« La route au tabac » – Erskine Caldwell – Belfond /Vintage, traduit par Maurice-Edgar Coindreau

« Lov Bensey, un sac de navets sur le dos, s’en retournait chez lui. Il avançait péniblement sur la route au tabac, les pieds dans l’épaisse couche de sable blanc où les pluies avaient creusé de profondes ornières. Ce sac de navets lui avait coûté bien de la peine. Il fallait longtemps pour aller à Fuller et en revenir, et le trajet était fatigant. »

Nouvelle pépite de cette collection qui me réjouit à chaque fois. Erskine Caldwell, très connu pour « Le petit arpent du bon dieu » nous emmène une fois encore dans le Sud de la Grande Dépression, chez les petites gens d’un monde rural dévasté par la crise.

Ce qui identifie parfaitement cet auteur, c’est la langue – très bien rendue ici par la traduction – et surtout l’absence totale de concessions pour les portraits des personnages. Point de pitié ou de compassion, mais un sens aigu de la réalité des lieux, des temps et des caractères.

Et nous voici bien servis avec la famille Lester. Jeeter le père, celui qu’on va entendre le plus ici, est le champion de la procrastination, inconséquent, pleurnichard, veule. Il s’en réfère au Bon Dieu à tout bout de champ, s’en servant de coupable ou de sauveur selon le cas. Cet homme est absolument navrant…Sa femme Ada n’est pas très commode, et puis il y a la grand-mère qu’on perçoit plus comme un pauvre animal, toujours accroupie dans un coin et nourrie des quelques miettes des repas déjà maigres des autres.

Enfin, il reste dans ce coin perdu deux des enfants de la tripotée qu’Ada a mise au monde, Dude, 16 ans et Ellie May, adolescente défigurée par un affreux bec de lièvre et qui passe son temps à se cacher derrière les azédaracs, guettant tout et tout le monde.

Quant à Lov qui porte son sac de navets, il est le gendre de Jeeter, dont il a épousé la petite Pearl, âgée de 12 ans. Jolie fillette aux longues boucles blondes et aux yeux bleus, elle est aussi rebelle et refuse de se laisser toucher par son époux bien plus vieux qu’elle, ce qui le navre, vous vous en doutez…

« Bien qu’elle eût entre douze et treize ans, elle avait encore peur du noir, et souvent elle passait toute la nuit à pleurer, étendue, tremblante, sur son matelas par terre. Lov était dans la chambre et les portes étaient fermées, mais les ténèbres lui causaient une insupportable sensation d’étouffement. Elle n’avait jamais dit à personne combien elle avait peur des nuits noires, et personne n’avait su la cause de tant de larmes. Lov croyait que ça venait de quelque chose dans son cerveau[…] En réalité, Pearl était de beaucoup la plus intelligente des Lester. »

Enfin va arriver dans la cour de la bicoque Bessie, prédicatrice et prieuse de sa propre église évangélique ( c’est bien pratique ! ), pauvre Bessie tout juste veuve et affligée, elle, par un nez sans os qui lui laisse deux trous béants au milieu de la figure et ce trait physique donne lieu à de sacrés bons passages. Ayant hérité d’un petit magot de feu son mari, elle saura tenter Dude et son père avec une voiture flambant neuve, et c’est là que va commencer une phase du livre cocasse et ridicule, où les protagonistes vont de bêtise en bêtise, s’enferrant dans une course perdue d’avance. Jeeter veut tenter de soutirer de l’argent à ses enfants partis travailler en ville, les bruits qui circulent disent que certains ont bien réussi, mais en tous cas aucun ne donne de nouvelles. Chacun a son but, Dieu trône au milieu de tout ça devant une indécrottable stupidité.

Que dire de plus de ce roman où l’on rit jaune et où on se désole, car une telle misère est sidérante. Jeeter rate tout ce qu’il réalise – et il réalise bien peu – il se défausse sans cesse sur autrui, mais ça ne marche plus. La seule qu’on prend en pitié est Pearl au triste destin. Et quand même la grand-mère qui aura une fin tragi-comique.

Ces gens sont dépourvus de sentiments qu’on dit humains, d’une quelconque solidarité ou empathie, tout occupés à survivre au strict minimum dans la loi du chacun pour soi.

