« La neige noire » – Paul Lynch – Albin Michel, traduit par Marina Boraso

« Lorsque Matthew Peoples remarque quelque chose, le soir approche déjà. Sa silhouette massive campée au milieu du champ, un simple tricot de corps gris sale sur le dos, une simple torsion du bras pour se gratter le creux de l’épaule. Sans rien dire, il s’interroge sur ce qu’il vient de voir. On croirait la queue incurvée d’un chat, mince et grise, comme un peu de fumée que l’on confondrait facilement avec l’étain des nuages. »

C’est un ami qui m’a prêté ce roman de l’auteur irlandais Paul Lynch que je n’avais pas lu à sa sortie en 2015. Il me faut l’en remercier, parce que cette lecture a été la découverte d’un univers très unique, d’une écriture absolument merveilleuse –  je crois qu’on doit ici saluer Marina Boraso pour sa traduction – et une façon de tenir un suspense avec en apparence trois fois rien vraiment bluffante. En tous cas, très difficile de chroniquer un tel livre, parce qu’on pourrait y passer des heures. Mais le mieux est encore de s’y plonger. Peut-on vraiment parler de suspense ? Oui d’une certaine manière, le suspense généré par la suspicion, et par la façon dont Lynch manipule le temps et l’espace, mais pour moi, le suspense n’est qu’un prétexte pour une peinture très sombre de cette ruralité irlandaise, pour un roman très noir à l’écriture pourtant lumineuse, toute éclairée par une pure poésie du quotidien, comme ici

« Elle est en train de tirer de l’eau à la pompe lorsque l’ombre fugace d’un oiseau effleure les pavés; il plane tout près du sol, Eskra le voit en levant la tête. De grands yeux noirs, le bec busqué, l’oiseau solitaire bat puissamment des ailes pour se percher sur la barrière, à quelques mètres d’elle.[…] Un maître de l’air, qui saisit les autres créatures entre les serpes célestes de ses serres. Il a dû s’égarer dans le désordre des vents. »

mais aussi par la pure qualité de plume de Lynch, simplement

« Il jette son mégot dans le fossé et entraîne la jument dans la montée. Palpite en lui une réminiscence très ancienne, l’avant-goût de confiture de mûres cueillies sur les haies. Face aux collines, il a l’impression de pénétrer le règne d’un temps différent. »

Tout commence par un enfer, une tragédie chez Barnabas Kane, émigré irlandais revenu au pays en 1945 (dans le Donegal ) avec son épouse américaine Eskra, rencontrée à New York alors qu’il travaillait sur les chantiers de construction des buildings. Ils ont repris une ferme où Barnabas élève des vaches et où Eskra s’occupe de ses ruches. Le fils Billy, un point de crispation dans le couple, se livre en plusieurs chapitres dans lesquels on découvre sa vie cachée, celle dont ses parents ne savent rien. De cet incendie de l’étable, vaches comprises, dans lequel va périr aussi Matthew Peoples, nul ne sait s’il s’agit d’un accident ou d’un crime, et bientôt la suspicion va se porter sur Barnabas qui aurait poussé Matthew dans les flammes, tandis que lui-même cherche celui qui les a allumées. Ce sera l’occasion pour les villageois d’exprimer leur solidarité ou leur animosité. Ce qui différencie Barnabas et Eskra ici, et bien que Barnabas soit un « fils du pays », c’est ce qu’ils ont connu, vécu ailleurs, qui les a changés, fait évoluer. Même Barnabas, qui au fond ne s’est pas éloigné si longtemps, est devenu un peu un étranger.

Le récit avance en longues et magnifiques scènes intimistes où les mots nichés dans le fond des esprits s’échappent, hurlants ou silencieux, puis il y a les scènes collectives mais finalement assez rares, où la communauté se fait, se défait, dans un bouillon de sentiments antagonistes parfois saumâtre. On va d’un personnage à l’autre, chacun semble dans sa bulle personnelle, dans ses ruminations; on écoute leurs pensées, on vit rêves et cauchemars jusqu’au moment où les uns et les autres se percutent, quand le monde les rattrape et les confronte. Il y a une grande violence dans le maelström déclenché par l’incendie dans les cœurs et dans les esprits, et cela va aller crescendo jusqu’à la fin. 

