« Les fantômes du vieux pays » – Nathan Hill – Gallimard / Du monde entier, traduit par Mathilde Bach

« Si Samuel avait su que sa mère allait partir,  peut-être aurait-il fait plus attention. Peut-être l’aurait-il davantage écoutée, observée, aurait-il consigné certaines choses essentielles. Peut-être aurait-il agi autrement, été une autre personne.

Peut-être aurait-il pu être un enfant pour qui ça valait la peine de rester.

Mais Samuel ne savait pas que sa mère allait partir. Il ne savait pas qu’en réalité elle partait depuis des mois déjà – en secret, et par morceaux. Retirant des choses de la maison, une à une. Une robe de son placard. Une photo de l’album. Une fourchette du service en argent. Un édredon de sous le lit. Chaque semaine, elle prenait un objet différent. Un pull. Une paire de chaussures. Une décoration de Noël. Un livre. Lentement, sa présence s’atténuait dans la maison. »

Il y a des livres qui font un peu peur quand on les prend en mains la première fois. C’est lourd, épais, compact; si on feuillette, les pages sont bien noires tant l’écriture est serrée. Personnellement j’aime ce genre de défi parce que je me dis que si c’est bon, je vais avoir une bonne grosse dose de plaisir. Eh bien voilà !  Il y avait un moment que je n’avais pas ouvert un pavé comme celui-ci, un peu plus de 700 pages, et s’il a fallu environ 100 pages pour que je sois absorbée totalement, ce roman fleuve ensuite n’a été que plaisir et jubilation, lu en 3, 4 jours, par longues doses, une totale addiction. Le livre qu’on n’a pas envie de lâcher – en tous cas pas moi !

J’avais commencé un article très long et après réflexion je renonce. Non par paresse, non, mais parce que j’ai toujours peur d’affaiblir ce que j’ai perçu durant ma lecture. Pour une fois, je vous propose la 4ème de couverture, je le fais rarement, mais vous y trouverez le condensé des sujets abordés par l’auteur , et je vous parle ensuite de ce qui m’a le plus marquée, de mes personnages préférés, de mes passages préférés… je vous invite vraiment, mais vraiment à lire cet extraordinaire roman. 

La 4ème de couverture:

Voici l’histoire de Samuel Andresen-Anderson, qui va reconstituer comme un puzzle celle de Faye, sa mère partie du foyer quand il n’était qu’un enfant. Partie comme ça, disparue au réveil, quittant fils et mari, une seule valise à la main. Alors voici aussi l’histoire de Calamity Packer, « dangereuse terroriste » qui agresse le futur sénateur du Wyoming Sheldon Packer, un républicain pur et dur. Enfin on voit d’elle une photo, une vidéo, lâchant des poignées de gravillons en direction de Packer passant par là. Samuel retrouve ainsi sa mère, près de 30 ans plus tard – si je ne me trompe pas – :

« Il frappe. Entend une voix à l’intérieur, la voix de sa mère:

« C’est ouvert », dit-elle.

Il pousse la porte. Du couloir, il voit que l’appartement est baigné de lumière. Des murs blancs nus. Une odeur familière qu’il n’arrive pas à resituer.

Il hésite. Incapable de se résoudre à passer cette porte et à rentrer dans la vie de sa mère. Au bout d’un moment, sa voix résonne de nouveau. « Tout va bien, dit-elle. N’aie pas peur. »

À ces mots il manque de s’effondrer. Il la revoit à présent, les souvenirs affluent, sa silhouette au-dessus de son lit dans le matin blême, il a onze ans et elle est sur le point de partir pour ne plus jamais revenir. 

Ces mots le consument sur place. Ils franchissent les décennies d’une seule enjambée, convoquant ce petit garçon timide qu’il était alors. N’aie pas peur. C’était la dernière chose qu’elle lui avait dite. »

Samuel joue en ligne, il est Dodger dans Elfscape. Pour jouer il s’enferme dans son bureau à l’université où il enseigne – tente d’enseigner serait plus juste – la littérature à des étudiantes récalcitrantes, comme Laura Pottsdam.

Avec Laura arrivent les ennuis qui vont avec cette enfant gâtée ( chapitre 4 de la partie 1, très très drôle ! ), ce sera le premier pétard qui fera sursauter Samuel.

« Samuel ferme sa porte. S’assoit. Fixe sa jardinière – un sympathique petit gardénia à l’air un peu fatigué. Il prend le vaporisateur et asperge la plante, le vaporisateur fait ce petit bruit, comme un canard qui caquette.

À quoi pense-t-il? Au fait qu’il pourrait bien se mettre à pleurer maintenant. Que Laura Pottsdam va sans doute effectivement le faire renvoyer. Qu’il y a encore une odeur dans ce bureau. Qu’il a gâché sa vie. Et qu’il déteste cette expression aller beaucoup trop loin. »

C’est au CM2 que Samuel a rencontré Bishop Fall – j’aime ce Bishop, il me touche beaucoup – et sa vie va amorcer un virage vers plus de sociabilité, enfin…un peu plus, et s’en suivent de très bonnes pages sur la cour de l’école, monde en raccourci où déjà les forts et les faibles s’affrontent:

« Bishop Fall était un voyou, certes, mais pas le genre primaire. Il ne choisissait pas des proies faciles. Il fichait la paix aux petits maigrichons, aux filles ingrates. La facilité ne l’intéressait pas. Ce qui l’attirait, c’étaient les puissants, les arrogants, les forts, les dominants.

