« L’annonce » – Marie – Hélène Lafon – Folio

lannonce« Annette regardait la nuit. Elle comprenait que, avant de venir vivre à Fridières, elle ne l’avait pas connue. La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »

Ce livre m’a été offert après que j’aie partagé « Joseph », avec lequel j’ai découvert Marie-Hélène Lafon, et que j’ai beaucoup aimé pour sa sobriété très adaptée au sujet, une écriture au rythme des jours de ce Cantal où vit l’auteure.

Ici, elle nous conte l’histoire d’Annette, 37 ans, originaire de Bailleul dans le Nord. Annette a été une femme battue, elle a un petit garçon, Eric, et décide de quitter sa région natale. Annette fuit son ex-mari, fuit sa vie triste et solitaire. Elle répond à une annonce dans un journal, celle de Paul, 46 ans, paysan du Cantal qui ne veut pas finir ses jours seuls.

« Il n’en voulait à personne, il n’aurait rien pu dire, mais à quarante ans il s’était réveillé, calme et résolu. Résolu à cela, à cela seulement, il aurait une femme à Fridières, une femme avec lui, à son côté pour les jours et les nuits pour vivre et durer. »

Nous est alors racontée cette rencontre à mi-chemin, Nevers, de ces deux âmes solitaires, l’une sous le coup de sa vie pleine de violences, et l’autre coincé quelque peu entre les deux vieux oncles et la sœur autoritaire, peu prompts à partager la ferme, le frère et neveu.

« On avait peu à dire quand il fallait, d’abord, vivre ensemble, le matin le soir, se toucher, s’attendre, se craindre, s’apprendre. On était au pied de ce mur-là, on l’avait voulu, on avait passé l’annonce, on s’était vu et revu, on avait décidé, on était enfoncé dans cette histoire. Avec l’enfant, le fils, le garçon, Eric. Avec les trois, Nicole et les oncles, leurs silences, leurs yeux posés. »

Marie-Hélène Lafon présente dans un premier temps ces deux vies, trace les portraits de ces deux personnes qui vont s’accorder. Paul est un homme doux et intelligent, qui va accepter l’enfant sans problème aucun, Annette va découvrir une délicatesse qu’elle n’a pas connue avec son mari et la voici partie avec son fils à Fridières où elle découvre la campagne, la vie à la ferme et la méfiance, défiance de la famille, mais aussi la tendresse de Paul. Quant au petit Eric, enfant éveillé et sensible, il va s’attacher Lola la chienne et va partir à la découverte de la campagne  avec elle. Seule lui manque sa grand-mère, restée au nord, et qui lui est chère.

french-205207_640J’ai retrouvé ici ce que j’avais aimé dans « Joseph », à savoir une langue au service des campagnards, paysans ou pas, dans un autre registre que le roman dit « du terroir ». On entend l’horloge, le caquètement des poules dans la cour, le moteur du tracteur et l’écho de la télé à l’heure des « actualités ». On sent les parfums du soir après un jour de soleil d’été, on perçoit la blancheur de la neige tombée, épaisse et lumineuse. Et les pensées des uns et des autres sont esquissées, l’acrimonie de Nicole par exemple, la sœur de Paul qui se croit menacée dans ses prérogatives sur son domaine ( Annette est bien trop douce, prudente et perspicace pour ne pas tenter le combat ! ). Mais je crois que ce que j’ai aimé là, c’est la découverte de la nature par ces deux enfants du Nord, Annette et son gamin. La sensualité de la campagne va réveiller de belles choses en eux et va être comme une médecine douce pour eux.

« Elle apprenait la lumière qui réveillait chaque chose, l’une, l’autre ensuite, visitée prise nimbée ; les prés, les arbres, la route en ruban bleu, les chemins tapis, les vaches lentes et les tracteurs matutinaux, cahotants, volontiers rouges. »

Le seul reproche que je me risquerais à faire, c’est ce que je nommerais un « tic » dans l’écriture, un procédé bien vu mais qui devient un peu lourd à trop se répéter. On trouve tout au long du texte des séries d’adjectifs, souvent par trois et sans virgule, comme si elle ne trouvait pas le bon, le plus précis ou le plus juste, et ça m’a un peu agacée à la longue. Exemple : « …elle avait surgi, en tracteur, du Jaladis enfoui reclus aboli. ». Ce procédé était peu présent dans « Joseph », juste un peu trop utilisé ici. Reste un très beau livre malgré tout. Le regard porté sur le monde paysan est assez ironique, mine de rien, mais il y a Paul qui rattrape la tendance du reste de la famille à mettre cette jeune femme à l’épreuve. Et puis la joie d’Eric dans ce décor, libre, courant avec Lola, réminiscences de souvenirs d’enfance…Et tout ce dont je ne me lasse pas moi, vivant à la campagne :