Pearl est la seule à soulever quelque chose dans le cœur de Lov, épris de la petite:

« Et puis, en plus de ça, j’connais rien de plus joli que de regarder ses yeux bleu pâle, de bonne heure le matin, avant que le soleil soit assez haut pour y jeter trop de lumière. De bonne heure, le matin, c’était bien la plus jolie chose qu’un homme puisse voir. Mais ils étaient jolis tout le long du jour et, des fois, je m’asseyais et je tremblais de tout mon corps tellement que j’avais envie de la serrer bien fort. M’est avis que j’oublierai jamais comme ses yeux étaient jolis au petit jour, juste quand le soleil se levait. »

C’est joli, non ? Sauf que Lov vient demander à Jeeter de l’aider à attacher Pearl sur le lit pour qu’il puisse lui montrer la force de son amour…

Peut-être penserez-vous qu’il n’y a pas de quoi rire, que tout ça est tragique. Si vous lisez ce roman, je vous mets au défi de ne pas sourire voire rire au moins une fois ! Ce livre a eu un énorme succès à sa sortie en 1932 aux USA, Caldwell a été un des auteurs les plus censurés de son époque. Je vous mets ici la présentation de l’auteur par l’éditeur qui confirme très clairement ce que j’aime chez cet écrivain et qui en fait un auteur dérangeant.

Et ici, le film réalisé par John Ford, bien moins sévère que le livre pour le physique des personnages, bien plus comique aussi car si le livre est drôle il est surtout furieusement noir.

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« La rue » – Ann Petry – Belfond/Vintage Noir, traduit par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault

« Le vent glacé de novembre balayait la 116ème Rue. Il secouait les poubelles, aspirait les rideaux par les fenêtres ouvertes et les renvoyait claquer contre les carreaux. Les rues entre les Septième et Huitième Avenues étaient désertées. Seuls quelques passants pressés avançaient, courbés, luttant contre le vent. »

Encore une belle découverte grâce à cette collection Vintage, qui explore aussi le noir. Voici cette maudite 116ème Rue de Harlem dans les années 40, et voici Lutie Johnson, jeune mère du petit Bub qu’elle aime comme la prunelle de ses yeux et pour lequel elle bataille, seule puisque le père, Jim, s’en est allé. Pour Bub, mais pour elle aussi elle veut sortir de sa condition, sortir de son quartier, échapper à un rôle considéré comme une fatalité, ce rôle de servante noire pour des bourgeois blancs, ce même emploi qui l’a éloignée de son mari et de son fils, et qui a rompu ce mariage déjà fragile. D’autant que Lutie est belle, attirante, jeune, elle est pleine d’allure parce qu’elle veille à sa tenue, à celle de son fils pour rester digne, et enfin elle est intelligente. Elle a toujours son père, « Pop », un vieil ivrogne, sa mère « Mom » est morte.

 Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Marion Post Walcott, Domestique noire. Atlanta, Georgia, 1939 Courtesy of Library of Congress

Quand le roman débute, Lutie cherche et trouve un logement pour Bub et elle dans cette 116ème Rue, après avoir quitté son emploi chez les Chandler. Là, tout la ramenait à sa condition, à sa peau, à son sexe, sous l’œil concupiscent des hommes de la maison et la méfiance des femmes.

« Quand elle entrait dans une pièce où elles se trouvaient, elles la regardaient d’une façon bizarre, comme intriguées. Elle entendait parfois des bribes de leur conversation: « Certainement une très bonne cuisinière. Mais je n’aimerais pas avoir une si jolie négresse chez moi. Pas avec John. Vous savez, elles font toujours du charme avec les hommes. Surtout avec les hommes blancs… » Elle les servait tranquillement, efficacement, mais elle ne voulait pas les regarder – elle les ignorait. […] Mais elle ne comprenait pas pourquoi elles croyaient toutes que les négresses étaient des putains. »

Et c’est ainsi qu’à son retour, mari envolé, quelques temps passés chez Pop, Lutie apprend la sténo et la comptabilité tout en travaillant dans un pressing, elle réussit ses examens, première victoire, mais attend 4 ans avant de trouver un emploi d’aide-comptable, seconde victoire. Enfin la voici trouvant ce logement dans la 116ème Rue…ce qui ne constitue pas vraiment un combat gagné, non, parce que cette rue, réservée aux noirs, cette rue renferme tout ce que Lutie veut fuir, tout ce qu’elle souhaite éviter à son fils. Et là va commencer le destin tragique de la belle et vaillante jeune femme. L’auteure nous emmène à la rencontre de toute la misère de ce quartier, de cet état de pauvre, de noir, de femme seule, noire et pauvre; on va rencontrer l’effroyable concierge, Mr Jones, l’imperturbable Mrs Hedges, pas si bonne qu’il n’y paraît, pas si méchante non plus, une survivante, postée en vigie à sa fenêtre avec son turban rouge sur la tête. On entre dans le petit monde interlope des boîtes où l’on chante, où l’on danse, où l’on croit à un autre avenir possible, mais où les Lutie de ce monde, toutes réfléchies qu’elles soient, finissent par échouer et se défaire. Le petit Bub aussi, enfant sage, gentil, bien élevé, voit sa mère changer, hantée qu’elle est par l’argent nécessaire pour vivre et quitter cette rue…