Durant le premier rassemblement scolaire de l’année, Bishop se focalisa sur Andy Berg, champion local en matière de brutalité, le seul élève de CM2 doté de poils aux jambes et sous les bras, terreur de tous les gringalets et pleurnichards du coin.[…]Le Berg était le voyou typique de la petite école : beaucoup plus grand et plus fort que n’importe qui dans la classe, laissant se déchaîner des démons intérieurs enragés par ses limites mentales, seules limites qu’il connaisse d’ailleurs. »

 

Samuel tombera très amoureux de la sœur de Bishop, Bethany petite violoniste atteinte d’hyperacousie.  

Samuel est accessoirement écrivain, enfin il le pense, une nouvelle de jeunesse a été éditée, il a décroché un contrat en or massif, mais n’a rien écrit depuis; il y songe, mais ne le fait pas. Il rêve depuis toujours d’écrire « Un livre dont vous êtes le héros », le genre qu’il préférait lire gamin. L’auteur en profite pour nous glisser de la page 335 à la page 392 un morceau de bravoure qui fait passer du rire aux larmes, une mise en abyme absolument sidérante qui retrace l’amour, l’amitié, les malentendus du trio et le destin tragique de Bishop, le tout dans le contexte politique mouvementé du moment relaté avec une virulence extrême, sous le titre :  « Tu peux sortir avec cette fille » – Une histoire dont vous êtes le héros » et qui se termine ainsi:

« T’y voilà donc. C’est enfin le moment pour toi de faire un choix. À ta droite, la porte de la chambre, où Bethany t’attend. À ta gauche, la porte de l’ascenseur et le grand vide du monde autour.

C’est le moment. Prends une décision. Quelle porte choisis-tu ? »

On passe aussi de nombreuses pages dans le jeu et le monde virtuel où Samuel évolue des heures durant, et surtout on rencontre Pwnage qui plus qu’un personnage est un symptôme ou un archétype peut-être qui synthétise à lui seul un grand nombre d’aspects de son pays et de son temps à travers son addiction au jeu. Lui aussi aura un destin tragique.

L’auteur bâtit ainsi son édifice, nous emmenant d’un temps à un autre, d’un personnage à un autre en une construction magistrale qui imprime au récit un rythme bien particulier et des enchaînements vertigineux. On pourrait je pense comparer cette œuvre à une symphonie, avec ses longs mouvements qui chacun ont leur structure interne. Une symphonie échevelée et palpitante.

Dix parties constituent ce roman qui se déroule sur plusieurs époques : fin de l’été 1988, fin de l’été 2011, printemps 1968, fin de l’été 1968. On saute dans le temps sans aucune difficulté, les bonds en arrière reconstruisant l’histoire de Faye dans sa jeunesse, de ses parents et plus précisément de son père, Franck, venu du « vieux pays ». Ce vieux pays c’est la Norvège d’où il a ramené les nisses qui plus que des fantômes sont des lutins domestiques assez bienveillants. Je trouve intéressant que le mot « fantômes » ait été choisi pour nommer ces créatures déplacées aux USA dans la poche de Franck ( Fridtjof ), les nisses ont pris un tout autre sens, celui en effet de fantômes parce qu’ils hantent Faye plus qu’ils ne la réconfortent.

 Faye est celle qui m’a le plus touchée. Elle est la seule je crois qui ne m’a pas parue ridicule ou idiote, à aucun moment, même quand elle est en mauvaise posture. C’est une femme qui va sans cesse s’enfuir, non pas pour échapper à des responsabilités, mais en quête d’elle-même. Elle sera multiple, vivant des expériences inattendues qui la laisseront étourdie, mais toujours apte à réagir et surtout à réfléchir. Pour moi elle est la personne la moins conventionnelle du livre alors que rien ne l’y prédispose, en tous cas pas son éducation. Peut-être que ce que je dis là parlant d’une femme qui abandonne son enfant pourrait choquer, mais quand on lit l’histoire de Faye, quel enfant est Samuel malgré toute la tendresse et la patience d’ange qu’elle garde envers lui (excusez-moi mais ce gosse est insupportable sans qu’on comprenne bien pourquoi ! ), si on s’écarte des préjugés, on comprend Faye qui s’enfuit, Faye qui se sauve. Je la comprends. Et puis c’est sans doute aussi celle qui se remet le plus en question, même si ça ne marche pas toujours, si des choses lui échappent. Faye en fait cherche la liberté, toujours, celle d’être elle-même. Ainsi quand elle ressent le désir d’un homme, elle répond à sa pulsion et se heurte parfois, comme avec Henry qui deviendra son mari, à une posture pudibonde – pas avant le mariage, pas ici, pas comme ça… – Le chapitre 34 de la neuvième partie sur ce sujet, sur cette quête de Faye est magnifique. 

