« La position du pion » – Rafael Reig – Métailié/Bibliothèque hispanique, traduit par Myriam Chirousse

position-du-pion-hd-300x460El Tomillar, Madrid, 1979. Plusieurs couples d’amis à la terrasse d’un club social apprennent le retour d’Amérique d’un de leurs anciens camarades de lycée puis de combat, Luis Lamana, surnommé aimablement Le Gros. À la table voisine, leurs enfants, dont « Johnny », gros garçon dont le vrai prénom est Julián, fils du plombier du village et de « la pauvre Isabel ». Ce gros garçon est devenu un homme et il va nous conter cette histoire en un va-et-vient entre le passé et le présent, entre l’histoire de ces couples qui se font, se défont, se refont, ainsi que le monde, comme il est si justement dit en 4ème de couverture « selon une mécanique précise de galeries de glaces ». Chaque chapitre se conclut par un coup sur un échiquier pour une partie jouée en 1979 par Alejandro et Pablo, une guerre commencée, parabole de leurs vies entre luttes, lâchetés, concessions et coups bas. Cette petite société d’anciens militants communistes se retrouve ici bien convertie aux avantages bourgeois du confort, de la réussite matérielle et sociale, et dans le déni de cet embourgeoisement qui plus est. La voici cette ancienne jeunesse combattante rangée, vieillissante et sans grand courage. Parlant politique :

« -On ne transforme les choses qu’en étant au pouvoir.

-Tu m’en diras tant. ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle « les radis ».- Elle avait remis son jean, allongée laborieusement sur le fauteuil, soulevant son bassin pour le remonter jusqu’à la taille.

-Les radis ?

-Comme ceux qu’on sert dans les restaurants. Rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur et toujours le plus près possible du beurre. »

De la fin des années 70 aux derniers pas du XXème siècle, à travers les tentatives de Johnny pour savoir qui est son vrai père et qui a tué son meilleur ami, Javier/Javito. À travers son regard l’époustouflant Rafael Reig, dont le premier roman paru en 2014, « Ce qui n’est pas écrit » m’avait déjà beaucoup impressionnée, consulte l’histoire de cette époque en Espagne en la mêlant aux destins de cette bande d’amis. Comme la jeunesse les a quittés, ces femmes et ces hommes ont lâché en chemin leurs idéaux ( en ont-ils eu réellement ou n’était-ce que postures ?). Alors bien sûr, c’est parfois touffu si on ne connaît pas parfaitement l’histoire de l’Espagne à cette époque, ça peut l’être aussi si on ne connait presque rien aux échecs; c’est mon cas, pour les deux choses. Alors j’ai choisi de vous parler de tout ce qui m’a enthousiasmée dans cette histoire, d’en parler avec ce que j’en ai ressenti, compris, déduit, appris. Ce livre est pour moi assez difficile à chroniquer; comme le précédent de Reig il est complexe dans sa structure, et très foisonnant en histoire politique, en description de la société, en personnages. Si on ajoute les chess-217701_640échecs ( et les merveilleuses métaphores qui complètent les coups joués ) on a là un grand roman:

« Alejandro s’est senti abasourdi: il n’avait pas dû voir qu’il allait perdre son fou. Une erreur fréquente quand un joueur oublie que, pour calculer chaque mouvement, il faut toujours prendre en compte tout l’échiquier.

À présent, il ne pouvait pas faire beaucoup plus, sauf essayer de déployer son cavalier par le seul chemin que le fou de Pablo laissait libre…Pablo a certainement cru qu’il allait gagner la partie quand il s’est déplacé en Fxb5, de même que nous espérons, en dehors de l’échiquier, que la faute de quelqu’un d’autre nous donnera la victoire que nous ne méritons pas ou corrigera notre erreur. »

