« L’amour et autres blessures » – Jordan Harper – Actes Sud/ actes noirs, traduit par Clément Baude

Second livre prêté par le même ami – j’en ai de la chance ! – qui a partagé avec moi le merveilleux roman de Paul Lynch, et voici ici un recueil de nouvelles comme on en lit rarement; en même temps, je pense que ça se prend à petites doses, comme des shots d’alcool fort. Ça secoue, ça brûle, ça tord l’estomac, et ça sonne comme un coup de poing…Des shots car certaines nouvelles ne font que quelques pages comme « Plan C », qui m’a été donnée comme « lecture test » pour voir un peu de quoi il retournait dans ce très noir recueil, savoir si je saisissais l’humour – oui, l’humour –  absolument noir de l’auteur, si je ne m’évanouissais pas, bref, j’ai passé le test avec succès et j’ai donc tout lu ! Quinze nouvelles avec une ligne thématique : ici pas de héros en rédemption, mais clairement des personnages acculés dans une situation d’urgence qui les contraint à réagir sans tergiverser, des gens aussi qui ont choisi leur côté, celui des durs, des criminels, le clan des mauvais contre le droit  – mais pour le leur – , contre la justice – sauf la leur – , contre la loi – mais pas celle de leur milieu -. Alors c’est violent, ça baigne même souvent dans le sang et en lisant d’où viennent ces personnages on comprend  – pour certains, pas tous loin de là – comment ils en sont arrivés à ce stade d’indifférence à la douleur, à celle reçue et à celle donnée.

« Ma mère m’a percé les oreilles quand j’avais quatre ans. Elle a sorti un glaçon du congélateur et l’a cassé en deux avec sa molaire. Elle en a fait un sandwich, avec mon lobe gauche en guise de viande. Elle a maintenu les glaçons comme ça pendant un moment, jusqu’à ce que mon lobe s’engourdisse, plein d’une douleur sourde. Ensuite, dans sa main droite elle a pris une aiguille et , dans la gauche, le bout d’une pomme de terre qu’elle a collé derrière mon oreille. Elle a poussé l’aiguille à travers mon lobe gelé, jusqu’à la pomme de terre, et j’ai hurlé quand l’aiguille a trouvé le centre du lobe, où les nerfs n’étaient pas endormis et où la douleur l’a emporté sur le froid.

Le jour où je rencontre Mark, j’ai dix-sept ans et je suis toujours aussi pleine d’une douleur froide, toujours aussi engourdie. » –  « Toute la vie »

On est ici souvent dans les Ozarks dont la réputation n’est plus à faire pour ce qui est des gros dégénérés, des pauvres tordus et tarés racistes, ce n’est pas moi qui le dit, c’est Goth :

« Voilà ce que ça veut dire de s’appeler Goth: ça veut dire que mon père était un bel enfoiré d’Aryen, voilà. Mais ce n’est pas parce que je porte le nom d’une bande de barbares blancs que je suis né super blanc. Ici, dans les Ozarks, les gens étant pour l’essentiel  aussi blancs qu’un crâne d’albinos, on déteste les nègres et les juifs – on pourrait aussi bien haïr les Martiens. De toute façon, il y a de quoi détester des tas de connards qui sont blancs comme des culs. Évidemment, si vous ne pouvez pas vous empêcher d’aller en prison, comme mon vieux, vous risquez de croiser un peu plus de Noirs. »« Ils n’auraient jamais dû l’appeler Mad Dog »

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, pour la fin en particulier…Non, je ne vous la donne pas, mais elle résume très bien l’idée générale du livre.

Le « héros » enchaîne des actions pour se tirer d’un mauvais pas – d’une catastrophe – qui le mènent à des limites qu’il franchit allègrement. Parce que les barrières morales sont à terre, que seule règne la loi du plus fort, celle du survivant.

