Mes vœux pour vous

J’aime les livres, ils font partie de ma vie. Mes vœux resteront donc dans le propos de ce blog.

Je vous souhaite une belle année 2018 pleine d’amour, d’amitié, de curiosité, de bonheurs petits et grands, et finalement de belles lectures qui contiendront tout ça et aussi de la réflexion, de l’humour, des larmes, des frissons de toutes sortes, du rêve, des voyages, des rencontres inattendues, des moments inoubliables et des personnages que l’on gardera au fond de soi, comme des compagnons indéfectibles.

Ma carte de vœux , cette petite filmographie. Bonne année à toutes et tous !

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« L’été de Katya » – Trevanian -Gallmeister/collection Noire, traduction Emmanuèle de Lesseps, révisée par Marc Boulet

« Salies -les-Bains, août 1938

Tous les écrivains qui ont décrit le dernier été précédant la Grande Guerre ont cru devoir commenter la perfection inhabituelle de la saison : les jours sans fin aux ciels d’un bleu ardent traversés d’indolents nuages de beau temps, les longues soirées lavande rafraîchies de brise douce, les petits matins chantants jaunis de rayons obliques. D’Italie en Écosse, de Berlin à mes basses vallées natales des Basses -Pyrénées, l’Europe entière jouissait d’un temps exceptionnellement clair et délicieux. Ce fut la dernière chose qu’elle eut en commun pendant quatre terribles années – hormis la boue et l’angoisse, la haine et la mort de cette guerre qui marqua la frontière entre le XIXe et le XXe siècle, entre l’Âge de la Grâce et l’Ère de l’Efficacité. »

Je n’ai lu de Trevanian, avant ce livre-ci, que le superbe « The main », que j’avais vraiment aimé pour son écriture, ses personnages plutôt sombres, l’ambiance, la demie-teinte en tout, vraiment un très très beau livre. J’ai retrouvé ici la beauté de l’écriture pour une histoire qui débute comme une histoire d’amour romantique de la Belle-Époque et  va se terminer en drame.

Trevanian nous transporte au pays basque ( où il a vécu )  et met à la plume le jeune docteur Jean-Marc Montjean qui va épauler le Dr Hippolyte Gros dans sa clinique. Le jeune homme ici nous relate cet été à l’aube de la Grande Guerre durant lequel il va rencontrer Katya Tréville ainsi que son frère jumeau le cynique Paul et leur père, un vieil historien aimable et éperdu d’amour pour le Moyen-Âge.

« Je vais trop vite dans mon histoire, j’anticipe. Sincèrement. Sauf que la vie n’est ni linéaire ni ordonnée. Et il existe un lien direct entre mes élans passionnés de ce long et délicieux été et mon désir de mourir cet automne-là. Ce lien s’appelle Katya.

Katya… »

Le début est tout en langueur dans cet été lumineux, l’amour naissant de Jean-Marc pour Katya, fille originale et peu soucieuse de conventions, s’affirme vite passionné alors qu’il pressent pourtant déjà un mystère dans les yeux de la belle. Et loin de faire du sirupeux, l’auteur, excellent, glisse de l’ironie, un peu de raillerie qui rend tout ceci moins ordinaire.

« Malgré mon entraînement solitaire à répéter des conversations idéales et à fourbir mes répliques jusqu’à ce qu’elles ruissellent d’esprit et de profondeur,  je ne trouvai rien d’amusant à dire. Elle, pour sa part, ne semblait pas rechercher la discussion. Elle offrait son visage au soleil en y prenant un plaisir évident. À deux reprises, elle se tourna vers moi pour me gratifier d’un sourire généreux et impersonnel. Elle se laissait caresser par la chaleur du soleil et la brise créée par le cabriolet en mouvement, et c’était à ce moment de pure délectation qu’elle souriait. J’étais inclus dans ce sourire, tel un élément agréable et anonyme du décor. »

Deux personnages sont particulièrement intéressants pour moi; d’une part le docteur Gros, laid, très laid, mais gourmand des joies de la chair qu’il assouvit avec entrain et constance car il séduit par sa bonne humeur et son esprit. J’ai beaucoup aimé cet homme, toujours un bon mot à la bouche, viveur, noceur, fidèle pilier de la terrasse du café, mais profondément humain, bon et perspicace.