« En juin le pays était un bouquet, une folie. Les deux tilleuls dans la cour, l’érable au coin du jardin, le lilas sur le mur, tout bruissait frémissait ondulait : c’était gonflé de lumière verte, luisant, vernissé, presque noir dans les coins d’ombre, une gloire inouïe qui, les jours de vent léger, vous saisissait, vous coupait les mots, les engorgeait dans le ventre où ils restaient tapis, insuffisants, inaudibles. Sans les mots on se tenait éberlué dans cette rutilance somptueuse. »

cows-771613_640Comment des vies douloureuses peuvent se voir réparées par le vent dans les arbres, le parfum des lilas un soir de printemps, le regard aimant d’un chien, la main calleuse d’un homme et sa voix confiante…

J’ai encore de Marie-Hélène Lafon « Les derniers indiens », un autre cadeau ( oui, j’ai des amies qui m’offrent des livres ! ). Ces livres courts me sont des pauses agréables entre des lectures plus denses, une bouffée de l’air frais du Cantal.

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« Violence » – Claudio Ceni – éditions Infolio/ Littérature

violenceUne amie suisse, Martine, m’a offert ce roman écrit par un ami fin 2015. Je l’avais bien entamé ( la moitié ) quand des préoccupations personnelles m’ont interrompue pour un passage à vide plus global concernant mon rythme de lecture. Parfois, j’abandonne un livre simplement parce qu’il ne m’intéresse pas, mais parfois aussi parce qu’un livre a son heure. Et il a fallu un an pour que l’heure de « Violence » sonne.

J’ai repris le livre là où la carte amicale de Martine s’était glissée car je n’avais rien oublié des 200 pages lues en 2015 ( ce qui est plutôt un bon signe incitant à la reprise, non ?)

Et j’ai retrouvé Tony Suter, quadra déstabilisé avec son cabinet de consultant en déclin, son couple à son point de rupture, ses relations en déliquescence avec Matteo et Teresa, ses deux enfants. Il ne se sent plus en phase avec sa vie paisible et confortable, dans sa maison cachée dans la nature aux abords de Genève. Quand un jour le visage d’une jeune femme en pleurs, Jeanne, le capte sur l’écran du téléviseur. Une entreprise importante va fermer et Jeanne y exerce son métier de psychologue du travail. Tony décide de se rendre sur les lieux où les salariés tentent de se défendre en manifestant; mais bien sûr c’est Jeanne, qui l’a fasciné, qu’il est venu voir. Ce roman conte une histoire d’amour fulgurante, la renaissance d’un homme encore jeune mais déjà fatigué, sans beaucoup de convictions, désabusé et quelque peu indifférent à ce qui l’entoure. C’est Jeanne et l’amour découvert enfin qui vont le ramener à la vie dans ce qu’elle a de plus essentiel. Mais ce serait peu dire de résumer à cela ce livre, puisqu’il est aussi question de notre monde tel qu’il va, ici et maintenant, ce n’est guère réjouissant ( euphémisme ), mais ça je pense, nous tous ici le savons.

file4681237005651C’est essentiellement du monde du travail, soumis aux puissances financières et aux actionnaires dont il est question, l’entreprise, la puissance de l’argent, la compromission et le cynisme. Tout est passé sous la plume impitoyable de Claudio Ceni à travers les scènes avec le DRH indien par exemple, qui sous une apparence respectueuse et impliquée dans la souffrance de ses collègues, eh bien…reste un DRH:

« Ces gens sont admirables, vous savez, dit le DRH, mais nous avons en face de nous une force qui nous dépasse. Une force anonyme et véritablement violente. Je n’aurais jamais pensé que nous en arriverions à ce que l’une d’entre nous tente de se suicider. je continue à essayer d’y croire, mais je vous avoue que je me sens un peu dépassé par les événements. »

C’est cet aspect là du livre qui m’a le plus intéressée je dois dire, parce que sans doute moins commun que l’histoire d’amour. Et puis aussi les relations de Tony avec ses enfants, Matt le gamin de 12 ans surdoué et Teresa, l’adolescente perturbée. Ou l’absence de relations plutôt, tant Tony est en déshérence et centré sur cette dépression qui le dévore peu à peu.