Quand Lutie se met à croire à une autre vie avec Boots Smith, le dandy séducteur qui lui promet un succès de chanteuse, elle ignore qu’une fois de plus, l’homme blanc tiendra sa vie à sa merci car Junto, le maître des lieux, a remarqué cette belle et jeune femme.

Ce que Boots, noir, pense de Junto, blanc:

« Ce n’était pas parce que Junto était blanc. Il n’éprouvait pour lui aucun des sentiments qu’il éprouvait pour les autres hommes de sa race. Depuis qu’il le connaissait, il n’y avait jamais rien eu dans ses manières, ni dans sa voix, qui eût pu faire croire à Boots qu’il le méprisait.

Il l’avait souvent regardé avec méfiance et incrédulité. Junto était toujours le même, et il traitait les Blancs qui travaillaient pour lui exactement comme les Noirs. Non, ce n’était pas parce que Junto était blanc qu’il supportait mal d’imaginer Lutie couchée avec lui. C’était uniquement parce qu’il n’admettait pas que quelqu’un la possédât, à part lui-même, évidemment. En était-il amoureux ? Il se le demanda sérieusement. Non. Seulement il la désirait. Elle l’intriguait. Il y avait un tel air de défi dans sa façon de marcher la tête haute et d’éluder ses essais de déclaration. En somme, il l’avait dans la peau et ne se libérerait qu’en la possédant. »

Il se passe beaucoup de choses dans ce roman dont la toile de fond sociale est très précise et sans concessions, où l’on comprend que vouloir sortir de sa condition comme Lutie à cette époque relevait du défi insurmontable, en tous cas à travers les pensées de la jeune femme, fil conducteur de la lecture c’est ce que dit clairement Ann Petry.

Un roman assez révoltant, écrit de façon très vivante malgré quelques longueurs, la plongée dans cette époque et dans ce quartier est riche d’enseignements et de réflexions. On suit Lutie avec une grande attente tant elle se bat fort, on lui tient la main jusqu’au bout et on referme le livre bien triste. Un beau livre, de lecture facile, très dur et violent, mais attachant jusqu’à la fin plutôt inattendue, une fin totale.

Ce roman eut un énorme succès à sa sortie en 1946 aux USA, écrit par une jeune femme noire, belle, mais appartenant à la classe moyenne, et dont le mari était auteur de romans policiers. La présentation de l’auteure par l’éditeur ici .

Les mots de la fin:

« La neige tombait. La rue était vide et silencieuse. Rien ne la distinguait plus des autres. La neige recouvrait tout – la saleté, la misère, la laideur. »

« Novembre » – Joséphine Johnson – Belfond / Vintage, traduit par Odette Micheli

« Novembre. À présent je revois d’un seul coup nos vies durant les années passées. Cet automne à la fois une fin et un commencement, et les jours naguère brouillés par ce qui était trop proche et trop familier sont clairs, étrangers à mes yeux.[…]Aujourd’hui je puis regarder en arrière et voir les jours écoulés comme le fait celui qui contemple de loin le passé; ils ont plus de forme et de sens qu’autrefois. Mais rien n’est jamais fini, on ne laisse rien derrière soi sans retour. »

Dans cette belle collection Vintage de Belfond, voici ce très beau – et triste – roman de la Grande Dépression. Et pour une fois un livre écrit par une femme, dont les personnages centraux sont des femmes.

joséphineJoséphine Johnson écrivit ce roman à l’âge de 24 ans et obtint le prix Pulitzer en 1935. Remarquable de maturité et de maîtrise, voici une vision assez différente de tout ce que j’ai pu lire de cette époque si dure et si misérable pour le peuple américain. Enfin c’est surtout le point de vue qui est différent et le ton, celui d’une toute jeune femme; cette photo de Joséphine publiée dans le livre avec une courte biographie est très émouvante pour moi. Son visage est doux, son regard qui n’est pas tourné vers l’objectif semble intérieur, méditatif ou mélancolique. Et je l’imagine fort bien en train d’écrire cette histoire.