Et l’amour, alors ? Eh bien oui, l’amour éclaboussé du sang de la vengeance et de la punition, l’amour tout le temps contrarié, trahi et pas qu’un peu, comme dans « Cheveux roux, cuir noir »– plus une affaire de sexe qu’une histoire d’amour d’ailleurs – dans « Beaux débris » où l’amour naît et est assassiné, un crime qui génère une vengeance impitoyable et sans états d’âme, l’amour tué encore dans les 3 pages de « L’amour et autres blessures » – assez bouleversante -, un semblant d’amour qui se termine en arrangement qui finit plutôt mal, dans « C’est comme faire de la mobylette », puis l’amour moribond avec Tommy et Nikki dans « Toujours soif »:

« Une passion brûlante. Ils avaient vécu férocement, bu férocement, baisé férocement, gueulé férocement. Lui avait besoin de feu d’artifice, pour la chaleur. Tout le reste lui semblait froid. Mais comme toujours,les choses avaient changé. Il s’était mis à boire plus, et seul. Ils s’étaient mis à s’engueuler plus, à baiser moins. Elle lui avait prêté de l’argent quand les affaires avec Lambert avaient ralenti. Il ne l’avait jamais remboursée. Ni lui ni elle n’avait jamais formulé la chose: il était sur la pente descendante, elle sur la pente montante. Tout le reste n’était que blabla. Et leur histoire s’était terminée. »

Un cocu furieux dans « Ton plus grand moment », état d’esprit :

« Ta première pensée est de la faire sortir de là pour la dézinguer, réduire sa tête en bouillie avec une pierre, une racine d’arbre, quelque chose de vieux et de rugueux. L’éclater, la broyer, la rendre toute lisse et ruisselante de sang. »

qui finit mal (en fait, rien ne finit bien dans ces histoires, mais l’humour est bien là ) :

« Quelle falope ! Quelle falope !  Quelle falope ! »

La plus belle est pour la fin, « Johnny Cash est mort » – comment ça la plus belle ?  Eh bien oui, c’est dur, ça saigne, c’est totalement amoral, il n’empêche: c’est beau – un vieux flic en retraite qui a mal au genou et qui veut rendre justice à Mandy, sa petite-fille, victime d’un viol impuni. Que fait Johnny Cash ici ? C’est ce qu’écoute John Hendrix, notre vieil homme vengeur

« J’ai garé le camion à côté de sa voiture et j’ai arrêté Don’t Take Your Guns To Town en plein milieu de la chanson. Mon petit-fils me dit que les jeunes de son âge écoutent Johnny Cash, mais pour eux ce n’est qu’un type déguisé. Ils ne ressentent pas sa musique au fond de leurs os. Et en plus, il est mort. »

Et… ça se finit très mal.

Étrange sentiment sur ce livre. Il a fallu que je l’ouvre une seconde fois, que je relise les pages que j’avais marquées, que j’écrive et que les sensations se creusent plus profondément pour que j’en ressente la qualité, la force, et pour que finalement je me dise que c’est unique et formidable.

Petite réflexion sur le terme « Coup de cœur » : il y a pour moi deux types de coups de cœur; ceux qui arrivent spontanément avec des émotions immédiates, et puis il y a les livres qui mûrissent, dont les mots, les phrases montent lentement à la conscience, à l’esprit et au cœur et plus encore aux tripes et en fait y laissent des traces durables. Dans ce second cas – j’en ai discuté avec une amie à propos des films – on a tendance à repousser l’idée qu’on a aimé énormément  – « non, ce n’est pas un coup de cœur » –  mais si, c’est juste que quelque chose nous a atteint et que ça nous dérange, ça doit être un truc comme le cerveau reptilien où se niche l’instinct de survie, une idée que ce cerveau archaïque se réveille au contact de ces personnages et de leurs actes…Je ne sais pas, je dis peut-être des âneries, mais tout ça pour vous dire que finalement ce livre est un coup de cœur du second genre ( et je ne dis pas ça pour faire plaisir à l’ami prêteur) c’est un constat. Relisant à l’instant « Johnny Cash est mort », c’est sûr, j’ai aimé  – énormément aimé – ce livre.

