« La dent du serpent » – Craig Johnson – Gallmeister/collection Noire, traduit par Sophie Aslanides

« Dans le Wyoming, l’une des tâches qui incombe à un représentant élu est de comprendre ses électeurs, d’écouter les gens – les aider à résoudre leurs problèmes –  même s’ils ont une araignée au plafond. J’écoutais Barbara me parler des anges qui l’aidaient chez elle dans ses travaux, ce qui pour moi constituait une preuve qu’araignée il y avait bien, si ce n’est même deux. »

Toujours le même plaisir à retrouver Walt Longmire, mon shérif préféré, flanqué de son  irascible adjointe Vic, sans compter la présence de Henry Standing Bear, Bear Society, Dog Soldier Clan, autrement surnommé la Nation Cheyenne ou encore l’Ours, toujours aussi taiseux mais toujours aussi efficace et fidèle dans les grands moments. Pourquoi s’attache-t-on ainsi à un personnage? Qu’est-ce qui fait qu’on le retrouve comme un ami ? Sans doute qu’au fil des romans la finesse psychologique se précise et Walt est un homme foncièrement bon, capable d’autodérision, capable d’impulsivité et tout autant de maîtrise de soi. Dans cet opus, l’intrigue est majeure, complexe, nos amis vont sortir « l’artillerie lourde » et dénouer une très sale affaire. Tout commence avec l’arrestation d’un jeune homme caché dans un cabanon et qui vole sa nourriture. Cord a fugué de sa communauté de l’Eglise de Jésus Christ des Saints du Premier Jour, les Mormons.

Puis c’est un vieil homme, Orrin Porter Rockwell, le Danite, Homme de Dieu, Fils du Tonnerre, alias Joseph Smith Junior et Brigham Young ( oui, c’est beaucoup de noms pour un seul homme…). Sauf que le vénérable Rockwell est censé être mort en 1878, ce qui fait près de 200 ans à notre bon vieux ! Il n’y a pas que Barbara qui a une araignée au plafond…Une histoire de dingues donc, qui en couvre une bien moins fumeuse et bien plus lucrative. Je ne tente même pas de vous la résumer, mais de l’action il y en a, ça canarde et ça chauffe, ça écrase et ça cogne, mais ce que j’ai aimé ici dans le bruit et la fureur de ces démêlés entre méchants et gentils, ce sont les relations entre les personnages, ainsi l’histoire d’amour entre Walt et Vic. Ah ! Vic! Avec sa canine un peu trop longue qui lui fait un sourire de louve, son coin de bouche qui se relève en un sourire narquois; elle jure, s’emporte, renâcle, elle a toute sa place dans la brigade d’Absaroka, c’est une vraie dure à cuire, avec des yeux magnifiques et fascinants couleur vieil or. Ensuite il y a l’amitié et la complicité entre Walt et Henry, liés par de nombreuses expériences communes dont le Viet Nam n’est pas la moindre.

Et puis il va y avoir Cord qui va découvrir « Mon amie Flicka » en vidéo, puis le livre…le livre !  Lui qui ignorait qu’il existât d’autres livres que la Sainte Bible des Mormons.

L’équipe va rencontrer des individus bizarres qui donnent lieu à des pages drôles, comme Vann Ross qui a fabriqué douze vaisseaux spatiaux prêts à décoller quand viendra le grand jour ( ils portent les noms des douze tribus d’Israël ) :

« Vous voyez, Adam reviendra sur terre pour nous emmener lors de l’enlèvement et nous acheminer vers les douze planètes qui nous ont été réservées. »

Et quand Vic se mêle à la conversation:

« -Vann, Tim me parlait de votre talent extraordinaire, avec les chiens…

Il se tourna à nouveau vers moi, agitant la tête frénétiquement.

