« Code 93 » – Olivier Norek – Pocket

« Mercredi 11 janvier 2012

Coste ouvrit un œil. Son portable continuait à vibrer, posé sur l’oreiller qu’il n’utilisait pas. Il plissa les yeux pour lire l’heure, 4 h 30 du matin. Avant même de décrocher, il savait déjà que quelqu’un, quelque part, s’était fait buter. Il n’existait dans la vie de Coste aucune autre raison de se faire réveiller au milieu de la nuit. »

Très agréable lecture et grand plaisir à retrouver Victor Coste, capitaine de police au SDPJ 93, Seine Saint -Denis, avec ce roman qui est en fait la genèse de la trilogie que j’ai découverte avec « Territoires » – le tome 2; donc il n’est pas indispensable de commencer par le premier, c’est sans doute mieux quand même…En fait je pense qu’il doit être très bon de lire les trois à la suite, parce qu’il faut le dire, Coste est de ces flics qu’on aime et l’écriture d’Olivier Norek est addictive. J’aime beaucoup et pour plusieurs raisons.

La première est donc l’écriture impeccable, travaillée, riche, jamais plate et intelligente, puis le ton tout à la fois sensible, drôle, d’une ironie railleuse et pleine de colère souvent et enfin, ceci expliquant cela, les sujets traités, éminemment brûlants depuis trop longtemps. Je dois dire aussi que ce tome 1 m’a paru plus fort que le second et m’a plus accrochée.

L’équipe ici prend la forme qu’elle aura dans le tome 2, à savoir Coste, Ronan, Sam et l’arrivée de Johanna De Ritter. Mathias Aubin, ami de Coste, est parti avant que son couple n’explose en plein vol à cause de la vie privée sacrifiée sur l’autel du boulot. Et puis pour d’autres raisons aussi, on le comprend dans le fil du récit. Des raisons pas très jolies, pas très glorieuses qui d’ailleurs l’obsèdent.

Prologue. Nous sommes en 2011, à l’Institut Médico – Légal en compagnie du docteur Léa Marquant en train d’examiner le corps d’une jeune femme tuméfié, griffé, couvert de cicatrices dont de nombreuses traces de seringue, toxicomane sans aucun doute, le sexe massacré, déchiré – « délabrement périnéal massif » – elle attend des membres supposés de la famille pour reconnaître le corps, mais la vieille dame en fauteuil roulant et son fils ne la reconnaîtront pas comme leur Camille, disparue.

De là nous allons en 2012, Coste est appelé aux petites heures du jour, il boit un café noir et file en voiture, traversant sa ville pour se rendre sur le lieu d’un meurtre, et s’en suit un état des lieux écrit avec une sorte de rage sourde et impuissante :

« Quatre voies grises et sans fin s’enfonçant comme une lance dans le cœur de la banlieue. Au fur et à mesure voir les maisons devenir immeubles et les immeubles devenir tours. Détourner les yeux devant les camps de Roms. Caravanes à perte de vue, collées les unes aux autres à proximité des lignes de RER. Linge mis à sécher sur les grillages qui contiennent cette partie de la population qu’on ne sait aimer ou détester. Fermer sa vitre en passant devant la déchetterie intermunicipale et ses effluves, à seulement quelques encablures des premières habitations.C’est de cette manière que l’on respecte le 93 et ses citoyens : au point de leur foutre sous le nez des montagnes de poubelles. Une idée que l’on devrait proposer à la capitale, en intra muros. Juste pour voir la réaction des Parisiens. À moins que les pauvres et les immigrés n’aient un sens de l’odorat moins développé…Passer les parkings sans fin des entreprises de BTP et saluer les toujours mêmes travailleurs au black qui attendent, en groupe, la camionnette de ramassage. Tenter d’arriver sans déprimer dans cette nouvelle journée qui commence. »

Avec Coste et son équipe, qui vont entamer cette journée avec un émasculé – lequel va réserver de drôles de surprises en salle d’autopsie – , nous allons commencer à visiter ce 93 dont on a tout dit et tout entendu, et personnellement je préfère la version Norek qui sait réellement de quoi et de qui il parle.Puis il y aura un jeune toxico brûlé de façon inexplicable – et l’idée de la combustion spontanée à tendance à faire soupirer et lever au ciel les yeux bleu acier de Victor Coste…Vers la fin, une exsanguination, que Léa Marquant va découvrir:

« Elle pensa à « La Divine Comédie », aux neuf cercles des Enfers et à la plongée de Dante.  » Toi qui entres ici abandonne tout espoir. »

Dans une chambre aux fenêtres recouvertes de draps, éclairée par une ampoule à nu pendant du plafond, reposait Jordan Paulin. Dévêtu, le corps livide, jambes jointes, bras écartés et, profondément enfoncé au niveau du cœur, le manche en bois brisé d’une batte de base-ball noire. Elle fut un instant déconcentrée par le téléviseur qui trônait sur un meuble bancal au pied du lit et qui en silence crachait des images psychédéliques à travers son écran brisé. Seconde surface réfléchissante détruite. Léa Marquant laissa place à la légiste.