« Plan C », petit extrait:

« Merde. Merde. Merde. Je tiens parole et bam, la fille tombe. Je dirige le flingue vers le dos du vieux, bang,bang, à côté, et puis clic,clic. Chargeur vide. »

Et bien sûr, Johnny Cash

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« Le cœur sauvage » – Robin MacArthur – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par France Camus-Pichon

« Ça te dit d’aller te baigner ? » demande ma mère. C’est un mardi soir de la fin de juillet et nous sommes sur la terrasse, à boire du rhum Myers’s coupé de limonade. Elle porte un short taillé dans un pantalon de treillis et un tee-shirt du Grateful Dead, plein de trous; ses ongles fendus sont un calvaire pour les limes.

« Non. » Ce à quoi elle répond par un grognement avant de jeter son mégot dans l’herbe mouillée, où il grésille et s’éteint. La brume monte du champ. Les bébés grillons stridulent. Les nuages flottent. »

Voici plantée l’atmosphère de ce joli recueil de nouvelles écrites par une jeune femme, un premier livre qui laisse augurer le meilleur. C’est toujours compliqué de parler d’un recueil de nouvelles, ce genre est presque toujours aux USA la porte d’entrée d’un auteur dans le monde littéraire, avant le roman, mais est moins aimé en France; personnellement  j’adore les nouvelles, et j’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture. Bien sûr certaines histoires m’ont plus touchée, plus émue que d’autres, comme la première« Silver Creek » qui en quelque sorte plante le décor, le lieu, l’époque et enfin le profil des personnes que l’on va rencontrer tout au long de ce voyage dans le Vermont. Au fil des histoires, des morceaux de vie partagés, on voit revenir des noms, des prénoms – Maise, Cora entre autres, un couguar aussi… – on reste donc dans ce coin de nature retiré et sauvage où la jeunesse trépigne d’impatience et rêve d’ailleurs sans pourtant parvenir vraiment à se déraciner et où les couples vieillissants aménagent leur vie au mieux, avec philosophie comme dans « Les tourtereaux », se calant sur le modèle de la nature si présente et qui dans ses cycles donne une leçon magistrale:

« Ce qu’on apprend en travaillant toute sa vie au milieu des arbres et des animaux, c’est qu’il faut que quelque chose meure pour qu’autre chose pousse à sa place. J’ai pensé à ces deux vieilles souches au fond des bois, en train de pourrir et de redevenir poussière pour fertiliser la terre. »

Les mères sont d’anciennes hippies, fumeuses, buveuses, ou toxicos, devenues mères un peu par hasard, trop jeunes souvent. Les grand -mères s’étiolent en regardant leur petit-fils mal tourner, l’incompréhension entre les générations ne fait pas céder l’amour, des mères, sœurs, petites amies attendent le retour du fils, frère ou amant de la guerre en Irak, jeunes filles les mères attendaient le retour du Viet-Nam, les hommes se retrouvent seuls, malhabiles à cela, les couples se délitent ou se retrouvent, et en fait tout respire une profonde solitude, comme la fatalité de la fin du chemin par une rupture, une maladie, un décès, une perte. Robin MacArthur sait parfaitement exprimer cet état de solitude profonde, vécu plus ou moins bien, avec fatalisme ou presque satisfaction et puis le chagrin aussi avec des scènes bouleversantes comme dans la dernière nouvelle, « Les femmes de chez moi », dans laquelle Hannah rentre chez elle retrouver sa mère qui lui annonce au téléphone parmi d’autres nouvelles désastreuses qu’elle a un cancer du sein. Je ne vous cache pas que j’ai bien descendu la boîte de mouchoirs à cette histoire, c’est formidablement bien écrit, toutes les nuances de ce que ressent Hannah sont là avec une grande justesse. Les sentiments contradictoires que ressent cette fille pour sa mère, quand elle la voit

« Mais à la vue de ma mère, je dois reprendre mon souffle. Debout, pieds nus dans cette lumière crépusculaire, vêtue d’un jean et d’une tunique de soie grise toute trouée. Ses cheveux raides et argentés lui descendent jusqu’à la taille, elle a les clavicules saillantes, les yeux largement cernés de bleu. Nous nous étreignons et je suis anéantie par son odeur familière – de chèvre, de sueur aigrelette, de l’eau de rose qu’elle vaporise sur son visage – , mais une autre s’y ajoute : celle de la maladie, ou des médicaments ou bien les deux.