-Pendant mon temps libre, j’apprends aux chiens à parler. J’utilise la télépathie mentale, et j’arrive à leur faire dire des mots comme bonjour, écureuil et hamburger. »

L’humour de Craig Johnson est donc encore au rendez-vous – et me réjouit toujours autant –  mais le sens de la dramaturgie aussi avec un incendie dantesque. Et puis des bribes d’histoire de l’état et des références littéraires glissées avec discrétion et justesse. Le shérif trouve dans le stock à liquider d’Eleanor Tisdale, la grand-mère de Cord et mère de la femme disparue, une histoire du Wyoming ( la seule qui fut écrite sous le titre de « Tensleep and No rest » de Jack R. Gage ):

« Même le serpent, tout à la fois emblème de la vie éternelle et du mal volontaire, n’était pas absent, s’installant dans les habitats souterrains du chien de prairie pour échapper à la chaleur torride des sables, où parfois il rencontrait ce pensionnaire étrange, le hibou, qui lui aussi cherchait à s’abriter du soleil brûlant des plaines. Cette région regorgeait de vie dans un temps où l’homme blanc, pour ce que l’homme rouge en savait, n’existait pas.

-Pas mal, pour un historien, tu ne trouves pas ? »

Les coups de gueule de Vic s’enchaînent contre Walt dans un langage fleuri et réjouissant

« -Si ce salopard t’avait descendu, j’aurais été obligée de tuer tout le monde, ce qui ne m’emmerde pas plus que ça, mais après, j’aurais été forcée de soulever tes cent vingt kilos…

-Je suis descendu à cent onze.

Elle pointa un index vers moi.

-Ta gueule, putain.

-Oui.

-…de gras pour les charger dans ta voiture, et rouler à la vitesse de la lumière dans l’espoir que tu ne te viderais pas de tous tes fluides corporels sur les tapis avant de mourir. »

L’histoire arrive ainsi à son dénouement, pleine de coups de feu, de coups de poings et de grands moments de tendresse, du rire à l’émotion avec de nouvelles pertes pour Walt, pour lui toujours comme un bout de lui-même qui s’en va

« On pourrait penser qu’on s’y habitue, mais ce n’est pas vrai. On ne s’habitue pas à se trouver face à la forme sans vie d’un animal qui vous ressemble. Il y a chez les morts, et cela n’a rien de surprenant, une immobilité surnaturelle, en particulier quand ils sont jeunes.

Je posai une main sur l’épaule nue, sentant la fraîcheur de la chair, un autre rappel du fait que l’esprit qui se trouvait là était parti. J’avais embauché le jeune homme qui venait d’une bonne famille de Sheridan et il avait été un bon adjoint. Jeudi prochain, ils mettraient son corps dans une tombe, une autre victime dans la guerre que j’avais menée presque toute ma vie.

Tout ça pour quelques centaines de litres de pétrole. »

Et à la fin la toute petite amorce qui nous dit que l’histoire de Walt, de Vic, de Henry et du Comté d’Absaroka n’est pas terminée et ça me fait plaisir, ça me réjouit cette simple idée de retrouver le Wyoming et mon shérif préféré.

« La foule rugit à nouveau et j’ouvris la petite boîte en carton blanc. Je sortis avec précaution les chrysanthèmes teints attachés par un ruban. Je respirai son parfum qui se mêlait à celui du petit bouquet orange et noir que je posai tout doucement sur l’oreiller à côté de sa tête. »

On peut lire les remerciements aussi, toujours pleins d’humour et de poésie. Et je vous laisse chercher seuls si vous voulez en savoir plus sur ces Mormons, mais moi ça m’a fait peur ! 

« Un ange brûle » – Tawny O’Dell – Belfond, traduit par Bernard Cohen

un-angeTrès bon roman, de lecture aisée et qu’on peut aborder sous plusieurs angles. C’est sur la forme un roman policier – l’héroïne est chef de la police et une enquête est menée – mais plus profondément c’est un livre sur les traumatismes de l’enfance, une histoire de violences, celles faites aux enfants de diverses manières, celles qui laissent des séquelles plus ou moins profondes, une histoire qui parle d’atavisme, un livre amer mais dont le ton n’est pas sans ironie, humour, et beaucoup d’autodérision chez le personnage central. Voici Dove Carnahan, quinquagénaire chef de la police d’une petite ville de Pennsylvanie, une ancienne cité minière où le sol est plein de cicatrices répandant une odeur de soufre et dans lesquelles couve encore un feu permanent.