Sinon, je pense que Nathan Hill a dû bien s’amuser avec la galerie de névrosés qu’il met ici en scène. On peut dire qu’il n’y va pas de main morte ! Des années 60 à fin 2011, on a un panorama impressionnant d’une société guindée, coincée, répressive qui voit surgir – forcément ! –  une jeunesse qui rue dans les brancards, tombant dans tous les excès en réaction au terrible carcan de conventions et d’hypocrisie bien pensante. On va assister alors aux manifestations étudiantes à Chicago en 1968 lors de la convention démocrate, tandis que les jeunes filles aux seins nus militent et manifestent pour la liberté sexuelle, pour la liberté pour tout, qu’on assiste aux meetings pacifistes du mouvement hippie sous le règne de Krishna et l’œil bienveillant d’Allen Ginsberg  et à une répression policière extrêmement violente. Tout ça avec une ironie qui n’épargne absolument personne. Très moqueur, Nathan Hill ! Seule Faye un peu paumée dans cet univers, curieuse et sceptique devant ce qu’elle voit et vit, entend et lit, seule Faye garde son esprit libre et son sens critique. Bon, la tête, elle la perd un peu quand elle croise le sourire de l’ambigu Sebastian, mais je n’en dis pas plus. 

On fréquente en 2011 un éditeur douteux, le monde de l’argent, de la procédure judiciaire, on va retrouver le flic amoureux de 1968, Brown, devenu juge impitoyable et handicapé – plus que névrosé il se rapproche du psychopathe…- et discrètement l’auteur tisse sa toile, commence à nouer les personnages les uns aux autres, l’air de rien…Parce que la fin va nous révéler en une apothéose l’histoire que nous avons vu s’élaborer page après page .

Vaste entreprise qu’un tel roman. Si c’est une réussite c’est par la construction remarquable, l’humour, parce que le ton est grinçant, ironique, fort critique souvent, l’écriture touffue mais en même temps si bien organisée qu’on ne se perd jamais et là, je tire mon chapeau à la traductrice Mathilde Bach.

Petite parenthèse : le chapitre 3 de la partie 8, d’environ 12 pages, est écrit en une seule phrase ! Oui, comme je vous le dis. On y voit quelques points virgules, mais de point, point ! Et je vous assure que lire ce chapitre ne pose aucun problème de compréhension…Pourtant ça pourrait; cette phrase est une phase finale sur Elfscape, et vraiment c’est épatant ! Le talent de portraitiste de Nathan Hill est bluffant. Et puis enfin, ce chapitre remarquable a un sens métaphorique très puissant et effrayant.

D’une plume ébouriffante et cinglante, Nathan Hill raconte une histoire de femmes et d’hommes, une histoire de son pays qui laisse sur le flanc par sa verve, sa poigne qui tord et triture. Et les personnages satellites sont tout aussi forts, comme Periwinckle l’éditeur – un important satellite – le juge Brown ou l’avocat de Faye, Simon Rogers, sans parler d’Allen  Ginsberg qui m’a paru un peu ridicule dans sa posture de gourou,… globalement, je dirai que Nathan Hill est plus clément avec ses personnages féminins.

Si Samuel enfant m’a exaspérée avec sa façon de cataloguer ses niveaux de pleurnicherie, si professeur à l’université de Chicago il m’a agacée, en avançant dans la lecture, il m’est devenu un peu plus sympathique. Laura, elle, m’a bien fait rire, mais au fond, quelle tristesse que sa vie si vide.

Dans une vague narrative précise, nerveuse et je le répète souvent très drôle l’Amérique de Nathan Hill déferle sur le lecteur sans le noyer, c’est réjouissant, intelligent, très méchant et très acerbe aussi et il reste néanmoins des personnages lumineux comme Faye et son indécision, ses incertitudes et ses doutes jusqu’à son retour aux sources, quand s’éclairera son histoire, dans la maison rouge saumon à Hammerfest. Pour moi, Faye est le personnage le plus touchant et triste, avec Bishop, que j’ai vraiment beaucoup aimé. Un livre où Samuel enquête et découvre sa mère si méconnue, inconnue de lui, un livre qu’il écrit tandis que nous le lisons. 

La fin du roman est absolument formidable, avec ce qui ressemble à une résurrection de Pwnage. Une lecture inoubliable.

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« Manuel d’exil : Comment réussir son exil en trente-cinq leçons » – Velibor Čolić – Gallimard

« J’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave.[…] C’est la fin de l’été 1992 mais je suis habillé comme pour une expédition polaire: deux vestes d’une autre époque, une longue écharpe, aux pieds j’ai mes bottes en daim, avachies, mordues mille fois par la pluie et le vent. Je suis un cavalier léger, un voyageur au visage scellé par un froid métaphysique, cet ultime degré de la solitude, de la fatigue et de la tristesse. Sans émotions, sans peur ni honte. »