Je murmure au creux de son cou:  » Salut, Joan.

-Salut, mon bébé. » Elle me pince la peau du bras, et je me dis: « Je suis chez moi. » Puis: » Mon Dieu. Je voudrais être n’importe où sauf ici. »

L’immense chagrin, le terrible tiraillement entre l’amour et tout ce que cette mère hors des clous lui a fait ressentir, la honte, la colère, le chagrin, l’abandon. Hannah va aussi retrouver son amie de l’adolescence, Kristy, occasion de rappeler à elle le temps d’alors.

Cette nouvelle est absolument parfaite et idéale pour clore le livre. Elle contient à mon avis absolument toutes les qualités d’écriture de Robin MacArthur .

Très fine description des relations familiales, amicales, amoureuses, en fin de course, essoufflées comme après une course d’obstacles. J’ai particulièrement aimé les deux adolescentes de 17 ans dans « Karmann », Annie et Clare qui fument et boivent à temps perdu, en écoutant Joan Baez et Neil Young dans une vieille voiture abandonnée qui sent le moisi. Qui attendent Jack, le frère d’Annie dont Clare est amoureuse; le retour de Jack « castré » par la guerre, Jack qui ne peut plus aimer et qui pleure. J’ai aussi été profondément touchée par Cora dans « Le pays de Dieu », une grand-mère qui repense à son amour pour Lawrence, qui voit Kevin, le petit-fils qu’elle adore, participer à des actes violents et racistes, elle ne peut pas le croire, Cora si bonne.

Enfin une de mes nouvelles préférées de ce recueil, « La longue route vers la joie », la solitude infinie d’Apple qui à 19 ans donna naissance à un petit garçon qu’elle prénomma Sparrow ( « moineau » )

« …à cause du moineau qui chantait à la fenêtre de sa cabane en juin, le mois de sa naissance »

et qui 18 ans plus tard vit dans un mobil-home ( comme nombre des personnages du livre d’ailleurs, quand ce n’est pas dans une ferme délabrée ) avec pour voisins un couple d’artistes

« La maison en contrebas appartenait autrefois à une certaine Cora, dont Apple s’est occupée quand elle était mourante, mais les nouveaux propriétaires, un couple d’artistes trentenaires – un danseur et une trapéziste – ont loué le mobil-home à Apple et à son fils il y a deux ans […] C’était de bons propriétaires. Et un lieu où il faisait bon vivre. Elle aimait sentir le fantôme de Cora près d’elle – son efficacité et sa gentillesse. Apple était heureuse dans ce mobil-home. Jusqu’au jour où, au lendemain de la remise des diplômes de fin d’études secondaires, Sparrow lui a annoncé en rentrant qu’il s’était engagé dans les Marines. »

Cora attend les lettres de Sparrow, ses rares coups de fil grésillants et brefs et entre temps elle regarde le beau couple de voisins, elle regarde leurs gestes tendres, leurs jeux, elle écoute leurs rires, elle qui vit seule depuis 18 ans…

Ainsi est ce recueil, plein de mélancolie, plein de vie pourtant, avec la nouvelle génération qui s’en va mais revient pour une raison ou une autre, toujours un pied, un bout de cœur accrochés là. J’ai lu certaines histoires deux fois ce qui m’arrive très rarement. Je me suis sentie très proche de certaines de ces femmes, j’ai pu comprendre aussi cet attachement au lieu d’où nous venons, et j’ai aimé la place des paysages dans ces vies. Et la présence du couguar, vous verrez…

Je termine avec la fin du recueil, la fin de la nouvelle « Les femmes de chez moi », une forme d’hommage triste et lumineux en même temps, une fin simplement parfaite

« Nous l’allongeons sur son lit de camp et restons assises face au pré. Kristy prend ma main dans la sienne, la serre, et je serre la sienne en retour. La brume bleuit le pré […]

« Des sauvageonnes », dis-je.

