« Par le vent pleuré » – Ron Rash – Seuil, traduit par Isabelle Reinharez

« Elle attend. Chaque printemps les fortes pluies arrivent, et la rivière monte, et son cours s’accélère, et la berge se désagrège toujours davantage, brunissant l’onde de son limon, mettant au jour une nouvelle couche de terre sombre. Des décennies passent. Elle est patiente, dans sa coquille de bâche bleue. Chaque printemps l’eau clapote plus près, décolore les racines, dégage les pierres, érafle et polit. Elle attend, et un jour apparaît dans la berge un lambeau de bleu, puis plus de bleu encore. »

En quelques mots, Ron Rash accroche nos yeux, notre attention et notre curiosité, et me voici plongée dans le sixième roman de cet américain que personnellement je tiens pour une des plus belles plumes de ces dernières décennies. Créant un suspense immédiat comme toujours avec finesse et poésie, dans un coin de bâche bleue Ron Rash nous apporte la trame du roman. Comme souvent assez court, à peine plus de 200 pages, ce roman est l’histoire de deux frères qui s’aiment, c’est l’histoire d’une fille qu’on dirait perdue, une belle fille délurée et plutôt maline qui va jouer et perdre.

Tandis que les deux frères pêchent, ils l’aperçoivent dans l’eau à moitié cachée par les branches, avec son bikini vert, sirène aguicheuse:

« Elle a nagé dans l’eau peuplée d’ombres à côté de la saillie rocheuse, nous a fait un clin d’œil, puis s’est laissée couler lentement. Tandis que sa tête disparaissait, la longue chevelure rousse s’est déployée en éventail à la surface. Puis, telle une fleur nocturne qui se referme, elle s’est rassemblée avant de disparaître. »

Tout commence durant l’été 1969, le Summer of love, avec deux garçons, Eugene le plus jeune qui est le narrateur et son grand frère Bill. Ils n’ont plus que leur mère veuve soumise à son beau-père, un méchant bonhomme, mais riche chirurgien qui promet de financer les études de ses petits-fils et de subvenir aux besoins du foyer. Impossible de s’en défaire, de gagner une once de liberté pour la mère, sous pression constante.

Bill est promis à une carrière de médecin comme le veut son aïeul mais Eugene lui, aime la littérature et l’écriture, sa mère le comprend et l’encourage, elle aime la littérature, elle aime l’auteur préféré de son fils, Thomas Wolfe.

« Ma mère m’a amené ici un dimanche, quand j’avais quinze ans, après que j’avais lu « L’ange exilé » pour la première fois. Elle avait adoré ce roman, dont elle avait appris des paragraphes entiers par cœur, et, bien sûr, m’avait donné le prénom du héros du livre. »

D’ailleurs, si vous vous demandez pourquoi ce titre, « par le vent pleuré », c’est une phrase tirée d’un texte de Thomas Wolfe, auteur oublié sur l’œuvre duquel Eugene veut rédiger son mémoire,:

« Je m’engage dans North Market Street pour passer devant la maison de Thomas Wolfe. J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même, « par le vent pleuré ». »

Quoi qu’il en soit, cet été 1969, avec la jeune Ligeia venue de Floride comme une sirène au fil de l’eau, va s’enclencher une suite d’événements qui vont bouleverser la vie d’Eugene et de Bill, détériorer leur relation aimante de frères.

Les lignes droites tracées par le grand-père, les projets, les vies des garçons, en particulier celle d’Eugene, tout sera remis en question car Ligeia disparaît et une enquête se met en marche, longue, laborieuse, sans issue, mais semant le doute et le soupçon dans les esprits.

Construit en un va-et-vient entre le moment des faits et le présent, ce très beau livre met en scène deux hommes confrontés à leur passé, à leurs secrets et à leurs mensonges, mais aussi à leur amour fraternel tenace et finalement plus fort que tout. J’ai particulièrement aimé la façon dont Ron Rash dépeint la chute d’Eugene dans l’alcoolisme, lui, le garçon voué à un brillant avenir dans la littérature, emporté par Ligeia et ses frasques va sombrer pour n’avoir plus comme compagnes que ses bouteilles d’alcool.

Sans jamais porter de jugement, l’auteur trace des portraits à grands traits, laissant émerger l’essentiel des personnages. Eugene alcoolique est rongé par la culpabilité envers sa fille Sarah, Bill lui est devenu médecin, il mène ce qu’on appelle une vie « rangée » avec sa femme, il semble que les projets du terrible grand-père aient abouti.

