« 4 3 2 1 » – Paul Auster- Actes Sud, traduit par Gérard Meudal

« Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXème siècle. »

( S’en suit la « blague » qui va donner le nom de Ferguson à cette famille plutôt que Rockfeller…Ah ça vous intrigue …  Lisez ! )

Et me voici embarquée pour 1016 pages denses sur les pas de Ferguson et de sa famille…Enfin sur les pas de quatre Ferguson, enfin de quatre Archibald Isaac Ferguson, petit- fils de cet immigré de Minsk. Comment faire pour parler d’un tel roman, un roman qui en contient quatre, un roman bâti comme un labyrinthe, avec des portes d’entrée et de sortie, un roman où quatre vies du même jeune garçon et de sa famille se percutent, se croisent, s’imaginent, toutes dans le même texte fiévreux.

Comment ne pas trahir ce qu’a voulu ce grand auteur qu’est Paul Auster ? Je me suis abstenue de lire ce qui a été publié ( sauf deux articles de blogueuses ), je n’ai pas écouté les nombreuses émissions de radio et de télévision qui ont reçu Paul Auster, mais j’ai lu chaque mot de ce monument sans en sauter un seul. Pour ne me fier qu’à ce que je ressentirais, qu’à ce que je percevrais. Voici très précisément ici, dans cette œuvre magistrale tout ce que j’aime chez cet immense écrivain dont je n’ai pas tout lu, et pas tout aimé de ce que j’ai lu.

L’inventivité, l’écriture vive, nerveuse, rythmée, l’humour, l’auto dérision, le foisonnement des vies de Ferguson, et cette façon de jouer avec le lecteur en le promenant dans ces vies multiples, tout en lui faisant la grâce d’un indice qui toujours évite qu’il se perde trop. Vies multiples, mais pourtant c’est bien le même Archie Ferguson, avec sa mère ( peut-être bien mon personnage favori ), son père, sa multitude d’aventures amoureuses et ses amitiés qui parfois ne font que passer dans une vie, mais parfois se retrouvent dans toutes. Des vies où on perd des êtres chers et en rencontre d’autres, des vies qui tiennent à un choix, une décision à un moment précis ou un événement , qui font que ce qui était possible se transforme en autre chose

« […] car le réel se composait aussi de ce qui aurait pu arriver mais ne s’était pas produit, qu’une route n’était ni pire ni meilleure qu’une autre mais que le tourment de vivre dans un corps singulier faisait qu’à tout moment on ne pouvait se trouver que sur une seule route même si on aurait bien pu se trouver sur une autre, en train de se diriger vers un but complètement différent. »

Impossible à raconter mais une chose est sûre, c’est qu’il ne faut pas s’effrayer de cette épaisseur, parce que c’est une lecture incroyablement riche et prenante. Outre les multiples possibles de la vie d’Archie, on est immergé dans New-York et sa banlieue, les sports que pratiquent nos quatre Ferguson, les universités qu’ils fréquentent, et le tout dans une histoire des mouvements étudiants, culturels, sociaux et politiques de 1947 ( année de naissance d’Archibald Isaac Ferguson ) jusqu’à 1975, date à laquelle le même Ferguson met le point final à son œuvre : »4 3 2 1  » qui compte 1133 pages. Et c’est à la fin du roman qu’on comprend l’ambition de l’auteur ( Auster / Ferguson ):

« […] il allait ainsi écrire un livre sur quatre personnages identiques mais différents portant tous le même nom: Ferguson.

Un nom né d’une blague sur les noms. La chute d’une blague sur les Juifs de Pologne et de Russie qui avaient pris le bateau pour venir en Amérique. Sans aucun doute une blague juive sur l’Amérique et l’énorme statue qui se dresse dans le port de New York.

|…]Identiques mais différents, ce qui voulait dire quatre garçons ayant les mêmes parents, le même corps, le même patrimoine génétique, mais chacun vivant dans une maison différente, dans une ville différente, avec sa panoplie de circonstances. Poussé de-ci de-là sous l’effet de ces circonstances, les garçons commenceraient à se différencier à mesure que le livre avancerait, ils ramperaient, marcheraient et galoperaient à travers l’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte en tant que personnages de plus en plus différents, chacun sur sa propre voie distincte tout en restant pourtant la même personne, trois versions imaginaires de lui-même, et lui-même interviendrait comme le Numéro Quatre pour faire bonne mesure […]