« À l’épicentre du feu couvant, une dizaine de fractures fumantes ont déchiré la surface. Des arbres morts sont tombés ici et là; leurs racines mises à nu me rappellent les pattes entremêlées des araignées desséchées que Neely et moi trouvions jadis sur le parquet de notre grenier. Dans l’une de ces crevasses surchauffées, quelqu’un a fourré une fille assassinée. »

dove-893526_640Dove est la narratrice et j’aime sa voix, probablement un peu parce que je suis à cet âge, avec des questions communes avec les siennes, parce qu’elle incarne aussi bien dans sa vie professionnelle que dans sa vie privée une idée de ce que peut être une femme libre. Célibataire, elle vit une relation assez originale avec Nolan, son collègue masculin; encore une des choses bien vues que cette relation plus sexuelle qu’affective. Enfin c’est ce qu’il parait. Enfin, c’est intéressant en tous cas et pas si simple finalement :

« Nolan est une machine de guerre et je suis son champ de bataille. Il mène une reconnaissance approfondie, lance l’offensive, envahit, pénètre et se retire en me laissant en ruine. Chaque fois.

Après, il voudrait rester mais il ne peut se le permettre. Moi, je voudrais qu’il reste mais je ne peux l’admettre. Je l’entends quitter le lit et chercher ses vêtements dans le noir. Je fais semblant d’être endormie pour faciliter les choses.

Nolan est un empire souverain convoitant une île rebelle. »

L’enquête sur la mort de cette jeune femme trouvée jetée dans la fournaise d’une faille va amener Dove à rencontrer le clan Truly dont faisait partie Camio, la jeune morte. Une de ces familles où sévissent à peu près tous les vices, la violence régnant en maîtresse, et on va ainsi rencontrer trois générations ( et même 4 avec le bébé Goldie ) toutes ravagées par la perversion des uns et la méchanceté des autres. Menant son enquête, Dove va être ramenée à sa propre histoire, celle d’une enfance troublée par une mère belle mais irresponsable, inconséquente et égocentrique. Très proche de sa sœur Neely, dresseuse de chiens, elle va retrouver Champ, le petit frère en allé avec son vécu innommable. Champ revient donc après des années avec Mason son fils de 9 ans, qui très vite va prendre une place dans la vie des deux sœurs, ses tantes.

Tout ça sur un fond d’enquête classique, et des interrogations permanentes; que faire face à ces familles – comment dit-on, disfonctionnelles?  – . Dove s’interroge surroute ce côté inéluctable de la reproduction familiale, des enfants victimes devenant eux-mêmes adultes maltraitants voire pire encore, Dove se penchant plus encore sur les mères.

« À notre connaissance, notre mère avait grandi au sein d’un foyer normal, avec des parents qui la chérissaient. Elle n’avait certainement pas connu l’indifférence, et encore moins l’hostilité.[…]

Nous sommes ce que nous connaissons, non ce que le reste du monde nous encourage à être, encore moins ce que notre cœur voudrait que nous soyons.[…]. Certaines personnes sont incapables d’aimer, tout simplement, même leur propre enfant, ou alors la définition qu’elles donnent du mot « amour » est bien différente de celle de la plupart des gens. »

J’ai aimé le ton de Dove tout au long du roman. L’auteure a su trouver une vraie personnalité à cette femme confrontée à un tournant de sa vie par son âge, par sa carrière professionnelle qui la ramène sans cesse à son passé, par ses difficultés à vivre une relation quotidienne avec un homme ( on en peut pas dire que celle qu’elle vit avec Nolan n’est pas stable : elle l’est ! ). Je pourrais vous dire plus sur l’enquête, sur Dove et ses secrets, mais il ne faut pas. Si ce n’est qu’un homme vient de sortir de prison après 35 ans d’enfermement…

L’enquête va apporter des révélations et des déchirements, des jugements moraux qui s’avèrent erronés assez souvent, car on le sait tout est relatif, y compris certaines idées de culpabilité ou de responsabilité.

boy-661139_640Mention spéciale aux deux petits garçons du livre, Derk Truly, 8 ans et effronté

« …lorsque je vois un petit garçon se glisser à travers une fenêtre de l’étage et traverser le toit du porche avec l’agilité bondissante d’un écureuil. S’arrêtant juste au-dessus de la gouttière, il extirpe un Slim Jim de la poche de son jean et le déchiquette d’un coup de dents. Je le hèle:

-Qui es-tu, toi ?

-Derk Truly. Vous?

-Dove Carnahan.