« C’est plus que vital, c’est une question de plaisir, confia-t-il en m’offrant un cognac que je refusai. |…]En temps normal, rien ne me ferait plus plaisir que de vous laisser batifoler librement à vos distractions, de vous décharger des fardeaux professionnels.Malheureusement, il y a quelques années, j’ai fait le vœu solennel d’abjurer toute velléité de gaspiller les opportunités sexuelles qui croiseraient mon chemin. Voyez en moi une victime de l’honneur, dans l’impossibilité de rompre un serment. « 

Ensuite Paul, le méchant de l’histoire en apparence; il boit beaucoup, Paul, et il en devient vite très désagréable. Mais son cynisme et sa cruauté, ce qu’il dit alors font pressentir le pire. Et c’est à partir de ces sautes d’humeur que Jean-Marc va commencer à s’interroger sur cette famille Tréville qui fait jaser au village. Quel obscur secret cachent-ils ? Pourquoi ces va-et-vient entre Paris et leur maison basque ? 

Les Tréville et le jeune docteur vont se rendre à une fête d’origine très ancienne – très belles pages que la description de cette fête à Alos – à la suite de laquelle, alors qu’ils se préparent à repartir à Paris assez précipitamment, la vérité va exploser au nez de Jean-Marc. Il ne serait pas charitable pour vous, lecteurs à venir, que j’en dise plus, mais c’est une bien sombre histoire, qui commence tout en romantisme, chaleur estivale, belle nature et amour naissant et se termine dans le drame absolu, comme éclate la guerre. La figure de Katya se métamorphose et donne une toute autre version de l’histoire des Tréville. Je crois que oui, c’est bien le docteur Gros mon personnage préféré bien qu’un peu marginal, sa présence bienveillante sera l’aile protectrice pour le jeune médecin qui sortira très affecté de cet été basque. Un petit mot aussi du père Tréville, ce vieux médiéviste aimable et oublieux de presque tout sauf de ses milliers de notes et de livres amoncelés dans son bureau, – avec un système de rangement que j’ai beaucoup aimé ! – et dont la conversation toujours revient à ce Moyen -Âge qu’il défend et aime. Comme il a aimé sa défunte épouse, une très belle femme à qui les jumeaux ressemblent de façon troublante.

« Méfiez-vous de l’attrait des sciences pures. Elles ne sont pures que comme le sont les vieilles nonnes – desséchées, sans passion. Non, non. Tenez-vous-en aux études humanistes. Si la vérité est plus difficile à établir et les preuves plus fragiles, on y trouve le souffle de l’homme vivant. »

Si ce roman ne m’a pas autant transportée que le fit « The main », c’est néanmoins un très beau livre, je reste admirative de l’écriture de cet auteur très spécial, cet auteur américain qui écrit ici à la façon d’un écrivain français de la fin du XIXème siècle, avec quand même une liberté de ton moins datée ! – on se rend compte d’ailleurs à quel point les lieux où se déroulent une histoire en donnent les nuances, peut-être autant que l’époque- . Ici, il y a également l’ombre puissante, lourde de la guerre, qui plane et circule dans les conversations de café ou de rue et dans les esprits.

« Je repensai à cette guerre imminente qui, la veille au café, était le sujet de conversation de tous. En attendant de se faire mutiler à cause de la stupidité et de l’arrogance de vieux politiciens, les jeunes appelés allaient-ils rire et blaguer et s’échanger de cordiales platitudes, comme dans les romans populaires ? La jeunesse de France était-elle si crédule? »

Un livre bucolique, romantique et mélancolique, une belle et lucide réflexion sur l’amour, mais aussi un livre cruel où la psychologie et les débuts de la psychiatrie sont abordés, et enfin un bel hommage au pays basque, resplendissant sous le soleil d’été, comme Katya. L’auteur termine par une touche très noire  :

« Envoi

Je me rappelle avoir dit à Katya que les Basques sont des gens qui n’oublient jamais. Jamais.

Durant toutes ces années où j’ai exercé la médecine, le hasard mit un jour entre mes mains un violeur légèrement blessé.

Il ne survécut pas aux soins que je lui prodiguai. »

« Sept jours avant la nuit » -Guy-Philippe Goldstein – Série Noire Gallimard

« Zéro.

Inde.