Je m’en tiendrai à ça; vous voyez ici la longueur des phrases, c’est cette écriture qui donne le tonus et la vivacité du texte, mais aussi l’intelligence du propos. Un livre sur les carrefours en quelque sorte, les moments des choix que l’on fait ou pas volontairement ou par une intervention extérieure indépendante de notre volonté…

Un livre sur l’écriture aussi, le livre d’une vie qui s’invente encore à travers la littérature je pense, un hommage à la littérature, au cinéma. Ce que j’ai préféré, eh bien les enfances et la mère, Rose, photographe, Laurel et Hardy et l’histoire de Franck et Hanck, aussi…. Je pourrais vous donner encore quelques exemples de ces vagues de mots qui portent loin le lecteur dans la pensée de cet Archie si attachant, si intelligent et si imaginatif, mais franchement, non…

 Il m’a fallu du temps pour lire ce roman, parce que j’ai voulu le lire sans en manquer quoi que ce soit ( j’ai relu plusieurs fois certaines pages ) . Je conseille la certitude d’être au calme, d’avoir plusieurs heures de suite sans interruption, car c’est un fleuve tumultueux dont on a du mal à sortir.

« -Je veux dire qu’on ne peut jamais savoir si on fait le bon choix ou non. Il faudrait être en possession de tous les éléments pour le savoir et le seul moyen d’y arriver est d’être aux deux endroits à la fois, ce qui est impossible. »

Mais ici c’est possible et Paul Auster l’a fait !

Coup de cœur !

 

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Deux livres chez Actes Sud : un court roman et un tout petit recueil de nouvelles.

« Après et avant Dieu » – Octavio Escobar Giraldo, traduit par Anne Proenza

« -Mme Carmelita pleure! s’exclama Bibiana de sa voix d’ange blessé en soutenant les jambes de ma mère.

Je cessai un court instant de soulever le corps; puis fléchissant les genoux, je repris mon élan vers le lit matrimonial. »

Un drôle de petit roman venu de Colombie, un livre qui l’air de rien grince assez fort sur la société de ce pays et qui en 188 pages se moque et démolit quelques tabous – qui d’ailleurs ne s’appliquent pas qu’à la Colombie-. C’est si court qu’il est difficile d’écrire quelque chose sans donner le cœur de l’histoire, aussi je me contenterai de peu : Manizales, petite ville provinciale et extrêmement pieuse, chacun ici joue le jeu des bonnes manières, de la respectabilité et de la piété.

 » Je suis moche mais je m’arrange »

La narratrice, jeune femme au physique ingrat qui a ruiné sa famille de bien vilaine manière s’enfuit avec Bibiana, la domestique indigène.

« Bibiana se leva, vêtue du slip blanc à fleurs jaunes, avec un petit nœud derrière, avec lequel elle avait dormi; j’appris ensuite que c’était un Victoria’s Secret et qu’elle l’avait commandé à une cousine qui rapportait des marchandises en contrebande du Panamá pour me faire une surprise. »

Le sel de ce livre repose dans la dichotomie de la narratrice, entre péchés mortels et foi absolue dans sa rédemption. Dans sa fuite, elle devra faire face à ce dilemme permanent, dévergondée par une Bibiana tentatrice, jusqu’à ce que la famille et « l’ordre » la rattrapent, l’oncle Anibal et le bel Eduardo Correa. Fin surprenante, on peut aussi lire ce livre comme un roman policier, mais pour moi c’est plus une belle tirade contre l’hypocrisie et la corruption, toutes les corruptions. Et sous une langue policée et très sage, cet Octavio est extrêmement corrosif. J’ai bien aimé cette lecture.

Eduardo écoute Deep Purple

« Sensations fortes »  – Nancy Huston

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu quoi que ce soit de Nancy Huston. J’ai abandonné « Danse noire » – peut-être le lirai-je un jour – mais cette femme que j’ai eu l’occasion d’écouter lors d’une rencontre organisée avec un libraire il y a quelques années, pour son roman « Infrarouge », m’a enthousiasmée avec ses plus anciens romans, en particulier « Dolce agonia »,  « Ligne de faille » et de nombreux autres. J’avais aussi beaucoup aimé son essai « Nord perdu » suivi de « Douze France ».