-Quel prénom idiot ! Nous, les colombes, on leur tire dessus. »

Et Mason, 9 ans, le neveu aux chaussettes orange en toutes circonstances

« Et lui, c’est ton neveu, Mason, annonce-t-il lorsque nous mettons fin à notre accolade.

Je baisse les yeux sur le petit garçon, habillé exactement comme son père, hormis qu’il porte des chaussettes du même orange aveuglant que les gilets de sécurité routière dans ses sandales.[…]

-Je m’appelle pareil que les bocaux.

-Mais non, soupire Champ. il a découvert il y a peu de temps les bocaux Mason et maintenant il raconte partout que son prénom vient de là ![…]

-Mason n’aime pas les champignons, commente Champ.

-Parce que ce sont des « champignons » ! insiste Mason en ouvrant de grands yeux. Comme les trucs que le détergent à bulles tue dans la salle de bains. » »

Et de se dire qu’il n’est pas toujours facile de grandir selon où et dans quelle famille on voit le jour. Comme le pense Dove face à Jessy, Derk ou Eddie, et quand elle regarde sa propre vie.

Un bon roman dans une Amérique provinciale qui n’est pas épargnée par la misère sociale. Un regard féminin porté essentiellement sur d’autres femmes, ça m’a plu d’accompagner Dove Carnahan, un beau caractère et un ton intelligent et ironique jusqu’au dénouement, plutôt triste.

Ici, un article de Libération sur la plus fameuse de ces villes qui se consument sur d’anciennes mines de charbon, Centralia en Pennsylvanie. 

« Soleil rouge » – Matthew McBride – Gallmeister/ Neonoire, traduit par Laurent Bury

soleil » Le soleil descendait derrière le mobile home comme une explosion de jaune d’œuf qui giclait du ciel et consumait les arbres. Le long de la rivière, les sycomores projetaient de longues ombres couleur auburn brûlé, et des rayons dorés perforaient les nuages rebondis, visiblement chargés d’humidité pour plusieurs jours.

Les piverts frappaient et picoraient. L’eau de source jaillissait et se déversait dans les rigoles et les ruisseaux, s’élevait au-dessus des parois et remplissait les fossés des terres basses. Les rameaux se couvraient de feuilles et les branches se battaient entre elles quand un vent frais montait de la rivière. »

Je vous ai épargné le vrai début de ce roman noir, un prologue qui dépeint une toute autre ambiance, pour favoriser le paysage du comté de Gasconade, Missouri. Il y aura au cours du livre de très beaux passages sur les paysages de cette région, qui pourtant est plus connue pour l’énorme quantité de métamphétamine qui y est produite et vendue; sans compter la marijuana.

Lors d’une intervention dans le mobile-home d’un trafiquant, le shérif adjoint Dale Banks tombe sur un magot de 52 000 $ caché dans la litière du chat. Il sait dans quoi il s’engage avec cet argent sale, mais il s’en empare et va le cacher chez le vieil Olen, 81 ans, veuf triste qui continue néanmoins à travailler son lopin en compagnie de son chien Sandy et du coq Beauregard, le plus méchant coq de la Gasconade:

« Olen était un fermier qui adorait ses tracteurs et sa terre. Il en était venu à énormément apprécier les petits cadeaux de la vie. Les petites choses superflues que l’on observe et qui demeurent inutiles jusqu’à votre vieillesse. Les petites choses que seul un imbécile peut savourer.

C’était l’amour d’un chien et la haine d’un mauvais coq qui le maintenaient en vie. »

chevroletBanks devra  à partir de ce moment trouver le moyen de se sortir de ce guêpier, si possible en ne rendant pas l’argent. Or, c’est bien là qu’est la difficulté compte tenu des « adversaires », les dealers – plus ou moins futés-, fabricants, revendeurs, dont certains sont des membres égarés des familles du coin. Le plus redoutable de tous est une sorte de fou furieux, Butch Pogue, auto-proclamé révérend de sa propre religion. Lui et les siens vivent au sommet d’une colline, où le révérend produit avec amour et dévotion la meilleure métamphétamine du secteur et pratique des rituels sacrificiels en égorgeant des cochons. Un des personnages les plus pittoresques du roman, on peut le dire ! Mais on va croiser aussi Jackson, Fish, Jerry Dean, Wake, entre deux montées ou descentes de leur substance favorire, scènes largement décrites comme ici:

« […]Il retira la seringue qu’il serrait entre ses dents, prit le bouchon, le remua et mania le piston une ou deux fois.Puis il le poussa à fond pour chasser tout l’air, aspira un peu de meth dans l’aiguille, la plaça contre son cou, pinça la peau avec sa main libre et inséra la pointe de l’aiguille dans l’étroite veine bleue qui courait en travers de sa clavicule.