Arnold Haldmarne a une situation honorable dans une fabrique de bois de construction et sa famille appartient à la middle class lorsque survient la Grande Dépression qui les jette sur les routes après avoir tout perdu. Il leur reste pourtant la vieille ferme familiale – hypothéquée – où les Haldmarne arrivent sur leur chariot, au début du récit. Ainsi commence l’histoire de Margot, la cadette des trois filles. Margot qui nous dit qu’elle n’est pas jolie, Margot postée là, entre Kerrin l’aînée, rousse ardente au comportement imprévisible et souvent inquiétant et Merle la petite dernière, gosse aux joues rebondies, toujours active, pleine de répartie et de joie de vivre, Margot rêve, contemple, douce et sage Margot observe, écoute et raconte. Elle a 14 ans et Merle 10. Elle ne donne pas l’âge de Kerrin, parce qu’on sait déjà que Kerrin n’est pas « comme les autres », mais c’est l’aînée.

« Nous quittions un monde mal agencé et embrouillé, qui maugréait contre lui-même, pour arriver dans un monde non moins dur, non moins prêt à contrecarrer son homme ou à le rejeter, mais qui tout au moins lui donnait quelque chose en retour. Ce qui était plus que n’eût fait le premier. »

Leur arrivée a lieu au printemps, et la jeune Margot découvre une maison

« […]recouverte de jasmin et de vigne vierge rouge enchevêtrés en lourdes masses au-dessus du porche. »

Et le lendemain

« […] des flocons de neige gros comme le poing et un vent de noroît qui tombait des collines et faisait trembler les fenêtres presque à en briser les carreaux; la neige mouillée claquait contre les vitres. »

Ce qui ne semble pas être de très bon augure pour la vie dans cet endroit, mais un certain optimisme, une curiosité animent les sœurs Haldmare, elles sont jeunes et pleines de courage, et trouvent de quoi s’émerveiller malgré la vie dure. Arnold n’est pas vraiment fait pour le travail agricole, mais il est épaulé par ses deux filles plus jeunes – Kerrin est inconstante et rebelle – et son épouse, femme paisible, lumineuse et courageuse, celle qui apporte la paix dans la maison. Et les jours s’écoulent, entre les tâches auxquelles s’adonnent Margot, Merle, le père et Kerrin  par intermittence. L’étrange Kerrin qui parfois explose en crises violentes, passant de l’ironie cinglante aux gestes dangereux. Le poids des dettes est là, suspendu au-dessus de leur labeur et de leurs jours, le  temps passe, et goutte à goutte l’inquiétude, puis l’angoisse croissent.

Grant , trentenaire maigre et travailleur, vient les aider. Le voisinage est tout aussi pauvre et une certaine solidarité s’exerce, mais un peu contrite et contrainte. Le père est sombre et son orgueil est heurté par la misère qui le pousse à se faire épauler. Et puis il y a Kerrin qui va remplacer la maîtresse d’école, Kerrin qui rentre au cœur de la nuit, qui rôde dans la campagne sans que les siens ne sachent où elle est.

Les jeunes filles mûrissent, troublées par la présence de Grant, pas très beau mais gentil et intelligent. Ainsi va passer le temps, au rythme des maigres récoltes et de la vie chiche. Ce qui emplit ce roman alors, c’est le caractère de Margot qui observe tout, ressent tout, décortique les événements et en souffre. Ainsi elle se compare à Kerrin:

« Kerrin était belle d’une beauté sombre et bizarre; la peau bronzée, glacée, tendue très lisse sur le visage, et des yeux sauvages comme ceux d’un poulain. Elle restait souvent la figure tournée vers le miroir ou bien passait ses mains écartées au travers de sa chevelure qui évoquait plutôt une lueur rousse et dense qu’aucune chose réelle. Elle s’étirait le cou parfois comme un oiseau pour voir à quel point la lumière était veloutée et riche sur ses joues; […] J’allais me regarder à mon tour dans la glace: il y avait dans ces traits quelque chose d’ennuyeux, et qui n’allait pas. Un teint pâle et pas de vie dans la peau, une bouche comme un entaille faite au couteau. J’étais laide – ô Dieu que j’étais laide ! « 

Au long des scènes de cette vie quotidienne qui n’est plus que combat, l’intensité dramatique monte doucement au fil des pages, les relations se tendent – seule Merle garde son énergie débordante et sa faconde dans les discussions. Mais survient l’été du malheur, celui qui va mener au point culminant de la tragédie, la grande sécheresse.