Le grand talent de Ron Rash parvient à maintenir l’interrogation jusqu’à la fin, et surtout sait rendre  ces personnages vrais, absolument crédibles et profondément humains, nos semblables.

Beaucoup de musique dans ce roman dans lequel Eugene découvre le mouvement hippie, le sexe, la drogue  – l’alcool – le rock’nroll et l’amour libre dans les bras de Ligeia. J’ai du choisir; 1969 c’est Woodstock et c’est Jefferson Airplane

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« Code 93 » – Olivier Norek – Pocket

« Mercredi 11 janvier 2012

Coste ouvrit un œil. Son portable continuait à vibrer, posé sur l’oreiller qu’il n’utilisait pas. Il plissa les yeux pour lire l’heure, 4 h 30 du matin. Avant même de décrocher, il savait déjà que quelqu’un, quelque part, s’était fait buter. Il n’existait dans la vie de Coste aucune autre raison de se faire réveiller au milieu de la nuit. »

Très agréable lecture et grand plaisir à retrouver Victor Coste, capitaine de police au SDPJ 93, Seine Saint -Denis, avec ce roman qui est en fait la genèse de la trilogie que j’ai découverte avec « Territoires » – le tome 2; donc il n’est pas indispensable de commencer par le premier, c’est sans doute mieux quand même…En fait je pense qu’il doit être très bon de lire les trois à la suite, parce qu’il faut le dire, Coste est de ces flics qu’on aime et l’écriture d’Olivier Norek est addictive. J’aime beaucoup et pour plusieurs raisons.

La première est donc l’écriture impeccable, travaillée, riche, jamais plate et intelligente, puis le ton tout à la fois sensible, drôle, d’une ironie railleuse et pleine de colère souvent et enfin, ceci expliquant cela, les sujets traités, éminemment brûlants depuis trop longtemps. Je dois dire aussi que ce tome 1 m’a paru plus fort que le second et m’a plus accrochée.

L’équipe ici prend la forme qu’elle aura dans le tome 2, à savoir Coste, Ronan, Sam et l’arrivée de Johanna De Ritter. Mathias Aubin, ami de Coste, est parti avant que son couple n’explose en plein vol à cause de la vie privée sacrifiée sur l’autel du boulot. Et puis pour d’autres raisons aussi, on le comprend dans le fil du récit. Des raisons pas très jolies, pas très glorieuses qui d’ailleurs l’obsèdent.

Prologue. Nous sommes en 2011, à l’Institut Médico – Légal en compagnie du docteur Léa Marquant en train d’examiner le corps d’une jeune femme tuméfié, griffé, couvert de cicatrices dont de nombreuses traces de seringue, toxicomane sans aucun doute, le sexe massacré, déchiré – « délabrement périnéal massif » – elle attend des membres supposés de la famille pour reconnaître le corps, mais la vieille dame en fauteuil roulant et son fils ne la reconnaîtront pas comme leur Camille, disparue.

De là nous allons en 2012, Coste est appelé aux petites heures du jour, il boit un café noir et file en voiture, traversant sa ville pour se rendre sur le lieu d’un meurtre, et s’en suit un état des lieux écrit avec une sorte de rage sourde et impuissante :

« Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure voir les maisons devenir immeubles et les immeubles devenir tours. Détourner les yeux devant les camps de Roms. Caravanes à perte de vue, collées les unes aux autres à proximité des lignes de RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la population qu’on ne sait aimer ou détester. Fermer sa vitre en passant devant la déchetterie intermunicipale et ses effluves, à seulement quelques encablures des premières habitations.C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait proposer à la capitale, en intra muros. Juste pour voir la réaction des Parisiens. À moins que les pauvres et les immigrés n’aient un sens de l’odorat moins développé…Passer les parkings sans fin des entreprises de BTP et saluer les toujours mêmes travailleurs au black qui attendent, en groupe, la camionnette de ramassage. Tenter d’arriver sans déprimer dans cette nouvelle journée qui commence. »

Avec Coste et son équipe, qui vont entamer cette journée avec un émasculé – lequel va réserver de drôles de surprises en salle d’autopsie – , nous allons commencer à visiter ce 93 dont on a tout dit et tout entendu, et personnellement je préfère la version Norek qui sait réellement de quoi et de qui il parle.Puis il y aura un jeune toxico brûlé de façon inexplicable – et l’idée de la combustion spontanée à tendance à faire soupirer et lever au ciel les yeux bleu acier de Victor Coste…Vers la fin, une exsanguination, que Léa Marquant va découvrir:

« Elle pensa à « La Divine Comédie », aux neuf cercles des Enfers et à la plongée de Dante.  » Toi qui entres ici abandonne tout espoir. »

Dans une chambre aux fenêtres recouvertes de draps, éclairée par une ampoule à nu pendant du plafond, reposait Jordan Paulin. Dévêtu, le corps livide, jambes jointes, bras écartés et, profondément enfoncé au niveau du cœur, le manche en bois brisé d’une batte de base-ball noire. Elle fut un instant déconcentrée par le téléviseur qui trônait sur un meuble bancal au pied du lit et qui en silence crachait des images psychédéliques à travers son écran brisé. Seconde surface réfléchissante détruite. Léa Marquant laissa place à la légiste.

-Pas assez de sang autour de la plaie, surtout à ce niveau. Le coup au cœur est à l’évidence post mortem. »

L’enquête sera complexe, dangereuse et perturbante pour lui qui se met à recevoir d’étranges messages anonymes comme celui-ci:

« Code 93.

Overdose – 16 Mars 2011.

Squat de l’ancienne mairie des Lilas.« 

D’emblée il se dit que les ennuis semblaient l’avoir

définitivement adopté. »

Il ressent souvent de l’empathie mêlé  parfois à un sentiment de fatalité pour les paumés qu’il croise, morts ou vivants. Là où il a plus de mal à se sentir vibrer, c’est avec ceux qui vivent de l’autre côté du périph’, dans des propriétés où il se passe des choses pas terribles non plus, mais bien cachées sous les tapis.

« Avec le père de Lucas, Jacques Soultier, un entrepreneur de génie, le manoir avait connu ses années de faste. On y donnait de somptueuses réceptions où se côtoyait le Paris influent. Quelques investissements financiers dans un parti de droite lui avaient permis de mettre un pied dans la politique et, à soixante ans, un cancer du foie finit par lui mettre les deux dans la tombe. Désormais, il était rare que les murs du grand salon se fassent encore l’écho de conversations animées. »

J’adore cet humour ( l’histoire des pieds dans la tombe… )

Olivier Norek ne fait jamais de grossière caricature, il respecte ses personnages et les peint tels qu’ils sont et sans à priori, mais les faits sont là souvent pour confirmer quelques sordides réalités. Certains passages m’ont vraiment fait rire, comme la rencontre avec la vieille dame qui a collé des babyphones roses partout sur et dans sa maison pour la surveiller, elle qui passe tout son temps derrière ses rideaux et qui sait à peu près tout de ce qui se passe dans le quartier – et qui en fait l’interlocutrice de choix pour les enquêteurs -.

« Il montra un talkie-walkie d’enfant, rose et rond, accroché à la grille d’une villa faisant face à un jardin en friche. […]

-C’est un putain de babyphone en position émetteur-récepteur. Elle en a accroché partout dans sa baraque.

Sam siffla son étonnement.

-Bravo, t’as mis la main sur la parano du quartier.

Le babyphone cracha.

-Le grand avec sa drôle de tête il reste dehors, j’en veux pas chez moi. Y va voir si j’suis parano !

Ils levèrent tous trois les yeux vers la maison pour se voir épiés par une silhouette que le reflet du soleil dans la vitre ne leur permit pas de distinguer réellement, puis qui disparut.

Ronan, aux anges, n’en demandait pas plus.

-Voilà, le grand avec sa drôle de tête tu nous attends bien sagement, nous on va faire le policier. Tu peux remplacer le chien méchant si tu veux, il est mort depuis longtemps.

-Paix à son âme, conclut le babyphone »

Je ne rentrerai pas bien plus dans les événements et l’enquête assez complexe, comme un fil qu’on tire et qui se trouve plein de nœuds qu’il faut défaire, minutieusement et patiemment. En tous cas pour moi Olivier Norek a écrit ici un excellent roman, vraiment; rien ne m’a ennuyée ou déplu et puis je trouve louable cette acte d’écrire qui consiste à dire des choses vraies sur le monde, vécues de l’intérieur, sans angélisme vis à vis de personne, mais avec justesse et sous la forme du roman qui adoucit un peu les angles parfois, grâce entre autres choses à l’humour même s’il est amer et acerbe:

« -Les gars de la cité Basse de Noisy-le-Sec ont fait une expédition punitive à la Kalach sur ceux de cité Haute. 105 ogives retrouvées par terre, un seul blessé, au genou en plus. Même pas capables de se buter entre eux. Putain d’amateurs.