L’écriture est fluide, agréable, et l’ironie se pointe parfois au détour d’un dialogue. Jeanne et Tony sont fous amoureux, mais néanmoins en désaccord dans leur vision de l’actualité, de la société, de la politique et des gens aussi. Leurs conversations sont des démonstrations qui tentent de convaincre l’autre, mais on sent bien la différence de point de vue, peut-être bien lié à la différence d’âge ( Jeanne est plus jeune ), à leurs métiers et à leur mode de vie.

« Paranoïa. Je sens venir la dispute politique, soupire Tony, décontenancé par la tournure que prend la conversation. On parlait de toi.

-De quoi d’autre ? C’est la même chose.

-Ces boîtes ont aussi fait notre prospérité. un petit pays montagneux, sans accès à la mer, pas de colonies à piller, deux tiers du territoire inhabitables. Sans nos multinationales, sans l’esprit d’entreprise de ce pays, on ne serait encore qu’une contrée reculée, peuplée de paysans faméliques et de mercenaires…

-Y en a point comme nous, c’est ça ? dit Jeanne avec un sourire narquois.

-On s’en sort pas trop mal.

-Mais à quel prix? demande-t-elle à voix basse. »

Claudio Ceni par la voix de ses personnages dénonce donc aussi le mode de fonctionnement de son propre pays ( que je connais très peu, je n’y suis allée qu’un été encore bien jeune ) et qui a aussi ses pauvres, ses junkies, ses clochards, qui a ses marges pas plus glorieuses que les nôtres.  Et puis l’argent toujours, qui pourrit tout ( ce en quoi je suis totalement d’accord avec lui ) .

Reste sur la seconde partie du roman l’amour entre Tony et Jeanne, qui transfigure cet homme. Il retrouve un contact avec ses enfants. J’ai beaucoup aimé Matteo, son intelligence, sa finesse; il sert je pense de porte-voix à l’auteur sur de nombreux sujets :

« Alors que Teresa leur rapportait ces propos, Matteo exprima son point de vue en adoptant une voix féminine, au ton béat de publicité télévisuelle:

-Quand j’ai fini ma journée, que j’ai pris mes trois repas équilibrés, composés d’au moins cinq fruits et légumes quotidiens, que j’ai bu mon litre et demi d’eau dégueulasse et hors de prix, parcouru mes dix mille pas recommandés, et que je me suis privée d’alcool, de tabac, et de tous les réconforts possibles, je vais me coucher pour mes huit heures de sommeil indispensables. Alors je suis contente de moi et…j’ai envie de sauter par la fenêtre, avec l’impression que la vie n’est plus qu’un vaste camp de rééducation… »

C’est une réplique que j’adore parce qu’elle dénonce une des choses que je trouve éreintante dans notre société, à savoir un mitraillage d’injonctions qui se voudraient bienveillantes pour nous, pour la planète, mais qui nous infantilisent, nous donnent un sentiment de stupidité, de honte, de culpabilité. Et qui ainsi laissent la main à d’autres qui pensent à notre place, et en profitent pour faire de l’argent.

Pour finir, ce livre est triste mais pas désespéré, bien construit et intelligent. 

« Des nœuds d’acier » – Sandrine Collette – Le Livre de Poche

« Il en a fallu du temps pour que ce petit coin de pays se défasse du souvenir de l’effroyable fait divers qui l’a marqué au cours de l’été 2002… Dans les quotidiens et les hebdos nationaux, au journal télévisé, bien évidemment dans la presse à sensation : il est passé partout. À nous, habitants acharnés ou passionnés de cette terre dépeuplée, il a fait une publicité mauvaise et morbide; beaucoup de gens aujourd’hui encore ne connaissent notre région que  par cette triste chronique. »

 C’est l’été et allez savoir pourquoi plus maintenant que le reste du temps, je donne une chance aux livres qui attendent depuis longtemps sur la bibliothèque. Je les sors, les ouvre, les aère et enfin, je les lis ! Et celui-ci étant court, il était parfait pour le moment, avant de me plonger dans un gros roman bien lourd et bien touffu ! J’ai vu et entendu Sandrine Collette à plusieurs reprises, à Lyon, à Brive et à la télévision et j’avais très envie de la lire. 

J’ai beaucoup aimé ce petit roman très noir ( prix de littérature « policière », et s’il faut donner un genre c’est bien plus du roman noir à mon sens ) et en particulier la qualité de l’écriture. Car il faut bien le dire de nombreux livres sortent avec des sujets qui se rapprochent, des livres auxquels on se dépêche de coller une étiquette – plus ou moins vendeuse – et pour moi c’est l’écriture qui fait la différence. Et elle est faite ici avec la plume de cette écrivaine. C’est très structuré, la langue est précise, juste, travaillée sur la forme des personnages. Il y a un rythme donné à cette histoire affreuse qui la rend encore plus insoutenable. Faut-il vraiment vous résumer le scénario ? Ce livre a déjà quelques années, et je trouve qu’à l’instar de notre consommation de tout, on ne fait pas assez vivre les choses, pas assez longtemps; donc il me plait de parler parfois de livres un peu voire très anciens. Et j’ai du stock…

Ici c’est typiquement le livre dont il ne faut rien dire, ou alors, juste l’amorce.