« En juin, les plantes commencèrent à se recroqueviller, à brunir, mais tout n’était pas encore sec et laid. Ce n’était pas tant la chaleur et la sécheresse que l’on craignait, mais ce qu’elles nous feraient encore subir…J’imaginais une sorte de fascination horrible dans la continuité de cette sécheresse, la perfection aiguë de ce long assassinat des choses. »

Même Merle y perdra son optimisme intrinsèque. Elle réclame des livres nouveaux, Merle la ronde qui se rebiffe contre ce sort qui s’acharne, alors que les incendies se répandent un peu partout et que le décor n’est que brun et noir, que tout disparaît sous les cendres, la fumée et cette fichue poussière qui recouvre tout.

« Nom de Dieu ! dit-elle, n’y a-t-il pas moyen d’avoir quelque chose à lire de plus récent que les Prophètes? Quelque chose qui n’ait pas un vague goût d’Adam? J’aimerais savoir ce que les hommes disent maintenant!

-Les mêmes choses qu’ils ont toujours dites, je crois, dit Mère. Peut-être bien qu’ils ont une autre manière de les dire à présent.

-Eh bien, une nouvelle manière de dire pourrait servir à quelque chose » avait rétorqué Merle[…]

« Ça ne me va pas du tout que nous soyons toujours rognés comme ça, avec Dieu ou quelqu’un qui nous comprime dans des petites boîtes étiquetées « taille minima ». Nous ne pouvons croître dans l’obscurité comme les champignons. »

Puis arrive la fin de tout, le dénouement qui laisse Margot sur le flanc, et même si elle continuera à faire ce qu’elle pense être son devoir, elle perd la lumière en perdant sa mère.

Sur ces 203 pages, avec une grande délicatesse et une infinie douceur, Margot dessine la longue agonie et l’éclatement d’une famille acculée et condamnée par un sort qui s’acharne. Je dis « dessine » parce que c’est souvent très visuel, la nature quand elle se montre un peu clémente est sous la plume de Joséphine Johnson une merveilleuse peinture. Ainsi l’arrivée en mars :

« Ma sœur Merle et moi regardions les geais voltiger à travers les branches et nous entendions leurs cris. Les ormes étaient couverts de bourgeons et formaient contre le ciel un treillis brun. Dans les pâturages, c’était dénudé et beau, les noyers projetaient une ombre couleur de lavande, très nette; toutes choses paraissaient étrangères et sans relations entre elles, ne formant aucun dessin que l’on put retracer. »

Un livre très triste, mais qui me laisse enchantée par cette écriture tellement subtile, un langage précis et poétique, jamais mièvre, et en même temps la force d’évocation et le don de faire monter, par la voix de Margot, l’angoisse qui étreint chacun, cette hypothèque sur leurs têtes, puis les prix bas, puis cette atroce sécheresse, la poussière omniprésente, et enfin le feu et la mort. Une superbe découverte pour moi, très impressionnée par cette plume si jeune, mais jamais juvénile. Coup de cœur pour cette jolie Joséphine et sa Margot.

« Mr North » – Thornton Wilder – éd. Belfond / Vintage, traduit par Éric Chédaille

north« C’est au printemps 1926 que je démissionnai.

Dans les jours qui suivent une telle décision, on se sent comme au sortir de l’hôpital après une longue maladie.  On réapprend lentement à marcher. Lentement et non sans émerveillement, on relève la tête. »

Un livre qui m’a beaucoup plu, au charme un peu désuet, mais en fait qui ne l’est pas du tout. Surprenant souvent, lisse en apparence mais finalement plein d’aspérités, d’ambiguïtés, à lire dans la tranquillité pour ne pas en perdre les subtilités. Peut-être bien un livre à lire deux fois…

Theophilus North vient d’enseigner durant 4 ans dans le New Jersey à de jeunes garçons, il approche la trentaine plein de cynisme et de maigres économies en poche. Il tient un volumineux journal, empli au cours de ces 6 dernières années de portraits ramenés entre autres de ses séjours en Europe. Curieux, complexe et passionnant personnage que ce Mr North. Il a eu neuf vocations dans sa vie : missionnaire, anthropologue, archéologue, « stupéfiant détective », comédien, magicien, amoureux, aventurier, la dernière étant:

« Vivre en homme libre. Notez tout ce qui ne m’a jamais effleuré l’esprit : je n’ai jamais voulu devenir  banquier, négociant, homme de loi, ni embrasser aucune de ces carrières étroitement liées à un conseil d’administration ou à un parti, telles que politicien, éditeur, réformateur du monde…Du reste toutes mes vocations avaient à voir avec les autres, mais les autres en tant qu’individus.

