« Les filles de Roanoke » – Amy Engel – éditions Autrement , traduit par Mireille Vignol

« La première fois que je vis Roanoke, c’était en rêve. Je ne connaissais guère plus que son nom et son emplacement, au Kansas, où je n’étais jamais allée. Ma mère en parlait uniquement quand elle avait bu trop de vin, son haleine douceâtre et ses paroles lentes et sirupeuses comme de la mélasse. Mon inconscient avait donc complété le tableau. »

Voici un livre au sujet dérangeant, traité avec beaucoup de finesse et sans préjugés. Une grande part de l’intérêt de cette lecture repose pour moi dans la forme, la construction du roman, très structuré avec des chapitres intitulés « Alors », puis « Maintenant », et entrecoupés de chapitres dont le titre sont les prénoms des « filles de Roanoke » : Jane, Sophia, Penelope, Eleanor, Camilla, Emmeline, Allegra et enfin Lillian, nous présentant un court instant de vie et la mort de toutes ces jeunes femmes. Car toutes meurent jeunes et de façon peu ordinaire, voire suspecte.

Au cours du roman, nous ne ferons vraiment connaissance qu’avec deux de ces femmes,  Allegra et sa grand-mère Lillian couvées par Yates, grand-père encore bel homme très séduisant et très aimant. Quant à la narratrice, Lane, le récit commence à sa venue à Roanoke, après le décès de sa mère qui y sera enterrée, bien qu’elle ait fui la ville et sa famille depuis fort longtemps.

Impossible de parler de ce livre sans dévoiler le thème, qui est l’emprise d’un homme sur les femmes, toutes les femmes de son entourage. Une emprise monstrueuse qui aboutit à l’inceste, une histoire d’ogre distillée au compte-goutte, dans l’ambiance chaude et très imprégnée de sexe du récit de Lane, dans un monde à part, celui de Roanoke, la grande demeure pleine de secrets inquiétants. Allegra grave avec son couteau des messages un peu partout, et Lane se laisse aller, elle sent se libérer des choses perturbantes en elle.

« Petite fille j’avais essayé de plaire, essayé de suivre le simple refrain que ma mère me répétait à l’oreille comme une prière désespérée : « sois gentille, sois gentille, sois gentille ». Mais même à l’époque, je savais que ça ne marcherait pas, que ça se heurterait à une présence obscure en moi. […] Je me souvins des paroles d’Allegra à propos d’Emmeline, la veille au dîner, et de l’éclat des yeux de papi en parlant de ma mère qui lui avait donné du fil à retordre. Peut-être étais-je dans une contrée différente ici, un endroit où un peu de méchanceté n’était pas inacceptable. »

Une des plus belles et plus complexes choses de cette sombre histoire est l’amour qui va lier Lane et Cooper le garagiste. Cet amour ne se dit pas et en devient extrêmement puissant, électrique et douloureux. Ces deux jeunes gens n’ont qu’à se frôler le petit doigt pour que leurs corps soient pris de vertige, envahis d’un désir auquel ils cèdent bien évidemment, et ça donne là de très beaux passages, dont un que j’ai particulièrement aimé:

« Il passe une main dans ses cheveux, les écarte de son visage, un geste si familier que j’en ai la gorge nouée. Ses mains sont plus grandes que dans mon souvenir et, contrairement à l’époque de notre jeunesse, ses ongles sont propres, sans demi-lunes noires. Mais les lignes profondes de ses paumes sont toujours irrémédiablement encrassées de cambouis. Un jour, je suis allée à l’église avec ce cambouis badigeonné sur les seins. Ma peau avait fredonné toute la journée sous le fin coton de mon soutien-gorge. »

Cette peau qui « fredonne » est une, voire la plus jolie expression de ce roman, très propre à décrire cet état second d’un corps assouvi .