La narratrice est médecin et c’est elle qui a lu le journal de Théo Béranger, c’est elle qui l’a reçu un jour dans ses services et c’est elle encore qui a tenté de le sauver. On sent bien que cette histoire l’a marquée à jamais. Au début du roman, cette femme qui nous parle de Théo et qui présente au lecteur cette tragédie démontre déjà le talent de l’auteure; le registre de langage est impeccable et plein d’humanité, sans la froideur attribuée au monde médical parfois, il est empathique mais sans pathos et on sent là un personnage intelligent et sensible.

Ainsi Théo, 40 ans et tout juste sorti de prison, part à la campagne pour marcher, marcher pour retrouver le mouvement de la vie, retrouver son corps, bouger, s’apaiser. Il loue une chambre chez une charmante vieille dame qui le guide pour ses randonnées et lui indique les chemins les plus beaux. Et un jour, ce sera le plus dangereux. Il va faire ce qu’on appelle une mauvaise rencontre et ainsi commence le cauchemar et la séquestration. Je n’en dis pas plus, mais j’ai été impressionnée par la violence décrite par Sandrine Collette avec un vocabulaire si choisi qu’on a réellement l’image sous les yeux:

« Jamais je n’ai passé une main sur un corps aussi abîmé que le mien quand j’ai eu commencé à retrouver mes esprits, des jours plus tard. Mon visage était maculé de sang séché, qui m’avait coulé dans le cou. Les os de mes jambes et de mes bras étaient grêlés de bosses et de trous; j’avais si mal que j’ai été longtemps persuadé d’avoir de multiples fractures. Pourtant rien ne semblait cassé, sauf peut-être mon nez, qui m’infligeait une douleur continue. Mais je ne voyais pas comment vérifier. Le reste de mon corps n’était qu’une lamentation, un lambeau tout juste vivant. De jour en jour j’ai regardé bleuir puis jaunir ma peau couverte de marques de coups. On aurait dit un clown entièrement maquillé pour un spectacle étrange. J’ai enlevé les chiffons sur la blessure de mon bras, que ces salopards n’avaient pas touché. Le tissu était collé à la plaie. Je tremblais de fièvre. J’ai perdu conscience plusieurs fois, encore. « 

Mais pour autant si les descriptions physiques sont puissantes, c’est pour moi surtout sur l’évolution psychique de Théo que Sandrine Collette est très forte. Elle va chercher avec son scalpel dans les méandres du cerveau de Théo encore plus meurtri que son corps, elle nous met à jour ce qui s’y passe et ça fait très peur. Tout autant elle dresse un portrait des bourreaux à faire frémir. L’emprise du mal, si on voulait aller très vite. La destruction d’un homme, jusqu’où aussi un homme peut tomber, qu’il soit bourreau ou victime. On comprend au fil des pages ce que veut dire le médecin au début à propos de sa région atteinte par cette histoire, car l’image des bourreaux est ravageuse, forcément, pour celle de la population locale.

Quand Théo va se trouver pris au piège dans cette maison à l’écart, il n’est pas seul, ce qui rend l’histoire encore plus horrible, vous verrez…Malgré sa résistance mentale et physique, il va plier, peu à peu mais inexorablement. Et voici, alors que dans son cachot il observe une coccinelle,  dans un de ces moments contemplatifs, sortes de batailles contre l’enfer, pauses, échappées, alors donc qu’il est plongé dans ce moment d’observation

« Soudain le mugissement déchire l’air.

C’est venu comme dans un film d’horreur, d’un seul coup, sans prévenir. Oubliant l’insecte en une fraction de seconde, je me plaque au mur, épouvanté par ce cri à peine humain.

Sans doute trop humain. Une stridulation terrible. 

Et puis le hululement. »

C’est véritablement l’horreur que va vivre Théo dans les derniers chapitres du roman et quand je dis l’horreur, c’est bien faible. Je ne vous raconte donc pas pourquoi il était en prison, ce qu’était sa vie avant la prison, ni le détail de ce qui se déroule dans ce livre. Sandrine Collette, elle, a tous les mots qu’il faut et c’est pour ça que je vous conseille vraiment de lire cet excellent petit roman noir, intelligent et très très bien écrit.

