« L’annonce » – Marie – Hélène Lafon – Folio

lannonce« Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l’avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Ce livre m’a été offert après que j’aie partagé « Joseph », avec lequel j’ai découvert Marie-Hélène Lafon, et que j’ai beaucoup aimé pour sa sobriété très adaptée au sujet, une écriture au rythme des jours de ce Cantal où vit l’auteure.

Ici, elle nous conte l’histoire d’Annette, 37 ans, originaire de Bailleul dans le Nord. Annette a été une femme battue, elle a un petit garçon, Eric, et décide de quitter sa région natale. Annette fuit son ex-mari, fuit sa vie triste et solitaire. Elle répond à une annonce dans un journal, celle de Paul, 46 ans, paysan du Cantal qui ne veut pas finir ses jours seuls.

« Il n’en voulait à personne, il n’aurait rien pu dire, mais à quarante ans il s’était réveillé, calme et résolu. Résolu à cela, à cela seulement, il aurait une femme à Fridières, une femme avec lui, à son côté pour les jours et les nuits pour vivre et durer. »

Nous est alors racontée cette rencontre à mi-chemin, Nevers, de ces deux âmes solitaires, l’une sous le coup de sa vie pleine de violences, et l’autre coincé quelque peu entre les deux vieux oncles et la sœur autoritaire, peu prompts à partager la ferme, le frère et neveu.

« On avait peu à dire quand il fallait, d’abord, vivre ensemble, le matin le soir, se toucher, s’attendre, se craindre, s’apprendre. On était au pied de ce mur-là, on l’avait voulu, on avait passé l’annonce, on s’était vu et revu, on avait décidé, on était enfoncé dans cette histoire. Avec l’enfant, le fils, le garçon, Eric. Avec les trois, Nicole et les oncles, leurs silences, leurs yeux posés. »

Marie-Hélène Lafon présente dans un premier temps ces deux vies, trace les portraits de ces deux personnes qui vont s’accorder. Paul est un homme doux et intelligent, qui va accepter l’enfant sans problème aucun, Annette va découvrir une délicatesse qu’elle n’a pas connue avec son mari et la voici partie avec son fils à Fridières où elle découvre la campagne, la vie à la ferme et la méfiance, défiance de la famille, mais aussi la tendresse de Paul. Quant au petit Eric, enfant éveillé et sensible, il va s’attacher Lola la chienne et va partir à la découverte de la campagne  avec elle. Seule lui manque sa grand-mère, restée au nord, et qui lui est chère.

french-205207_640J’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé dans « Joseph », à savoir une langue au service des campagnards, paysans ou pas, dans un autre registre que le roman dit « du terroir ». On entend l’horloge, le caquètement des poules dans la cour, le moteur du tracteur et l’écho de la télé à l’heure des « actualités ». On sent les parfums du soir après un jour de soleil d’été, on perçoit la blancheur de la neige tombée, épaisse et lumineuse. Et les pensées des uns et des autres sont esquissées, l’acrimonie de Nicole par exemple, la sœur de Paul qui se croit menacée dans ses prérogatives sur son domaine ( Annette est bien trop douce, prudente et perspicace pour ne pas tenter le combat ! ). Mais je crois que ce que j’ai aimé là, c’est la découverte de la nature par ces deux enfants du Nord, Annette et son gamin. La sensualité de la campagne va réveiller de belles choses en eux et va être comme une médecine douce pour eux.

