« Manuel d’exil : Comment réussir son exil en trente-cinq leçons » – Velibor Čolić – Gallimard

« J’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave.[…] C’est la fin de l’été 1992 mais je suis habillé comme pour une expédition polaire: deux vestes d’une autre époque, une longue écharpe, aux pieds j’ai mes bottes en daim, avachies, mordues mille fois par la pluie et le vent. Je suis un cavalier léger, un voyageur au visage scellé par un froid métaphysique, cet ultime degré de la solitude, de la fatigue et de la tristesse. Sans émotions, sans peur ni honte. »

Je vous ai parlé de ce livre, de cet homme entendu à Brive à la Foire du Livre lors d’une conférence sur l’exil qui lui donnait la parole aux côtés d’un jeune poète syrien, Omar Youssef Souleimane ( « Loin de Damas » , éditions Le temps des cerises ) et d’Emma Jane Kirby pour « L’opticien de Lampedusa » ( éditions Équateurs ). Demandé à la médiathèque en Décembre, ce roman autobiographique arrive enfin chez moi ! Tout ce temps pour une lecture de deux heures d’une traite; on part avec cet homme jeté par la guerre sur les routes et les rails de l’Europe, échoué sur des bancs et dans des foyers, comme des milliers d’autres. Il a déserté l’armée bosniaque, fui les horreurs de la guerre

« A une dizaine de mètres une fillette joue avec des choses invisibles pour nous, les adultes.(…) Je la connais, on l’appelle Alma. Elle a sept ans et vit de la charité, brutale et versatile, que lui font les ivrognes auxquels elle vend des fleurs et son sourire d’enfant dans les cafés. (…)Subitement je la vois tomber en silence. Elle ne bouge plus. C’est un peu étrange, un enfant qui tombe soit il se relève soit il pleure, mais la petite Alma ne bouge pas.(…) L’unique et seule balle qu’un sniper tira du haut des collines a atteint en pleine gorge cette petite Tsigane diligente et frivole. Son petit corps est dans une posture naturelle, comme si l’enfant dormait. Le sang qui trempe la poussière autour d’elle est un tel fardeau pour nous tous, pour ce maudit pays et pour cette putain de guerre. »

 et se retrouve seul,  sans ressources et sans amis, et surtout sans la langue pour s’exprimer, dans un foyer de réfugiés.

Comme des milliers d’autres hommes et femmes à travers le monde. Son récit est très intéressant parce que cet homme est lettré, cultivé, écrivain. Et lui qui a lu la littérature française ( traduite ) et qui idolâtre de nombreux auteurs de notre pays, se retrouve à écouter des gens lui parler comme à un demeuré, comme à un enfant et ce sera pour lui sa plus grande humiliation :

« Je suis un homme de pluie, enfermé dans le silence, traversé par les spasmes et la toux rauque de l’insomnie. Je suis l’autre. Celui qui ne comprend rien et n’arrive pas à se faire comprendre. Dans mon baladeur blanc en mauvais état de marche, dont les écouteurs sont cassés, tournent en boucle mes deux uniques cassettes: Lou Reed, Magic And Loss, et Leonard Cohen, Greatest hits. »

Il disait à Brive que la langue remettait un homme à la verticale, et son livre montre à quel point c’est vrai. C’est ici qu’il écrira ses romans, ici qu’il sera publié; il raconte ses passages à la radio, où un « philosophe » bien de chez nous s’empare de la parole alors que lui hésite pour dire les choses sans se tromper de mots et l’autre, parlant pour un homme dont il ne sait rien ! Il rencontrera aussi Salman Rushdie, qui exilé où qu’il soit, brièvement échangera un regard de connivence avec le grand Bosniaque échoué, dans leur même foi en la puissance de la littérature :

« Je n’arrive pas à oublier que cet écrivain est menacé de mort, que ses ennemis sont urbi et orbi, dans le monde et dans la ville, au ciel comme sur la terre. Qu’ils sont prêts à verser un million de dollars pour tuer un écrivain, rien d’autre et rien de plus qu’un écrivain.
C’est déplorable et révoltant, je réalise que la littérature est une courageuse sentinelle, une sorte de papier de tournesol pour examiner le taux d’acidité et de folie dans ce bas monde. »

J’ai vraiment été touchée par cette histoire, parce que l’auteur ne tombe à aucun moment dans  la simplification sirupeuse, parce qu’il dit ce monde des exilés avec ses travers, ses vices et ses abandons, mais aussi avec ses chagrins, ses désespérances, ses misères matérielles et humaines. L’ironie et la lucidité donnent à ses mots une force terrible, disant un drame que nous regardons de loin, que nous jugeons aussi sans en saisir vraiment la dureté, même en ayant les meilleures intentions et sentiments du monde. L’auteur dit comme personne la grande solitude et l’anonymat :

« Je suis assis sur ce banc public à Rennes. Il pleut de l’eau tiède et bénite sur la ville. Je réalise peu à peu que je suis le réfugié. L’homme sans papiers et sans visage, sans présent et sans avenir. L’homme au pas lourd et au corps brisé, la fleur du mal, aussi éthéré et dispersé que du pollen. Je n’ai plus de nom, je ne suis plus ni grand, ni petit, je ne suis plus fils ou frère. Je suis un chien mouillé d’oubli, dans une longue nuit sans aube, une petite cicatrice sur le visage du monde. »

Ce passage n’est-il pas magnifique ? C’est bouleversant, non ? Moi ça me bouleverse, qu’un être humain puisse se sentir « Une petite cicatrice sur le visage du monde »…  

Le parcours de cet homme est émouvant et l’auto-dérision désamorce la tension dramatique, enfin, un peu:

 » Dans ma chambre il fait tellement froid qu’en prenant la douche je garde mes chaussettes.(…)
Je dresse un inventaire:
Je m’habille chez Abbé & Pierre, je suis PDF ( plusieurs domiciles fixes) ou QDF (quelques domiciles fixes), j’ai tout le temps faim et froid, je ne parle pas bien le français, dans mon pays c’est encore la guerre, mais il me semble que je suis toujours vivant. »

Je ne saurais trop vous conseiller ce très beau livre, qui s’il est un témoignage est aussi une véritable œuvre littéraire, poétique et puissante, l’écriture est riche et fluide; l’écrivain est parvenu à me faire sourire, à m’émouvoir et aussi à me mettre en colère. Certaines pages sont très acides ( chapitre 26 ) et  Čolić ne ménage personne, lui pas plus que les autres. Une lecture salutaire !

Une interview de l’auteur ici, et une chanson de l’album Greatest hits de Leonard Cohen, choix tout personnel, « Famous Blue Raincoat »

 

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