« Un rapport » – Brian Evenson – Cherche-Midi/ Lot 49, traduit par Sabine Porte

eve« Une semaine s’est écoulée depuis que j’ai présenté mon rapport et depuis que je suis enfermé, je ne cesse de le tourner et le retourner dans ma tête. Ces phrases qui à l’origine me paraissaient fluides et concises me semblent à présent mal assemblées et faciles à tailler en pièces, susceptibles de s’effondrer à tout moment. »

J’ai rarement été aussi embarrassée pour parler d’un livre, vraiment…Un recueil de nouvelles. Et pourquoi cet embarras, demanderez-vous? Et je vous réponds parce que ce livre est une expérience étrange, qui m’a confrontée à des univers que je n’avais plus fréquentés depuis ma lecture de Lovecraft par exemple, il y a plus de 30 ans de cela. En plus « moderne » au niveau de l’écriture, dans la construction, mais j’ai fait une plongée dans des vies et des morts, des rêves et des cauchemars…Brian Evenson sème la confusion, perturbe, distord. J’ai ressenti parfois un profond malaise, parce qu’on ne peut être justement sûr de ce qui est vivant et de ce qui est mort, où commence le délire, l’hallucination, la démence, séparer le plausible de l’improbable…On peut admettre selon les nouvelles qu’elles se déroulent dans d’autres mondes, lieux, espaces, temporalités, et puis tout à coup on se retrouve un peu ici et maintenant, on se dit : cet homme/cette femme est malade, mais un autre grain de sable vient enrayer les rouages de nos certitudes. Dans le livre de Brian Evenson, donc, rien n’est sûr. Ma nouvelle préférée du recueil est « La poussière ». On croit être quelque part ici sur terre, ou en mission sur un futur chantier sur une autre planète colonisée, par exemple; tout semble normal, sauf qu’il y a de la poussière, plein de poussière, partout, de plus en plus, et un mystère derrière cette poussière, et puis des morts…Ce texte est le plus long et à lui seul la démonstration du talent de l’auteur. Parce que ça frise la science-fiction, mais c’est l’homme et non autre chose qui est au cœur de ce récit. Comme dans tous les autres, comme celui où un couple enregistre le bruit du mama-906889_640cœur de leur enfant à venir, et met cet enregistrement dans un ours en peluche…Non, je ne vous dis pas la suite…

Il y a encore une conversation entre amis et une écorce noire qui, aussi loin qu’on la jette et autant de fois qu’on tente de s’en défaire, se retrouve dans la poche d’un des deux hommes. Univers carcéraux, bruits de torture physique, lieux hantés, buvards imprégnés qui emmènent aux portes de la folie, anthropophagie (« N’importe quel cadavre », terrifiant !), mais aussi simple obsession qui part en vrille, tous ces personnages qui se pensent tout à fait ordinaires, dans un monde ordinaire, et qui à un moment donné – et on ne sait pas pourquoi, pas toujours – se retrouvent dans un dérapage sensoriel et schizophrène. Un mot que je n’emploie qu’avec des pincettes, mais qui ici, à mon avis, est pertinent…Ce livre m’a fait peur. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé cette sensation ( même adulte on peut aimer avoir peur parfois ). Je crois que le but de l’auteur – mais là, je ne garantis pas la validité de mon point de vue – est de jouer avec nos notions tranquilles de normalité, de santé mentale, de sens du réel; nos vies de sommeil sont-elles moins « vraies » que  celles de notre éveil ? Un livre sur la perception de ce qui nous entoure assez déstabilisant. En tous cas, ça m’a déstabilisée. Un livre où les corps et les esprits se heurtent, se séparent puis se disloquent, se cassent et se dévorent. Très perturbant, mais très percutant aussi. Pour ma part –  et ça m’inquiète un peu quant à ma compréhension de cette lecture –  je n’ai pas saisi l’humour annoncé en 4ème de couverture et par Le Monde ( « Une terrible puissance combinée à un humour ravageur » ), je n’ai jamais ri et à peine souri, mais j’ai bien été atteinte par la puissance de l’écriture et je crois que toute tentative de rire a été aussitôt éteinte par la noirceur des histoires. Le doute et le cauchemar sont pour moi les deux mots qui définissent le mieux cet ouvrage. Une découverte sidérante et bouclant ce court article, une totale incertitude quant à la justesse de ce que je dis, mais c’est ce qui me vient le plus spontanément en fermant tout juste ce livre glaçant.

À noter que l’œuvre de Brian Evenson a été le sujet d’un colloque international à Rennes, ICI LE LIEN si vous êtes curieux.

« Acharnez-vous: ébranlez mes certitudes, essayez de me berner, persuadez-moi. Faites-moi croire que rien n’est mort derrière moi. Si jamais vous y parvenez, alors, vous en conviendrez, tout est possible. »

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12 réflexions au sujet de « « Un rapport » – Brian Evenson – Cherche-Midi/ Lot 49, traduit par Sabine Porte »

  1. Ma relation à Evenson est un peu compliquée : Père des mensonges m’avait bluffée, mais je suis complètement passée à côté de La confrérie des mutilés j’ai été terriblement déçue par la langue d’Altmann, qui est également un recueil de nouvelles, et qui m’a donné l’impression d’être un amas de violence et de scènes sanguinolentes, dont je me suis très vite lassée… Malgré tout, ce que tu dis de ce dernier titre est je trouve très tentant. « Un livre qui fait peur » est sans doute un livre très fort, et j’aime être bousculée…

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    • C’était mon premier d’Evenson, pas sûre vraiment que j’en lise d’autres. Enfin pas tout de suite. C’est violent, c’est sanguinolent mais on ne comprend pas toujours pourquoi; ce livre me laisse sceptique sur son objectif s’il y en a un, ou alors, c’est un exercice d’écriture. Un sentiment inconfortable à la fin de ce genre de lecture, pourquoi pas, d’ailleurs, sortir du confort ? C’est le sentiment de ne pas avoir compris qui me perturbe; j’aime bien comprendre !

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  2. Ce qui est vécu par le « fou » n’en est pas moins RÉELLEMENT vécu par lui … Ce qui parait délirant aux gens « normaux » n’est jamais qu’une perception parallèle d’une autre réalité : pourquoi serait-elle moins vraie, après tout ?! Ce sont aussi des expériences de vie.
    Ce livre est bien tentant … Peut-être que son humour décalé n’émerge que dans l’après lecture et dans les traces qu’il laisse (?!).

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    • Il ne m’a pas trop fait rire, en vrai…Plutôt peur, mais tu as parfaitement raison sur la réalité, la perception de ce qui est vrai ou pas, mais en fait, ce livre me reste obscur. Et même après lecture ne me fait pas rire, mais me laisse mal à l’aise. On n’aime pas l’inconfort, mais pourtant c’est en cela que ce livre est néanmoins intéressant.

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  3. Cet Evenson est un drôle de client, c’est certain. Je n’ai pas lu ce recueil-là mais entre malaise, folie et cauchemar, il pourrait bien me plaire…

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  4. Evenson, c’est particulier! J’ai lu Père des mensonges, qu i secoue, mais on comprend un peu, et deux autres qui m’ont laissée de côté (heureusement j’en ai oublié l’essentiel, car c’est sérieusement bizarre )

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    • tout juste : sérieusement bizarre. J’ai lu quelque part Evenson qui dit que lui-même ne cherche pas vraiment à comprendre ou à expliquer. Il faudrait donc prendre ces textes tes quels, juste de façon…épidermique, intuitive, comme un délire ou un rêve – euh…cauchemar – ?

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