Quartier résidentiel Central New Dehli – Appartements privés

L’instant d’avant, le Swami égrenait encore lentement son chapelet de cent huit perles tout en récitant les yeux fermés les mantras du matin à même le sol, le corps encalminé dans son dhoti safran, les épaules, les bras et le buste recouverts des cendres sacrées, le front marqué à la craie blanche et au kumkum qui d’un trait rouge vif marque la présence de Lakshmi, l’âme sœur de Vishnou, au point du sixième chakra, à la base du cerveau, là d’où l’esprit du prêtre accède directement à la lumière de la connaissance divine. »

Si vous pensez qu’il s’agit là d’un roman mystique, erreur ! Quoi que tout bien considéré, le mystique, le sacré, l’au-delà et le « venu des étoiles », tout ça est devenu bien relatif, discutable et à prendre avec des pincettes car tant malmené, utilisé à toutes les sauces et galvaudé jusqu’à être vide de son sens d’origine – je précise illico que personnellement je ne crois en rien de tout ça -.

Voici le genre de roman que je n’ai pas vraiment l’habitude de lire; annoncé thriller, c’est certes un livre qui parfois atteint un suspense terrible et dont on avale les pages avec frénésie; mais c’est surtout pour moi un roman géopolitique et d’anticipation ( je rajoute: hélas… ), ce n’est pas ce que je préfère en règle générale; d’autant que là, ça vous fiche une peur bleue  – enfin vous je n’en sais rien, moi oui ! -. Mais ici, c’est passionnant bien que terrifiant, parce que si proche et si envisageable à très court terme . Pendant ma lecture, en faisant une pause je suis tombée par un total hasard sur une émission sur France Culture consacrée à la montée violente du nationalisme en Inde, pile dans le sujet, enfin dans un des sujets de ce roman effrayant.

« Ils recherchent la pureté originelle d’un « âge d’or » mythique, qui se traduit dans les faits par un retour aux valeurs précivilisationnelles, propres à nos origines primatologiques: rôle social inférieur de la femme, contrôle de la sexualité, valorisation de l’agression masculine, rejet des individus hors groupe – et donc de l’étranger – , recours à l’action violente allant jusqu’au meurtre. Quelles que soient les latitudes, l’expression est la même parce que ce n’est pas une idéologie mais un réflexe sociobiologique ancien. »

Je me suis engouffrée dans ce compte à rebours de ces sept jours en lisant les longs passages techniques, technologiques, militaires sans vraiment chercher à tout bien assimiler ( je m’en sens incapable et au fond ça ne change rien à ma lecture, ça me fait juste bien comprendre que c’est très compliqué, très élaboré et très dangereux ! ), j’ai trouvé par contre un grand intérêt à suivre les diverses manipulations entre les personnages, les mensonges, les trucages, les doubles jeux, mais surtout ce qui m’a passionnée, c’est la méthode des extrémistes qui consiste à appuyer sur ce qui fait mal chez ceux qu’ils veulent convaincre: le déshonneur, l’humiliation, l’asservissement ou l’avilissement d’un peuple, en utilisant pour ça les fondements de leur civilisation, les textes fondateurs, ce qui fait leur fierté, détachant et interprétant certains passages hors du contexte. Ce qui était leçon de vie devient arme de guerre.

« Le Satguru lui avait dit ces paroles de la Gita, qu’il a répétées jusqu’à les apprendre par cœur: »Car tout ce qui est né est assuré de mourir, et tout ce qui a connu la mort de renaître. Face à l’inéluctable, il n’y a pas de place pour la pitié. » Et par la suite: »Te refuser à cette lutte légitime, ce serait forfaire à ton devoir, à l’honneur, et tomber dans le péché? Et les gens iront colporter ta honte ineffable. Pour un homme d’honneur, l’infamie est pire que la mort. » C’est son rang à lui, et le statut de son sang, qui doit désormais accéder au plus haut? Cette élévation effacera à jamais toute honte passée ou présente. »

Les mots, nous qui les aimons quand nous lisons, nous le savons bien sont puissants, et ce sont eux la première arme de guerre de ce livre où à maintes reprises les textes sacrés de l’hindouisme ( qui n’est pas une religion, mais un ensemble de concepts philosophiques ) sont cités, détournés. Toutes les grandes sagas védiques sont ici citées je crois, ainsi la bhagavad gita * devient par la voix de chefs de groupuscules avides de gloire une suite de puissants appels au crime et à la vengeance. Alors que pour Samesh, ce jeune garçon perdu, ces textes étaient la voix douce et aimante de sa mère décédée, les chefs haineux en ont fait des mots vengeurs et pleins de rage.