Je vous ai parlé de ce livre, de cet homme entendu à Brive à la Foire du Livre lors d’une conférence sur l’exil qui lui donnait la parole aux côtés d’un jeune poète syrien, Omar Youssef Souleimane ( « Loin de Damas » , éditions Le temps des cerises ) et d’Emma Jane Kirby pour « L’opticien de Lampedusa » ( éditions Équateurs ). Demandé à la médiathèque en Décembre, ce roman autobiographique arrive enfin chez moi ! Tout ce temps pour une lecture de deux heures d’une traite; on part avec cet homme jeté par la guerre sur les routes et les rails de l’Europe, échoué sur des bancs et dans des foyers, comme des milliers d’autres. Il a déserté l’armée bosniaque, fui les horreurs de la guerre

« A une dizaine de mètres une fillette joue avec des choses invisibles pour nous, les adultes.(…) Je la connais, on l’appelle Alma. Elle a sept ans et vit de la charité, brutale et versatile, que lui font les ivrognes auxquels elle vend des fleurs et son sourire d’enfant dans les cafés. (…)Subitement je la vois tomber en silence. Elle ne bouge plus. C’est un peu étrange, un enfant qui tombe soit il se relève soit il pleure, mais la petite Alma ne bouge pas.(…) L’unique et seule balle qu’un sniper tira du haut des collines a atteint en pleine gorge cette petite Tsigane diligente et frivole. Son petit corps est dans une posture naturelle, comme si l’enfant dormait. Le sang qui trempe la poussière autour d’elle est un tel fardeau pour nous tous, pour ce maudit pays et pour cette putain de guerre. »

 et se retrouve seul,  sans ressources et sans amis, et surtout sans la langue pour s’exprimer, dans un foyer de réfugiés.

Comme des milliers d’autres hommes et femmes à travers le monde. Son récit est très intéressant parce que cet homme est lettré, cultivé, écrivain. Et lui qui a lu la littérature française ( traduite ) et qui idolâtre de nombreux auteurs de notre pays, se retrouve à écouter des gens lui parler comme à un demeuré, comme à un enfant et ce sera pour lui sa plus grande humiliation :

« Je suis un homme de pluie, enfermé dans le silence, traversé par les spasmes et la toux rauque de l’insomnie. Je suis l’autre. Celui qui ne comprend rien et n’arrive pas à se faire comprendre. Dans mon baladeur blanc en mauvais état de marche, dont les écouteurs sont cassés, tournent en boucle mes deux uniques cassettes: Lou Reed, Magic And Loss, et Leonard Cohen, Greatest hits. »

Il disait à Brive que la langue remettait un homme à la verticale, et son livre montre à quel point c’est vrai. C’est ici qu’il écrira ses romans, ici qu’il sera publié; il raconte ses passages à la radio, où un « philosophe » bien de chez nous s’empare de la parole alors que lui hésite pour dire les choses sans se tromper de mots et l’autre, parlant pour un homme dont il ne sait rien ! Il rencontrera aussi Salman Rushdie, qui exilé où qu’il soit, brièvement échangera un regard de connivence avec le grand Bosniaque échoué, dans leur même foi en la puissance de la littérature :

« Je n’arrive pas à oublier que cet écrivain est menacé de mort, que ses ennemis sont urbi et orbi, dans le monde et dans la ville, au ciel comme sur la terre. Qu’ils sont prêts à verser un million de dollars pour tuer un écrivain, rien d’autre et rien de plus qu’un écrivain.
C’est déplorable et révoltant, je réalise que la littérature est une courageuse sentinelle, une sorte de papier de tournesol pour examiner le taux d’acidité et de folie dans ce bas monde. »

J’ai vraiment été touchée par cette histoire, parce que l’auteur ne tombe à aucun moment dans  la simplification sirupeuse, parce qu’il dit ce monde des exilés avec ses travers, ses vices et ses abandons, mais aussi avec ses chagrins, ses désespérances, ses misères matérielles et humaines. L’ironie et la lucidité donnent à ses mots une force terrible, disant un drame que nous regardons de loin, que nous jugeons aussi sans en saisir vraiment la dureté, même en ayant les meilleures intentions et sentiments du monde. L’auteur dit comme personne la grande solitude et l’anonymat :

« Je suis assis sur ce banc public à Rennes. Il pleut de l’eau tiède et bénite sur la ville. Je réalise peu à peu que je suis le réfugié. L’homme sans papiers et sans visage, sans présent et sans avenir. L’homme au pas lourd et au corps brisé, la fleur du mal, aussi éthéré et dispersé que du pollen. Je n’ai plus de nom, je ne suis plus ni grand, ni petit, je ne suis plus fils ou frère. Je suis un chien mouillé d’oubli, dans une longue nuit sans aube, une petite cicatrice sur le visage du monde. »

Ce passage n’est-il pas magnifique ? C’est bouleversant, non ? Moi ça me bouleverse, qu’un être humain puisse se sentir « Une petite cicatrice sur le visage du monde »…  

Le parcours de cet homme est émouvant et l’auto-dérision désamorce la tension dramatique, enfin, un peu:

 » Dans ma chambre il fait tellement froid qu’en prenant la douche je garde mes chaussettes.(…)
Je dresse un inventaire:
Je m’habille chez Abbé & Pierre, je suis PDF ( plusieurs domiciles fixes) ou QDF (quelques domiciles fixes), j’ai tout le temps faim et froid, je ne parle pas bien le français, dans mon pays c’est encore la guerre, mais il me semble que je suis toujours vivant. »

Je ne saurais trop vous conseiller ce très beau livre, qui s’il est un témoignage est aussi une véritable œuvre littéraire, poétique et puissante, l’écriture est riche et fluide; l’écrivain est parvenu à me faire sourire, à m’émouvoir et aussi à me mettre en colère. Certaines pages sont très acides ( chapitre 26 ) et  Čolić ne ménage personne, lui pas plus que les autres. Une lecture salutaire !

