« Ouvre les yeux » – Matteo Righetto – La dernière goutte, traduit par Anne-Laure Gonin- Marquer

« Voici ce qui arrivera un après-midi de juin. Le temps, brusquement, se sera refroidi. Un orage obscurcira le ciel. La pluie battante semblera vouloir tout nettoyer.

Tu te mettras à la fenêtre du salon et tu te demanderas si la pluie souffre en accablant le monde et porta Venezia. Ce quartier de Milan t’apparaîtra comme la pièce manquante d’un puzzle que tu ne pourras jamais terminer. »

Début d’un court roman bouleversant, par Matteo Righetto qui m’avait tant amusée avec ses deux livres édités aussi dans cette chouette maison qu’est La Dernière Goutte.

C’était en Fonds Noirs, Bacchiglione blues,  Savana Padana , du pur noir corsé à l’italienne, de grands moments de bonheur d’une lecture revigorante. J’étais donc très intriguée par ce livre-ci en voyant défiler les avis élogieux, et très curieuse de découvrir comment cet italien pouvait passer d’un registre à l’autre. 

En une heure j’ai lu – et vécu –  cette histoire tellement douloureuse, celle de Luigi et Francesca, tissée puis déchirée, leurs vies recomposées et celle de leur fils Giulio avec une infinie délicatesse de la langue, la poésie lumineuse bien que noyée sous le chagrin de cet homme qui raconte. En fait le texte est en mouvement,avec des changements de point de vue dans la narration, une belle trouvaille stylistique si parfaite qu’on ne la perçoit pas à la lecture et qui souligne les liens entre les personnages, avec des chapitres courts mais d’une grande amplitude émotionnelle.

La fin d’un amour, un nouveau qui survient, et puis la perte qui impérativement impose à ces deux anciens amants et époux de se retrouver et pas n’importe où, mais en un « pélerinage » en montagne, là où la nature guide, apaise dans l’effort pour atteindre le sommet. Là où le souvenir va surgir avec force. Ce serait sacrilège de vous dire bien plus que ça, mais voici à mon sens un grand écrivain, capable de dire une histoire si triste avec sobriété, douceur…La montagne qui va dans l’effort, la complicité retrouvée, et la douleur, renouer un temps ce qui fit de Luigi et Francesca un couple amoureux, des complices et des parents.

« Tu rajouteras du bois, petit à petit, parce que le feu a besoin d’amour constant: sans heurts, sans accros, sans déséquilibres, sans excès et sans faiblesses, sinon il s’éteint.

Et cette fois tu trouveras le courage de lui dire toutes ces sottises.

Et elle ajoutera:

-Un feu, c’est comme un enfant.

Et vous finirez par vous asseoir encore une fois l’un à côté de l’autre et vous prendre dans les bras, comme un frère et une sœur orphelins du présent et du futur, le visage éclairé par la lueur des flammes. »

C’est aussi une ode à la nature, plus précisément ici à la montagne, comme un remerciement à ces lieux qui nous soignent un peu, plus ou moins, mais où on se retrouve, où le silence et l’air permettent de s’apaiser en laissant s’exprimer le chagrin, à l’abri des regards.

« Le ciel sera vaste et dégagé, les sapins de la forêt te sembleront couverts d’or et de vert étincelant. L’air sera froid, pur et limpide. Partout, une forte odeur de bois, de résine, de pin de montagne et de mousse. 

Tu écouteras le chant des oiseaux se répondre à chaque nouvelle note.

Tu auras l’impression de toucher du doigt les montagnes et tout ce que tes yeux verront aura une forme souple et légère. Tu respireras à fond, savourant la substance immatérielle de l’air et tu te sentiras prêt pour ce que tu dois faire.

La nuit qui vient de s’écouler te semblera déjà loin et tu te sentiras plus fort que la veille. »

Car c’est un livre pudique, tout en retenue, et on se dit : « Ô que jamais je ne connaisse ce que vivent Luigi et Francesca. »

Parce que quel chagrin indicible frappe de plein fouet ce couple défait. « Ouvre les yeux » disaient-ils à leur fils petit garçon, pour lui faire une surprise ( quel parent ne l’a pas dit?)…

 

« Joyeux anniversaire, mon amour. Tu sais, ce n’est pas n’importe quel anniversaire…

Tu te penches sur lui.