C’est aussi avec les mots que la première héroïne de l’histoire, Julia, accomplit une grande part de son travail ( elle travaille pour les services de renseignement des États Unis, mais je préfère dire que c’est une espionne ! ). Faut-il que je vous dise ce qui est mis en perspective ici ? Un peu, juste un peu.

On confie à Julia une mission de la plus haute et plus vitale importance. Grâce à l’informatique et à ses possibilités infinies, des pirates extrémistes de droite hindous, parviennent à se procurer de l’uranium enrichi dans les stocks de l’état indien et menacent de jeter une bombe sur une grande ville. Mais laquelle ?

Ainsi va commencer ce compte à rebours angoissant qui va mettre sur les dents toutes les plus grandes puissances mondiales, qui bien que disposant des plus hautes technologies, des meilleurs agents, vont se retrouver acculées à des décisions plus que délicates, au résultat vertigineux.

« La nouvelle ambassade s’est réfugiée de l’autre côté de la Tamise. Ses murs de verre résistent aux souffles d’explosion; les buttes aux alentours et les douves de la citadelle stoppent manifestants et camionnettes. L’ère des cinq bons empereurs s’est achevée. La crise de l’Empire est venue dans les pas des  Commode et des Héliogabale. Les seigneurs se retranchent désormais derrière leurs villas fortifiées.

J’entre dans le château aux murailles invisibles. »

De Londres à Washington, du Cap à New Delhi, en passant par Riyad et au ciel où les avions présidentiels tournent en rond, des immeubles de verre ultra sécurisés aux temples de l’Inde, va se dérouler un périple tétanisant vers l’abîme imminent. Entre diplomatie subtile, suspicion et terreur, on verra ce qui va arriver à Ann Baker, très croyante et très obsessionnelle présidente des USA, les jeux de pouvoir en Arabie Saoudite, au Pakistan et en Inde. On suivra Rakesh et Samesh, jeunes pousses fragiles mais décidées et explosives implantées en Angleterre, élèves du professeur Sanil Pathak, bras droit de V.T. Kumar, ogre mâle avide de puissance et de pouvoir.

J’ai beaucoup aimé Julia, sa solitude, sa force et son esprit, dont on apprend pas mal de choses – étonnantes-  à la fin du roman.

« Je roule dans une petite bille d’acier, perdue au milieu d’un chapelet de dominos de briques, de béton et bitume, parfaitement alignés pour l’anéantissement nucléaire – et l’ignorant superbement. Nous nous balancions, insouciants, de branche en branche de fer, sous le feuillage de verre et le soleil sous cloche de carbone toujours plus brûlant, ignorants de notre fragilité.Et puis vint cet homme un peu plus nourri de violence que tous les autres -[…] »

Alors voilà, j’ai été très absorbée par cette lecture qui développe des sujets brûlants, j’ai frémi en écoutant cette série d’émissions sur l’Inde sur France Culture – qu’on ne peut pas accuser de faire de l’à peu près, je pense – tellement à propos et validant plutôt l’état des lieux du livre. Alors j’ai dit au tout début que pour moi ce livre était de l’anticipation, ce qui est pire que de la fiction, on est d’accord ? Voici donc une vision de l’apocalypse comme personne ne peut en souhaiter. MAIS je vais me convaincre que non, ce n’est pas comme ça que tourneront les choses, je vais utiliser le pouvoir des mots pour me dire que tout n’est pas foutu ! Je me suis dit que Julia était comme James Bond, histoire de dédramatiser…Bon, ça n’a pas trop marché. Je crains que ce livre d’anticipation soit lucide, très lucide.

Ce roman a le grand mérite de mettre le doigt sur des thèmes qu’il serait temps de prendre en considération –  je veux dire sérieusement – (la technologie nucléaire et les réseaux informatiques entre les mains de tous et donc de n’importe qui, y compris des  extrémistes) et ce par un auteur qui sait de quoi il parle (Il est analyste des questions de stratégie et de cyberdéfense ).

« Le moment est venu de reconnaître ce qu’a été, est et sera ma vie tout entière : rien d’autre que la mission. On avance et on continue. Le septième jour est arrivé avec sa révélation : Il n’y aura pas d’autre choix.