Il cala le fusil entre les deux sièges avant puis ajouta, un peu trop cow-boy:

-On va rejoindre deux équipes des compagnies d’intervention pour passer la cité au Kärcher.

-Attention, tu parles aussi mal qu’un président.

-Casse-toi pauvre con. »

Je conseille vivement à tous ceux qui aiment le roman policier de lire ce livre, l’enquête est passionnante, ça bouge, ça vit, ça fait réfléchir et Victor Coste est aussi charmant que son créateur, Olivier Norek, qui a les mêmes yeux bleu acier que lui. J’aime !

« On the milky road » – un film d’Emir Kusturica

Bien longtemps que je n’avais pas mis autre chose que de la lecture, mais là, pure poésie, un moment superbe de cinéma, donc, je partage avec vous.

Vue hier donc cette merveille, Kusturicienne dans toute sa splendeur. Baroque, burlesque dans la première partie, à quoi il faut rajouter une tristesse et un romantisme flamboyant dans la seconde. Et pas de désespoir. Hymne à l’amour, à la nature, puissamment contre la guerre et l’incurie des hommes. Vraiment une œuvre d’art. En règle générale, je n’aime pas Monica Bellucci, mais ici, elle est bouleversante de vérité, rayonnante, et en fait la maturité la rend bien plus belle et plus humaine . Quant à Kusturica lui-même beau, touchant, merveilleux…Bande-son, image, récit, fond, forme, tout y est. Déjà envie de le revoir

« Je suis innocent » – Thomas Fecchio – éditions Ravet-Anceau/Polar en Nord

« Dehors, les oiseaux pépiaient sans discontinuer. Le soleil projetait les ombres allongées des volets sur la moquette de la chambre. La nuit se dissolvait dans les premières lueurs du jour. À l’orée du sommeil, Boyer hésitait à le quitter quand, provenant de l’entrée, il entendit un violent craquement de bois arraché. Des bruits de pas suivirent. »

Boyer vient à peine de sortir de prison qu’un meurtre odieux commis sur une jeune étudiante en droit, Marianne, va l’y renvoyer. Pourquoi lui ? Parce qu’il a purgé une longue peine, à la suite de plusieurs viols et meurtres avec actes de torture – et en particulier des morsures. La scène de crime ressemble comme deux gouttes d’eau à celles qu’il laissait quand il sévissait et qu’à nouveau libre, tout le pointe comme l’auteur de ce meurtre et comme cible pour la police. Sauf que…

Le jeune capitaine Germain, tout neuf dans l’équipe du SRPJ de Reims  – et confronté à des collègues musclés et peu regardants sur les méthodes – remarque bien vite que dans le cas de Marianne, point de morsure. Boyer mis en garde à vue s’auto – mutile pour éviter la cellule de l’enfer ( vous verrez, c’est réellement l’enfer ) , optant pour l’hôpital qui lui laisse le temps de faire intervenir son avocate. Parce que Boyer n’a pas commis ce crime, en tous cas, c’est ce qu’il clame : « Je suis innocent ! ».

« L’impression d’avoir commis la plus terrible des erreurs submergea Germain. Il se cramponna à son bureau pour ne pas se lever et partir tout de suite à la recherche de Jean Boyer. C’est inutile! Pour l’instant tout ça n’empêche pas qu’il ait pu être piégé pour le meurtre de Marianne ! se répétait-il pour essayer de se calmer.

Il avait choisi d’enquêter, il devait assumer. »

Ainsi commence ce roman policier, un vrai roman policier avec une enquête, des flics, des juges, des pervers et des menteurs. Et quelques braves gens mais finalement bien peu – enfin tels que je les conçois.  Sauf peut-être Laglue le stagiaire, en admiration devant son patron Germain. Mais bon, comme tous ses collègues, sur une pente savonneuse – . De l’humanité, quoi, telle qu’elle est en réalité, pas très nette, pas très fiable, intranquille, capable du pire et du meilleur, bref, un roman crédible parce que les personnages sont crédibles, tout en nuances du très noir au blanc vaguement gris. Point de blanc pur ici tout bêtement parce que ça n’existe pas, n’est-ce pas ?

Vais-je vous raconter l’intrigue ? Vous connaissez ma réponse…Elle se complexifie au fil des pages, les pistes se brouillent et Germain rame, il en bave le jeune capitaine, il découvre des choses pas terribles, et il n’est pas beaucoup aidé par ses collègues qui se moquent plutôt de sa droiture. Et il a ses obsessions lui aussi.