Tu regardes les roses. Elles te semblent encore plus blanches.

Il se penche enfin sur lui, et tout doucement lui dit:

-Tu es prêt, Giulio? Un…deux…Trois…Ouvre les yeux.

Tu commences à pleurer en silence, comme un père doit pleurer.

Puis, lentement, tu fais ce que tu sens devoir faire. 

Une succession de gestes étudiés avec soin, du premier au dernier.

Immédiatement après, une soudaine odeur de forêt, de pin de montagne et de résine pénètre tes narines.

Et tu quittes cette chambre pour toujours. »

Pour tout vous dire, il me coûte de parler de ce livre parce que ce texte est intimiste, il atteint la lectrice que je suis en plein cœur, le reprendre pour écrire ici me remue profondément. J’aimerais bien savoir ce qui a fait écrire ceci à Matteo Righetto; c’est si poignant, si juste, si beau et douloureux. On en a, des romans sur les thèmes  de ce livre, mais pour ma part, je n’ai jamais rien lu d’aussi fort. Et ce très très déchirant roman sera mon second coup de foudre.

 ❤❤❤

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« Bacchiglione Blues » – Matteo Righetto -éditions La dernière goutte/ Fonds noirs, traduit par Laura Brignon

bb« À ce stade, ce n’était plus une question d’argent, mais de principe. Une question de justice, si on veut, de droiture, en admettant que ce mot eût un sens pour lui.

Le travail qu’on lui avait demandé plus d’un an auparavant, il l’avait exécuté sur-le-champ, sans broncher, et dans les règles de l’art. Jusque dans les moindres détails.

Cependant, et c’était bien là le problème, il n’avait jamais perçu la somme convenue, pas même un centime, raison pour laquelle il avait fini par décider d’aller la récupérer en personne, une bonne fois pour toutes, sans préavis inutiles, détours hypocrites ou manières ridicules. »

Pure récréation que ce polar italien…Enfin « pur » est un terme un peu abusif, parce que rien ici n’est bien correct, rien n’est bien propret, et la seule chose qui soit aboutie, c’est la boucle bouclée, chacun ayant son dû au bout de ces 140 pages de bonne rigolade avec cet excellent moment de distraction, une lecture absolument délectable.

sugar-beets-848719_640Voici Zlatan le géant bosniaque qui frappe à la porte d’une ferme au milieu des champs de betteraves un jour d’octobre . Zlatan Tuco veut son salaire pour un travail déjà vieux d’un an, que lui doit Tito…Quel travail ? On ne sait pas, mais :

« La porte de la ferme finit par s’ouvrir lentement, grinçant comme un faisan sous les roues d’un tracteur. Elle laissa apparaître la silhouette ratatinée d’une petite vieille. C’était une espèce d’escargot équipé d’une grosse coquille et de lunettes aussi épaisses qu’un fond de verre Ikea. »

Mais le fils, Tito, est parti et Zlatan fait chou blanc ; alors il s’en va sur les chapeaux de roue dans sa Fiat blanche de beauf au son de Balkan Blues, Zlatan file faire ce qu’il a à faire, contrarié dans son projet de se rendre au festival de blues de Bacchiglione.

Tito, flanqué de deux autres bras cassés de son acabit, est occupé à  préparer un bon coup pour enfin devenir riche. Il va en découler une histoire bien rocambolesque, durant laquelle nous allons croiser un riche industriel du sucre en poudre et son bras droit, son épouse objet du rapt,

« Elle ouvrit une bouche aussi grande que le tunnel de Fréjus et leva immédiatement les mains en l’air. Son visage et ses lèvres blanchirent en un quart de seconde et elle s’évanouit sous le coup de l’angoisse. »

son chien – brièvement – , des témoins de Jéhovah et un ragondin blanc ( non, pas albinos! BLANC ! ).