-Pas assez de sang autour de la plaie, surtout à ce niveau. Le coup au cœur est à l’évidence post mortem. »

L’enquête sera complexe, dangereuse et perturbante pour lui qui se met à recevoir d’étranges messages anonymes comme celui-ci:

« Code 93.

Overdose – 16 Mars 2011.

Squat de l’ancienne mairie des Lilas.« 

D’emblée il se dit que les ennuis semblaient l’avoir

définitivement adopté. »

Il ressent souvent de l’empathie mêlé  parfois à un sentiment de fatalité pour les paumés qu’il croise, morts ou vivants. Là où il a plus de mal à se sentir vibrer, c’est avec ceux qui vivent de l’autre côté du périph’, dans des propriétés où il se passe des choses pas terribles non plus, mais bien cachées sous les tapis.

« Avec le père de Lucas, Jacques Soultier, un entrepreneur de génie, le manoir avait connu ses années de faste. On y donnait de somptueuses réceptions où se côtoyait le Paris influent. Quelques investissements financiers dans un parti de droite lui avaient permis de mettre un pied dans la politique et, à soixante ans, un cancer du foie finit par lui mettre les deux dans la tombe. Désormais, il était rare que les murs du grand salon se fassent encore l’écho de conversations animées. »

J’adore cet humour ( l’histoire des pieds dans la tombe… )

Olivier Norek ne fait jamais de grossière caricature, il respecte ses personnages et les peint tels qu’ils sont et sans à priori, mais les faits sont là souvent pour confirmer quelques sordides réalités. Certains passages m’ont vraiment fait rire, comme la rencontre avec la vieille dame qui a collé des babyphones roses partout sur et dans sa maison pour la surveiller, elle qui passe tout son temps derrière ses rideaux et qui sait à peu près tout de ce qui se passe dans le quartier – et qui en fait l’interlocutrice de choix pour les enquêteurs -.

« Il montra un talkie-walkie d’enfant, rose et rond, accroché à la grille d’une villa faisant face à un jardin en friche. […]

-C’est un putain de babyphone en position émetteur-récepteur. Elle en a accroché partout dans sa baraque.

Sam siffla son étonnement.

-Bravo, t’as mis la main sur la parano du quartier.

Le babyphone cracha.

-Le grand avec sa drôle de tête il reste dehors, j’en veux pas chez moi. Y va voir si j’suis parano !

Ils levèrent tous trois les yeux vers la maison pour se voir épiés par une silhouette que le reflet du soleil dans la vitre ne leur permit pas de distinguer réellement, puis qui disparut.

Ronan, aux anges, n’en demandait pas plus.

-Voilà, le grand avec sa drôle de tête tu nous attends bien sagement, nous on va faire le policier. Tu peux remplacer le chien méchant si tu veux, il est mort depuis longtemps.

-Paix à son âme, conclut le babyphone »

Je ne rentrerai pas bien plus dans les événements et l’enquête assez complexe, comme un fil qu’on tire et qui se trouve plein de nœuds qu’il faut défaire, minutieusement et patiemment. En tous cas pour moi Olivier Norek a écrit ici un excellent roman, vraiment; rien ne m’a ennuyée ou déplu et puis je trouve louable cette acte d’écrire qui consiste à dire des choses vraies sur le monde, vécues de l’intérieur, sans angélisme vis à vis de personne, mais avec justesse et sous la forme du roman qui adoucit un peu les angles parfois, grâce entre autres choses à l’humour même s’il est amer et acerbe:

« -Les gars de la cité Basse de Noisy-le-Sec ont fait une expédition punitive à la Kalach sur ceux de cité Haute. 105 ogives retrouvées par terre, un seul blessé, au genou en plus. Même pas capables de se buter entre eux. Putain d’amateurs.

Il cala le fusil entre les deux sièges avant puis ajouta, un peu trop cow-boy:

-On va rejoindre deux équipes des compagnies d’intervention pour passer la cité au Kärcher.

-Attention, tu parles aussi mal qu’un président.

-Casse-toi pauvre con. »

Je conseille vivement à tous ceux qui aiment le roman policier de lire ce livre, l’enquête est passionnante, ça bouge, ça vit, ça fait réfléchir et Victor Coste est aussi charmant que son créateur, Olivier Norek, qui a les mêmes yeux bleu acier que lui. J’aime !

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