« Les feuilles ont commencé de tomber. C’est la fin de l’automne. Depuis mon bureau, je regarde Théo et ma gorge se noue en voyant ses mains posées sur ses genoux, son attente calme et sans espoir. D’une tristesse infinie.

Cet homme est seul tout au fond de lui, brisé, piétiné. 

Parfois sur son banc, il me fait penser à une poupée ou à une peluche qu’on aurait posée là et que personne ne serait revenu chercher. Oui, un petit ours sur un bac trop grand pour lui, étonné d’être toujours solitaire.

Un petit ours attendant que quelqu’un passe et le prenne dans ses bras, le regard droit, courageux et perdu. »

 

« Manuel d’exil : Comment réussir son exil en trente-cinq leçons » – Velibor Čolić – Gallimard

« J’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. J’ai aussi mon carnet de soldat, cinquante deutsche marks, un stylo à bille et un grand sac de sport vert olive élimé d’une marque yougoslave.[…] C’est la fin de l’été 1992 mais je suis habillé comme pour une expédition polaire: deux vestes d’une autre époque, une longue écharpe, aux pieds j’ai mes bottes en daim, avachies, mordues mille fois par la pluie et le vent. Je suis un cavalier léger, un voyageur au visage scellé par un froid métaphysique, cet ultime degré de la solitude, de la fatigue et de la tristesse. Sans émotions, sans peur ni honte. »

Je vous ai parlé de ce livre, de cet homme entendu à Brive à la Foire du Livre lors d’une conférence sur l’exil qui lui donnait la parole aux côtés d’un jeune poète syrien, Omar Youssef Souleimane ( « Loin de Damas » , éditions Le temps des cerises ) et d’Emma Jane Kirby pour « L’opticien de Lampedusa » ( éditions Équateurs ). Demandé à la médiathèque en Décembre, ce roman autobiographique arrive enfin chez moi ! Tout ce temps pour une lecture de deux heures d’une traite; on part avec cet homme jeté par la guerre sur les routes et les rails de l’Europe, échoué sur des bancs et dans des foyers, comme des milliers d’autres. Il a déserté l’armée bosniaque, fui les horreurs de la guerre

« A une dizaine de mètres une fillette joue avec des choses invisibles pour nous, les adultes.(…) Je la connais, on l’appelle Alma. Elle a sept ans et vit de la charité, brutale et versatile, que lui font les ivrognes auxquels elle vend des fleurs et son sourire d’enfant dans les cafés. (…)Subitement je la vois tomber en silence. Elle ne bouge plus. C’est un peu étrange, un enfant qui tombe soit il se relève soit il pleure, mais la petite Alma ne bouge pas.(…) L’unique et seule balle qu’un sniper tira du haut des collines a atteint en pleine gorge cette petite Tsigane diligente et frivole. Son petit corps est dans une posture naturelle, comme si l’enfant dormait. Le sang qui trempe la poussière autour d’elle est un tel fardeau pour nous tous, pour ce maudit pays et pour cette putain de guerre. »

 et se retrouve seul,  sans ressources et sans amis, et surtout sans la langue pour s’exprimer, dans un foyer de réfugiés.

Comme des milliers d’autres hommes et femmes à travers le monde. Son récit est très intéressant parce que cet homme est lettré, cultivé, écrivain. Et lui qui a lu la littérature française ( traduite ) et qui idolâtre de nombreux auteurs de notre pays, se retrouve à écouter des gens lui parler comme à un demeuré, comme à un enfant et ce sera pour lui sa plus grande humiliation :

« Je suis un homme de pluie, enfermé dans le silence, traversé par les spasmes et la toux rauque de l’insomnie. Je suis l’autre. Celui qui ne comprend rien et n’arrive pas à se faire comprendre. Dans mon baladeur blanc en mauvais état de marche, dont les écouteurs sont cassés, tournent en boucle mes deux uniques cassettes: Lou Reed, Magic And Loss, et Leonard Cohen, Greatest hits. »

Il disait à Brive que la langue remettait un homme à la verticale, et son livre montre à quel point c’est vrai. C’est ici qu’il écrira ses romans, ici qu’il sera publié; il raconte ses passages à la radio, où un « philosophe » bien de chez nous s’empare de la parole alors que lui hésite pour dire les choses sans se tromper de mots et l’autre, parlant pour un homme dont il ne sait rien ! Il rencontrera aussi Salman Rushdie, qui exilé où qu’il soit, brièvement échangera un regard de connivence avec le grand Bosniaque échoué, dans leur même foi en la puissance de la littérature :