 L’occasion est là pour des portraits rugueux, pleins d’aspérités sur lesquelles l’imagination s’accroche pour faire apparaître ces visages au lecteur

« Le visage de Matthew. […]Son visage comme une carte au tracé bien connu. Les hauteurs abruptes des pommettes, le lacis de veinules rouges sur les méplats des joues, comme si le cours d’un fleuve immense y était inscrit. Sur sa peau les sillons creusés par le vent. L’expression engourdie des yeux bleus, la retombée des lourdes paupières qui lui donnait cet air ensommeillé, les mottes de terre attachées à ses semelles et ses cheveux blanchis, l’apparence d’un homme lent dans ses réactions. Un peu comme un dormeur dérangé dans son rêve. »

ou bien tendres et doux comme celui d’Eskra, par touches plus suggestives que descriptives:

« Au creux de ses oreilles la musique des abeilles, puis le silence de la maison. Eskra Kane est dans l’entrée, toute fine dans sa robe bleue qui rappelle la couleur de ses yeux. Ses mèches brunes glissent sur son visage quand elle retire son chapeau pour l’accrocher au museau retroussé de la rampe d’escalier, son voile d’apicultrice drapé par-dessus comme un tulle de mariée. La lumière jaune resplendit dans le salon et fait reluire le bois sombre du piano. Elle pousse un soupir. »

Ce portrait est celui d’Eskra, mais aussi de la lumière qui l’entoure, qui émane d’elle, le reflet de tout ce qu’elle dégage; c’est tellement beau que j’aimerais lire ce livre à voix haute. L’assemblage des mots est magique et rend incroyablement bien l’atmosphère presque irréelle qui souvent domine le récit…

L’histoire contée est très noire, l’ambiance rude de cette Irlande rurale est rendue à tel point qu’on sent le vent et la pluie, l’odeur du feu de tourbe et celle de l’étable, comme celle de la fumée et des flammes qui ravagent la ferme de Barnabas. On entend aussi les abeilles des ruches d’Eskra, et on voit cette belle femme, diaphane dans les rayons du soleil.

Il y a trois axes dans ce livre: l’amour si fort qui lie Eskra et Barnabas

« Quand ils dansaient ensemble, la chaleur de sa paume collée à la sienne. Les yeux dans les yeux, si proches l’un de l’autre qu’elle voyait son propre reflet dans le rond noir de sa pupille, forme évasive s’efforçant d’affermir ses contours à l’intérieur de lui. La brillance de sa peau hâlée dans la clarté défaillante demeure ancrée en elle, instant conservé dans toute sa perfection, souvenir invulnérable au temps et à l’oubli. En le voyant aujourd’hui dans la cour, le dos un peu voûté, elle est visitée par une vision fulgurante, la vie de Barnabas se déployant dans son entier, et avec elle l’image de la vieillesse future, le déclin de sa splendeur; la saisit alors une émotion inattendue, un jaillissement de compassion intense et sincère et, en même temps, une envolée d’amour pur qui s’échappe d’elle comme un oiseau. »

 la sagesse raisonnable d’Eskra et l’entêtement un peu obtus de Barnabas, la tendresse de l’une pour leur fils Billy et la rudesse et l’incompréhension de Barnabas pour son garçon, mais l’amour; ensuite il y a l’incendie et les questions autour du drame, un fil conducteur sur lequel se tissent tous les sentiments et ressentiments de la communauté, et enfin, il y a la nature. C’est ici pour moi que l’écriture et la poésie sensuelle de Lynch explose, dans des bouquets visuels, sonores, odorants absolument époustouflants; qu’ils soient doux et lumineux ou dans la bourrasque, dans le minuscule (« Un rouge-gorge passe, fulgurance vermillon qui file au cœur de la feuillée » ) ou l’immense, ces envolées sur la terre d’Irlande, sa dureté ou son évanescence, c’est là que j’ai trouvé le sommet du talent de Lynch.