nutria-1386428_640Va s’en suivre une course poursuite, précédée d’un séjour d’attente en zone humide, où grouillent insectes et rongeurs. Nos pieds nickelés sont sales, moches, grossiers voire vulgaires, ils mangent des choses grasses en quantités abusives, aiment les putes albanaises et sont fans des séries américaines des années 80 et des dessins animés japonais de la même époque. Leurs conversations culturelles en sont pleines, mais même s’ils aimeraient bien ça, ils ne soutiennent pas la comparaison avec leurs héros de « L’agence tous risques » ou « Shérif, fais-moi peur », on en est même assez loin…L’industriel qui veut récupérer sa femme et ne pas perdre son argent lance à leurs trousses trois mercenaires répondant aux doux surnoms de La Charogne, Mâchesoupe et La carpe et c’est alors l’apothéose, les armes sont fourbies, les moteurs ronflent, les carabiniers, policiers et « autres casse-couilles divers et variés » entrent en piste, et ce cortège vrombissant et canardant traverse Bacchiglione et la foule venue au festival de blues qui s’y déroule.

Je m’arrête là, car il y a quand même quelques surprises, mais en tous cas je me suis fait cette lecture roborative en une heure, j’ai beaucoup ri, et je tiens à dire que c’est très bien écrit, bien construit, bien immoral aussi.

img_0392Bref : j’ai beaucoup aimé ma récréation !

« – Non mais tu te rends compte? lui demanda un collègue en s’allumant une Marlboro, les yeux fixés sur l’animal.

– Beh , si je me rends compte…Une tuerie pareille img_0393pour une rate albinos…J’ai l’impression qu’ils sont complètement fadas dans le Nord.

-Et comment ! À côté, le Far-West c’est de la rigolade !

Des bois profonds et obscurs, on entendit alors l’écho d’un coup de feu monter vers le ciel illuminé par la pleine lune. »

 

« Rome brûle » – Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo – Métailié Noir, traduit par Serge Quadruppani

rome« 8 AVRIL 2015

Sebastiano Laurenti contemplait le spectacle du chaos derrière les vitres fermées de l’Audi A6 noire.

Rome brûlait.

Depuis cinq jours, la ville était à genoux. Immobilisée par une grève sauvage des transports. Submergée par le blocage total du ramassage des ordures. Infectée par la puanteur des feux que les citoyens exaspérés allumaient au coin des rues. »

J’avais lu et chroniqué avec un grand plaisir « Suburra »  écrit par ce formidable duo romain. Et voici une suite tout aussi jubilatoire et tellement, mais tellement dans l’air du temps ! Fermant le livre en entendant un ex ceci et un futur (ah oui ?) cela à la radio, je me suis dit que le pouvoir, quel que soit le lieu et le domaine où il s’exerce produit partout les mêmes effets sur les hommes, et c’est – soupir – fort regrettable. Le roman a été écrit pratiquement au moment des faits. Chaque chapitre commence par une ou des dates et un lieu (et  les auteurs nous indiquent, non sans humour, les saints du moment); les protagonistes sont parait-il reconnaissables à qui suit attentivement la vie politique italienne. Ce n’est pas mon cas, mais je le crois volontiers. Et ça n’empêche pas de lire ce très bon polar avec beaucoup de bonheur, stupeur, saisissement et en riant souvent, d’un rire un peu désabusé, mais on rit ! 

Nous voici donc à Rome, en 2015, et le pape François annonce un Jubilé de la Miséricorde, qui se présente comme un défi pour le maire tout neuf et déjà contesté Martin  Giardino, qui entend bien « nettoyer » sa ville de la corruption, en particulier celle qui règne au sein du Capitole. Le défi pour cet évènement, le Jubilé de cette très catholique Rome, est logistique; il faut envisager de nombreux travaux et une sécurité importante. Nous avions rencontré Samouraï dans Suburra, magnifique personnage, mais il séjourne en prison et le relais mafieux est assuré par Sebastiano Laurenti, jeune, beau et ambitieux, qui va vite ne plus se satisfaire d’assurer seulement l’intérim. On retrouve les factions diverses de cette mafia « pluriculturelle » qui mange à tous les râteliers et profite, profite !

