« Mr North » – Thornton Wilder – éd. Belfond / Vintage, traduit par Éric Chédaille

north« C’est au printemps 1926 que je démissionnai.

Dans les jours qui suivent une telle décision, on se sent comme au sortir de l’hôpital après une longue maladie.  On réapprend lentement à marcher. Lentement et non sans émerveillement, on relève la tête. »

Un livre qui m’a beaucoup plu, au charme un peu désuet, mais en fait qui ne l’est pas du tout. Surprenant souvent, lisse en apparence mais finalement plein d’aspérités, d’ambiguïtés, à lire dans la tranquillité pour ne pas en perdre les subtilités. Peut-être bien un livre à lire deux fois…

Theophilus North vient d’enseigner durant 4 ans dans le New Jersey à de jeunes garçons, il approche la trentaine plein de cynisme et de maigres économies en poche. Il tient un volumineux journal, empli au cours de ces 6 dernières années de portraits ramenés entre autres de ses séjours en Europe. Curieux, complexe et passionnant personnage que ce Mr North. Il a eu neuf vocations dans sa vie : missionnaire, anthropologue, archéologue, « stupéfiant détective », comédien, magicien, amoureux, aventurier, la dernière étant:

« Vivre en homme libre. Notez tout ce qui ne m’a jamais effleuré l’esprit : je n’ai jamais voulu devenir  banquier, négociant, homme de loi, ni embrasser aucune de ces carrières étroitement liées à un conseil d’administration ou à un parti, telles que politicien, éditeur, réformateur du monde…Du reste toutes mes vocations avaient à voir avec les autres, mais les autres en tant qu’individus.

Comme le lecteur va le voir, elles continuaient toutes à me tenailler. Leurs contradictions réciproques me causaient pas mal d’ennuis, mais leur réalisation m’apportait une immense satisfaction. »

Et en effet, en lisant le journal de ce jeune homme brillant d’intelligence et d’esprit, on va le voir tour à tour dans chacune de ses vocations. Il aime diviser par neuf, Mr North, Teddie North. Ainsi il voit neuf cités dans la ville de Newport…Du cœur d’origine fondé par les colons jusqu’à la neuvième, celle de la classe moyenne. Je vous laisse à la curiosité de découvrir les autres, mais l’analyse est assez juste et peut sans doute s’appliquer à de nombreuses villes moyennes de cette époque, ici ou là.

tennis_players_on_newport_casino_court_1909Teddie s’installe donc et bientôt on va le voir partout à bicyclette, allant donner ici des cours de tennis, là des cours de français, mais aussi faire des lectures. Ainsi va-t-il entrer dans les foyers de la ville, dans toutes les strates des neuf cités, chez les bourgeois et les gens de maison où il va exercer ses neuf vocations. Volontiers menteur, mais toujours pour la bonne cause, il va dénouer des conflits, mettre à jour des vérités, et surtout mettre ça par écrit dans ce remarquable journal. J’ai vraiment aimé parce qu’il y a chez Teddie North un côté désabusé, mais néanmoins encore tendre; on le sent souvent bien plus proche des grands enfants, jeunes adolescents, que des adultes. Les portraits, physiques et psychologiques sont précis, et souvent North persifle, et ce avec tant d’esprit que c’est vraiment très délectable !  Ainsi de Mme Edward Darley:

« Fichtre ! Qui pouvait bien être cette créature ? Comme la première fois lorsqu’elle arrivait ou se relevait pour s’en aller, la salle était emplie du bruissement de cent jupons. Non seulement qui était-elle, mais aussi pourquoi venait-elle illuminer notre humble cantine ?

Elle n’avait pas à proprement parler de beaux traits. Les canons de la beauté féminine varient d’un siècle à l’autre et parfois plus souvent encore. Elle avait le visage long, mince, pâle et osseux. Vous entendrez plus loin Henry Simmons le qualifier de chevalin. […] L’épithète la plus aimable dont on pouvait le qualifier en 1926 était « aristocratique », terme plus apologétique que laudatif. Ce qu’elle avait de plus sensationnel était ce que nous autres, libidineux troufions de Fort Adams, appelions « le châssis ». »

interior_of_casino_grounds_newport_lccn2007662745-tifNe sent-on pas la vache ironie derrière cette langue policée ? Eh bien c’est sans doute la première chose que j’ai beaucoup aimée. La langue est belle et riche, au service d’un discours d’une grande lucidité. Ensuite, le livre fourmille de très belles évocations, en particulier de Jonathan Swift et des voyages de Gulliver, de Berkeley, de Shakespeare, de Dante et de La Fontaine – mais c’est surtout Swift que j’ai aimé retrouver ici – et l’ensemble donne un livre à entrées multiples, avec de nombreuses pistes de lecture et de réflexion, et il dépeint en touches vives et modernes le tableau d’une époque et d’une société. North doit souvent réclamer son dû et ne s’en retient pas parce qu’il perçoit les petitesses de ses employeurs qui font passer ça pour de la négligence. Il sait aussi se laisser séduire, émouvoir, comme avec Mino et presque tomber amoureux, comme avec Alice, tous deux de milieux plutôt populaires d’ailleurs.

consuelo_vanderbilt2Et puis il y a Edweena, celle qu’on attend, et qu’on ne verra venir qu’à la fin du roman.

À lire le journal de cet homme fin, cultivé et impertinent, c’est l’intellect, le sens de l’observation et la réflexion qui se mettent en mouvement, plus que l’empathie ou l’émotion, ce qui rend la lecture très stimulante. Il faut dire que c’est formidablement écrit (et traduit ). J’ai beaucoup aimé pour le voyage dans le temps, l’ambiance des lieux et de l’époque et le caractère de Teddie North. Je conseille! 

Ici, pour en savoir plus sur Thornton Wilder.

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14 réflexions au sujet de « « Mr North » – Thornton Wilder – éd. Belfond / Vintage, traduit par Éric Chédaille »

  1. Sauf erreur de ma part il y’avait dans les années 80 un film « Mr. North » basé sur ce livre (avec une géniale Angelica Huston)…. film plutôt loufoque (avec un glacis de sérieux acerbe). Bon début d’année ma chère Simone

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