« Elle apprenait la lumière qui réveillait chaque chose, l’une, l’autre ensuite, visitée prise nimbée ; les prés, les arbres, la route en ruban bleu, les chemins tapis, les vaches lentes et les tracteurs matutinaux, cahotants, volontiers rouges. »

Le seul reproche que je me risquerais à faire, c’est ce que je nommerais un « tic » dans l’écriture, un procédé bien vu mais qui devient un peu lourd à trop se répéter. On trouve tout au long du texte des séries d’adjectifs, souvent par trois et sans virgule, comme si elle ne trouvait pas le bon, le plus précis ou le plus juste, et ça m’a un peu agacée à la longue. Exemple : « …elle avait surgi, en tracteur, du Jaladis enfoui reclus aboli. ». Ce procédé était peu présent dans « Joseph », juste un peu trop utilisé ici. Reste un très beau livre malgré tout. Le regard porté sur le monde paysan est assez ironique, mine de rien, mais il y a Paul qui rattrape la tendance du reste de la famille à mettre cette jeune femme à l’épreuve. Et puis la joie d’Eric dans ce décor, libre, courant avec Lola, réminiscences de souvenirs d’enfance…Et tout ce dont je ne me lasse pas moi, vivant à la campagne :

« En juin le pays était un bouquet, une folie. Les deux tilleuls dans la cour, l’érable au coin du jardin, le lilas sur le mur, tout bruissait frémissait ondulait : c’était gonflé de lumière verte, luisant, vernissé, presque noir dans les coins d’ombre, une gloire inouïe qui, les jours de vent léger, vous saisissait, vous coupait les mots, les engorgeait dans le ventre où ils restaient tapis, insuffisants, inaudibles. Sans les mots on se tenait éberlué dans cette rutilance somptueuse. »

cows-771613_640Comment des vies douloureuses peuvent se voir réparées par le vent dans les arbres, le parfum des lilas un soir de printemps, le regard aimant d’un chien, la main calleuse d’un homme et sa voix confiante…

J’ai encore de Marie-Hélène Lafon « Les derniers indiens », un autre cadeau ( oui, j’ai des amies qui m’offrent des livres ! ). Ces livres courts me sont des pauses agréables entre des lectures plus denses, une bouffée de l’air frais du Cantal.

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« Joseph » -Marie-Hélène Lafon – Folio

« Les mains de Joseph sont posées à plat sur ses cuisses. Elles ont l’air d’avoir une vie propre et sont parcourues de menus tressaillements. Elles sont rondes et courtes, des mains presque jeunes comme d’enfance et cependant sans âge. Les ongles carrés sont coupés au ras de la chair, on voit leur épaisseur, on voit que c’est net, Joseph entretient ses mains, elles lui servent pour son travail, il fait le nécessaire. »

Beaucoup de plaisir avec ce court roman. Après les Cévennes et le plateau de Millevaches de Franck Bouysse, après les tempéraments impétueux et la poésie rageuse de ce formidable auteur, me voici dans le Cantal, avec Joseph et la voix posée de Marie-Hélène Lafon.

hauteCette écriture au rythme particulier, que j’ai vraiment aimée, nous conte la vie de Joseph, celle du moment, celle du passé. Très bonne idée de commencer par les mains de Joseph, car ce sont ses mains qui toute sa vie ont travaillé…Mais à travers ces mains, c’est un homme et son esprit qui transparaissent. On a du mal à l’imaginer jeune, cet ouvrier agricole au bord de la retraite. Mais il semble « au bord de tout », Joseph. De l’amour, du temps, de la vie en général. Les seules choses dans lesquelles il se soit plongé totalement furent l’alcool et le travail. L’alcool, il en a fini non sans mal et après maintes cures. Quant au travail, c’est toute l’histoire de sa vie; les fermes, les patrons et patronnes, les familles par procuration, et la sienne propre, mère et frère…

Bien plus qu’un quotidien banal, Marie-Hélène Lafon peint un portrait sans faille, dense et précis par les mots choisis d’un monde qui s’achève, portrait aussi d’un de ces si nombreux ouvriers agricoles. Joseph n’est pas mal traité, mais il connait les limites, comme la salle de bains, ça non, il a droit au lavabo du débarras ou de l’étable.

