« La femme de tes rêves » – Antonio Sarabia- Métailié Noir, Bibliothèque hispano-américaine, traduit par René Solis

« Tout a commencé, Hilario Godínez, ce matin où, en te rendant au journal, tu es tombé sur Loco Mendizábal en train de mendier sur la Plaza De Armas, abrité du soleil matinal non par les branches des arbres squelettiques mais par l’ombre dilatée de la cathédrale. »

Très bon roman, dépaysant et très original dans le style, le mode de narration, et vraiment un grand plaisir de lecture. C’est un livre court et qui dans ses 174 pages déroule parfaitement l’intrigue – celle qui le fait entrer dans la collection Noir – mais aussi une incroyable histoire d’amour qui hante notre héros du début au dénouement.

Original le personnage d’Horacio Godínez, chroniqueur sportif, spécialiste du football dans le journal El Sol de Hoy, diplômé en lettres il écrit sans être édité ( il estime que son nom est tellement banal qu’il n’a aucune chance ! Pages 131 et 132 sur le sujet, très drôles! ) et se contente de soigner ses articles « footballesques ».  Quand il se remémore son parcours:

« Tu as opté pour le journalisme.[…].Tu étais passionné de foot depuis l’enfance et dans ton nouveau refuge journalistique tu as fait de ce goût prononcé ta spécialité. Très vite tu as eu droit à ta propre chronique que tu as intitulée « De but en but », en hommage à un livre de Wenceslao Fernández Flórez, qui avait fait les délices de ta jeunesse. Bien entendu il ne s’est trouvé personne pour relever la référence littéraire dans cette ville inculte qui sentait la fumée et le bois de chauffage, au bord de l’invisible frontière où, disait Vasconcelos, « s’achève la civilisation et commence la culture du barbecue ». Dans ce patelin, seuls les plus cultivés te lisent régulièrement et pour eux, ça ne fait pas de doute, Hilario Godínez, ta prose est au niveau des vers d’Homère, quand tu racontes l’épopée de leurs héros et de leurs dieux en short et protège-tibias, comme à d’autres époques les poètes célébraient les exploits d’Ulysse, Hector et Achille devant les murs de Troie. »

Nous sommes ici au Mexique où les cartels de la drogue et la vie politique et économique ont des relations étroites. Voici un grand footballeur, Torito Medina, retrouvé mort découpé dans un dépotoir. Horacio se lance dans l’enquête, chaperonné à son grand dam par un admirateur de sa prose sportive, Tino, tueur du cartel local. Ce dernier le prévient du danger qu’il court à remuer ainsi les dépotoirs et leurs cadavres, mais Horacio y va.

La belle idée narrative c’est le soliloque. Horacio se parle, s’interroge et s’apostrophe, se dédouble pour se faire la leçon, analyser ce qu’il fait et vit, il se tance, se sermonne, et ça donne un ton, un rythme, une ambiance très prenants, une  entrée dans l’intimité mentale du héros. J’ai vraiment aimé ce procédé, qui en plus convient bien au format relativement court du livre.

Tous les passages des rencontres entre Horacio et Tino sont formidables, même pour moi qui n’aime pas le football. Il se crée une sorte de complicité entre le truand et le journaliste par ce goût du sport, et Tino qui n’a pas une activité très honnête ( euphémisme ! ) est d’une intransigeance exemplaire quand il s’agit de son sport favori:

« Tu avais du mal à croire ce que tu entendais, Hilario Godínez, un criminel de l’acabit de Tino furieux parce que les autres ne jouent pas franc jeu. Qu’est-ce qui allait suivre? Ton visage a dû refléter la perplexité qui te gagnait, car Tino t’a regardé d’un air accusateur:

-Je sais ce que vous pensez, que je ne suis pas le mieux indiqué pour me plaindre de ça, mais vous vous trompez. Vous confondez les choses, ça n’a rien à voir. Chacun ses règles et, pour le meilleur ou pour le pire, on les accepte où qu’elles vous mènent. Les affaires sont les affaires, et tous les moyens sont bons. Mais c’est de sport que je vous parle. Là, si tous les moyens sont bons, c’est la  fin du sport.[…] »

Ensuite, le point fort – très fort, même- c’est cette « Femme de tes rêves » qui signe ainsi énigmatiquement ses lettres à Horacio, lettres d’amour superbes dans une langue impeccable, une femme cultivée mais dont il ne trouve pas en creusant sa mémoire qui elle est. Le livre est partagé entre ces deux pôles et pimenté d’une amourette avec une collègue chroniqueuse mondaine. L’humour affleure, les relations d’Horacio avec les autres sont souvent ambiguës, il n’est pas bien compris de collègues plus prosaïques et sommaires. Excellence des dialogues:

« -Mon ami Canales ici présent pense que tu sais des choses que tu ne dis pas à propos des événements, a-t-il lancé quand il t’a vu passer, il n’y a pas moyen de le convaincre du contraire. Je lui ai déjà dit que, même si tu me sembles trop malin pour un journaliste, tu es trop con pour un narco, mais il ne veut pas me croire. […]

-Ton intérêt malsain pour la poésie colombienne en particulier, et pour tout ce qui est colombien en général, te cause du tort, Hilario, a ajouté Patiño: tu fais trop référence à des auteurs colombiens que personne ne connaît. Les gens ne savent pas que la littérature, c’est ton truc. Il y en a qui croient que tu es pédé et d’autres qui pensent que cela vient de tes contacts avec le narcotrafic… » »

J’en passe du même ordre, un régal.

Enfin, reste cette femme de ses rêves qui, quand il croit qu’elle va se taire, revient à la charge avec des lettres toutes plus énigmatiques les unes que les autres.

« La Femme de tes Rêves. Pathétique, c’était le mot qui convenait pour décrire cette situation qui vous définissait tous les deux. Pathétique. Oui, évidemment, Hilario Godínez. Toi qui aimes tant les adjectifs précis, rétrospectivement on peut dire que cette relation aussi stupide que stérile qui te reliait au passé était clairement pathétique. »

Et cette énigme se dénouera, vous verrez comment.

Je donne une mention spéciale au beau personnage obsédé par les atomes, le clochard quasi céleste Loco Mandizábal

« -La matière…le doute… murmurait-il en regardant les passants avec un sourire idiot. Il n’y a que des atomes…rien que des atomes…la matière…le doute…le doute…c’est des atomes, des atomes, encore et toujours des atomes…répétait-il inlassablement comme si lui seul avait eu la possibilité de les observer des ses yeux vides. »

Deux chansons dans ce livre, le boléro de Agustin Lara, « Nadie » et « Il n’y a pas d’amour heureux » le poème d’Aragon mis en musique par mon tonton Georges, c’est celui-ci que j’ai choisi pour fermer ce très bon roman , coup de cœur