Kristy me jette un coup d’œil. « Carrément », approuve-t-elle avec un grand sourire, en fermant les yeux.

Les femmes de chez moi, en tous cas. […]. Sauvages. Ridicules. Seules dans leur maison. Un vent frais s’engouffre sous le calicot de ma robe, me lèche les cuisses. Et moi ? À quelle maison j’appartiens? À quel pré? Les grillons stridulent de plus belle, partout. Toujours ce même vieux, très vieux chant d’amour. »

 

« Un rapport » – Brian Evenson – Cherche-Midi/ Lot 49, traduit par Sabine Porte

eve« Une semaine s’est écoulée depuis que j’ai présenté mon rapport et depuis que je suis enfermé, je ne cesse de le tourner et le retourner dans ma tête. Ces phrases qui à l’origine me paraissaient fluides et concises me semblent à présent mal assemblées et faciles à tailler en pièces, susceptibles de s’effondrer à tout moment. »

J’ai rarement été aussi embarrassée pour parler d’un livre, vraiment…Un recueil de nouvelles. Et pourquoi cet embarras, demanderez-vous? Et je vous réponds parce que ce livre est une expérience étrange, qui m’a confrontée à des univers que je n’avais plus fréquentés depuis ma lecture de Lovecraft par exemple, il y a plus de 30 ans de cela. En plus « moderne » au niveau de l’écriture, dans la construction, mais j’ai fait une plongée dans des vies et des morts, des rêves et des cauchemars…Brian Evenson sème la confusion, perturbe, distord. J’ai ressenti parfois un profond malaise, parce qu’on ne peut être justement sûr de ce qui est vivant et de ce qui est mort, où commence le délire, l’hallucination, la démence, séparer le plausible de l’improbable…On peut admettre selon les nouvelles qu’elles se déroulent dans d’autres mondes, lieux, espaces, temporalités, et puis tout à coup on se retrouve un peu ici et maintenant, on se dit : cet homme/cette femme est malade, mais un autre grain de sable vient enrayer les rouages de nos certitudes. Dans le livre de Brian Evenson, donc, rien n’est sûr. Ma nouvelle préférée du recueil est « La poussière ». On croit être quelque part ici sur terre, ou en mission sur un futur chantier sur une autre planète colonisée, par exemple; tout semble normal, sauf qu’il y a de la poussière, plein de poussière, partout, de plus en plus, et un mystère derrière cette poussière, et puis des morts…Ce texte est le plus long et à lui seul la démonstration du talent de l’auteur. Parce que ça frise la science-fiction, mais c’est l’homme et non autre chose qui est au cœur de ce récit. Comme dans tous les autres, comme celui où un couple enregistre le bruit du mama-906889_640cœur de leur enfant à venir, et met cet enregistrement dans un ours en peluche…Non, je ne vous dis pas la suite…

