« Là où les lumières se perdent » – David Joy – éd. Sonatine, traduit par Fabrice Pointeau

david-joy-lumieres-se-perdent« J’ai caché le pick-up derrière un long enchevêtrement d’herbes des pampas qu’il aurait fallu brûler depuis au moins un an. La police n’aimait pas qu’on escalade le château d’eau, mais la police, je ne m’en étais pas trop soucié. J’étais un McNeely et, dans cette partie des Appalaches, ça voulait dire quelque chose. Enfreindre la loi était aussi génétique que la couleur des cheveux et la taille. » 

Ce premier roman d’un très jeune auteur – David Joy a 33 ans –  est de ces pépites qu’il serait dommage de manquer et j’en sors bouleversée. Je me suis dit que ces Appalaches sont une région du monde bien particulière, mais qui en tous cas inspirent la littérature. On pense très fort à Daniel Woodrell , « Un hiver de glace » avec ses pauvres gosses bien sûr, à Ron Rash évidemment, mais David Joy est bien une nouvelle plume originale, avec une sensibilité et un sens de la dramaturgie puissants, une voix déjà ferme et construite. 

Jacob, tout juste 18 ans, est le fils de Charlie McNeely, sale type qui règne sur le trafic de drogue de la région, répandant la mort en se faisant assister par son fils auquel il prétend constituer ainsi un magot pour l’ avenir. Grandi dans ce milieu, entre ce père qui le mêle à ses basses œuvres et une mère rongée par les métamphétamines, Jacob n’a connu que ça et semble admettre qu’il a hérité des gènes de son père. Il est amoureux de Maggie, jeune fille aussi mal lotie que lui familialement, mais brillante, et qui voit s’éloigner peu à peu sa petite chance d’aller à l’université. Jacob, lui, est convaincu qu’il n’échappera pas à son fatal destin.

« Il était impossible d’échapper à qui j’étais, à l’endroit d’où je venais. J’avais été chié par une mère accro à la meth qui venait juste d’être libérée de l’asile de fous. J’étais le fils d’un père qui me planterait un couteau dans la gorge pendant mon sommeil si l’humeur le prenait. Le sang est plus épais que l’eau, et je me noyais dedans. Je sombrais dans ce sang, et une fois que j’aurais touché le fond, personne ne me retrouverait.

Je me disais que certaines âmes n’étaient pas dignes d’être sauvées.

Il est des âmes auxquelles même le diable ne veut rien avoir à faire. »

On assiste ici au drame de ce garçon coincé dans les griffes de ce père ignoble desquelles il veut s’arracher, assailli parfois d’une haine féroce, autant pour l’odieux personnage que pour son pouvoir d’emprise sur lui. J’ai été saisie et touchée par cette écriture magnifique qui parvient si bien à nous faire entrer dans l’esprit de Jacob qui est le narrateur du roman. La violence à laquelle il assiste et participe n’est rien pour lui, il la connait, la vit depuis toujours comme allant de soi, mais on le découvre à un point de rupture, à l’instant de sa vie où ses yeux s’ouvrent, où il atteint une maturité qui le met face à sa vie et le tournant qu’elle va prendre, face aux actes affreux qu’il a déjà commis pour un père égotique et sans états d’âme. 

Sa mère perpétuellement  floue, entre périodes de défonce et tentatives de décrochage, sa mère, le regard vague, contemple une image au mur :

« L’Indien était assis, droit et puissant, sur le cheval tacheté, son dos cambré et son torse bombé dénotant une fierté intrépide. Rien dans ce monde ne l’effrayait. Il était là, au bord du ravin et regardait au loin, où brillait le soleil. Il ne semblait pas avoir le moindre doute. Quoiqu’il advienne, cet Indien atteindrait les plaines. »

Jacob se questionne sans cesse, désespéré entre la fatalité dressée comme un mur infranchissable et son envie d’échapper à cette fatalité, l’envie d’aimer Maggie, l’envie d’être comme l’Indien, face à la lumière avec la certitude d’éviter la chute, on le perçoit comme un animal traqué, acculé, et qui cherche une issue avec effarement. Mais il n’y croit pas une seconde, je pense.

Puis sa mère meurt, il réfléchit durant la cérémonie, contemplant le grand christ sur la croix, espérant comme dans son enfance une lumière, une réponse, l’espoir qu’il y ait « quelque chose ». Il a déjà vu mourir des êtres vivants, vu cette lumière qui s’éteint dans les yeux, comme quand on appuie sur un interrupteur.

 

« Et alors j’ai pensé à ma mère, à la lueur dans ses yeux cet après-midi où nous avions discuté, et au fait que cette lueur s’était depuis longtemps évanouie quand je l’avais découverte, yeux ouverts, bouche béante, la cervelle explosée. Il existe un endroit où se perdent les lumières, et je suppose que c’est le paradis. C’était ce lieu lumineux que l’Indien observait sur le tableau qu’aimait ma mère, et je suppose que c’est pour ça qu’elle voulait tant y aller. L’endroit où toutes les lumières se rejoignaient et brillaient était dans mon esprit ce qui se rapprochait le plus de Dieu.

Sur le banc où j’étais assis, cependant, il n’y avait pas une once de foutue lumière. Elle ne brillait jamais sur les types comme moi, c’était certain. »

Ce  superbe livre est un roman noir déchirant, d’une grande violence tant physique que mentale, où quelques beaux moments, ceux que Jacob partage avec Maggie, soudain émergent dans un rai de lumière. On a mal pour Jacob, si jeune et déjà plongé dans les ténèbres.

J’ai adoré cette lecture, la fin est splendide, dans le même ton que toute l’histoire. Je vous invite vivement à lire la belle interview réalisée lors du Festival America par Clete du blog Nyctalopes.

Un auteur dont il faudra tenir compte dans les années qui viennent, c’est certain.

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8 réflexions au sujet de « « Là où les lumières se perdent » – David Joy – éd. Sonatine, traduit par Fabrice Pointeau »

    • merci ! J’aime cette femme depuis son premier roman édité ( et donc pas le premier écrit ) , jamais déçue, et en lisant ce livre-ci, je vois qu’il y a déjà tout ce que j’ai aimé dans les autres : le talent !

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