jujuC’est ce personnage, ce Joseph si observateur, qui écoute, regarde et enregistre, qui est une mémoire de ce coin de campagne et de ceux qui y vivent, que j’ai beaucoup apprécié. Il déroule ses réflexions, se souvient de cette Sylvie qui lui fit croire à l’amour, parle du chien Raymond, de la patronne qui fait ses mots croisés, de la télévision, des bals, des travaux et des heures qui passent, aux champs ou à l’étable. Il y a une intelligence dans cet homme, un vrai caractère qui se dévoile peu à peu, tout doucement, au bruit de l’horloge, au rythme de la traite; avant ça, les ivrogneries qui le menaient à l’hôpital, jusqu’à la bonne cure qui le maintient sobre et nous le présente lucide. Joseph repense au père, ivrogne aussi, la mère soulagée quand il meurt, la vie du village, les réussites et les défaites, mais toujours à voix mesurée, en sourdine, sans emportement, jamais. Joseph voit tout, se questionne, cherche des réponses ou pas. Joseph que Marie-Hélène Lafon nous fait aimer et comprendre en 115 pages, et ça, c’est du talent.

Pour avoir connu de ces ouvriers agricoles ( il en existe encore, parfois très mal traités en toute illégalité ), j’ai été touchée par ce beau texte, par l’attention portée à cet homme. Le monde rural tel que les médias nous le montrent est très souvent une image erronée. Soit joliette soit glauque. Soit le paradis des vacanciers, soit un désert à notre porte. Parler comme Bouysse et Lafon, l’un en des œuvres noires et turbulentes, l’autre en un tableau patient et clair, est un défi qu’ils relèvent tous deux avec un grand talent. J’aime.

« L’amie prodigieuse » – Elena Ferrante – Folio, traduit par Elsa Damien

amie« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout: et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. »

Parfois, en lisant, on devient le héros ou l’héroïne. Le décor n’est pas notre pays, ce n’est pas notre génération, c’est un autre siècle, un autre milieu, ce n’est pas notre vie ou notre destin, il ou elle ne nous ressemble pas, mais pourtant, c’est nous. J’ai aussi bien compris pourquoi ce livre est celui que Daniel Pennac offre à ses amis.

En lisant ce beau, doux et souvent triste, mélancolique roman, j’ai été Elena; pas Lila, mais Elena, la narratrice devenue adulte et qui raconte. Je ne vais pas m’engager dans l’idée d’un éventuel roman autobiographique, car Elena Ferrante est de ces plumes mystérieuses car cachées, discrètes, absentes des écrans, des ondes et des journaux. Et puis en plus on s’en fiche, de savoir si c’est sa « véritable » histoire…C’est son histoire, elle l’a écrite, et tellement bien.

vesuvius-686250_960_720Voici deux gamines nées dans les quartiers misérables de Naples, à la fin des années 50, début des années 60. L’une, Elena, est fille du portier de la mairie, l’autre a un père pauvre cordonnier. C’est l’histoire de la naissance d’une amitié, l’histoire d’un lien exceptionnel entre deux fillettes, puis adolescentes. Toutes deux sont d’une intelligence qui ne demande qu’à s’épanouir et une institutrice consciencieuse va les y aider. Il y a Elena, plutôt douce et un peu timide, et Lila, dont les yeux parfois se mutent en deux fentes d’où fuse un éclair sombre; teigneuse, hardie,  elle est en fait toujours en colère. 

Pour moi ce livre est plus qu’une peinture sociale de cette époque, dans cette ville, dans ce quartier, un livre sur l’amour et l’amitié, ces liens qui se créent par des attirances confuses, un livre sur les femmes aussi, et enfin un livre sur l’ascension sociale, ses vertus et ses conséquences.

