« Violence » – Claudio Ceni – éditions Infolio/ Littérature

violenceUne amie suisse, Martine, m’a offert ce roman écrit par un ami fin 2015. Je l’avais bien entamé ( la moitié ) quand des préoccupations personnelles m’ont interrompue pour un passage à vide plus global concernant mon rythme de lecture. Parfois, j’abandonne un livre simplement parce qu’il ne m’intéresse pas, mais parfois aussi parce qu’un livre a son heure. Et il a fallu un an pour que l’heure de « Violence » sonne.

J’ai repris le livre là où la carte amicale de Martine s’était glissée car je n’avais rien oublié des 200 pages lues en 2015 ( ce qui est plutôt un bon signe incitant à la reprise, non ?)

Et j’ai retrouvé Tony Suter, quadra déstabilisé avec son cabinet de consultant en déclin, son couple à son point de rupture, ses relations en déliquescence avec Matteo et Teresa, ses deux enfants. Il ne se sent plus en phase avec sa vie paisible et confortable, dans sa maison cachée dans la nature aux abords de Genève. Quand un jour le visage d’une jeune femme en pleurs, Jeanne, le capte sur l’écran du téléviseur. Une entreprise importante va fermer et Jeanne y exerce son métier de psychologue du travail. Tony décide de se rendre sur les lieux où les salariés tentent de se défendre en manifestant; mais bien sûr c’est Jeanne, qui l’a fasciné, qu’il est venu voir. Ce roman conte une histoire d’amour fulgurante, la renaissance d’un homme encore jeune mais déjà fatigué, sans beaucoup de convictions, désabusé et quelque peu indifférent à ce qui l’entoure. C’est Jeanne et l’amour découvert enfin qui vont le ramener à la vie dans ce qu’elle a de plus essentiel. Mais ce serait peu dire de résumer à cela ce livre, puisqu’il est aussi question de notre monde tel qu’il va, ici et maintenant, ce n’est guère réjouissant ( euphémisme ), mais ça je pense, nous tous ici le savons.

file4681237005651C’est essentiellement du monde du travail, soumis aux puissances financières et aux actionnaires dont il est question, l’entreprise, la puissance de l’argent, la compromission et le cynisme. Tout est passé sous la plume impitoyable de Claudio Ceni à travers les scènes avec le DRH indien par exemple, qui sous une apparence respectueuse et impliquée dans la souffrance de ses collègues, eh bien…reste un DRH:

« Ces gens sont admirables, vous savez, dit le DRH, mais nous avons en face de nous une force qui nous dépasse. Une force anonyme et véritablement violente. Je n’aurais jamais pensé que nous en arriverions à ce que l’une d’entre nous tente de se suicider. je continue à essayer d’y croire, mais je vous avoue que je me sens un peu dépassé par les événements. »

C’est cet aspect là du livre qui m’a le plus intéressée je dois dire, parce que sans doute moins commun que l’histoire d’amour. Et puis aussi les relations de Tony avec ses enfants, Matt le gamin de 12 ans surdoué et Teresa, l’adolescente perturbée. Ou l’absence de relations plutôt, tant Tony est en déshérence et centré sur cette dépression qui le dévore peu à peu.

L’écriture est fluide, agréable, et l’ironie se pointe parfois au détour d’un dialogue. Jeanne et Tony sont fous amoureux, mais néanmoins en désaccord dans leur vision de l’actualité, de la société, de la politique et des gens aussi. Leurs conversations sont des démonstrations qui tentent de convaincre l’autre, mais on sent bien la différence de point de vue, peut-être bien lié à la différence d’âge ( Jeanne est plus jeune ), à leurs métiers et à leur mode de vie.

« Paranoïa. Je sens venir la dispute politique, soupire Tony, décontenancé par la tournure que prend la conversation. On parlait de toi.

-De quoi d’autre ? C’est la même chose.

-Ces boîtes ont aussi fait notre prospérité. un petit pays montagneux, sans accès à la mer, pas de colonies à piller, deux tiers du territoire inhabitables. Sans nos multinationales, sans l’esprit d’entreprise de ce pays, on ne serait encore qu’une contrée reculée, peuplée de paysans faméliques et de mercenaires…

-Y en a point comme nous, c’est ça ? dit Jeanne avec un sourire narquois.

-On s’en sort pas trop mal.

-Mais à quel prix? demande-t-elle à voix basse. »

Claudio Ceni par la voix de ses personnages dénonce donc aussi le mode de fonctionnement de son propre pays ( que je connais très peu, je n’y suis allée qu’un été encore bien jeune ) et qui a aussi ses pauvres, ses junkies, ses clochards, qui a ses marges pas plus glorieuses que les nôtres.  Et puis l’argent toujours, qui pourrit tout ( ce en quoi je suis totalement d’accord avec lui ) .