Comme le lecteur va le voir, elles continuaient toutes à me tenailler. Leurs contradictions réciproques me causaient pas mal d’ennuis, mais leur réalisation m’apportait une immense satisfaction. »

Et en effet, en lisant le journal de ce jeune homme brillant d’intelligence et d’esprit, on va le voir tour à tour dans chacune de ses vocations. Il aime diviser par neuf, Mr North, Teddie North. Ainsi il voit neuf cités dans la ville de Newport…Du cœur d’origine fondé par les colons jusqu’à la neuvième, celle de la classe moyenne. Je vous laisse à la curiosité de découvrir les autres, mais l’analyse est assez juste et peut sans doute s’appliquer à de nombreuses villes moyennes de cette époque, ici ou là.

tennis_players_on_newport_casino_court_1909Teddie s’installe donc et bientôt on va le voir partout à bicyclette, allant donner ici des cours de tennis, là des cours de français, mais aussi faire des lectures. Ainsi va-t-il entrer dans les foyers de la ville, dans toutes les strates des neuf cités, chez les bourgeois et les gens de maison où il va exercer ses neuf vocations. Volontiers menteur, mais toujours pour la bonne cause, il va dénouer des conflits, mettre à jour des vérités, et surtout mettre ça par écrit dans ce remarquable journal. J’ai vraiment aimé parce qu’il y a chez Teddie North un côté désabusé, mais néanmoins encore tendre; on le sent souvent bien plus proche des grands enfants, jeunes adolescents, que des adultes. Les portraits, physiques et psychologiques sont précis, et souvent North persifle, et ce avec tant d’esprit que c’est vraiment très délectable !  Ainsi de Mme Edward Darley:

« Fichtre ! Qui pouvait bien être cette créature ? Comme la première fois lorsqu’elle arrivait ou se relevait pour s’en aller, la salle était emplie du bruissement de cent jupons. Non seulement qui était-elle, mais aussi pourquoi venait-elle illuminer notre humble cantine ?

Elle n’avait pas à proprement parler de beaux traits. Les canons de la beauté féminine varient d’un siècle à l’autre et parfois plus souvent encore. Elle avait le visage long, mince, pâle et osseux. Vous entendrez plus loin Henry Simmons le qualifier de chevalin. […] L’épithète la plus aimable dont on pouvait le qualifier en 1926 était « aristocratique », terme plus apologétique que laudatif. Ce qu’elle avait de plus sensationnel était ce que nous autres, libidineux troufions de Fort Adams, appelions « le châssis ». »

interior_of_casino_grounds_newport_lccn2007662745-tifNe sent-on pas la vache ironie derrière cette langue policée ? Eh bien c’est sans doute la première chose que j’ai beaucoup aimée. La langue est belle et riche, au service d’un discours d’une grande lucidité. Ensuite, le livre fourmille de très belles évocations, en particulier de Jonathan Swift et des voyages de Gulliver, de Berkeley, de Shakespeare, de Dante et de La Fontaine – mais c’est surtout Swift que j’ai aimé retrouver ici – et l’ensemble donne un livre à entrées multiples, avec de nombreuses pistes de lecture et de réflexion, et il dépeint en touches vives et modernes le tableau d’une époque et d’une société. North doit souvent réclamer son dû et ne s’en retient pas parce qu’il perçoit les petitesses de ses employeurs qui font passer ça pour de la négligence. Il sait aussi se laisser séduire, émouvoir, comme avec Mino et presque tomber amoureux, comme avec Alice, tous deux de milieux plutôt populaires d’ailleurs.

consuelo_vanderbilt2Et puis il y a Edweena, celle qu’on attend, et qu’on ne verra venir qu’à la fin du roman.

À lire le journal de cet homme fin, cultivé et impertinent, c’est l’intellect, le sens de l’observation et la réflexion qui se mettent en mouvement, plus que l’empathie ou l’émotion, ce qui rend la lecture très stimulante. Il faut dire que c’est formidablement écrit (et traduit ). J’ai beaucoup aimé pour le voyage dans le temps, l’ambiance des lieux et de l’époque et le caractère de Teddie North. Je conseille! 

Ici, pour en savoir plus sur Thornton Wilder.