J’y reviens donc avec ce très joli petit objet dans une collection que je ne connaissais pas encore chez Actes Sud, Essences, un recueil de très brèves nouvelles, neuf au total en 88 pages. J’en connaissais une éditée chez Belfond dans un recueil en collaboration avec Leïla Sebbar, « Dix-sept écrivains racontent. Une enfance d’ailleurs. » paru en 1993. 

Cette nouvelle-ci est sans doute la plus « concrète »  et autobiographique ( comme trois autres il me semble) :

« Il était difficile, dans la famille Huston, de quitter Edmonton en 1960. Nous fûmes deux couples à faire l’impossible pour le quitter: mon père et sa toute nouvelle épouse; mon frère aîné et moi. Eux rêvaient d’un voyage de noces et nous d’une fugue définitive, mais le destin nous refusa, aux une et aux autres, ces humbles joies. »

Les autres pour la plupart sont extrêmement oniriques, liées au rêve ou au cauchemar et le titre, « Sensations fortes » résume très bien ces courtes expériences de la vie, intenses, souvent ici douloureuses, perturbantes. Ce dernier vocable accompagne pour moi cette lecture, tant Nancy Huston sait créer le malaise, même si l’ironie adoucit parfois tout ça. En tous cas si je devais retenir dans ces pages un texte ce serait « Les places numérotées », terriblement d’actualité, terrifiant dans la crudité de son propos, d’une grande violence, et voici comme j’aime cette auteure: jamais dans le lieu commun, mais toujours beaucoup plus fine et précise, plus indépendante d’esprit que la moyenne, hors des clous quoi qu’il puisse lui en coûter. Et puis « Carpentras » aussi…Huston est une écrivaine bien à part, dérangeante, parfois inabordable – selon les moments de la vie que l’on traverse, on la lira ou pas – , complexe, déroutante, et jamais très consensuelle. Et une écriture sublime, quand l’apaisement semble venir et que la poésie vient se poser sur l’horreur

« Au bout d’un moment, la lune pâlit, des gouttes de rosée se forment sur les roses dans leurs pots fracassés, et els cigales reprennent leur scie invariable. Le soleil, sans état d’âme, toujours égalitaire, se lève et brille sur le gâchis. Du point de vue du soleil, rien n’a changé à Carpentras. Peu à peu, la rosée s’évapore. Un merle émet un riff de jazz génétique. C’est le printemps, le joli mois de mai. « 

Terrible recueil au bout du compte qui a réveillé en moi l’envie de relire Nancy Huston. 

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…

« L’amour et autres blessures » – Jordan Harper – Actes Sud/ actes noirs, traduit par Clément Baude

Second livre prêté par le même ami – j’en ai de la chance ! – qui a partagé avec moi le merveilleux roman de Paul Lynch, et voici ici un recueil de nouvelles comme on en lit rarement; en même temps, je pense que ça se prend à petites doses, comme des shots d’alcool fort. Ça secoue, ça brûle, ça tord l’estomac, et ça sonne comme un coup de poing…Des shots car certaines nouvelles ne font que quelques pages comme « Plan C », qui m’a été donnée comme « lecture test » pour voir un peu de quoi il retournait dans ce très noir recueil, savoir si je saisissais l’humour – oui, l’humour –  absolument noir de l’auteur, si je ne m’évanouissais pas, bref, j’ai passé le test avec succès et j’ai donc tout lu ! Quinze nouvelles avec une ligne thématique : ici pas de héros en rédemption, mais clairement des personnages acculés dans une situation d’urgence qui les contraint à réagir sans tergiverser, des gens aussi qui ont choisi leur côté, celui des durs, des criminels, le clan des mauvais contre le droit  – mais pour le leur – , contre la justice – sauf la leur – , contre la loi – mais pas celle de leur milieu -. Alors c’est violent, ça baigne même souvent dans le sang et en lisant d’où viennent ces personnages on comprend  – pour certains, pas tous loin de là – comment ils en sont arrivés à ce stade d’indifférence à la douleur, à celle reçue et à celle donnée.