« Je n’arrive pas à oublier que cet écrivain est menacé de mort, que ses ennemis sont urbi et orbi, dans le monde et dans la ville, au ciel comme sur la terre. Qu’ils sont prêts à verser un million de dollars pour tuer un écrivain, rien d’autre et rien de plus qu’un écrivain.
C’est déplorable et révoltant, je réalise que la littérature est une courageuse sentinelle, une sorte de papier de tournesol pour examiner le taux d’acidité et de folie dans ce bas monde. »

J’ai vraiment été touchée par cette histoire, parce que l’auteur ne tombe à aucun moment dans  la simplification sirupeuse, parce qu’il dit ce monde des exilés avec ses travers, ses vices et ses abandons, mais aussi avec ses chagrins, ses désespérances, ses misères matérielles et humaines. L’ironie et la lucidité donnent à ses mots une force terrible, disant un drame que nous regardons de loin, que nous jugeons aussi sans en saisir vraiment la dureté, même en ayant les meilleures intentions et sentiments du monde. L’auteur dit comme personne la grande solitude et l’anonymat :

« Je suis assis sur ce banc public à Rennes. Il pleut de l’eau tiède et bénite sur la ville. Je réalise peu à peu que je suis le réfugié. L’homme sans papiers et sans visage, sans présent et sans avenir. L’homme au pas lourd et au corps brisé, la fleur du mal, aussi éthéré et dispersé que du pollen. Je n’ai plus de nom, je ne suis plus ni grand, ni petit, je ne suis plus fils ou frère. Je suis un chien mouillé d’oubli, dans une longue nuit sans aube, une petite cicatrice sur le visage du monde. »

Ce passage n’est-il pas magnifique ? C’est bouleversant, non ? Moi ça me bouleverse, qu’un être humain puisse se sentir « Une petite cicatrice sur le visage du monde »…  

Le parcours de cet homme est émouvant et l’auto-dérision désamorce la tension dramatique, enfin, un peu:

 » Dans ma chambre il fait tellement froid qu’en prenant la douche je garde mes chaussettes.(…)
Je dresse un inventaire:
Je m’habille chez Abbé & Pierre, je suis PDF ( plusieurs domiciles fixes) ou QDF (quelques domiciles fixes), j’ai tout le temps faim et froid, je ne parle pas bien le français, dans mon pays c’est encore la guerre, mais il me semble que je suis toujours vivant. »

Je ne saurais trop vous conseiller ce très beau livre, qui s’il est un témoignage est aussi une véritable œuvre littéraire, poétique et puissante, l’écriture est riche et fluide; l’écrivain est parvenu à me faire sourire, à m’émouvoir et aussi à me mettre en colère. Certaines pages sont très acides ( chapitre 26 ) et  Čolić ne ménage personne, lui pas plus que les autres. Une lecture salutaire !

Une interview de l’auteur ici, et une chanson de l’album Greatest hits de Leonard Cohen, choix tout personnel, « Famous Blue Raincoat »

 

« Farallon Islands » – Abby Geni – Actes Sud, traduit par Céline Leroy

« Les oiseaux lancent leur cri de guerre. Miranda aperçoit une nuée de goélands qui tournoient dans sa direction. Plumes blanches. Becs luisants. Les yeux fous. Elle connait suffisamment bien leur violence pour deviner leur intention. Ils se mettent en formation d’attaque, l’encerclent comme des bombardiers à l’approche d’une cible.

Miranda s’en va prendre le ferry. »

Miranda perd sa mère à l’âge de 14 ans et en reste dévastée malgré la présence de son père. Depuis, devenue photographe de la nature, elle parcourt le monde et ses lieux extrêmes et travaille son art avec passion. Pas d’amours, pas d’amitiés, en tout cas rien qui dure, juste un sac à dos et quelques vêtements, et surtout ses appareils photos, ses compagnons qui tous ont un nom. Parcourant le monde, Miranda écrit à sa mère, elle écrit des tas de lettres sur n’importe quel support, et les dépose ici ou là, au pied d’un arbre, au creux d’un rocher…Sur l’enveloppe juste: « Maman ».