« D’un coup de frein brutal, le museau de la voiture rouge s’arrêta à deux mètres de l’eau. Juste devant le Mykonos IV, le 36 mètres de carbone que Fabio avait enlevé pour une bouchée de pain à un entrepreneur grec croulant sous les dettes. Elle est forte, c’te Merkel. »

poubellesComme de juste, la mafia romaine toutes branches confondues tient en main les marchés publics et sent l’aubaine qui arrive : la guerre est déclarée ! Entre les rivalités et ambitions politiques, comme celles de la belle et glaciale Chiara Visone et les luttes de pouvoir mafieuses – les unes se mêlant allègrement aux autres -, on assiste d’abord à une guerre sourde, ponctuée de quelques assassinats, puis éclatant au grand jour avec une « grève générale » des services de ramassage des ordures et des transports. Le livre débute sur cette accroche de choix, en prologue, puis remonte à la genèse des faits. En lisant cet article, vous aurez un aperçu du résultat. Bref, Rome brûle !

Ensuite, il faut lire pour découvrir toutes les finesses de la trame de cette histoire. Ce que je peux vous dire, c’est que c’est très bien écrit, le rythme est vif, nerveux, pas de temps morts. Personne n’est épargné, tous les pouvoirs sont épinglés – plus ou moins méchamment – et la ville elle- même, Rome, ville éternelle, du point de vue mafieux

« On avait beau faire, dans cette sacrée ville, à la fin tout se résume à bouffe, nichons et paillettes. Boucan, excès et plouquerie. » 

et du point de vue des élus de la ville:

« Moi je suis de ton côté. Mais ne compte pas sur Rome. Il n’existe pas de ville plus glissante que celle-là. Ici les grandes amours et les haines éternelles durent le temps d’un café, Martin. Ici, rois, papes, duce et empereurs ont été portés aux nues et abattus l’espace d’un souffle de vent. C’est une ville qui, a chaque minute, allume une passion et en éteint mille. Rome te reconnaît tant qu’elle te regarde de bas en haut. Quand tu descends du piédestal, tu es comme tout le monde et il en faut vite un autre. »

saint angeLes chapitres assez courts accentuent la sensation de tension puis de frénésie qui anime la ville, avec les règlements de compte qui commencent et s’enchaînent jusqu’à la fin. Enfin les dialogues font mouche à tous les coups, on ne s’ennuie pas une minute. Reste la fin, finaude, qui nous annonce une suite, enfin on l’espère. Jubilatoire, encore une fois !

« Il s’appuya à la rambarde du pont Saint- Ange. Regarda le profil de Saint Pierre. Comme éperdus, les cormorans voltigeaient dans la lumière blanche projetée par les phares des bords du fleuve.

Le canon froid d’un pistolet se posa sur sa nuque.

La voix de Fabio Desideri résonna, sarcastique:

-Bonne nuit, mon ami. »

« Dedans » – Sandro Bonvissuto – Métailié ( Bibliothèque italienne ), traduit par Serge Quadruppani

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« Bien sûr, il aurait mieux valu ne jamais arriver, continuer à avancer pour toujours, tout droit sur la route. Mais à la fin les routes, même longues, vous emmènent toujours quelque part. Alors, quand vous voyez le début d’une route, vous devez penser qu’au bout il y a un endroit. Chaque route a en elle quelque chose de l’endroit où elle va finir et quelque chose de l’endroit où elle commence. Voilà pourquoi la même route semble différente si on la suit dans un sens ou dans un autre. »

Un nouvel auteur italien à découvrir chez Métailié. Il s’agit là d’un premier roman, qui n’est pas tout à fait un roman, pour moi plutôt un récit en trois parties : la prison, le lycée, la rue, l’histoire d’un homme qui revisite à rebours les âges de sa vie. Une forme originale pour rencontrer une très fine écriture.

window-484596_1280La première partie, « Le jardin des oranges amères », évoque le monde carcéral à travers le regard d’un jeune homme – le narrateur tout au long du livre –  qui ne nous dit rien de lui, ni qui il est ni ce qui l’a conduit là, mais ses yeux et sa voix intérieure nous renvoient le silence ( malgré le brouhaha ), la solitude ( malgré la promiscuité ), l’anéantissement des sens ( pour échapper aux miasmes ). Ainsi nous met-il « dedans », d’une façon vraiment remarquable de sobriété et sans aucun pathos.