« Ma mère m’a percé les oreilles quand j’avais quatre ans. Elle a sorti un glaçon du congélateur et l’a cassé en deux avec sa molaire. Elle en a fait un sandwich, avec mon lobe gauche en guise de viande. Elle a maintenu les glaçons comme ça pendant un moment, jusqu’à ce que mon lobe s’engourdisse, plein d’une douleur sourde. Ensuite, dans sa main droite elle a pris une aiguille et , dans la gauche, le bout d’une pomme de terre qu’elle a collé derrière mon oreille. Elle a poussé l’aiguille à travers mon lobe gelé, jusqu’à la pomme de terre, et j’ai hurlé quand l’aiguille a trouvé le centre du lobe, où les nerfs n’étaient pas endormis et où la douleur l’a emporté sur le froid.

Le jour où je rencontre Mark, j’ai dix-sept ans et je suis toujours aussi pleine d’une douleur froide, toujours aussi engourdie. » –  « Toute la vie »

On est ici souvent dans les Ozarks dont la réputation n’est plus à faire pour ce qui est des gros dégénérés, des pauvres tordus et tarés racistes, ce n’est pas moi qui le dit, c’est Goth :

« Voilà ce que ça veut dire de s’appeler Goth: ça veut dire que mon père était un bel enfoiré d’Aryen, voilà. Mais ce n’est pas parce que je porte le nom d’une bande de barbares blancs que je suis né super blanc. Ici, dans les Ozarks, les gens étant pour l’essentiel  aussi blancs qu’un crâne d’albinos, on déteste les nègres et les juifs – on pourrait aussi bien haïr les Martiens. De toute façon, il y a de quoi détester des tas de connards qui sont blancs comme des culs. Évidemment, si vous ne pouvez pas vous empêcher d’aller en prison, comme mon vieux, vous risquez de croiser un peu plus de Noirs. »« Ils n’auraient jamais dû l’appeler Mad Dog »

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, pour la fin en particulier…Non, je ne vous la donne pas, mais elle résume très bien l’idée générale du livre.

Le « héros » enchaîne des actions pour se tirer d’un mauvais pas – d’une catastrophe – qui le mènent à des limites qu’il franchit allègrement. Parce que les barrières morales sont à terre, que seule règne la loi du plus fort, celle du survivant.

Et l’amour, alors ? Eh bien oui, l’amour éclaboussé du sang de la vengeance et de la punition, l’amour tout le temps contrarié, trahi et pas qu’un peu, comme dans « Cheveux roux, cuir noir »– plus une affaire de sexe qu’une histoire d’amour d’ailleurs – dans « Beaux débris » où l’amour naît et est assassiné, un crime qui génère une vengeance impitoyable et sans états d’âme, l’amour tué encore dans les 3 pages de « L’amour et autres blessures » – assez bouleversante -, un semblant d’amour qui se termine en arrangement qui finit plutôt mal, dans « C’est comme faire de la mobylette », puis l’amour moribond avec Tommy et Nikki dans « Toujours soif »:

« Une passion brûlante. Ils avaient vécu férocement, bu férocement, baisé férocement, gueulé férocement. Lui avait besoin de feu d’artifice, pour la chaleur. Tout le reste lui semblait froid. Mais comme toujours,les choses avaient changé. Il s’était mis à boire plus, et seul. Ils s’étaient mis à s’engueuler plus, à baiser moins. Elle lui avait prêté de l’argent quand les affaires avec Lambert avaient ralenti. Il ne l’avait jamais remboursée. Ni lui ni elle n’avait jamais formulé la chose: il était sur la pente descendante, elle sur la pente montante. Tout le reste n’était que blabla. Et leur histoire s’était terminée. »

Un cocu furieux dans « Ton plus grand moment », état d’esprit :

« Ta première pensée est de la faire sortir de là pour la dézinguer, réduire sa tête en bouillie avec une pierre, une racine d’arbre, quelque chose de vieux et de rugueux. L’éclater, la broyer, la rendre toute lisse et ruisselante de sang. »

qui finit mal (en fait, rien ne finit bien dans ces histoires, mais l’humour est bien là ) :