Tout commence maintenant. »

« Río Negro » – Mariano Quíros – La Dernière Goutte/Fonds noirs, traduit par Zooey Boubacar

« Mon père n’a jamais été le genre de bonhomme qui aime donner des conseils, mais il faut dire que, moi, non plus, je n’ai jamais pris la peine de lui en demander. C’est peut-être pour ça que notre relation a toujours été sereine. On n’espérait rien, ni l’un ni l’autre; et on ne s’est jamais déçus. Bref, on savait exactement ce qu’on pouvait attendre l’un de l’autre. Mais la naissance de Miguel, mon fils, a modifié cet état de fait. »

Court séjour noir à Resistencia, petite ville argentine traversée par le Río Negro ( et d’où est natif l’auteur ). Le narrateur est un écrivain reconnu marié à Ema, sociologue:

« Et moi je tourne en rond dans mon bureau pour conclure dignement mon article sur la littérature indigène. J’aimerais être inventif, mais j’ai beau me torturer les méninges, rien ne me vient. Alors dans ces cas-là, je reprends mes vieux articles, je relis même mes propres romans, histoire de voir si je ne pourrais pas, d’une manière ou d’une autre, y racler quelques vieux restes d’inspiration. »

 et père de Miguel, grand adolescent de 18 ans, pleurnichard et avachi sur le canapé devant la télé.

« Miguel n’est pas un mauvais fils. Le problème n’est pas là. Sans doute n’est-ce pas un mauvais bougre, même s’il n’y a aucun moyen d’en être sûr. Il mène une vie d’autiste, que rythment les journaux télévisés, les inepties d’Internet et les chanteurs à la mode. »

Ce que j’ai envie de dire avant tout, c’est qu’à peu près aucun des personnages ne m’a été sympathique ( mais ce n’est pas mal comme sensation de lecture, la détestation ), sauf la femme de ménage Irma. Ema est absente durant les faits qui se déroulent, mais présentée dans les souvenirs qu’égrène le pire de tous, cet écrivain censé être un intellectuel de par sa formation et son métier. Mais honnêtement, j’ai eu envie de l’étrangler à mains nues durant tout ce qu’il raconte tellement il est détestable, se contentant d’accomplir ses petites missions, articles de presse, etc… ( en trichant le plus souvent, en allant au plus facile et au plus rapide ), et de fumer de gros pétards en contemplant le fleuve qui passe au bord de sa maison.

Mais voici qu’un jour fatal, pendant l’absence d’Ema,  il décide de déniaiser son fils avec lequel sa relation est inexistante. C’est une catastrophe qui se met en marche et qui fait de ce livre un roman noir, très cynique comme son narrateur.

J’ai souri parfois, mais j’ai surtout ressenti un dégoût profond pour cet homme et enfin une haine totale pour ce sale type. Je n’en dirai pas plus car ce livre compte 212 pages qui se lisent d’une traite, alors à vous de découvrir la suite.

Néanmoins je me dois de parler aussi de la ville de Resistencia dont l’histoire est ici évoquée au gré des souvenirs du narrateur et qui tient une place importante, comme la rivière. Ce sont les passages où on oublie qui raconte et où on se contente d’écouter les histoires qui émaillent celle de la ville, depuis les tribus indigènes jusqu’au bordel de l’ancien temps. L’éditeur écrit en 4ème de couverture:

« Les deux hommes se trouvent alors pris dans un engrenage sanglant digne d’un film noir des frères Coen. Macabre et burlesque ».

On ne peut pas mieux résumer, absolument d’accord !

« Le jour d’avant » – Sorj Chalandon – Grasset

« Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait.

Les hurlements de notre moteur réveillaient la ville endormie.

Mon frère a crié.

-C’est comme ça la vie !

Jamais je n’avais été aussi fier. »

J’ai lu auparavant 3 romans de Sorj Chalandon, tous des coups de cœur, et celui-ci ne déroge pas à ce fait. Avec cette histoire inspirée d’un événement authentique, une fois encore Sorj Chalandon de son écriture sobre nous fait entendre sa voix et nous raconte à sa façon une histoire tragique.

C’est celle de Michel Flavent/ Delanet, fils de paysan et petit frère de mineur, ce Joseph, Jojo, adoré, admiré, mort brûlé après d’atroces souffrances et une longue agonie à l’hôpital. C’est l’histoire d’un homme brisé par la perte, fou d’une colère rentrée, sourde, lui qui après la perte de son frère tant aimé voit son père se pendre et sa mère mourir. C’est une longue suite de chagrins, car il perd aussi Cécile atteinte d’un cancer, la femme de sa vie, son havre, son réconfort; mais qui pourtant n’arrivera pas à l’extirper de son désir de vengeance contre les responsables de ces morts de la mine et en particulier contre Lucien Dravelle, le porion ( familièrement le maître mineur ). On est à Liévin, en 1974.