« Le mur est le plus épouvantable instrument de violence existant. (…) Il n’y a rien qui vous tue comme un mur. Le mur fait la paire avec des obsessions internes, des choses humaines, aussi anciennes que la peur. Malgré les apparences, le mur n’est pas fait pour agir sur votre corps;  si vous ne le touchez pas, il ne vous touche pas. Il est conçu pour agir sur la conscience. Parce que le mur n’est pas une chose qui fait mal ; c’est une idée qui fait mal. Il vous détruit sans même vous effleurer. »

De la voiture qui l’amène à la prison jusqu’à sa sortie, à la lecture je me suis sentie comme voyeuse devant l’œilleton d’une porte de cellule. La galerie de portraits est presque froide, bien que naissent ici malgré tout des solidarités, des affections inattendues ou inespérées; mais ces murs renferment surtout de la méfiance, du racisme, de la peur étouffée, et une violence difficilement contenue.

Le second chapitre, « Mon compagnon de banc », plein de l’ardeur, de la chaleur, de la fougue des amitiés adolescentes, dans une langue à la pudeur bienvenue raconte le « dedans » du lycée au jour de la rentrée et du hasard qui officie à placer deux personnes sur ce banc, deux places, et un coup de dé duquel peut surgir la première grande amitié, formant un de ces couples inséparables à la vie à la mort; qui connaît cela saura apprécier la justesse d’expression de Bonvissuto. C’est je crois le récit que j’ai préféré, mêlant un humour léger à une analyse fine de la naissance d’une véritable amitié.

« Ça s’appelle « osmose ». Mais il était aussi possible qu’il se soit agi de quelque chose de plus radical, comme quand on prend deux bouteilles pleines, qu’on les vide dans un seau et qu’on les remplit de nouveau avec le contenu du seau. Dès que vous avez fini, il vous semble avoir tout remis comme avant, mais ce n’est pas vrai, parce que maintenant le contenu des deux bouteilles est fait de quelque chose de mélangé pour toujours. »

kite-322152_1280Enfin l’enfance, « Le jour où mon père m’a appris à faire de la bicyclette », qui parle ici du « dedans » du groupe, du clan, du sentiment d’appartenance et de ce qui peut exclure. Ici, notre garçonnet est isolé parce qu’il ne sait pas faire de la bicyclette. Et ici je ne résiste pas au plaisir de vous noter cet extrait, tellement beau et assez représentatif de la voix de l’auteur.

« Le jour où mon père m’a appris à faire de la bicyclette, il y avait  partout une lumière aveuglante. Le ciel était d’une couleur que je n’ai plus jamais vue; il était beaucoup plus haut que maintenant, il vous caressait à peine. Pour le toucher vraiment, il fallait un cerf-volant. Et puis il n’y avait rien dans le ciel, à part de petits avions qui portaient des écriteaux attachés à la queue. On aurait dit que les nuages s’étaient effacés pour toujours et que la pluie était improbable au point d’être désormais inadmissible. Et ce jour-là, le soleil…le soleil était de la colle bouillante.

À moi à ce moment, il arrivait quelque chose qui devait être l’enfance. Et, si ce n’était pas précisément ça, au moins ça y ressemblait beaucoup, si je me tiens à l’idée que je m’en suis faite ensuite, quand je l’avais déjà perdue. La vie était comme les rêves : nette et incroyable. »

Magnifique…

Trois récits tenus par un seul fil tressé de révolte et de solidarité, d’amour et de haine.