Reste sur la seconde partie du roman l’amour entre Tony et Jeanne, qui transfigure cet homme. Il retrouve un contact avec ses enfants. J’ai beaucoup aimé Matteo, son intelligence, sa finesse; il sert je pense de porte-voix à l’auteur sur de nombreux sujets :

« Alors que Teresa leur rapportait ces propos, Matteo exprima son point de vue en adoptant une voix féminine, au ton béat de publicité télévisuelle:

-Quand j’ai fini ma journée, que j’ai pris mes trois repas équilibrés, composés d’au moins cinq fruits et légumes quotidiens, que j’ai bu mon litre et demi d’eau dégueulasse et hors de prix, parcouru mes dix mille pas recommandés, et que je me suis privée d’alcool, de tabac, et de tous les réconforts possibles, je vais me coucher pour mes huit heures de sommeil indispensables. Alors je suis contente de moi et…j’ai envie de sauter par la fenêtre, avec l’impression que la vie n’est plus qu’un vaste camp de rééducation… »

C’est une réplique que j’adore parce qu’elle dénonce une des choses que je trouve éreintante dans notre société, à savoir un mitraillage d’injonctions qui se voudraient bienveillantes pour nous, pour la planète, mais qui nous infantilisent, nous donnent un sentiment de stupidité, de honte, de culpabilité. Et qui ainsi laissent la main à d’autres qui pensent à notre place, et en profitent pour faire de l’argent.

Pour finir, ce livre est triste mais pas désespéré, bien construit et intelligent. 

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« Demain », film de Cyril Dion et Mélanie Laurent

Trois livres entamés sans être accrochée; fatigue générale, bourdon, hâte que cette année finisse, envie de me coller comme une marmotte au fond d’un trou et dormir. Oui, manque de sommeil…Cet après-midi, je vais aller m’acheter un bon petit polar bien noir, c’est de ça dont j’ai envie et besoin, j’espère trouver ce que je veux. Alors comme je ne suis pas une marmotte et que je vis en surface, je suis allée au cinéma.

Où  j’ai vu ce film…Joli, intéressant, mais…Parce qu’il y a un MAIS. Nous étions une cinquantaine dans la salle ( séance de 17h, certes ), dans un cinéma « Art et Essais »… La semaine passée, il a été vu par 82 000 personnes alors que « Baby-sitting », lui, a fait 801 000 entrées…Bien sûr, il ne faut pas opposer le divertissement ( si on peut considérer que Baby-sitting soit du divertissement ), au cinéma documentaire, mais on ne va pas jouer non plus aux imbéciles : on sait parfaitement que ce ne sont pas les mêmes personnes qui verront ces films. C’est bien dommage parce que tout ça contribue encore à des incompréhensions. Alors il faut faire en sorte que ces publics captifs du genre divertissement le voient quand même, surtout les jeunes. Un film comme celui-ci devrait être vu par tous,  par les jeunes et par ceux pour qui tout ça ce ne sont que des trucs de « bobos friqués », alors qu’on voit que ce n’est pas le cas, que les solutions viennent aussi des gens démunis qui n’ont pas d’autre choix que de chercher et trouver comment subvenir à leurs besoins élémentaires. Très bon exemple dans les passages sur les jardins cultivés sur les friches désertées par l’emploi de Detroit. L’exemple aussi de cette entreprise de Lille, Pocheco, qui démontre qu’avec un entrepreneur intelligent et citoyen ( parce qu’il faut bien qu’à un moment donné ce terme retrouve du sens ! ), on arrive à un résultat exemplaire. Et on rêve que d’autres suivent ce modèle…On rêve.

Personnellement j’avais déjà lu des articles, vu des reportages sur les sujets traités, je suis déjà convaincue et tant bien que mal, je m’efforce de vivre avec le respect dû à mon environnement, à mes voisins, aux autres en général ( ce qui n’est pas toujours réciproque, pas perçu comme tel…Bon, il faut dire que la région où je vis manque un poil d’ouverture aux autres – euphémisme ! – …)

Je vous mets le lien vers le site consacré au film, qui contient, lui un lien intelligent pour les enseignants, et ça, c’est LE bonus parce qu’il est impératif que ce film soit vu par la future génération. Film montré à la COP21, et aux chefs d’Etat de la planète ( ah ! quelle pochade ! ). Moi je crois qu’il faut que ce soient LES GENS (c’est quoi, ça ???) qui voient ce film.

Alors je partage, ici et autour de moi.

Le film est bien construit, beau visuellement, bande-son sympa, tout sauf barbant. Il fait frémir aussi, au début quand on nous dit que l’humanité pourrait bien disparaître dans…20 ans, eh ben oui, 20 ans, c’est pas loin…Et on met des enfants au monde en continuant de gaspiller, jeter, salir, on continue aussi à développer la haine d’autrui au lieu, comme dans ce bidonville indien, de rapprocher les gens…Bon, c’est un joli film où on rit aussi avec ces anglais qui peuvent être si incroyablement originaux parfois, où on se dit « mais c’est possible !  » et puis « Comme mon pays est en retard… » . Résultat mitigé pour moi, entre envie d’y croire et découragement ( sans doute à cause des élections simultanées qui ne sont guère réjouissantes dans ma région ). Les solutions, je pense, sont entre nos mains, pas celles des politiques, et ce film le dit et le démontre assez clairement.

Vous pouvez aussi suivre la page FB de « Demain », le film

Allez-y et emmenez des ados, vraiment…

A ne pas oublier, en temps de retour à l’obscurantisme

Mort de Lucien Neuwirth. Je suis une femme qui a pu vivre mieux grâce au courage politique de gens comme lui .

Vous ne savez plus qui était cet homme ?

Ecoutez -le  : 

http://www.ina.fr/video/CAA8101822001

Dans notre époque que je trouve en pleine régression sur de nombreux sujets, dans un monde à la pseudo morale toute nimbée de foi, bien qu’aux dernières nouvelles nous   soyons encore dans une république laïque, dans cette société, donc, on regrette la force de conviction d’un Lucien  Neuwirth.

Un nom à ne pas oublier. Et je mets tout ça en rose pour emmerder les bonnets de cette même couleur.