Une interview de l’auteur ici, et une chanson de l’album Greatest hits de Leonard Cohen, choix tout personnel, « Famous Blue Raincoat »

 

« Tropique de la violence » – Nathacha Appanah – Blanche/Gallimard

appanah« Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde au fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

Ce pays, c’est la France. Enfin…c’est Mayotte, le cent unième département français.

Voici le second roman que je lis de Nathacha Appanah; le premier, « Le dernier frère » avait été un choc, un livre terriblement triste. Celui-ci n’a rien à lui envier avec les destins croisés de cinq personnages, cinq voix qui nous disent ce qu’est leur destin, d’où ils viennent, ce qu’ils vivent, et comment ils finissent. Tout commence avec Marie, et un début bouleversant, puis vient Moïse, son enfant adopté aux yeux vairons. Marie nous raconte sa jeunesse, son arrivée à Mayotte, l’amour, le travail, le désespoir de la stérilité, la solitude, et tout ça vite, comme si elle était pressée d’en finir, et ça rend ce premier chapitre particulièrement puissant et émouvant. Puis survient Moïse et ses yeux vairons qui lui valent d’être abandonné, et malmené plus tard.

« Il est atteint d’hétérochromie, une anomalie génétique absolument bénigne. Le vert de son œil est comme le vert des feuilles de l’arbre à pain, non du manguier, oh, je ne sais plus, c’est ce vert incroyable qu’ont parfois les arbres de ce pays, pendant l’hiver austral. Il me regarde avec ce regard bicolore, je lui parle, je lui dis Bonjour joli bébé. La mère me dit alors en faisant de grands signes vers le petit garçon Lui bébé du djinn. Lui porter malheur avec son œil. Lui porter malheur. »

Puis intervient Bruce, le chef de Gaza – c’est le surnom d’un quartier misérable de Mamoudzou, la capitale, où règnent la drogue, la violence et la misère, Bruce est un gamin chef de bande. Enfin on croise plus brièvement Olivier, un policier au grand cœur, et Stéphane, venu ici « faire de l’humanitaire ». Olivier enrage d’être aussi impuissant face à l’abandon de cette île.

« Nous sommes seuls. D’en haut et de loin, c’est vrai que ce n’est qu’une poussière ici mais cette poussière existe, elle est quelque chose. Quelque chose avec son envers te son endroit, son soleil et son ombre, sa vérité et son mensonge. Les vies sur cette terre valent autant que toutes les vies sur les autres terres, n’est-ce pas ? »

Moïse a grandi avec « L »enfant et la rivière » de Henri Bosco comme livre de chevet, livre fétiche, objet de réconfort et d’évasion, tout d’abord symbole de son lien avec Marie, puis lieu d’abstraction dans les moments trop durs; et puis il a son chien, Bosco, compagnon précieux.

Bruce lui n’est qu’une boule de rage, de colère et de violence, violence qu’il inflige pour l’humilier à Moïse. Parce qu’il a eu plus que lui ( l’amour d’une mère ), parce qu’il a la peau noire mais l’esprit blanc de Marie, et  puis parce qu’il a les yeux du djinn:

 » Écoute le bruit de mon pays qui gronde, écoute la colère de Gaza, écoute comment elle rampe et rappe jusqu’à nous, tu entends cette musique nigga, tu sens la braise contre ton visage balafré. Regarde, Mo,regarde de ton œil de djinn de malheur. Ils viennent me venger.

Ils viennent pour toi. »

Ce roman est construit comme une tragédie, on entend les héros parler en suivant leur chemin jusqu’à la perte, inexorablement. Ici, les morts parlent, et c’est leur mort qui nous conte la vie terriblement misérable au bord du plus beau lagon du monde; la faim, le manque de tout, l’abandon…Le paradis sous lequel se cache l’enfer et sous lequel couve le feu. Avec des hommes accablés par leur impuissance à agir:

bougainvillea-375555_640« Dans le jardin de ma petite maison, il y a des hibiscus roses aux cœurs rouges et aux pistils jaunes, un frangipanier aux fleurs blanches et veloutées, des alamandas qui donnent toute l’année des fleurs jaune soleil, un buisson épais de lauriers-roses et sur un pan du mur d’enceinte grimpent des bougainvillées fuschia. Je passe des heures ici, à tailler, à élaguer, à soigner, à enlever les puces une à une, à soigner, à nourrir, à arroser, à protéger.[…] Mais cet après-midi, quand je rentre enfin après vingt heures au poste, ce jardin me semble une imposture, un cliché, une carte postale pour touristes. Je vais dans le jardin et, sous le soleil métallique et brûlant, j’attends d’être ému, j’attends d’être lavé, je fouille des yeux les fleurs, je tends l’oreille aux oiseaux, j’attends d’être apaisé, j’attends d’être consolé. »