Tableau ironique de police et justice. Pour ce qui est de la police et de ses agents, on comprend fort bien ici que respecter les règles ce n’est pas simple, que la confrontation constante avec de la violence odieuse, avec la perversion vous oblige à vous blinder, et certains dépassent parfois les limites. Quant à la justice, elle écope du plus vilain tableau, si ce n’est la juge Motte qui semble si rigide mais qui peut-être tient cette posture pour ne pas céder aux corruptions ambiantes. Peut-être.

« L’odeur de la merde s’ajouta aux autres. Il ne voulait pas vraiment tuer le vieux. Tout cela, c’était à cause de la frustration que lui avaient causés les mensonges de Valérie. Maintenant, face à ces yeux injectés de sang à l’autre bout de son bras, il éprouvait une certaine commisération pour sa victime, celle que partagent les gens qui sont toujours au mauvais endroit au mauvais moment. »

(ça, c’est l’excuse du début à la fin de Boyer : sa mauvaise étoile…)

Alors Jean Boyer…Comment dire ce que j’en pense ? Cet homme clame son innocence et Germain contre tous ( en particulier justice et médias ) croit à cette innocence à cause de l’absence de morsures sur le cadavre de Marianne…Il va batailler pour comprendre, suivre de fausses pistes, errer, mais il va trouver. Mais Boyer, pardon, mais ce type « innocent », ah non, moi je ne trouve pas…c’est un monstre; suivez-le dans son retour dans le monde, entrez dans sa tête de tordu, ah non, il n’est pas innocent. Il peut ne pas être coupable de tout, mais innocent sûrement pas, et personnellement je n’ai ressenti aucune empathie ou sympathie, au contraire, il m’a fait horreur. Certes, que des actes qu’il n’a pas commis ne lui soient pas imputés c’est justice  – et là, c’est Germain le flic et non la justice qui fait le boulot – , mais il est bel et bien au cœur de la mort de Marianne, à mon avis. De l’importance du vocabulaire !

Je verrais très très bien ce bon petit polar sur un écran. Il y a des scènes de violences plutôt sévères, mais ça ne m’a jamais gênée dans mes lectures, d’autant qu’on n’a pas affaire ici à un polar psychologique, mais on est bien sur le terrain et en fait ça contribue à muer les réflexions en sensations, qui aident à mieux comprendre les bourreaux et les victimes.

Je remercie Thomas Fecchio de m’avoir proposé la lecture de son premier roman. Un bon moment, je ne dirais pas « distrayant »…mais finalement si.

« Il y avait les scènes de crime et les scènes de chagrin. Chacune projetait dans l’atmosphère une matière particulière qui vous retombait dessus en une fine pellicule vous collant à la peau jusque dans votre intimité la plus profonde. La difficulté était de l’enlever autant que vous le pouviez pour ne pas la laisser pénétrer. Souvent, elle nourrissait une colère impuissante qui incitait les policiers à franchir toutes les limites. Lorsque la colère faisait partie de vous, tous les moyens étaient bons pour rendre la justice face à des crimes où la cruauté stupide le disputait à la plus sombre bêtise. »

« L’annonce » – Marie – Hélène Lafon – Folio

lannonce« Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l’avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Ce livre m’a été offert après que j’aie partagé « Joseph », avec lequel j’ai découvert Marie-Hélène Lafon, et que j’ai beaucoup aimé pour sa sobriété très adaptée au sujet, une écriture au rythme des jours de ce Cantal où vit l’auteure.

Ici, elle nous conte l’histoire d’Annette, 37 ans, originaire de Bailleul dans le Nord. Annette a été une femme battue, elle a un petit garçon, Eric, et décide de quitter sa région natale. Annette fuit son ex-mari, fuit sa vie triste et solitaire. Elle répond à une annonce dans un journal, celle de Paul, 46 ans, paysan du Cantal qui ne veut pas finir ses jours seuls.

« Il n’en voulait à personne, il n’aurait rien pu dire, mais à quarante ans il s’était réveillé, calme et résolu. Résolu à cela, à cela seulement, il aurait une femme à Fridières, une femme avec lui, à son côté pour les jours et les nuits pour vivre et durer. »

Nous est alors racontée cette rencontre à mi-chemin, Nevers, de ces deux âmes solitaires, l’une sous le coup de sa vie pleine de violences, et l’autre coincé quelque peu entre les deux vieux oncles et la sœur autoritaire, peu prompts à partager la ferme, le frère et neveu.