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 Dans les deux premiers tiers de ce livre qui se lit comme un suspense, on suit cet homme déjà grisonnant, veuf et orphelin de toute sa famille. On a son histoire, celle du drame qui endeuille toute la population, celle de Jojo, et puis lui encore, Michel le survivant qui dans un box établit une sorte de musée du souvenir morbide, accumulant des images, des articles, des vêtements, et mettant en place son sinistre projet de vengeance. Je n’en dis pas plus car il y a un véritable retournement de point de vue quand Michel est arrêté par la police. Le héros bien improbable va soudain être regardé autrement, quand la véritable histoire de sa vie va être mise à jour. Et on se dit que la douleur peut enfermer n’importe qui dans une sorte de piège dont il est impossible de s’extirper. Et qu’un drame peut en générer un autre.

 Ici va intervenir le personnage que j’ai le plus aimé dans ce livre – a égalité avec Jojo – , l’avocate Aude Boulfroy, aimée pour son intelligence, sa finesse, son humanité et sa force aussi. Peut-être aussi parce que cette jeune femme qui rappelle Cécile à Michel va faire un plaidoyer bouleversant. Tout autant que celui que nous écrit ici le très talentueux Sorj Chalandon car il n’y a pas de complaisance, mais de la compassion, et chaque chose comme chaque mot et chaque sentiment est à la juste place et à la juste mesure.

Pour moi, les plus belles pages ont été celles qui parlent de Jojo et de sa relation avec son petit frère Michel, cette tendresse, cette connivence et cet amour indéfectible entre deux frères, puis le chagrin inconsolable, la blessure qui toujours reste béante quand on perd ainsi et si jeune un frère et la vie en lambeaux qu’on se traîne, comme Michel le fait. Et comme l’a fait son père, qui avant de se pendre laissera une lettre ( qui sera d’une très haute importance plus tard) :

« Venge nous de la mine »

Ce père paysan, tellement effrayé par le choix de Joseph de devenir mineur, car il sait, ce père doux et attentif, il sait que la mine est une ogresse qui mangera son enfant:

« Tu sais quoi ?  disait mon père. Tu n’iras pas au charbon, tu iras au chagrin. Même si tu ne meurs pas. Même si tu survis à la poussière, aux galeries mal étayées, à la berline qui déraille, à la violence su marteau-piqueur, à la passerelle glacée quand tu reviens au jour. Même si tu prends ta retraite sur tes deux jambes, tu ramèneras cette saloperie de charbon avec toi. Tu auras laissé du cœur au fond. Tu seras silicosé, Joseph. Tes poumons seront bons à jeter dans la cuisinière pour allumer du feu. Tu seras empoisonné. Tu seras à moitié sourd, à moitié mort. »

Les premières pages du livre sont pleines de la vie des deux frères, leur goût pour Steeve McQueen et le film « Le Mans », Jojo qui laisse Michel entretenir sa mobylette :

« À vingt-sept ans, mon frère avait aussi abandonné son vieux vélo pour le cyclomoteur.

-La Rolls des gens honnêtes , disait-il aussi.

Contre une pièce de monnaie, je frottais les chromes, j’enlevais la boue qui piquetait les fourches, j’essuyais les phares, je graissais le pédalier. J’avais le droit de ranger les outils sous la selle. Tout le monde l’appelait « la Bleue ». mon frère l’avait baptisée la Gulf, comme la Porsche 917 conduite par Steeve McQueen dans Le Mans, un film que Jojo m’avait emmené voir en français au Majestic.

Steeve McQueen jouait le pilote automobile Michael Delaney.

-Chez nous, Michael Delaney se dit Michel Delanet, m’avait expliqué mon frère.

J’étais sidéré. Delanet et moi avions le même prénom. »

Un très beau livre dont je ressors la colère ravivée et très très émue, une très belle écriture qui rend hommage à toutes les victimes de la mine et plus globalement à mon avis à toutes les victimes du travail quand la hiérarchie néglige son devoir d’assurer la sécurité aux travailleurs qui l’enrichissent.

Vous trouverez un lien au début de l’article, une archive INA et ma parole, impossible de ne pas pleurer et de ne pas être en colère. Cécile fait écouter cette chanson à Michel

http://www.jukebox.fr/jacques-brel/clip,jojo,r88vu.html