Et puis il fut libre. Il ferma les yeux et sentit que le monde explosait. C’était chaud, noir et lent. À la fois terrifiant et beau. »

mobile-homeMatthew McBride nous raconte donc cette région ravagée par la drogue et la violence qu’elle génère. On pense indéniablement au grand Daniel Woodrell sans atteindre pourtant la force dramatique de ce dernier ( la barre est tellement haute! ), forcément, c’est la même région, les Ozarks sont à côté, et les mêmes plaies sociales. Parmi elles, il y a l’obésité, depuis Banks jusqu’à l’ogresse Mama qui découpe les têtes des cochons chez le révérend Pogue. Mais ce n’est rien face à la drogue qui ronge la jeunesse qui se détruit le cerveau pour s’évader et moins souffrir, comme Fish regardant un père et son fils pêchant sur une barque:

« Fish les regarda bavarder, lancer leurs lignes, descendre la rivière. Les regarda s’aimer comme il n’avait jamais été aimé. Un amour tel qu’on en racontait dans les livres, tel qu’on en montrait à la télé. Papa fixait un appât à l’hameçon de Fiston, et il riait quand la ligne s’accrochait au rivage. Il ne frottait pas la joue de Fiston avec le poing comme Big Fish l’aurait fait.

Non, ce père-là était parfait. Il souriait, secouait la tête et passait les doigts dans les cheveux de Fiston. »

Parmi les personnages, j’ai une tendresse pour le vieil Olen, et puis ce shérif adjoint Banks, sa famille, sa petite fille handicapée Grace si joyeuse, sa femme Jude si sage, et ses deux ados, Jake et Steph, une belle famille qui résiste à l’environnement par l’amour que ses membres se portent. Bien entendu, il se passe beaucoup de choses entre tous ces personnages, et ceux dont je n’ai rien dit comme Herb et Wink; il y a des femmes aussi, et pour finir, j’ai apprécié la fin que McBride a choisie pour son histoire, une belle fin, bien composée, comme un grand ménage dans un lieu sale et en désordre.

L’auteur est parvenu à écrire un livre tout à fait différent du précédent, « Franck Sinatra dans un mixeur« , qui était très noir, mais très très drôle et en cela sans doute plus original que celui-ci.

Voici le lien vers l’interview des amis de Nyctalopes de Matthew McBride au Festival Etonnants voyageurs.

« La mort nomade » – Ian Manook – Albin Michel

la-mort-nomade_1156« Le petit combi russe bleu tout-terrain crapahutait, en équilibre instable, vers la ligne de crête. En dodelinant dangereusement, sa carcasse peinturlurée écrasait sous ses pneus ramollis des cailloux chauds qui fusaient en cognant sous le châssis. La pente et les soubresauts décidaient de sa trajectoire plus que les efforts du chauffeur, cramponné de ses mains d’ogre au fin volant de bakélite ivoire. »

Bienvenue dans le désert de Gobi, où l’irascible ex-commissaire Yeruldelgger tente une retraite spirituelle…Mais on dirait bien que ça va être compliqué et très vite compromis.

J’ai retrouvé avec joie ce personnage découvert pour la première fois dans « Yeruldelgger » en 2014. Je n’ai pas lu le second volume, mais un ami m’a prêté celui-ci où j’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans le premier : le côté bande dessinée, ou film à la manière d’un Tarantino mongol, les références culturelles tous azimuths ( cinéma, musique, littérature…)…tout y est. Sous une plume échevelée, effrénée et rageuse, Ian Manook lance un cri d’amour pour cette Mongolie en voie de perdition sous les griffes et les crocs des rapaces des multinationales en quête de profits et un cri de révolte contre le laisser-faire et la corruption des dirigeants.