« Quelle falope ! Quelle falope !  Quelle falope ! »

La plus belle est pour la fin, « Johnny Cash est mort » – comment ça la plus belle ?  Eh bien oui, c’est dur, ça saigne, c’est totalement amoral, il n’empêche: c’est beau – un vieux flic en retraite qui a mal au genou et qui veut rendre justice à Mandy, sa petite-fille, victime d’un viol impuni. Que fait Johnny Cash ici ? C’est ce qu’écoute John Hendrix, notre vieil homme vengeur

« J’ai garé le camion à côté de sa voiture et j’ai arrêté Don’t Take Your Guns To Town en plein milieu de la chanson. Mon petit-fils me dit que les jeunes de son âge écoutent Johnny Cash, mais pour eux ce n’est qu’un type déguisé. Ils ne ressentent pas sa musique au fond de leurs os. Et en plus, il est mort. »

Et… ça se finit très mal.

Étrange sentiment sur ce livre. Il a fallu que je l’ouvre une seconde fois, que je relise les pages que j’avais marquées, que j’écrive et que les sensations se creusent plus profondément pour que j’en ressente la qualité, la force, et pour que finalement je me dise que c’est unique et formidable.

Petite réflexion sur le terme « Coup de cœur » : il y a pour moi deux types de coups de cœur; ceux qui arrivent spontanément avec des émotions immédiates, et puis il y a les livres qui mûrissent, dont les mots, les phrases montent lentement à la conscience, à l’esprit et au cœur et plus encore aux tripes et en fait y laissent des traces durables. Dans ce second cas – j’en ai discuté avec une amie à propos des films – on a tendance à repousser l’idée qu’on a aimé énormément  – « non, ce n’est pas un coup de cœur » –  mais si, c’est juste que quelque chose nous a atteint et que ça nous dérange, ça doit être un truc comme le cerveau reptilien où se niche l’instinct de survie, une idée que ce cerveau archaïque se réveille au contact de ces personnages et de leurs actes…Je ne sais pas, je dis peut-être des âneries, mais tout ça pour vous dire que finalement ce livre est un coup de cœur du second genre ( et je ne dis pas ça pour faire plaisir à l’ami prêteur) c’est un constat. Relisant à l’instant « Johnny Cash est mort », c’est sûr, j’ai aimé  – énormément aimé – ce livre.

« Plan C », petit extrait:

« Merde. Merde. Merde. Je tiens parole et bam, la fille tombe. Je dirige le flingue vers le dos du vieux, bang,bang, à côté, et puis clic,clic. Chargeur vide. »

Et bien sûr, Johnny Cash

« Neverhome » – Laird Hunt – Actes Sud, traduit par Anne-Laure Tissut

Neverhome_4223Dès que j’en ai entendu parler, j’ai acheté ce livre et je viens de le terminer. Tout m’y paraissait faire partie de ce que j’aime en littérature, et je ne me suis pas trompée.

Un grand et beau moment de lecture, une voix unique et originale. Coup de foudre !

Le sujet d’abord: Ash Thompson est soldat dans l’armée confédérée, il a quitté sa ferme dans l’Indiana pour combattre. Sauf que Ash est Constance, qui prend la place de son époux Bartholomew, de santé fragile. Le premier paragraphe annonce les faits

J’étais forte, lui pas, ce fut donc moi qui partis au combat pour défendre la République.[…]La dixième ou onzième nuit passée sur la route, on but du whisky et on brailla sous les étoiles. Il y eut une course à pied. Du lancer de couteaux. Un concours à qui avalerait le plus de biscuits. À qui était le plus fort. L’un des gars essaya de me défier au bras de fer et eut la main écorchée quand je la plaquai contre la table. Aucun des autres ne tenta sa chance. »

jennie-hodgersEt voici en une page et demie notre héroïne campée solidement dans le début de ses aventures, avec assurance et un grand réalisme.

Premier atout de ce roman, la découverte d’une histoire peu connue, celle de ces femmes qui ont combattu, camouflées en hommes, durant cette guerre sanglante. Et puis surtout le bonheur de découvrir une écriture d’une grande poésie, onirique et pourtant capable de relater la violence et la dureté de cette période.