Il y a encore une conversation entre amis et une écorce noire qui, aussi loin qu’on la jette et autant de fois qu’on tente de s’en défaire, se retrouve dans la poche d’un des deux hommes. Univers carcéraux, bruits de torture physique, lieux hantés, buvards imprégnés qui emmènent aux portes de la folie, anthropophagie (« N’importe quel cadavre », terrifiant !), mais aussi simple obsession qui part en vrille, tous ces personnages qui se pensent tout à fait ordinaires, dans un monde ordinaire, et qui à un moment donné – et on ne sait pas pourquoi, pas toujours – se retrouvent dans un dérapage sensoriel et schizophrène. Un mot que je n’emploie qu’avec des pincettes, mais qui ici, à mon avis, est pertinent…Ce livre m’a fait peur. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé cette sensation ( même adulte on peut aimer avoir peur parfois ). Je crois que le but de l’auteur – mais là, je ne garantis pas la validité de mon point de vue – est de jouer avec nos notions tranquilles de normalité, de santé mentale, de sens du réel; nos vies de sommeil sont-elles moins « vraies » que  celles de notre éveil ? Un livre sur la perception de ce qui nous entoure assez déstabilisant. En tous cas, ça m’a déstabilisée. Un livre où les corps et les esprits se heurtent, se séparent puis se disloquent, se cassent et se dévorent. Très perturbant, mais très percutant aussi. Pour ma part –  et ça m’inquiète un peu quant à ma compréhension de cette lecture –  je n’ai pas saisi l’humour annoncé en 4ème de couverture et par Le Monde ( « Une terrible puissance combinée à un humour ravageur » ), je n’ai jamais ri et à peine souri, mais j’ai bien été atteinte par la puissance de l’écriture et je crois que toute tentative de rire a été aussitôt éteinte par la noirceur des histoires. Le doute et le cauchemar sont pour moi les deux mots qui définissent le mieux cet ouvrage. Une découverte sidérante et bouclant ce court article, une totale incertitude quant à la justesse de ce que je dis, mais c’est ce qui me vient le plus spontanément en fermant tout juste ce livre glaçant.

À noter que l’œuvre de Brian Evenson a été le sujet d’un colloque international à Rennes, ICI LE LIEN si vous êtes curieux.

« Acharnez-vous: ébranlez mes certitudes, essayez de me berner, persuadez-moi. Faites-moi croire que rien n’est mort derrière moi. Si jamais vous y parvenez, alors, vous en conviendrez, tout est possible. »

« 20+1 short stories – Nouvelles » : un superbe cadeau aux lecteurs de Terres d’Amérique ( Albin Michel) –

« Pour l’amateur de nouvelles, la littérature nord-américaine est un jardin des merveilles. »

20+1Merveilleux cadeau des éditions Albin Michel que ce recueil qui marque en beauté les 20 ans de cette collection maintenant bien connue de tous les amateurs de littérature nord-américaine, Terres d’Amérique.

Je vous invite vivement à lire la très belle préface de Francis Geffard, avec lequel je partage totalement la comparaison culinaire du recueil de nouvelles : un plateau dégustation, aux saveurs et parfums variés, des textes qui savent développer tous leurs arômes en une savoureuse bouchée ! Et qui donnent envie d’y retourner évidemment !

Je partage d’ailleurs absolument tout ce qu’il dit de la nouvelle, et le fait que dans ce domaine les Américains sont  brillants. Comme lui je défends cet art difficile, mal aimé en France. Ce florilège qui nous est offert est l’éclatante démonstration de l’intérêt littéraire du genre, car parmi ces 21 auteurs certains inévitablement abordent le même sujet, mais on n’a jamais la même vision, le même ton, les mêmes angles de vue, l’histoire est à chaque fois autre. Le talent de chacun mis à l’épreuve de la brièveté explose.

« Une nouvelle, c’est vingt à trente minutes de lecture, un objet parfait tant sur la forme que sur le fond. »

udall chiensElles tombaient à pic pour moi, ces short stories, dans une phase où une lecture longue et continue m’était matériellement impossible. Et puis j’aime les nouvelles, j’ai toujours aimé ça.

nJ’aime les nouvelles, j’aime l’écriture venue d’Amérique, et j’aime cette collection. En découvrant cet éventail d’auteurs, j’ai jubilé de les retrouver, je les ai presque tous lus, les recueils de nouvelles de Craig Davidson, Charles d’Ambrosio, Benjamin Percy, David James Poissant ou Brady Udall ( excellent choix ici ) , et les romans de la plupart des autres ( plus de nombreux parmi ceux qui ne sont pas présents ici ). Je me suis aperçue que ces textes étaient restés profondément dans ma mémoire alors que lus il y a longtemps, on croit qu’ils sont à demi oubliés….

davidson Le texte qui a resurgi avec le plus de force est sans conteste « De rouille et d’os » de Craig Davidson, aussi puissant à la seconde qu’à la première lecture, le même chagrin à la fin, les mêmes perceptions, bruit des os qui craquent et odeur métallique du sang. Un grand moment de lectrice, cette nouvelle et le recueil dans son entier d’ailleurs.