La langue est belle, la poésie surgit même au coin du sordide; parce que nous sommes ici le plus souvent dans des vies d’enfants pour qui des adultes de bonne volonté ne peuvent pas grand-chose, on est saisi à la gorge à tout moment. La fin est belle et bien tragique, désespérante et spectaculaire. Nathacha Appanah est elle originaire de l’île Maurice mais a vécu à Mayotte. Ce roman fort et sans concessions a obtenu le prix Goncourt des Lycéens. Une lecture que je conseille vivement, tant pour le sujet remarquablement traité que pour l’écriture d’une grande force et d’une poésie parfois déchirante.

Une interview de Nathacha Appanah dans Le Monde.

« Haute voltige » – Ingrid Astier – Gallimard / Série Noire

«Combien d’apocalypses peut-on porter en soi?»

Alors voici le roman qu’il me fallait pile à ce moment précis. Un grand roman romanesque – car tous les romans ne le sont pas –  ( Ingrid Astier m’a offert une accolade pour ce terme quand je l’ai rencontrée), une grande aventure dans Paris, des personnages extrêmement travaillés, des niveaux de langue multiples, du beau, du luxe, de l’art, du risque, de l’amour, du sang, des larmes et du rire,  tout ça avec intelligence et le sens du récit, des clins d’œil aussi, des savoirs, le résultat d’une somme d’expériences mises en application afin que cette histoire hautement rocambolesque, épique, baroque nous semble totalement vraie…. D’ailleurs moi j’y ai cru d’un bout à l’autre et j’y crois encore et je me dis qu’il va y avoir une suite, oui oui, parce que je ne crois pas que cette fin soit définitive ! . Un très grand roman d’aventures, en fait. C’est typiquement le genre de livre dont les personnages entrent dans votre vie ( en varappe et par effraction) et que vous n’avez aucune envie de quitter. Mais quelle réussite et quel bonheur de lecture ! En tous cas pour moi car on peut adhérer ou non, il n’en reste pas moins que c’est un bijou qui m’a ravie et qui trouvera , je n’en doute pas une seconde, un vaste public .

Le livre idéal quand on a envie de décoller, de s’évader, de se laisser porter par l’action et de sortir du quotidien. C’est extrêmement travaillé, ciselé, chaque détail compte sans pour autant être visible, de la dentelle.

Une chose que je ne fais que rarement, c’est de vous livrer ici  la 4ème de couverture, parce qu’elle dit la trame que je me sens incapable de vous retracer aussi clairement

« Aux abords de Paris, le convoi d’un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l’envergure de l’affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l’or aux doigts, comme si c’était chez lui, du dôme de l’Institut de France à l’église Saint-Eustache…
Derrière l’attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n’est pourtant ni l’argent ni les diamants. Mais une femme, Ylana, aussi belle qu’égarée. Ranko est un solitaire endurci, à l’incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l’histoire de l’ex-Yougoslavie. L’attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner. Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d’échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l’art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste. La guerre et l’amour planent comme des vautours. »

Pas mal, non ?

Le roman commence sur une Attaque de diligence, comme sera nommée l’enquête de la police.

Mais pour le reste, je n’ai aucunement l’intention de vous raconter l’histoire « à ma sauce » (je vous invite plutôt à découvrir dans ce roman celle de Brainman de sauce, la carbonara et une scène de cuisine et de table comme je les adore…), mais par quelques passages que j’ai aimés, quelques phrases trouvées belles, drôles, malines, touchantes, poétiques, vous donner envie de vous plonger dans ce roman que je n’hésite pas à qualifier de magnifique, le grand talent d’Ingrid Astier qui fait honneur à la Série Noire, c’est mon avis de lectrice. Quelques figures pour le don de la portraitiste, qui en deux ou trois phrases met des visages sous nos yeux, des obsessions, des visions, des éclats de texte :

« Dans la nuit lénifiante des banlieues, Brainman ( l’Ouvre-boîte )  et Miko ( la Sonnette) roulaient. Un tandem qui, au premier coup d’œil, n’évoquait jamais Laurel et Hardy. Ceux qui les croisaient n’avaient pas envie de se marrer. Quand vous tombiez sur leurs bobines, vous saviez tout de suite que vous n’aviez pas affaire au plombier. »

Il y a une scène d’amour et de complicité entre Brainman et son ami le Tokarev, absolument géniale.

