer. Le soleil projetait les ombres allongées des volets sur la moquette de la chambre. La nuit se dissolvait dans les premières lueurs du jour. À l’orée du sommeil, Boyer hésitait à le quitter quand, provenant de l’entrée, il entendit un violent craquement de bois arraché. Des bruits de pas suivirent. »

Boyer vient à peine de sortir de prison qu’un meurtre odieux commis sur une jeune étudiante en droit, Marianne, va l’y renvoyer. Pourquoi lui ? Parce qu’il a purgé une longue peine, à la suite de plusieurs viols et meurtres avec actes de torture – et en particulier des morsures. La scène de crime ressemble comme deux gouttes d’eau à celles qu’il laissait quand il sévissait et qu’à nouveau libre, tout le pointe comme l’auteur de ce meurtre et comme cible pour la police. Sauf que…

Le jeune capitaine Germain, tout neuf dans l’équipe du SRPJ de Reims  – et confronté à des collègues musclés et peu regardants sur les méthodes – remarque bien vite que dans le cas de Marianne, point de morsure. Boyer mis en garde à vue s’auto – mutile pour éviter la cellule de l’enfer ( vous verrez, c’est réellement l’enfer ) , optant pour l’hôpital qui lui laisse le temps de faire intervenir son avocate. Parce que Boyer n’a pas commis ce crime, en tous cas, c’est ce qu’il clame : « Je suis innocent ! ».

« L’impression d’avoir commis la plus terrible des erreurs submergea Germain. Il se cramponna à son bureau pour ne pas se lever et partir tout de suite à la recherche de Jean Boyer. C’est inutile! Pour l’instant tout ça n’empêche pas qu’il ait pu être piégé pour le meurtre de Marianne ! se répétait-il pour essayer de se calmer.

Il avait choisi d’enquêter, il devait assumer. »

Ainsi commence ce roman policier, un vrai roman policier avec une enquête, des flics, des juges, des pervers et des menteurs. Et quelques braves gens mais finalement bien peu – enfin tels que je les conçois.  Sauf peut-être Laglue le stagiaire, en admiration devant son patron Germain. Mais bon, comme tous ses collègues, sur une pente savonneuse – . De l’humanité, quoi, telle qu’elle est en réalité, pas très nette, pas très fiable, intranquille, capable du pire et du meilleur, bref, un roman crédible parce que les personnages sont crédibles, tout en nuances du très noir au blanc vaguement gris. Point de blanc pur ici tout bêtement parce que ça n’existe pas, n’est-ce pas ?

Vais-je vous raconter l’intrigue ? Vous connaissez ma réponse…Elle se complexifie au fil des pages, les pistes se brouillent et Germain rame, il en bave le jeune capitaine, il découvre des choses pas terribles, et il n’est pas beaucoup aidé par ses collègues qui se moquent plutôt de sa droiture. Et il a ses obsessions lui aussi.

Tableau ironique de police et justice. Pour ce qui est de la police et de ses agents, on comprend fort bien ici que respecter les règles ce n’est pas simple, que la confrontation constante avec de la violence odieuse, avec la perversion vous oblige à vous blinder, et certains dépassent parfois les limites. Quant à la justice, elle écope du plus vilain tableau, si ce n’est la juge Motte qui semble si rigide mais qui peut-être tient cette posture pour ne pas céder aux corruptions ambiantes. Peut-être.

« L’odeur de la merde s’ajouta aux autres. Il ne voulait pas vraiment tuer le vieux. Tout cela, c’était à cause de la frustration que lui avaient causés les mensonges de Valérie. Maintenant, face à ces yeux injectés de sang à l’autre bout de son bras, il éprouvait une certaine commisération pour sa victime, celle que partagent les gens qui sont toujours au mauvais endroit au mauvais moment. »

(ça, c’est l’excuse du début à la fin de Boyer : sa mauvaise étoile…)

Alors Jean Boyer…Comment dire ce que j’en pense ? Cet homme clame son innocence et Germain contre tous ( en particulier justice et médias ) croit à cette innocence à cause de l’absence de morsures sur le cadavre de Marianne…Il va batailler pour comprendre, suivre de fausses pistes, errer, mais il va trouver. Mais Boyer, pardon, mais ce type « innocent », ah non, moi je ne trouve pas…c’est un monstre; suivez-le dans son retour dans le monde, entrez dans sa tête de tordu, ah non, il n’est pas innocent. Il peut ne pas être coupable de tout, mais innocent sûrement pas, et personnellement je n’ai ressenti aucune empathie ou sympathie, au contraire, il m’a fait horreur. Certes, que des actes qu’il n’a pas commis ne lui soient pas imputés c’est justice  – et là, c’est Germain le flic et non la justice qui fait le boulot – , mais il est bel et bien au cœur de la mort de Marianne, à mon avis. De l’importance du vocabulaire !

Je verrais très très bien ce bon petit polar sur un écran. Il y a des scènes de violences plutôt sévères, mais ça ne m’a jamais gênée dans mes lectures, d’autant qu’on n’a pas affaire ici à un polar psychologique, mais on est bien sur le terrain et en fait ça contribue à muer les réflexions en sensations, qui aident à mieux comprendre les bourreaux et les victimes.

Je remercie Thomas Fecchio de m’avoir proposé la lecture de son premier roman. Un bon moment, je ne dirais pas « distrayant »…mais finalement si.

« Il y avait les scènes de crime et les scènes de chagrin. Chacune projetait dans l’atmosphère une matière particulière qui vous retombait dessus en une fine pellicule vous collant à la peau jusque dans votre intimité la plus profonde. La difficulté était de l’enlever autant que vous le pouviez pour ne pas la laisser pénétrer. Souvent, elle nourrissait une colère impuissante qui incitait les policiers à franchir toutes les limites. Lorsque la colère faisait partie de vous, tous les moyens étaient bons pour rendre la justice face à des crimes où la cruauté stupide le disputait à la plus sombre bêtise. »