Le bonheur de relire Brady Udall, duquel j’avais adoré « Le destin miraculeux d’Edgar Mint », l’humour de Sherman Alexie et l’ironie insolente de Louise Erdrich, la poésie de Joseph Boyden et la rage désespérée de Benjamin Percy. Et puis tous les autres, chacun avec sa voix, son décor, son univers…

boyden nordOn retrouve dans ce livre un tour d’horizon de tout ce que j’aime chez ces Américains, des contes touchants et mélancoliques, drôles et tristes, en colère ou fatalistes, tout ça à la fois. La plupart des histoires se passent dans ce qu’ici nous appelons « la province », cette littérature n’est pas celle des mégalopoles, mais des coins plus ou moins bucoliques où on pêche, chasse, s’alcoolise ou se drogue plus que de raison; des endroits où des pères attendent le retour de leurs fils, des enfants celui de leurs frères ou pères, partis en Irak ou dans quelque autre guerre, des femmes celui de leur époux ou de leur fils. Ces histoires se déroulent en périphérie des villes où hommes et femmes avec ou sans enfants, humains un peu décalés, vivent d’espoir de jours meilleurs,  s’arrangeant avec le quotidien, rêves déçus, jalousies et rancunes, avec la vie, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Ici, on parle d’amour, d’amitié, de vengeance, de solitude, de la jeunesse et de la mort qui vient. Mais ici aussi on rit, on rêve, on fantasme ( étonnante et géniale nouvelle de Karen Russell ), on cogne et on caresse. J’ai pris un plaisir incroyable à retrouver ces textes déjà lus et à découvrir les autres. Zéro déception !

décapotableMa première rencontre avec cette belle collection a été « Dernières épouses » de Judith Freeman, tellement aimé – alors je faisais « la passeuse » en bibliothèque- que je l’ai fait circuler jusqu’à ce que l’objet s’effrite ! Puis sont venus  Sherman Alexie, Joseph Boyden et Amanda, Dan Chaon, Louise Erdrich que j’adore absolument ( pour moi, « Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse » est un chef d’oeuvre ), Bruce Murkoff, Udall et Guy Vanderhaeghe, et David Treuer…Je n’ai pas tout aimé, mais j’ai toujours trouvé des voix originales, des histoires qui m’ont touchée ou captivée, et de nombreux coups de cœur.

poissCôté nouvelles, David James Poissant m’a beaucoup plu, intriguée aussi et j’ai beaucoup aimé retrouver ici « L’homme lézard ».

« Alors oui, la nouvelle est un genre fragile et précieux, et c’est pour cela qu’il faut la fêter, la célébrer. Qu’il faut encourager les lecteurs à lire des recueils et à découvrir de jeunes auteurs. Car défendre la nouvelle, c’est défendre la littérature. »

Quoi nous souhaiter de mieux, à nous autres lecteurs, qu’une longue vie à cette collection, pleine de découvertes et de bonheur, et puis de nombreux anniversaires de cette haute qualité gustative !

Vous pouvez lire un extrait ICI .

 

« Ce qui désirait arriver » – Leonardo Padura – Métailié, traduit par Elena Zayas

ce-qui-désirait-arriver-HDEmmené en vacances en Ardèche, j’ai lu ce recueil de nouvelles à un rythme assez lent. Mais finalement, c’était assez approprié pour s’imprégner de la langueur cubaine, et de la voix de l’auteur. C’est toujours avec bonheur que je lis Padura que j’ai découvert ici dans l’art difficile de la nouvelle. Même si je trouve qu’il a tout de même plus de puissance dans le long cours, il s’en sort plutôt bien, surtout dans certaines histoires dans lesquelles j’ai retrouvé la langue doucement ironique et mélancolique de cet écrivain hors normes, son Cuba de derrière les façades ensoleillées, reflété dans le rhum Carta Blanca et ses effets secondaires.