L’autre duo est composé de One et One

« Astrakan les avait baptisés de la même manière pour être toujours sûr que l’un des deux réponde quand il appelait.[…]. Et comme chez les voyous, l’ego est un fléau, les fondre dans le même mot rabaissait d’autant la vanité. Pour finir, les deux n’étaient pas faits pour être particularisés. Ils devaient être un bloc uni, d’acier. Un rempart contre l’adversité. L’un était grand avec les cheveux très courts, du vrai gazon anglais millimétré qui aurait cramé blond sous le soleil d’Angola. L’autre était grand avec des cheveux bruns un poil plus longs. Courts, également, donc. Les deux avec de belles gueules de truands, le modèle classique où tout est carré, de la mâchoire à la mentalité. »

Les indics et autres intermédiaires d’un côté ou de l’autre ont pour nom la Sangsue ou la Murène, pas besoin d’en dire plus n’est-ce pas ?

La romancière met en scène aussi un monde de luxe qui m’est totalement étranger, avec ses dessus brillants et ses dessous pas toujours très propres, la presque irréelle Ylana avec ses bouts de mèches bleus ou mauves, sublimement vêtue de rien très cher, qui pleure devant une toile de Bilal et nage nue dans des aquariums. Les appartements luxueux, et une fascinante rencontre de chessboxing ( imaginé par Enki Bilal dans son album « Froid équateur » en 1992 , le chessboxing est devenu une véritable discipline ), les bulles de champagne, les voitures noires, blindées et immenses, avec chauffeur, bien sûr…Astrakan, fou amoureux de la belle et si jeune Ylana, sorte de Cendrillon des temps modernes en plus sensuelle et moins sage. Derrière ces gens, l’ombre de la guerre, et chacun panse ses douleurs et utilise son manuel de survie.

Et puis il y a Ranko, un prototype de haut vol qui déploie ses talents de grimpeur, boxeur, joueur d’échecs, amateur d’art, esthète, et cambrioleur:

« Il ne savait plus s’arrêter. Grimper pour voler le grisait.

Une drogue dure.

Tout ce qu’il gagnait, il le devait à cette élévation. Et il en était fier. La seule part de lui qui fréquentait le ciel. Et quand il voyait l’appartement des gens, il avait, profondément, l’impression de redistribuer la donne. Su ces centaines de mètres carrés, qu’est-ce qu’il prenait ? Quelques poignées. Celui qui ne s’en remettait pas avait vraiment un problème. 

Il ne leur volait pas leur âme et quant ils monteraient là-haut, pour saluer l’éternité, il les aurait délestés. 

Le matérialisme était un chien enragé. Toujours à mordre, toujours à japper. Lui, il n’avait pas cet esprit ratatiné, il ne faisait que transformer. 

Il était sur le passage, le changement de mains. 

La vie était ainsi. Et la mort, la dissolution absolue. »

En fait, j’ai du corner une page sur deux ( j’ai le droit, c’est mon livre !) et c’est si difficile ici de vous dire toute la richesse de ce texte ! 

Enfin, Stéphan Suarez, bon flic et personnage très sympathique lui aussi, obsédé par ce Gecko insaisissable:

« Suarez menait le groupe d’initiative. Cet os à moëlle, on ne le lui laisserait pas à ronger. Et n’importe quel flic détestait qu’on lui retire l’os de la gueule. Mais Suarez avait son os à lui.

Un os qu’il n’aurait confié à personne.

Même une maîtresse n’aurait pas pris autant de place dans sa tête.

Et cet os, c’était le Gecko.

Le plus beau cadeau que le banditisme lui ait fait.

Son cauchemar, aussi, son tunnel à lui. »

Je pense que dorénavant, même si c’est rare que j’y aille, quand je me promènerai à Paris, je lèverai les yeux vers les toits avec plus d’attention. Si par hasard j’apercevais le Gecko, Ranko revenu dominer la ville, Ranko le serbe, homme blessé par la guerre dans son pays, Ranko le solitaire, Arsène Lupin discret du XXIème siècle, homme-araignée qui fait des façades, des corniches, des toits son terrain de jeu, qui comme une pie va déposer ses prises dans un nid bien caché haut perché et dur d’accès. Gecko qui court sur les glissières des autoroutes, qui échappe encore et encore à Stéphan Suarez.

Le modèle de Ranko, Patrick Edlinger

C’est rien de dire que j’ai aimé cette lecture qui m’a fait du bien, qui m’a extraite de tout le reste pendant quelques heures, pour moi, plus que thriller, roman d’aventures à la manière d’un Dumas de notre temps peut-être. Elle nous offre la liste de tous les personnages à la fin du livre, mais je n’ai pas eu à l’utiliser tant je me suis immiscée dans le scénario, tant ces personnages ont chair qu’on ne les oublie pas . Etpuis, vous entrerez avec Ranko dans l’atelier de Bilal, avec lui vous regarderez ses créatures , vous croiserez l’artiste lors de la rencontre de chessboxing, Enki Bilal, si bien intégré à cette histoire, qui la rend si réelle et en même temps si romanesque…Quel beau travail…

En allant sur le site des Quais du Polar, vous pouvez accéder au replay des conférences dont une dans laquelle Ingrid Astier parle du travail en amont d’un tel livre et je trouve qu’elle-même est digne d’un de ses personnages de cette histoire, fougueuse, enthousiaste, impliquée dans son œuvre, fiévreuse.