L’histoire est complexe – comme l’est le méticuleux montage voué à démunir la Mongolie de ses ressources – aussi je ne m’attarderai pas à vous la résumer, ce n’est pas possible, mais en tous cas, le sujet est grave, traité avec colère et pessimisme. On rencontre sous les yourtes de belles figures de femmes, on découvre ici encore le difficile ajustement entre vie « traditionnelle » et vie « moderne » – un peu comme chez Olivier Truc et les Samis, quoique sur un autre ton – et Yeruldelgger incarne à lui tout seul cet homme transitoire ou en transit – je ne sais pas quel serait le meilleur terme. On croise encore une fliquette qui ne s’en laisse pas compter, qui hurle pour se faire entendre et respecter, et qui certes n’a pas froid aux yeux.

way-1355456_640Et puis un van qui transporte des amis artistes, qui posent leurs chevalets ou carnets de croquis dans les dunes ou face aux montagnes et croquent ces espaces dont ils pensent qu’un jour ils ne seront visibles que sur les toiles et les vélins…Intéressant dialogue entre Ganbold, gamin mongol et Yeruldelgger, l’ami des peintres :

 

 « -C’est quoi ces trucs ?

-Pas de l’encre de Chine, réfléchit Yeruldelgger à voix basse. Du fusain peut-être, ou alors du graphite.

-Non, je veux dire: ça représente quoi ?

-A toi d’imaginer. Un envol de grues demoiselles. Une ligne de crête. Le geste gracile et fragile d’une jeune danseuse de Biyelgee…

-Non mais le type, il a voulu dessiner quoi ? insista le gamin.

-Ce n’est pas ce qui importe, expliqua Yeruldelgger. Ce qui compte, c’est ce que tu ressens quand tu le regardes. Tu ressens quelque chose ?

-Oui, c’est beau, c’est vrai, mais moi j’aimerais bien savoir ce que c’est, ce que ça représente. Ces trois trucs noirs par exemple, qu’est-ce que c’est ?

Ganbold lui tendit le dessin qu’il avait cueilli au galop. Une longue ligne harmonieuse en biais et rythmée, comme un clapot dans le ciel, et qui se jouait des déliés aériens d’un trait souple et léger. Et dessous trois rectangles noirs et denses, compacts, resserrés les uns derrière les autres dans un alignement géométrique et brutal.

-Pas la moindre idée, avoua Yeruldelgger, mais le contraste est fort.

Comme les deux femmes les avaient rejoints, Yeruldelgger leur montra les dessins qu’elles observèrent et s’échangèrent. L’harmonie émouvante qu’elles y trouvèrent en silence exaspéra Ganbold.

-Bon, on va le voir, ce charnier ? »

landscape-617066_1280Une galerie de personnages allant de la goule qui saigne à blanc et chevauche tout ce qui vit sur son passage, aidée d’une armée fourbie par des multinationales sans états d’âme, en allant jusqu’aux femmes cavalières, archères de la steppe, les pelleteuses contre les flèches, devinez qui finira par gagner? Notre écrivain est furibard, on le sent, on le sait, et il nous promène de la Mongolie à Manhattan en passant par Montréal, l’Australie, et le désert de Gobi semble être le lieu international du moment. L’écriture est belle, nerveuse,comique, poétique, imagée. Les mots et le niveau de langage s’ajustent aux lieux, aux temps, aux hommes qui les utilisent . Scène de meurtre :

« Devant eux, l’homme nu était allongé sur le dos, comme enroulé sur un rocher. Son dos cambré au-delà du probable épousait très exactement la forme de la pierre presque ronde. Jusqu’à sa nuque. Jusqu’à ses bras désarticulés aux épaules et tendus au-delà de sa tête renversée. Lestés par une lourde pierre au bout d’une corde nouée à ses poignets. D’un côté ses pieds étaient attachés à la base du gros rocher et de l’autre cette pierre immobile pendait dans le vide et l’étirait, cintré, sur le rocher lisse. « 

De très belles pages sur la mort, notre façon de la traiter et celle des Mongols ( p.64, p.131 ), mais aussi des scènes très crues, au langage ordurier dans des bouches d’ordures,mais aussi dans celle de notre Yeruldelgger, sanguin et comme une bombe à retardement, malgré les efforts qu’il fait pour rester en phase avec sa retraite spirituelle ! 