« Au commencement était la fascination. »

 Retour sur la très fantasmée Violeta Del Río  – « Neuf nuits avec Violeta Del Río » – rencontrée dans « Les brumes du passé » ( sans doute un de mes préférés dans la série des aventures de Mario Condé ), et le sucré bolero qui dans sa bouche, avec sa voix, devient un enchantement sensuel, érotique.

Certaines de ces histoires contiennent toute l’humanité de Padura, et j’ai adoré plus particulièrement « Adelaida et le poète »

« Du coin, le jeune poète la vit s’éloigner avec sa robe mauve des jours de fête et  son dossier contre sa poitrine et il crut découvrir la silhouette d’une jeune fille, d’environ dix-huit ans, qui traversait la rue pour aller à la rencontre de la vieille dame. » Elle mérite un poème, se dit Reinaldo. » »

 « La mort heureuse d’Alborada Almanza » dans laquelle une vieille dame à l’approche de la mort voit un ange la visiter, un beau mûlatre bien bâti qui exauce ses trois souhaits avant de quitter cette terre,

« Sous sa main, elle sentit alors la douceur de l’épaisse fourrure du chien qu’elle avait eu quand elle était petite et, au-delà du salon aux dalles de marbre disposées en échiquier, elle put voir la plénitude bleue de la mer tandis que résonnaient les premiers accords d’Almendra, son danzón préféré. »

 « Le mur  » , belle rencontre entre un homme mûr et un gamin qui joue au base-ball seul contre un mur, et « La mort pendulaire de Raimundo Manzanero », suicide conté et commenté par plusieurs voix…

« Comment va-t-on faire pour continuer? Nous ne sommes guère qu’un récipient plein de vie, mais cette vie s’est desséchée parce que nous ne savons plus pour quoi prendre des risques: on se résigne et c’est ainsi qu’on survit. J’ai toujours pensé que survivre était le propre des animaux: manger, dormir, procréer. Vivre ce n’est pas ça, c’est quelque chose de plus créatif, de vivant, justement. Mais il n’y a ni vitalité ni créativité dans ce que nous faisons et dans ce que nous sommes. […]. Et moi, finalement qu’est-ce que je veux, moi ? Je pense que je veux tout juste être moi-même et que je n’ose pas. J’ai passé toutes ces années à me trahir pour obtenir ce que j’ai, mais ce n’est pas ce que je devrais ni voulais avoir. Je crois qu’un jour… » ( Le manuscrit s’interrompt sur ces mots.) »

cuba-191994_1280Il y a les histoires de sexe, de retour de guerre, de beuveries désespérées, la noyade dans le rhum et la fatalité. L’ensemble est au final sombre, sans doute plus sombre que ce que j’ai lu dans les romans, et glauque parfois. Réaliste ? Sans doute, si on arrive à faire abstraction des belles images que l’on nous a données de Cuba, les charmantes vieilles bagnoles américaines, les superbes métisses, la musique si entraînante, les cigares et le bon rhum…Voici ici, plus que jamais je crois dans l’œuvre de Padura, l’envers du décor. Plus triste, plus violent, mais il ne renonce pas, vaille que vaille à son humour doux amer et à la poésie.

Ces nouvelles ont été écrites entre 1985 et 2009 et ne sont pas présentées par ordre chronologique. Pour conclure, une lecture qui peut mettre mal à l’aise par sa crudité parfois, mais qui enchante totalement – et intelligemment – par sa sincérité et son humanité. Je ne sais pas vous, mais je trouve la photo de couverture de ce livre extrêmement belle et bien choisie. Encore une fois, très beau choix éditorial pour Métailié.