« On avait peu à dire quand il fallait, d’abord, vivre ensemble, le matin le soir, se toucher, s’attendre, se craindre, s’apprendre. On était au pied de ce mur-là, on l’avait voulu, on avait passé l’annonce, on s’était vu et revu, on avait décidé, on était enfoncé dans cette histoire. Avec l’enfant, le fils, le garçon, Eric. Avec les trois, Nicole et les oncles, leurs silences, leurs yeux posés. »

Marie-Hélène Lafon présente dans un premier temps ces deux vies, trace les portraits de ces deux personnes qui vont s’accorder. Paul est un homme doux et intelligent, qui va accepter l’enfant sans problème aucun, Annette va découvrir une délicatesse qu’elle n’a pas connue avec son mari et la voici partie avec son fils à Fridières où elle découvre la campagne, la vie à la ferme et la méfiance, défiance de la famille, mais aussi la tendresse de Paul. Quant au petit Eric, enfant éveillé et sensible, il va s’attacher Lola la chienne et va partir à la découverte de la campagne  avec elle. Seule lui manque sa grand-mère, restée au nord, et qui lui est chère.

french-205207_640J’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé dans « Joseph », à savoir une langue au service des campagnards, paysans ou pas, dans un autre registre que le roman dit « du terroir ». On entend l’horloge, le caquètement des poules dans la cour, le moteur du tracteur et l’écho de la télé à l’heure des « actualités ». On sent les parfums du soir après un jour de soleil d’été, on perçoit la blancheur de la neige tombée, épaisse et lumineuse. Et les pensées des uns et des autres sont esquissées, l’acrimonie de Nicole par exemple, la sœur de Paul qui se croit menacée dans ses prérogatives sur son domaine ( Annette est bien trop douce, prudente et perspicace pour ne pas tenter le combat ! ). Mais je crois que ce que j’ai aimé là, c’est la découverte de la nature par ces deux enfants du Nord, Annette et son gamin. La sensualité de la campagne va réveiller de belles choses en eux et va être comme une médecine douce pour eux.

« Elle apprenait la lumière qui réveillait chaque chose, l’une, l’autre ensuite, visitée prise nimbée ; les prés, les arbres, la route en ruban bleu, les chemins tapis, les vaches lentes et les tracteurs matutinaux, cahotants, volontiers rouges. »

Le seul reproche que je me risquerais à faire, c’est ce que je nommerais un « tic » dans l’écriture, un procédé bien vu mais qui devient un peu lourd à trop se répéter. On trouve tout au long du texte des séries d’adjectifs, souvent par trois et sans virgule, comme si elle ne trouvait pas le bon, le plus précis ou le plus juste, et ça m’a un peu agacée à la longue. Exemple : « …elle avait surgi, en tracteur, du Jaladis enfoui reclus aboli. ». Ce procédé était peu présent dans « Joseph », juste un peu trop utilisé ici. Reste un très beau livre malgré tout. Le regard porté sur le monde paysan est assez ironique, mine de rien, mais il y a Paul qui rattrape la tendance du reste de la famille à mettre cette jeune femme à l’épreuve. Et puis la joie d’Eric dans ce décor, libre, courant avec Lola, réminiscences de souvenirs d’enfance…Et tout ce dont je ne me lasse pas moi, vivant à la campagne :

« En juin le pays était un bouquet, une folie. Les deux tilleuls dans la cour, l’érable au coin du jardin, le lilas sur le mur, tout bruissait frémissait ondulait : c’était gonflé de lumière verte, luisant, vernissé, presque noir dans les coins d’ombre, une gloire inouïe qui, les jours de vent léger, vous saisissait, vous coupait les mots, les engorgeait dans le ventre où ils restaient tapis, insuffisants, inaudibles. Sans les mots on se tenait éberlué dans cette rutilance somptueuse. »

cows-771613_640Comment des vies douloureuses peuvent se voir réparées par le vent dans les arbres, le parfum des lilas un soir de printemps, le regard aimant d’un chien, la main calleuse d’un homme et sa voix confiante…

J’ai encore de Marie-Hélène Lafon « Les derniers indiens », un autre cadeau ( oui, j’ai des amies qui m’offrent des livres ! ). Ces livres courts me sont des pauses agréables entre des lectures plus denses, une bouffée de l’air frais du Cantal.