Yeruldelgger a perdu ici la femme de sa vie, la belle Solongo, sa raison de vivre, son sang et son souffle, il dialogue avec son nerguii ( chaman masculin ):

« -Le chagrin n’est qu’une vague qui te submerge puis s’en va, dit le Nerguii à ses côtés.

Mais Yeruldelgger n’y croyait plus. Toute cette sagesse inutile. Toutes ces futilités incapables de résister à la force brutale du mal. Tout cet amour pour rien, que rien ne protège de rien. Le Nerguii à ses côtés n’était plus qu’une image. comme le courage n’était qu’une vanité. Le pardon qu’un abandon. Le souvenir qu’une trahison.[…]Puis il garda le silence jusqu’à ce que le spectre du Nerguii disparaisse. Ne resta alors que la tiédeur d’une steppe d’émeraude au pied de la colline. La fraîcheur blanche d’une rivière scintillante emmêlant ses rubans autour de lourdes touffes de roseaux argentés. Un horizon dentelé à l’est de crêtes bleues et crantelées, et lissé à l’ouest de la houle irisée d’une prairie échevelée. Quelques chevaux à la crinière blonde, avec le monde entier pour pâture. Et au nord, un ciel qui se chargeait des rouleaux mauves d’un orage électrique. »

ferns-745185_640Ce livre est sous tension, avec quelques courtes pauses, un peu de répit histoire de repartir dans la course, jusqu’au final troublant dans les dunes qui chantent. Vous avez compris que j’ai aimé, beaucoup, ce périple aux côtés des mongols, ce côté un peu déjanté de la trame, la hargne, la fougue de la plume de Ian Manook, souvent excessif, voire outrancier, tout est « too much » et j’adore ! Le genre de lecture qui me défoule, me fait du bien ( on y rit beaucoup aussi ) , bref, j’ai passé un excellent moment .

« La montagne rouge » – Olivier Truc – Métailié Noir

montagne-rouge-def-hd« Enclos à rennes de la Montagne rouge.

9 h 35.

Petrus Eriksson s’essuya le visage du revers de la main, laissant une trace sanglante sur sa joue piquée de barbe. Les boyaux rosâtres s’entassaient, baignant dans leur jus qui suintait en une rigole frémissante. La rigole enflait, coulée puante, serpent putréfié, semblait le poursuivre. Absurde. Inhumain. »

Voici l’accroche – terrifiante – de ce très bon roman policier, très bon sur de nombreux plans. Troisième d’une série comprenant « Le dernier lapon »  que j’avais beaucoup aimé puis « Le détroit du loup » que je n’ai pas lu, c’est avec plaisir qu’on retrouve Klemet et Nina de la brigade des rennes. J’ai sans doute manqué quelque chose en zappant le volume 2 (que je lirai, c’est certain ), mais le livre je pense se suffit à lui-même.

Sous une pluie battante, diluvienne, les éleveurs procèdent laborieusement à l’abattage des rennes. L’auteur nous peint en rouge une scène apocalyptique, où la pluie et le sang se mêlent à la boue, aux carcasses et aux bois des animaux morts dont les têtes coupées roulent encore des yeux effarés, plantées sur les piquets.

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Or donc pendant l’abattage, dans l’enclos labouré par la pluie et le piétinement des hommes et des bêtes, on découvre des ossements humains.  Manque la tête qui permettrait grâce à de pointues analyses scientifiques de déterminer l’âge du squelette. La police des rennes intervient et commencent alors une enquête de Klemet et Nina pour retrouver le crâne et une quête pour Petrus Eriksson, éleveur acharné à défendre les droits des siens, les Samis, sur la trace de son père en particulier et de ses ancêtres plus généralement. Petrus est un magnifique personnage que l’auteur décrit psychologiquement de façon très fine, c’est sans doute celui que j’ai préféré dans cette histoire.

« Petrus se baissa pour ramasser une branche morte de buisson. Il commença à la taillader nerveusement.

-Les archives ont été notre point faible, murmura-t-il.

Il garda le silence quelques secondes, concentré à tailler en pointe la fine branche. Il commença à se nettoyer les ongles.