Dans les chapitres « Alors » Lane raconte l’adolescence et l’affection très forte entre elle et Allegra, les rencontres qui marquent à vie, l’amitié, l’amour, la sexualité échevelée, mais aussi les troubles secrets des adultes, l’angoisse et un profond mal-être, une irrésolution ici décuplée par l’atmosphère étrange de la maison. Charlie, l’homme à tout faire, bizarre personnage, mami un peu distante et qui boit un peu, qui boit en fait souvent, dans l’ombre de papi, ce papi aimant qui caresse les joues, écarte les cheveux fous sur le visage de ses petites-filles, ce papi si beau et touchant, dans la joie ou le chagrin:

« Il a enlevé sa cravate et sa veste de costume, défait le bouton de sa chemise blanche et retroussé les manches. Il est voûté, les avant-bras sur les genoux, les yeux sur le verre de scotch entre ses mains. Et merde, il est d’une beauté sublime, comme un acteur incarnant le chagrin dans un vieux film en noir et blanc. J’ai envie d’aller lui foutre mon poing dans la gueule, de le réduire en bouillie à mains nues. »

À Roanoke, c’est réellement une affaire difficile que de grandir.

« Même lorsqu’elle était assise, Allegra ne cessait jamais de gigoter. Une  partie d’elle continuait de bouger – un doigt entortillant une longue boucle de cheveux, un pied marquant le rythme sur sa chaise, la langue ne cessant d’humecter la lèvre inférieure. Mais sa bougeotte n’avait pas l’énergie désorientée que j’associais habituellement aux gens qui ne tenaient pas en place. La sienne semblait frénétique, presque incontrôlable, on aurait dit qu’une chose vivait sous sa peau et jouait de son corps comme d’un violon. Le simple fait de me trouver dans la même pièce qu’elle m’exténuait, parfois.

-Comment t’épelles « avortement » me demanda-t-elle. »

Dans les chapitres « Maintenant », c’est la seconde venue de Lane à Roanoke, accourue en apprenant la disparition d’Allegra. Lane va mener ses propres recherches, celles qui lui feront voir avec plus de détails les horribles secrets de cette famille. Ce sera la vague déferlante en retrouvant Cooper, et tous les voiles déchirés et l’épouvante…Et puis l’habileté de l’auteur qui n’émet aucun jugement, seuls ses personnages ont la parole, avec leur histoire et leur vécu et c’est surprenant, efficace, perturbant. L’emprise mentale exercée sur les filles de Roanoke est bien mieux comprise ainsi que si l’auteure utilisait des démonstrations un peu lourdes. La façon ici est bien plus subtile et génère un malaise très fort.

Par contre c’est ici aussi qu’intervient pour moi le bémol, non pas sur la trame, sur ce qui est dit, mais sur le « comment » c’est dit. Je n’ai jamais été à l’aise avec les livres écrits au présent, sauf perfection et nécessité absolues. Mais ici, ce maintenant au présent m’a gênée. Et pas que; j’ai trouvé des maladresses en particulier sur le registre du langage de papi, qui s’exprime parfaitement, avec toutes les corrections de son milieu, et tout à coup, plus de « ne », des « t’es pas… » et ça m’a gênée. Alors j’ai lu les épreuves non corrigées, je serais curieuse de savoir ce qu’il en est dans la version définitive; ça a un peu freiné ma lecture, et je me demande si c’est un problème d’écriture ou de traduction. Et puis la fin, je l’aurais bien vue plus sombre, mais après tout remercions la littérature de nous donner parfois des fins pas trop pessimistes ! Passant après la grande Joyce Carol Oates sur ce sujet, Amy Engel s’en tire donc très bien malgré tout, avec une vraie personnalité dans le ton et l’angle choisi pour ce thème – excusez-moi – casse-gueule. J’ai aimé l’amour difficile entre Lane et Cooper, Cooper est peut-être bien le personnage le plus profond, le mieux dessiné psychologiquement,  en tous cas j’ai beaucoup aimé ce garçon, un très intéressant personnage à mon avis. Il est un peu un catalyseur dans cette histoire.

Sur un thème absolument horrifique, Amy Engel parvient à écrire un roman très personnel, extrêmement dérangeant, qui aurait pu être assez « bateau » et ne l’est pas du tout, un livre qui pourra mettre très mal à l’aise certain(e)s lectrices/lecteurs, et qui pour moi amène un nouvel angle de vue, effrayant forcément, sur ce sujet.