Ce sont les récits qu’elle fait de ses voyages, de ses rencontres, de sa vie de nomade et de ses sentiments qu’elle va confier au lecteur en nous lisant ses lettres à sa mère, et ce qui constitue ce très beau roman dans lequel bien plus qu’un thriller j’ai trouvé un roman psychologique et ethnologique. L’histoire commence donc quand Miranda quitte ces îles Farallon situées dans le Pacifique, au large de San Francisco. Vous trouverez facilement l’histoire de ces îles, je dirai juste qu’elles sont devenues une réserve naturelle, avec la plus grande colonie d’oiseaux des États Unis, et qu’elles sont classées dans le palmarès des îles les plus dangereuses de la planète. Miranda s’en va et enfin à bord du ferry qui va la ramener chez son père, elle sort d’une enveloppe tout ce qu’elle a écrit et commence à trier, remettre en ordre, avant d’en entamer la lecture. Et c’est ainsi que s’amorce cette histoire qui m’a touchée et captivée.

« Tu détesterais les îles Farallon. J’en suis absolument certaine. De tous les endroits que j’ai visités, celui-ci est le plus sauvage, le lus isolé. Le hurlement du vent et le fracas des vagues ne laissent aucun répit. Mick – le gentil du groupe – m’a assuré que je m’habituerai à ce vacarme, mais selon toute probabilité je toucherai le fond d’abord. Je suis tout le temps transie de froid. J’accumule tellement de couches de vêtements au moindre déplacement que j’ai pris la forme d’un bonhomme de neige. Je suis arrivée il y a une semaine, mais le temps passe bizarrement ici. On en perd la notion, on se perd facilement soi. J’ai déjà l’impression d’avoir toujours vécu sur ces îles. »

Belle écriture fluide et riche et psychologie finement ciselée de cette jeune femme qu’on va suivre sur une année dans ce milieu sauvage, dans ces îles qu’elle va aimer malgré la dureté des lieux, malgré l’hostilité des gens qui ont accepté pourtant sa résidence parmi eux. Ce sont eux sans aucun doute qui sont les plus dangereux ici pour elle, même si les relations vont évoluer au cours de son séjour. Eux, c’est un groupe de scientifiques, biologistes spécialistes des espèces qu’on trouve en grand nombre ici et qui font d’ailleurs les quatre saisons du roman : les requins, les baleines, les phoques et enfin les oiseaux.

Quatre hommes et deux femmes, dont une jeune stagiaire, chacun spécialiste dans son domaine, partagent une maison minimale, ils se nourrissent essentiellement de macaronis au fromage y compris au petit déjeuner et passent l’essentiel de leur temps en observation, prises de notes et comptage. La consigne étant : ne JAMAIS interférer avec les animaux, avec l’élément naturel, afin d’obtenir les données les plus réelles, les plus justes.

Miranda se heurte d’abord à un mur de personnes inamicales, sauf Mick qui va prendre soin d’elle, lui montrer de l’attention et la protéger un peu. Elle ne fait pas partie du cercle, celui des chercheurs, des initiés, elle ne fait que de la photographie…Pourtant Miranda sait voir, puis regarder et enfin s’imprégner de ce qu’elle voit et regarde, peut-être bien à cause/grâce à son état de solitaire:

« Les baleines existent en dehors de la chaîne alimentaire. D’une certaine façon, elles existent hors de l’espace-temps habituel. Elles vivent dans un royaume où tout est grand et lent – marées, orages, champs magnétiques. Elles plongent souvent dans les profondeurs d’encre de l’océan, là où la lumière ne pénètre plus. Elles habitent un monde bleu, loin de la terre, passant de l’eau à l’air et vice-versa, se faufilant entre lueur et obscurité. Il est rare qu’un œil humain puisse les observer près des côtes. Les îles Farallon sont donc à part, comme dans bien d’autres domaines. L’automne ici, c’est la saison des baleines. »

 

Inutile de vous en dire plus, mais son année ici va laisser de nombreuses traces en elle, il y aura un mort, une blessée, un suspense et des questions, des choses cachées mises à jour, on comprend assez vite certaines d’entre elles mais ça n’a pas été important dans ma lecture. Dès son arrivée, elle va sortir jeter un premier regard sur les lieux et ses pas vont être entravés, je ne vous dis pas par quoi…Mais ici, réellement l’homme est plutôt inadapté, de prédateur il peut devenir proie y compris de ses congénères.Cet espace étroit et cette nature extrême créent une ambiance assez extraordinaire pour un roman où se révèle le pire de son humanité, ou peut-être sa nature d’espèce animale comme les autres. J’aime ce postulat qui pour moi est plutôt une conviction, voire une évidence. 

J’ai vraiment aimé les lettres que Miranda écrit à sa mère, touchantes, et l’exorcisme de son chagrin qui va ici aboutir. Elle va sans le vouloir et par une violence absolue, obtenir la clé pour sortir de cette conversation silencieuse avec sa mère, qui l’a éloignée de son père et du reste du monde, la laissant durant des années entières de sa vie en dialogue avec une morte, des paysages, des animaux, mais finalement seule. 