Parfois à trop vouloir expliquer on éteint la magie du texte. J’ai été happée par l’écriture de Rafael Reig, j’ai beaucoup ri, j’ai été émue souvent parce que même dans la plus crue des phrases, il y a de l’esprit et de la poésie. Et je me suis simplement laissée entraîner vers ces gens, en eux, dans leurs vies, j’ai regardé Lourdes, la farouche Lola et la petite Carlota armée de son appareil photo. Rafael Reig confirme réellement son grand talent, quelle écriture ! Pour ma part, ce sont ces destins humains qui ont capté mon attention. Comment gérons-nous nos vies, entre ambitions, rêves, passions, amours et amitiés, comment avançons nous avec les autres, ou contre eux, avec ce que nous savons de nous et d’eux et tout ce que nous ignorons. Ces hommes et ces femmes si pleins de défauts m’ont touchée, et pourtant il n’est pas tendre, Ragael Reig ! Il est même impitoyable souvent, mais c’est dans les vies amoureuses de ses personnages qu’il leur donne une seconde chance d’être humains et parfois ils y parviennent. De couples un peu boiteux au fil du temps, il arrive à faire des sortes de prototypes qui finalement vieillissent côte à côte sans trop de problèmes. Mais…serait-ce là encore une vision politique du couple ? Les compromis et les accords tacites.

bar-357192_640Je crois pouvoir dire sans me tromper que l’auteur à un goût certain pour les femmes dont il parle si bien. Si les hommes sont assez communs ( peu de descriptions physiques, peu de charisme même ), les femmes de ce livre ont toutes de fortes personnalités qui ne tiennent pas qu’à leur physique, mais celui-ci sous la plume de l’imaginatif espagnol devient un trait puissant du caractère, le clou étant l’incroyable, l’extraordinaire Lourdes, dont voici une facette parmi d’autres ( dont une où le narrateur la dit comme constituée à parts égales entre Crumb et Rubens, vous voyez ? ) que nous envoie Reig :

« Elle vivait dans un autre univers, où les journaux donnaient moins d’informations que le ciel à la tombée du jour, le vol des oiseaux ou le sens du vent.

Elle n’avait pas une once de coquetterie: elle ne portait, en été, que des robes-chemisiers et des sandales en plastique; en hiver, des pulls en laine et des chaussures de montagne. Elle ne possédait pas d’autre parure ou bijou qu’une chaînette au cou, une babiole avec un pendentif en forme de croissant de lune, et le seul maquillage de sa peau laiteuse devait être ce cœur débridé qui affleurait comme suinte l’eau au fond du lit d’une rivière.

À l’intérieur de son vaste corps, dans le noir, frôlant ses parois de chair, son âme désemparée devait errer, tournant sur elle-même encore et encore, sans trouver la sortie et à la recherche d’une main à laquelle s’accrocher. »

Elle m’a rappelé physiquement les femmes de Botero, Lourdes, la Lou de Lu ( Luis Lamada ). L’auteur abonde dans les descriptions féminines ( « Elle avait des seins hésitants et conjecturaux; son cul était en revanche un fait accompli et, en mouvement, irréfutable. »! ), mais – vous me direz si je me trompe – il me semble que ces femmes sont plus fines, plus résistantes, vont moins renoncer à ce à quoi elles ont cru et croient . C’est l’étrange Lourdes qui va rassembler, consoler, réconforter ( elle a de ces méthodes…), en une phrase sidérer les gens qui l’entourent, elle sera bien cette Vénus de Willendorf à laquelle elle est comparée, tout à la fois idéal féminin , déesse mère , symbole de la fécondité et de la maternité ou gardienne du foyer,selon les interprétations et ici selon ce dont chacun a besoin. La présence de toutes ces femmes m’a aussi fait penser aux films d’Almodovar avec le même type de personnages pleins de caractère.

Ce qui est sûr, c’est que Lou aime Lu qui le lui rend bien, en voilà un drôle de couple dont l’auteur nous livre l’histoire superbe à la fin du livre:

« Ainsi étaient-ils tous les deux, Lou et Lu.

Dans ce qui les unissait, quoi que ce fût, le courantart-914896_640 passait toujours, comme à travers deux fils de cuivre couverts d’isolant, protégés du vent des rumeurs, de la pluie de l’opinion des autres et du gel ou de la chaleur de leurs propres sentiments.