« Il me suffit de savoir que je quitte Roanoke pour de bon, même si j’en garderai toujours des souvenirs…le sourire d’Allegra, les pleurs de ma mère, l’amour acharné et indicible de mon grand-père. Les visages de toutes les filles de Roanoke qui apparaissent chaque fois que je me regarde dans la glace. Mais cette fois-ci, je ne fuis pas. Je sais que fuir ne mène nulle part. On ne peut pas dépasser ce qui est en nous. On peut seulement l’identifier, le contourner, essayer de le transformer en quelque chose de mieux. »

« La poudre et la cendre » – Taylor Brown – Autrement /Littérature, traduit par Mathilde Bach

la-poudre« Une pâle lumière s’insinuait à travers la forêt de sapins noirs, fourmillant sous la couche de cendres, dans le cœur rougeoyant des braises finissantes. Les hommes émergeaient de leur campement, silencieux, et rompaient le pain d’un vieux pillage entre leurs doigts noircis. L’un d’entre eux faisait son propre examen. Suie et poudre, cendre et crasse. Des croissants de saleté accumulée sous ses ongles rongés et noirs, comme s’il avait dû s’extraire d’un trou dans la terre. Ou bien s’y enfouir. »

J’ai lu de très bons et très beaux livres ces dernières semaines, et en voici un autre, un livre à vif, bouleversant, au rythme soutenu par les sabots des chevaux et le cœur battant de deux jeunes gens, Callum et Ava, respectivement 15 et 17 ans.

La guerre de Sécession s’est répandue partout en traînée de poudre et de cendre, de sang et de larmes aussi. Callum l’orphelin est à la suite d’une bande de soldats sudistes menée par le Colonel, un homme craint qui a été déchu de son grade de commandant. Il va rencontrer lors d’une intrusion de son groupe dans une maison abandonnée la belle Ava. Hanté par la vision de cette beauté, Callum va revenir quelques temps plus tard et la retrouvera alors, victime d’un viol et enceinte:

« Il la trouva cachée sous l’escalier, les genoux relevés sur son ventre. Elle, si courageuse, était à présent terrifiée, légèrement tremblante, ses cheveux dessinant des traînées noires sur ses épaules. Lorsqu’elle leva les yeux, il vit ses joues creusées et sombres, sa peau fine tendue sur les os de son visage comme un film transparent. On aurait dit que quelque chose la rongeait de l’intérieur.[…] Elle était plus grande que dans son souvenir. Ses yeux si bleus l’ébranlèrent, le reste de son corps était lisse et clair comme une coulée de lait. »

Le Colonel a été tué, Callum est soupçonné et un terrifiant tueur à gages, chasseur d’esclaves, ignoble personnage escorté de sa meute va se lancer à ses trousses. Ces deux enfants vont ainsi se lancer dans une grande course vers le sud, à cheval et armés autant que possible. Callum va trouver le cheval qu’il lui faut, Reiver, et ainsi débute sur un rythme incroyable cette  course folle vers un espoir de survivre.

Comment dire toute la beauté de cette écriture ? Comment dire avec assez de justesse l’emprise charnelle de ce texte ? Toute l’horreur de la guerre passe par le corps et l’esprit de ces deux jeunes gens, faisant de Callum un tueur sans états d’âme, et révélant Ava comme une incroyable force de la nature. Et on les aime, on les aime et on les suit, on souffle et respire avec eux, on crève de faim comme eux, on ressent cette chaleur de l’amour naissant dans les conversations où ils se découvrent, se livrent, se chamaillent les soirs devant le feu. Ava est une jeune femme pleine de courage, elle sait monter à cheval, se servir d’une arme à feu, elle sait être virulente et moqueuse face à Callum qu’elle traite parfois comme son petit frère – 15 ans ! – et elle sait être tendre devant ce garçon maladroit qui ressent pour la première fois un amour qui déborde de lui en un torrent qu’il n’arrive pas à contrôler. Il n’est encore qu’un enfant sous la carapace:

fire-1694645_640« Ils étaient assis sous un grand chêne. Il enfouit sa tête entre ses genoux et se couvrit le visage des mains. Il tentait de stopper le flot de tristesse qui jaillissait de lui tandis qu’elle dessinait lentement un cercle entre ses deux épaules. Il pressa son visage mouillé contre le sien. Se remémorant la douceur des joues de sa sœur et de sa mère, disparues depuis si longtemps, la rugosité de celles de son père, dont il parvenait à peine à se représenter les traits. tout ce qui avait précédé ce rivage relevait du mythe, du rêve. Tous ces souvenirs comme ensevelis si profondément sous la tourbe noire. Mais cette sensation, cette joue, là, le touchait en plein cœur, le renvoyait à tout ce qu’il avait perdu. »

Ce roman montre et dit : la guerre n’est que mort, terreur, violence sans merci, et dans ces cendres, dans cette odeur de ruines calcinées et de sang répandu, parmi les cadavres et la perversité, la jeunesse, la vie et l’amour résistent et prennent racines malgré tout. Et ce n’est pas pour autant une idée mièvre, on en est très loin. L’univers sentimental des deux héros est tout envahi par cette guerre et cette violence, leur laissant bien peu de répit; ils dorment par terre dans le froid, toujours aux aguets, ils crèvent de faim, puis Callum va être grièvement blessé, et c’est la course contre la montre pour trouver secours dans un univers où il faut se méfier de tous, ne faire confiance à personne.

« Il songeait à la manière dont la plus petite entaille pouvait faire pénétrer la maladie et le pourrissement, comme si le monde, au-delà du sanctuaire de chaque corps, fourmillait de hordes à l’affût, assoiffées de chair, aussi vivaces pour elles-mêmes qu’empoisonnées pour leurs proies. Pareilles à ces hommes, là-bas. Les yeux illuminés à la vue du sang, les corps bardés d’instruments de mort étincelants, poignards à la main, crachant dans le feu. « 

forest-fire-424388_640Les paysages ici sont en permanence dans des lumières étranges, un peu fantastiques, on ne s’y sent jamais vraiment en sécurité, on n’y perçoit que peu de sérénité car tout est nimbé par les effluves des batailles, brumes, fumées, cendres et poussière. C’est un vocabulaire choisi qui rend si bien cette impression:

« Le soleil surplombait une terre brûlée jusqu’aux racines, dissipant le brouillard. Seules quelques volutes de fumée voilaient encore son royaume. La fille, le garçon et le cheval allaient le long de colonnes d’arbres sentinelles dressés de part et d’autre d’un ruisseau coulant au milieu des champs de coton.[…]Le soleil ricochait à la surface de l’eau comme des éclats de verre sur la pierre. Le long de la rive, des empreintes de sabots, de pattes et de pieds, chaussés ou non, décrivaient un calendrier de jours et de nuits écoulés. Rassemblées toutes au même endroit, ces empreintes donnaient l’impression d’une lutte de pouvoir entre les bêtes pour l’eau, d’une foule d’espèces en fusion. »

look-1865353_640Pris dans le déchaînement de violence de cette guerre, les deux adolescents se perdront et Callum bravera obstacles, distances, doutes pour retrouver Ava grâce à son fidèle cheval et à sa ténacité.

Pour conclure, un livre très touchant où la candeur et l’insouciance de la jeunesse sont mises à mal. L’auteur a su dans les brefs instants de répit les soirs près du feu, faire resurgir cette enfance toujours allumée en eux, comme une petite lampe qui peut amener des sourires sur leurs visages, et sur le nôtre quand ils bavardent. Si je n’avais qu’une question à poser à l’auteur, je lui demanderais comment il a choisi la fin de son livre, qu’est-ce qui a motivé cette fin… Si ça vous intrigue, lisez ce beau roman.

La chanson du voyage de Callum et Ava; j’ai choisi cette version de Dylan, pour le rythme lent et un rien mélancolique porté par la voix nonchalante de Bob, pour les photos aux visages graves et au sourire triste.