Cette guerre est le monstre qui dévore les hommes, qui leur fait perdre la raison et renoncer à leur humanité, comme toutes les guerres. L’incroyable personnage que dessine Laird Hunt est de chair et de sang. Pleine de vigueur, de courage et de rage, Constance/Ash est aussi un esprit fréquentant les fantômes, surtout celui de sa mère tant aimée et qui s’est pendue, qui depuis l’au-delà la guide de ses maximes.

« Vas-y.Vas-y et vois ce que tu as en toi. »

« Nous, on ne tend jamais l’autre joue. »

Sa mère l’accompagne, elles conversent n’importe où, n’importe quand, sa mère est celle qui montre le chemin:

« Ma mère avait fait un voyage en train une fois et je lui avais dit que je voulais voyager comme elle. Filer à travers la campagne, flotter le long de ses eaux infinies en bateau. Je voulais, lui disais-je, m’allonger sous les étoiles et humer l’odeur d’autres brises. Boire à d’autres sources, éprouver d’autres chaleurs. me tenir debout avec mes camarades sur les ruines des idées d’antan. Aller en avant avec des milliers d’autres. Planter le talon, durcir mon regard et ne pas m’enfuir. »

Federal_soldiers_in_Confederate_fort_on_heights_of_CentrevilleAu-delà de la guerre –  qu’on peut voir à travers les yeux de Constance comme une métaphore du monde, avec ses ambiguïtés, ses quêtes, ses incertitudes et ses absurdités, le flou des genres et des sentiments – , on assiste à une tragique libération. Tragique parce qu’elle passe par le feu et le sang, et on le découvre par la suite, par l’humiliation, la douleur, la folie et la punition. Mais libération d’une femme, qui les représente toutes non pas dans ses actes, mais dans sa pensée, sa façon de penser et d’envisager le monde.

On va suivre ainsi ce magnifique personnage qui, dépouillé de ses oripeaux soldatesques, rentrera par un long et difficile chemin, sur son lopin de l’Indiana retrouver les bras aimants de son Bartholomew. Et on croise alors des hommes et des femmes bons, comme le Colonel, ou Neva Thatcher, bons mais pris dans un conflit qui parfois les amène à des actes qui ne leur ressemblent pas. Et puis toute une lie cruelle, retorse contre laquelle Constance arrive pourtant à lutter, soutenue par l’idée de son retour auprès de son fragile mari et par le souvenir et la voix de sa mère. Impressionnante Constance, bouleversante héroïne.

hodgersAsh/Constance évolue entre rêve et réalité, par la grâce de l’écriture qui vagabonde entre langage grossier et lyrisme sophistiqué, écriture travaillée avec un talent étonnant. Même dans les instants chimériques, on est encore pourtant bien ici, sur ce sol troué par les canons et tapissé de corps déchiquetés, à entendre le souffle des soldats pouilleux et terrifiés. C’est ce jeu, cette collision entre rêve et réalité qui rend ce livre puissant, qui lui donne sa force et sa beauté, sans jamais baisser en intensité. En faisant de Constance la narratrice, avec un côté journal, très spontané, la force des mots se trouve encore décuplée; bref, cette écriture est parfaitement adaptée au sujet, la forme est idéale, un vrai coup de maître et un bonheur infini pour le lecteur.

À mon sens, c’est aussi un roman d’aventures, il n’est pas fait d’impasse sur les actions guerrières, les mauvaises ou bonnes rencontres, les courses – poursuites et les terreurs de notre soldate, tout ça avec intelligence et poésie, et le roman s’en trouve élevé au seul qualificatif de très grand roman, très grande littérature ; et notre cœur palpite pour cet être androgyne qu’on prend très vite en affection.

frances-claytonVoilà en quoi ce livre est tout ce que j’aime : écriture extraordinaire ( chapeau bas à la traductrice ), personnages tout autant, émotions, aventures, découverte d’un pan d’histoire que j’ignorais…Le genre de roman dont on se souvient, un personnage qui entre dans ma mythologie de lectrice.

Vous avez compris, gros gros coup de cœur.

 

Vous pouvez lire ici une interview de l’auteur pour la RTBF