Illustration visuelle et sonore

« Le Fleuve Caché » – Adrian McKinty – Gallimard/Série Noire, traduit par Patrice Carrer

fleuvecache« À sept fuseaux horaires de Belfast, vers l’ouest, la future victime était encore vivante et en bonne santé. Une jeune femme sûre d’elle, appréciée – et intelligente, qualité qui allait causer sa perte.

Avec l’aide d’une balle de calibre.22. »

J’ai trouvé d’occasion ce livre d’Adrian McKinty, alors qu’après l’avoir découvert avec « Une terre si froide », je m’étais dit que je lirais encore cet auteur. Ce roman – ci est plus ancien, et ne fait pas partie d’une série.

belfast-434345_960_720Bien qu’il débute en Irlande (Belfast), la majeure partie du roman se déroule dans le Colorado, à Denver et ses environs, avec une brève escale en Inde vers la fin.

Adrian McKinty m’avait plutôt impressionnée par son écriture, son ton acerbe et amèrement ironique. Son talent ici est le même. Car non content de nous donner un vrai polar avec une intrigue tortueuse, des personnages bien tracés, un héros attachant, il profite du voyage de son personnage Alex Lawson dans le Colorado pour donner une vision assez critique d’une certaine Amérique, celle en période électorale quand la quête commence pour financer les campagnes, et que la compromission fait loi.

McKinty balaie du regard de son personnage les paysages du Colorado, il scrute ses villes, ses habitants et son histoire ( la nation comanche est évoquée plusieurs fois) sans concessions, avec la curiosité du jeune homme et l’émerveillement de l’ami John qui voit « en vrai » ce qu’il connaissait par les films ou les séries. La réalité et ce qui va leur arriver ne va pas beaucoup les démentir.

denver-1043509__180Tout ça de façon habilement menée va nous ramener finalement à l’Irlande, l’UDA et l’IRA, la police, la politique, la pègre et le trafic de drogue…Bref ! Un tableau bien noir quand même. Quelques mots du héros, Alex, parce que ce genre de « profil » est à ma connaissance assez rare dans le polar, à savoir : il est jeune, et même très jeune, 25 ans, et déjà démissionnaire de la police après une carrière brève mais brillante. Il est intelligent et cultivé, curieux, le cœur encore tendre, il drague en disant à l’oreille des filles des poèmes de Yeats… Quand il apprend la mort de sa première conquête féminine, Victoria Patawasti à Denver, victime d’un meurtre, il accepte la proposition du père, qui doute de la culpabilité de l’homme qui a été arrêté, de se rendre sur place mener l’enquête, flanqué de son meilleur ami John. Il peut ainsi échapper quelques temps à la surveillance de la commission qui veut l’amener à témoigner dans une affaire qui ferait le plus grand tort à la police irlandaise.

Lentement tout se met en place et peu à peu la machine s’emballe, tenant le lecteur en haleine par le rythme et le suspense mais aussi par l’écriture, le style remarquable – une vraie personnalité – , des giclées de poésie un peu hors du temps:

« Lookout Mountain flotte dans la brume. Le ciel est calme, d’un bleu méditerranéen rayé par les diagonales incurvées des jets. Le calme devient plus profond, plus tendu. Un vide muet. Une absence qui plane engourdit les architectures. Il est encore tôt. Un chien errant. Un chat sans queue. Une fille en châle noir.

Les contreforts des montagnes, aussi proches qu’une araignée sur le mur.

Une  perspective à vue d’oiseau.

Cette rue dont la rectitude est encore soulignée par les angles parfaits des intersections. Les rayons du grand soleil, à l’est, aspirés latéralement.

L’inquiétude te tient par les cheveux.

Des ennemis partout, aux quatre points cardinaux, dans tous les azimuts.

Mais pas ce matin, sous l’azur où planent les nuages d’ivoire et cette étoile locale qui répand sa chaleur bienveillante.

Dire qu’il y a juste un instant, tout cela n’était que plaine mythique, espace de migration des bisons et de la nation comanche. »

 

des dialogues bien balancés, et beaucoup d’humour. 

« Tout cela rendait John philosophe:

-« C’est pas si mal, d’attendre. On remarque des trucs. Le temps ralentit, se décompose en ses éléments constitutifs. Notre conscience a trop souvent tendance à fonctionner sur pilote automatique, on met le régulateur de vitesse et on regarde passer la journée, la semaine, toute notre vie sur cette planète… »

D’où est-ce qu’il sortait cette psychologie à deux balles ? De son manuel de moto ? En tous cas, pas question que je morde à l’hameçon.[…]

-Vise un peu toutes ces étoiles! » s’est extasié John.

Il commençait à me gonfler, et je me suis consciencieusement abstenu de lever les yeux. »

gangeVraiment un personnage que j’ai aimé peut-être pour sa jeunesse, cette tendance à la blague et à tomber amoureux, sans perdre pourtant son côté pro, même s’il est sur la touche; ça change un peu des commissaires déclinants, proches de la retraite, dépressifs et /ou alcooliques ( bon, Alex a des vices lui aussi…). C’est un livre intelligent, drôle et sensible , qui porte je trouve, un regard original sur le monde. Adrian McKinty, encore une très belle voix irlandaise.