« Ces journées pluvieuses ont réveillé la campagne, les herbes folles percent impatiemment la terre. Partout s’exprime la férocité du printemps, ce soulèvement contre les forces de la mort qui renferme un déploiement de puissance continu, capable de dérouler des bourgeons et de tirer la fleur de son bulbe. Il sent vivre à l’intérieur de lui une part de cette férocité et entend résonner contre la voûte du ciel les échos du chant de son âme. »

Le talent d’associer « la férocité » au printemps, de « tirer » les fleurs de leur bulbe et de faire du printemps un « soulèvement contre la mort ». C’est magnifique, non ?  Pure poésie qui s’accorde à la noirceur de l’histoire, qui dit cet endroit soumis à des forces contraires en permanence, chez les humains comme dans leur environnement. 

Eskra est mon personnage préféré de ce roman envoûtant. Parce que venue d’ailleurs elle n’entend pas céder à l’humeur chagrine, à la méchanceté, et qu’elle a la force de se défendre, de défendre Barnabas, parce qu’elle a la distance nécessaire pour ça, ainsi que l’amour et l’intelligence. Ainsi va-t-elle se dresser face au vieux McLaughlin, sentencieux et accusateur:

« Et tant que j’y suis, je vais vous dire autre chose. J’ai beau être américaine, j’ai du sang irlandais dans les veines, comme vous. Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser ce pays. Elle s’interrompt pour reprendre haleine. Et j’ai encore une chose à ajouter : Barnabas Kane a toujours été un modèle d’honnêteté, et voyez où ça l’a mené. Ce fichu incendie a tué tout notre bétail, et j’ai bien cru perdre Barnabas en même temps. Nous nous dispenserons très bien de vos âneries moralisatrices, Mr McLaughlin. »

Je ne vous parle pas tellement plus de la trame, de Billy – personnage très important, Billy – du chien Cyclope, de la jument et de tous les individus qu’on rencontre. Voici un livre profondément triste, il faut le dire, les yeux se noient souvent, un livre puissant, brutal, sensuel, absolument envoûtant. Une merveille sur le fond, sur la forme, sur la trace qu’il laisse en soi des premiers mots à l’épilogue. J’imagine que ça fera plaisir à mon ami qui voulait me convaincre que s’il y a des romans sympathiques dans la littérature irlandaise, il y a bien plus –  je le savais déjà, je crois, mais il lui semblait anormal que je n’aie pas lu CE roman-ci  –, il y a « La neige noire » de Paul Lynch, énorme coup de cœur. 

 Duke Ellington, qui fait danser Eskra et Barnabas, jeunes amoureux à New York.

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8 réflexions au sujet de « « La neige noire » – Paul Lynch – Albin Michel, traduit par Marina Boraso »

  1. Tout ça donne très envie. On dirait un roman sombre, dense et noir à l’américaine mais qui se passe en Irlande. Pas lu non plus depuis sa sortie malgré les bonnes chroniques, ça fait d’ailleurs un bail que je n’ai pas lu d’Irlandais…

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    • C’est Chris qui m’a prêté ce livre suite à une discussion à propos du roman chez Albin Michel, irlandais aussi « Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe » de Donal Ryan que j’ai beaucoup aimé; il l’a trouvé moyen et m’a dit : lis Paul Lynch et tu verras ! Et c’est fait, et oui, ce livre est très au-dessus de l’autre, ce qui n’enlève pas son charme à Donal Ryan, mais en effet, ici l’écriture et le sens de la dramaturgie sont exceptionnels. En tous cas, j’ai adoré, vraiment magnifique

      Aimé par 1 personne

    • Mais oui, c’est vrai, mais ça n’enlève rien au fait que l’autre est bien, agréable, intéressant. Là c’est bien plus que ça, parce que l’écriture est supérieure, la traduction est excellente et c’est la même traductrice que pour l’autre roman. J’en conclus que l’écriture est bien supérieure. Me trompe-je ?
      Ceci dit, on compare toujours tout, c’est normal de vouloir aller au meilleur, mais on ne peut pas lire que des chefs d’œuvre, comme on ne fréquente pas que des génies…! Ce livre est puissant et envoûtant, un véritable univers est créé, uen ambiance très sensuelle , BREF ! j’ai adoré

      Aimé par 1 personne

  2. Ça a l’ air bien vu comment tu en parles.Et d’aucuns racontent que son premier « un ciel rouge le matin » est meilleur.D’ailleurs, la suite de « un ciel rouge » sort actuellement.L’an prochain en France sûrement.

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