« Nous jouions dans la cour, mais en faisant comme si on ne jouait pas ensemble. »

Tout commence par deux poupées tombées dans la cave du vieil immeuble où vit le redouté Don Achille, et par les deux fillettes qui montent pour aller frapper à sa porte…Et Lila qui prend la main d’Elena. Parce qu’avant ça, la relation est faite de défis lancés par Lila, mais pas de mots, pas de gestes, des jeux à distance presque. Une attirance qui se méfie. Il y a au début du livre des pages vraiment magnifiques sur les jeux de ces gamines, petites dans la cour, avec leurs poupées qui parlent pour les fillettes. Ce ne sont pas elles, non non ! Ce sont les poupées qui se confient.

« Moi j’étais petite et, en fin de compte, ma poupée en savait plus long que moi. Je lui parlais, elle me parlait. Elle avait un visage, des cheveux et des yeux en celluloïd. Elle portait une petite robe bleue que lui avait cousue ma mère dans un de ses rares moments heureux, et elle était très belle. La poupée de Lila, en revanche, avait un corps en chiffon jaunâtre rempli de sciure, et je la trouvais laide et crasseuse. Toutes deux s’épiaient, se soupesaient, toujours prêtes à se blottir dans nos bras si un orage éclatait, s’il y avait du tonnerre ou si quelqu’un de plus grand, de plus fort et aux dents aiguisées, voulait s’emparer d’elles. »

Elena Ferrante va ainsi dérouler la vie quotidienne de ce quartier, avec sa faune de petits métiers, de gamins crâneurs, d’adultes bons ou mauvais, parfois les deux en même temps, décrire ces filles qui grandissent, s’émancipent, trouvent le savoir et s’en exaltent, voracement elles lisent, apprennent, étudient encore et encore. Lila  est une « méchante » quand Elena est une « gentille ». Et pourtant c’est bien le destin de Lila qui m’a surprise. Belle capacité de l’auteure à casser le cliché, c’est en ça que ce texte est si beau,  par cette façon de toujours, toujours montrer toutes les facettes des gens de ce quartier sans jamais tomber dans la caricature grossière, dans le schéma couru d’avance.

Je n’ai pas très envie de vous en dire plus sur ce roman qui se lit comme on voit un film, on y entend des voix, des rires et des cris, ça vit, ça montre la jeunesse et ses rêves, les belles voitures, rouges ou vertes et de préférence décapotables que les garçons s’offrent au premier salaire, pour promener Elena, et puis Lila, qui de petite maigrichonne, un peu noiraude, va exploser de beauté à l’adolescence comme un papillon sort de sa chrysalide. Les premières amours, les jalousies, les haines fugaces ou tenaces, les tourments de l’adolescence, le désespoir devant le miroir et la fierté de compliments à l’école. Toutes ces choses qui semblent banales mais sont les fondements de nos vies, décrites sans mièvrerie, sans emphase, avec une formidable justesse . Ce livre m’a émue profondément, jusqu’à deux pages, pour moi les plus belles du livre ( p.406 et 407), une scène totalement bouleversante entre ces deux filles de 16 ans qui déjà sont dans la vie d’adulte, mais ont si peur. 

Elle se regarda dans la glace en soulevant un peu sa robe:

« Elles sont moches, dit-elle.

-C’est pas vrai. »

Elle rit nerveusement:

« Mais si , regarde: les rêves que j’avais dans la tête se retrouvent sous mes pieds. »

Elle se retourna avec une soudaine expression d’effroi:

« Lenù, qu’est-ce qui va m’arriver? » »

C’est presque sur cette phrase que se termine ce premier tome de la saga annoncée.

Elle n’est pas terrible cette phrase ? « Les rêves que j’avais dans la tête se retrouvent sous mes pieds » ? Moi je la trouve effrayante.

On peut, oui, faire le lien avec l’extraordinaire « D’acier » de la jeune Silvia Avallone et ses deux héroïnes inoubliables, Anna et Francesca.

 Le tome 2  est paru chez Gallimard ( collection » Du monde entier ») sous le titre « Le nouveau nom ».