Réflexion sur les règles, leur absurdité parfois, leur injustice aussi, qu’elles soient celles de la prison, de l’école ou de la rue. Celles de la vie en général, peut-être. Et ne vous imaginez pas que l’émotion ne surgit pas, non, parce que certains passages saisissent à la gorge, la sortie de prison par la petite porte, l’adieu à Babatunde, le retour chez le père dans le premier récit, la peur de perdre l’alter ego dans le second, et le dépit d’un enfant qui se voit rejeté dans le dernier. Ces trois histoires ne constituent pas un livre triste du tout, mais un savant mélange de réalisme et de poésie, et j’ai même souri de l’ironie de l’auteur parfois, comme au début de la troisième histoire qui épingle les « scientifiques » ! 

J’ai aimé cette lecture, pas si facile qu’elle peut paraître au premier abord. L’écriture précise se fait philosophique quand le narrateur entre en lui-même ou observe les êtres qu’il côtoie, les lieux et les ambiances. L’analyse qu’il fait de ce qu’il perçoit est comme de la dissection sous un microscope; c’est parfois douloureux, ça oscille entre l’attrait de la vie et une certaine forme de désespoir.

« Écrire et vivre sont les deux extrémités de la même corde. Deux réponses différentes mais également bonnes à la même question. Et donc on doit choisir de n’en utiliser qu’une à fois, on ne peut pas les utiliser en même temps. Mais on peut en utiliser une pour gérer l’autre et se débrouiller avec les errances désordonnées et déchirées. »

prison-553836_1280Le milieu carcéral si souvent tracé à grands traits grossiers, par le cinéma particulièrement, prend ici une épaisseur et une réalité puissantes. J’ai tout particulièrement apprécié la mesure, l’absence de tout « folklore » qu’on peut craindre parfois dans ce genre de récits – pour moi à ceci se jauge la qualité d’un écrivain – .

Le livre est construit un peu comme un tunnel qui s’élargirait au fil des pages, remontant vers la lumière éclatante de l’enfance, et se finit sur l’ardeur de la vie qui commence, avec ces mots:

« Il n’est pas vrai qu’on grandit lentement et harmonieusement, on grandit tout d’un bloc. En un jour. En une heure. C’est ça, l’histoire. À la fin donc j’ai appris à monter à vélo. c’est mon père qui me l’a appris. C’était l’été, et il n’aurait pas pu en être autrement. »

Totalement d’accord avec ça…

Probablement que Sandro Bonvissuto parle si bien des milieux populaires parce qu’il les connait; écrivain atypique, serveur et diplômé de philosophie, son style poétique, sensible mais pourtant distancié n’est ni mièvre ni manichéen. J’ai ici encore marqué plein de pages, c’est un signe…De ces livres dont on aimerait mémoriser des pages entières.

Une belle découverte italienne, à suivre.

« L’amie prodigieuse » – Elena Ferrante – Folio, traduit par Elsa Damien

amie« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Parfois, en lisant, on devient le héros ou l’héroïne. Le décor n’est pas notre pays, ce n’est pas notre génération, c’est un autre siècle, un autre milieu, ce n’est pas notre vie ou notre destin, il ou elle ne nous ressemble pas, mais pourtant, c’est nous. J’ai aussi bien compris pourquoi ce livre est celui que Daniel Pennac offre à ses amis.

En lisant ce beau, doux et souvent triste, mélancolique roman, j’ai été Elena; pas Lila, mais Elena, la narratrice devenue adulte et qui raconte. Je ne vais pas m’engager dans l’idée d’un éventuel roman autobiographique, car Elena Ferrante est de ces plumes mystérieuses car cachées, discrètes, absentes des écrans, des ondes et des journaux. Et puis en plus on s’en fiche, de savoir si c’est sa « véritable » histoire…C’est son histoire, elle l’a écrite, et tellement bien.

vesuvius-686250_960_720Voici deux gamines nées dans les quartiers misérables de Naples, à la fin des années 50, début des années 60. L’une, Elena, est fille du portier de la mairie, l’autre a un père pauvre cordonnier. C’est l’histoire de la naissance d’une amitié, l’histoire d’un lien exceptionnel entre deux fillettes, puis adolescentes. Toutes deux sont d’une intelligence qui ne demande qu’à s’épanouir et une institutrice consciencieuse va les y aider. Il y a Elena, plutôt douce et un peu timide, et Lila, dont les yeux parfois se mutent en deux fentes d’où fuse un éclair sombre; teigneuse, hardie,  elle est en fait toujours en colère. 