-Regardez-nous, reprit-il en relevant les yeux sur les policiers et en tendant vers eux ses mains aux ongles sales, le regard enflammé. Nous sommes coureurs de toundra, fils du vent, peuple de la nature. Devant nous les pierres se tassent, derrière nous elles se redressent, la bruyère épouse nos pas, étouffe nos souffrances, la mousse éponge nos rêves, les montagnes nourrissent notre fierté, les loups égorgent nos espoirs. Les archives ? C’est une invention de Suédois pour nous perdre. »

family-67652_1280Olivier Truc a un sens du déroulé de l’histoire assez exceptionnel; il pose peu à peu tous les jalons, entre histoires personnelles et histoire du pays, il insère en chapitres assez courts des personnages et des situations qu’il situe en temps et lieux. Parmi les protagonistes, et aucun n’est là par hasard bien sûr, une joyeuse bande de vieilles dames dont Justina  qui est plus ou moins la meneuse – en tous cas, elle organise le bilbingo à la perfection – . Cette brave femme s’occupe d’un vieil antiquaire hideux et mauvais comme une teigne, Bertil Vestling. Justina ne se déplace qu’avec ses bâtons de marche nordique aux bouts d’acier qui tintent sur le sol et Bertil avec un déambulateur qui grince, et dans ce tapage métallique tous deux se chicanent, Justina gardant un sourire indéboulonnable et Bertil toujours méchant, aigre et violent, des scènes souvent cocasses mais qui pourtant mettent mal à l’aise.

« Bertil et Justina mangèrent leur soupe sans plus échanger un mot. L’un et l’autre aspiraient bruyamment le contenu de leurs cuillères. Ni cliquetis ni grincement de déambulateur. Ce bruit-là au moins les réunissait. Justina s’était mise à manger ainsi pour imiter Bertil, il y a bien longtemps déjà, et à son grand étonnement il ne lui avait rien dit. Depuis cette découverte, elle mangeait toujours sa soupe en aspirant ainsi, à grand bruit, et c’était le seul moment, avec le massage du crâne de Bertil, où elle se sentait en intimité avec lui, comme elle disait. C’est même pour ça qu’elle préparait de la soupe tous les soirs, pour partager ce moment avec Bertil où tous les deux aspireraient leur soupe en faisant un sacré bruit, dans un même geste lumineux d’harmonie. »

Qu’est-ce qui se cache derrière cette étrange relation ?

Mesure des crânes samis Prince Roland Bonaparte’s 1884 expedition.

Comme je n’ai pas l’intention de tout vous dévoiler de l’intrigue elle-même, je dirai plutôt que ce livre est absolument d’actualité dans son propos. On verra deux chercheurs s’opposer pour défendre chacun son pré carré, l’un soutenant la thèse des Samis envahisseurs et l’autre des Samis peuple autochtone. Exploration de l’histoire et des bien vilaines choses cachées sous le tapis (anthropologie raciale, stérilisation forcée des femmes, accointances nazies etc.. ), réflexion sur la science et son travail, au service de qui et de quoi au gré des époques et des événements, la Suède dévoilée sous un jour différent des clichés qu’on nous propose la plupart du temps ( en cela on peut remercier la littérature ), une histoire sombre qui parle de racisme, d’humiliation, de spoliation et de dédain, et de ce peuple Sami, de son histoire volée, cachée, piétinée comme les enclos à rennes sont ravagés par les engins des forestiers, dans cette guerre stupide pour une prétendue légitimité. Olivier Truc n’oublie pas non plus de nous promener dans la toundra, glacée et fascinante, mystérieuse et inquiétante. En tous cas, splendide hommage à un peuple au travers de personnages complexes.

sami_village_in_kanadaskogen_4502615016En résumé, une intrigue très intelligente, très documentée, vraiment bien écrite, avec beaucoup de sensibilité. Une véritable enquête policière par des protagonistes attachants, de l’humour, de la réflexion…Que demander de plus ?

« Quand elle se retourna, elle ne vit plus Klemet. Quelques secondes plus tard,il apparut en ombre chinoise. Il grattait des allume-feux. Il attendit trois secondes.

Puis mit le feu à sa tente.

La toile s’enflamma sur toute sa hauteur. Klemet se retourna, face au groupe. Les flammes projetaient son ombre devant lui. il ne la quittait pas de yeux. Elle dansa à ses pieds, mourant par à-coups au rythme de l’incendie, jusqu’à disparaître. »

Fin de la série ?