Ce qu’Abby Geni décrit ici est pour moi et avant tout la manière dont une femme trouve la résilience et comment elle renaît au monde, grâce à ces îles sauvages et indomptées et pour cela même authentiques. Ensuite, le second sujet que j’ai trouvé essentiel et passionnant c’est l’analyse faite sur le thème de l’homme dans l’environnement, sur son interventionnisme ou pas, sur sa place parmi les espèces animales, et qui démonte très bien cette façon très énervante d’envisager l’animal à travers le prisme de notre espèce, de lui attribuer nos pensées et nos sentiments. Pages 259/260, conversation entre Miranda et Galen, celui qui décide qui vient ou pas sur les îles, regardant Oliver le poulpe mis dans un aquarium comme animal de compagnie par Lucy, la spécialiste des oiseaux ( qui alors contredit, passe outre la règle parce qu’elle ne s’applique pas selon elle – allez savoir pourquoi –  aux animaux de compagnie !…),  extraits:

« -Chaque animal se comporte selon sa nature propre, a-t-il dit.

-Je vois ce que tu veux dire. Un poulpe cherchera toujours à s’échapper.

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Le poulpe ne veut pas s’échapper. Le poulpe essaye de se libérer parce que c’est dans sa nature. Le requin chasse parce que c’est dans sa nature. La femelle éléphant de mer abandonne son petit parce que c’est dans sa nature.[…] Il ne faut jamais anthropomorphiser les animaux. On peut observer leur comportement. On peut répertorier leurs actions. On peut noter en détail de quoi ils se nourrissent, comment ils se reproduisent, où ils urinent et défèquent, quels sont leurs jeux et où ils trouvent refuge. On peut les étudier toute la journée. Toute l’année. Mais on n’aura jamais accès à ce qu’ils ont dans la tête. On ne saura jamais ce qu’ils veulent. Ce qui est aussi valable pour les humains…[…] On croit qu’on se comprend. En tant qu’espèce je veux dire. Mais comment pourrait-on savoir ce qui se passe dans l’esprit de  quelqu’un d’autre? Comment savoir pour de bon ? »

Et c’est ainsi que Galen refuse à Miranda l’aide qu’elle veut apporter à un bébé phoque perdu alors qu’elle veut le ramener vers l’océan, il refuse… Parce que ce n’est pas ce que veut la nature des phoques, mais c’est ce que veut la compassion de Miranda, humaine.Très intéressant, vraiment. Et puis il y a aussi de très belles pages sur l’art de la photographie :

« Mon travail est l’ennemi de la mémoire. Les gens s’imaginent souvent que prendre des photos les aidera à se souvenir précisément de ce qui est arrivé. En fait, c’est le contraire. J’ai appris à laisser mon appareil au placard pour les événements importants parce que les image ont le don de remplacer mes souvenirs. Soit je garde mes impressions à l’esprit, soit j’en fais une photo – pas les deux.

Se souvenir c’est réécrire. Photographier, c’est substituer. Les seuls souvenirs fiables, j’imagine, sont ceux qui ont été oubliés. Ils sont les chambres noires de l’esprit. Fermées, intactes, non corrompues. »

Je pourrais vous parler de chacun des personnages de ce roman, il ne sont pas si nombreux,  vous parler du bonnet rouge au phénix d’Andrew, de la natte de Lucy, de la crinière rousse de Charlène, du sourire de Mick, de la maigreur de Forest et de la collection de gastrolithes de Galen…mais je préfère m’en tenir là. J’ai été très touchée par ce roman, un premier roman dont l’écriture, la construction, les sujets abordés sont vraiment beaux, intéressants, pertinents, d’une grande richesse. Il y a des descriptions magnifiques, d’autres très perturbantes, il y a des connaissances sur les animaux et ces îles amenées sans générer aucun ennui parce qu’elles sont empreintes de poésie et éveillent la curiosité. Certains passages, très violents, peuvent heurter par leur vérité – c’est en ça qu’ils m’ont plu. Il y a un suspense mais qui n’occupe pas à mon sens l’essentiel du propos, et ça m’a bien convenu. Je vous laisse découvrir par vous-même, enfin je vous le souhaite, ces pages tour à tour effrayantes, bouleversantes, d’une grande sauvagerie ( mais au fait qu’est-ce que la sauvagerie ?); quelque chose de primal, de brutal et pourtant de raffiné et de très sensible émane de cette écriture. Méchant coup de cœur balayé par les vents, les embruns et les cris des goélands…