Pour moi ce livre est plus qu’une peinture sociale de cette époque, dans cette ville, dans ce quartier, un livre sur l’amour et l’amitié, ces liens qui se créent par des attirances confuses, un livre sur les femmes aussi, et enfin un livre sur l’ascension sociale, ses vertus et ses conséquences.

« Nous jouions dans la cour, mais en faisant comme si on ne jouait pas ensemble. »

Tout commence par deux poupées tombées dans la cave du vieil immeuble où vit le redouté Don Achille, et par les deux fillettes qui montent pour aller frapper à sa porte…Et Lila qui prend la main d’Elena. Parce qu’avant ça, la relation est faite de défis lancés par Lila, mais pas de mots, pas de gestes, des jeux à distance presque. Une attirance qui se méfie. Il y a au début du livre des pages vraiment magnifiques sur les jeux de ces gamines, petites dans la cour, avec leurs poupées qui parlent pour les fillettes. Ce ne sont pas elles, non non ! Ce sont les poupées qui se confient.

« Moi j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. Elle avait un visage, des cheveux et des yeux en celluloïd. Elle portait une petite robe bleue que lui avait cousue ma mère dans un de ses rares moments heureux, et elle était très belle. La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents aiguisées, voulait s’emparer d’elles. »

Elena Ferrante va ainsi dérouler la vie quotidienne de ce quartier, avec sa faune de petits métiers, de gamins crâneurs, d’adultes bons ou mauvais, parfois les deux en même temps, décrire ces filles qui grandissent, s’émancipent, trouvent le savoir et s’en exaltent, voracement elles lisent, apprennent, étudient encore et encore. Lila  est une « méchante » quand Elena est une « gentille ». Et pourtant c’est bien le destin de Lila qui m’a surprise. Belle capacité de l’auteure à casser le cliché, c’est en ça que ce texte est si beau,  par cette façon de toujours, toujours montrer toutes les facettes des gens de ce quartier sans jamais tomber dans la caricature grossière, dans le schéma couru d’avance.

Je n’ai pas très envie de vous en dire plus sur ce roman qui se lit comme on voit un film, on y entend des voix, des rires et des cris, ça vit, ça montre la jeunesse et ses rêves, les belles voitures, rouges ou vertes et de préférence décapotables que les garçons s’offrent au premier salaire, pour promener Elena, et puis Lila, qui de petite maigrichonne, un peu noiraude, va exploser de beauté à l’adolescence comme un papillon sort de sa chrysalide. Les premières amours, les jalousies, les haines fugaces ou tenaces, les tourments de l’adolescence, le désespoir devant le miroir et la fierté de compliments à l’école. Toutes ces choses qui semblent banales mais sont les fondements de nos vies, décrites sans mièvrerie, sans emphase, avec une formidable justesse . Ce livre m’a émue profondément, jusqu’à deux pages, pour moi les plus belles du livre ( p.406 et 407), une scène totalement bouleversante entre ces deux filles de 16 ans qui déjà sont dans la vie d’adulte, mais ont si peur. 

Elle se regarda dans la glace en soulevant un peu sa robe:

« Elles sont moches, dit-elle.

-C’est pas vrai. »

Elle rit nerveusement:

« Mais si , regarde: les rêves que j’avais dans la tête se retrouvent sous mes pieds. »

Elle se retourna avec une soudaine expression d’effroi:

« Lenù, qu’est-ce qui va m’arriver? » »

C’est presque sur cette phrase que se termine ce premier tome de la saga annoncée.

Elle n’est pas terrible cette phrase ? « Les rêves que j’avais dans la tête se retrouvent sous mes pieds » ? Moi je la trouve effrayante.

On peut, oui, faire le lien avec l’extraordinaire « D’acier » de la jeune Silvia Avallone et ses deux héroïnes inoubliables, Anna et Francesca.

 Le tome 2  est paru chez Gallimard ( collection » Du monde entier ») sous le titre « Le nouveau nom ».