Leur amour, pour lui donner un nom, pour appeler ça comme ça, était un circuit fermé, inaccessible à la jalousie, à la pudeur, à l’intérêt et même au bon sens, pratiquement étranger à eux-mêmes et beaucoup plus puissant que leur volonté ou leur désir. »

Sûr aussi que notre narrateur ( au fait, il est écrivain ) aime Teresita, qu’il surnomme « la fille de la photo », vous savez, celle qu’on voit souvent sur les clichés des manifs par exemple, celle qui est juchée sur les épaules d’un garçon, souriante, bras levés, cheveux aux vent et t-shirt qui laisse voir une bande de peau qu’on imagine douce, la fille de la photo dont tout le monde est amoureux.

Je n’ai pas envie d’en dire plus. Lire cette histoire a été un merveilleux plaisir pour moi. J’aime cette écriture, j’aime cette verve ironique et piquante qui se fait douce ou sensuelle, raffinée ou grivoise. Et puis bon, j’avoue que l’humour de Reig me comble d’aise, avec des passages comme celui-ci ( et il y en a beaucoup )

« Extérieurement nous étions prêts à donner raison à Teresita, avec laquelle nous étions prêts à transmigrer et à vivre une seconde existence, transformés en pousses de soja, s’il le fallait, en grains de riz ou en escargots hermaphrodites, pourvu que ce soit à côté de notre chère Teresita, quand bien même ce serait en salade, dans une paella ou à se traîner dans les caniveaux et au bord des feuilles. »

J’ai adoré cette lecture de ce roman très riche, foisonnant et à entrées multiples pour le lecteur, et tellement bien écrit ! J’aime cet écrivain fougueux et plein de répondant, bref, j’aime Rafael Reig et j’aime ce livre ! Une chanson accompagne l’histoire, pas espagnole pour un rond, la voici par celui qu’entendent nos héros Ricky Nelson. Et bonne lecture !

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15 réflexions au sujet de « « La position du pion » – Rafael Reig – Métailié/Bibliothèque hispanique, traduit par Myriam Chirousse »

  1. Cette chronique est superbe. J’imagine que je vais adorer ce livre aussi, tel que tu le racontes. Il va être temps que j’aille me ressourcer dans la belle campagne qui abrite tes trésors. Un de plus sur ma liste.

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  2. Je ne sais pas si j’aurai le temps de lire cet énième livre tentant, dont tu parles si bien, mais j’en retiendrai les radis : quelle splendide, drôle, cruelle, et lucide définition !!!!!

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  3. Encore une chronique qui nous met l’eau à la bouche! Tu as un don pour résumer les livres, ce qui n’est pas donné à tout le monde! Ce qui me plaira très certainement dans ce livre, c’est tout simplement la vie, le passé et donc les souvenirs, m’amour et d’après les extraits cités ci-dessus, l’Humour! Et je pense que ce récit n’en manque pas! J’ai lu cette chronique à deux reprises tant elle m’a plu, une première fois pour moi et une seconde à voix haute pour mon mari qui lui aussi est un amoureux de littérature et de musique! Encore un livre ajouté à ma longue liste « à lire! ».

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    • Merci, ça me fait plaisir si j’arrive à convaincre ! Oui, ce livre est d’une grande richesse sur les thèmes, mais moi aussi, c’est la vie, les hommes te les femmes, l’amour et les stratégies – ou stratagèmes d’ailleurs – pour vivre dans le monde que tous ces personnages utilisent. J’en ai aimé plusieurs beaucoup, surtout les femmes, et cet auteur, je l’espère va être lu autant qu’il le mérite.

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  4. C’est toujours avec curiosité que j’attend de savoir ce que tu as lu et ce que tu en dis. Cette semaine encore, tu me décoiffes ma PAL ! Quel brio à raconter les livres que tu aimes. Merci pour tes partages, à très vite 🙂

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