« La montagne rouge » – Olivier Truc – Métailié Noir

montagne-rouge-def-hd« Enclos à rennes de la Montagne rouge.

9 h 35.

Petrus Eriksson s’essuya le visage du revers de la main, laissant une trace sanglante sur sa joue piquée de barbe. Les boyaux rosâtres s’entassaient, baignant dans leur jus qui suintait en une rigole frémissante. La rigole enflait, coulée puante, serpent putréfié, semblait le poursuivre. Absurde. Inhumain. »

Voici l’accroche – terrifiante – de ce très bon roman policier, très bon sur de nombreux plans. Troisième d’une série comprenant « Le dernier lapon »  que j’avais beaucoup aimé puis « Le détroit du loup » que je n’ai pas lu, c’est avec plaisir qu’on retrouve Klemet et Nina de la brigade des rennes. J’ai sans doute manqué quelque chose en zappant le volume 2 (que je lirai, c’est certain ), mais le livre je pense se suffit à lui-même.

Sous une pluie battante, diluvienne, les éleveurs procèdent laborieusement à l’abattage des rennes. L’auteur nous peint en rouge une scène apocalyptique, où la pluie et le sang se mêlent à la boue, aux carcasses et aux bois des animaux morts dont les têtes coupées roulent encore des yeux effarés, plantées sur les piquets.

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Or donc pendant l’abattage, dans l’enclos labouré par la pluie et le piétinement des hommes et des bêtes, on découvre des ossements humains.  Manque la tête qui permettrait grâce à de pointues analyses scientifiques de déterminer l’âge du squelette. La police des rennes intervient et commencent alors une enquête de Klemet et Nina pour retrouver le crâne et une quête pour Petrus Eriksson, éleveur acharné à défendre les droits des siens, les Samis, sur la trace de son père en particulier et de ses ancêtres plus généralement. Petrus est un magnifique personnage que l’auteur décrit psychologiquement de façon très fine, c’est sans doute celui que j’ai préféré dans cette histoire.

« Petrus se baissa pour ramasser une branche morte de buisson. Il commença à la taillader nerveusement.

-Les archives ont été notre point faible, murmura-t-il.

Il garda le silence quelques secondes, concentré à tailler en pointe la fine branche. Il commença à se nettoyer les ongles.

-Regardez-nous, reprit-il en relevant les yeux sur les policiers et en tendant vers eux ses mains aux ongles sales, le regard enflammé. Nous sommes coureurs de toundra, fils du vent, peuple de la nature. Devant nous les pierres se tassent, derrière nous elles se redressent, la bruyère épouse nos pas, étouffe nos souffrances, la mousse éponge nos rêves, les montagnes nourrissent notre fierté, les loups égorgent nos espoirs. Les archives ? C’est une invention de Suédois pour nous perdre. »

family-67652_1280Olivier Truc a un sens du déroulé de l’histoire assez exceptionnel; il pose peu à peu tous les jalons, entre histoires personnelles et histoire du pays, il insère en chapitres assez courts des personnages et des situations qu’il situe en temps et lieux. Parmi les protagonistes, et aucun n’est là par hasard bien sûr, une joyeuse bande de vieilles dames dont Justina  qui est plus ou moins la meneuse – en tous cas, elle organise le bilbingo à la perfection – . Cette brave femme s’occupe d’un vieil antiquaire hideux et mauvais comme une teigne, Bertil Vestling. Justina ne se déplace qu’avec ses bâtons de marche nordique aux bouts d’acier qui tintent sur le sol et Bertil avec un déambulateur qui grince, et dans ce tapage métallique tous deux se chicanent, Justina gardant un sourire indéboulonnable et Bertil toujours méchant, aigre et violent, des scènes souvent cocasses mais qui pourtant mettent mal à l’aise.

« Bertil et Justina mangèrent leur soupe sans plus échanger un mot. L’un et l’autre aspiraient bruyamment le contenu de leurs cuillères. Ni cliquetis ni grincement de déambulateur. Ce bruit-là au moins les réunissait. Justina s’était mise à manger ainsi pour imiter Bertil, il y a bien longtemps déjà, et à son grand étonnement il ne lui avait rien dit. Depuis cette découverte, elle mangeait toujours sa soupe en aspirant ainsi, à grand bruit, et c’était le seul moment, avec le massage du crâne de Bertil, où elle se sentait en intimité avec lui, comme elle disait. C’est même pour ça qu’elle préparait de la soupe tous les soirs, pour partager ce moment avec Bertil où tous les deux aspireraient leur soupe en faisant un sacré bruit, dans un même geste lumineux d’harmonie. »

Qu’est-ce qui se cache derrière cette étrange relation ?

Mesure des crânes samis Prince Roland Bonaparte’s 1884 expedition.

Comme je n’ai pas l’intention de tout vous dévoiler de l’intrigue elle-même, je dirai plutôt que ce livre est absolument d’actualité dans son propos. On verra deux chercheurs s’opposer pour défendre chacun son pré carré, l’un soutenant la thèse des Samis envahisseurs et l’autre des Samis peuple autochtone. Exploration de l’histoire et des bien vilaines choses cachées sous le tapis (anthropologie raciale, stérilisation forcée des femmes, accointances nazies etc.. ), réflexion sur la science et son travail, au service de qui et de quoi au gré des époques et des événements, la Suède dévoilée sous un jour différent des clichés qu’on nous propose la plupart du temps ( en cela on peut remercier la littérature ), une histoire sombre qui parle de racisme, d’humiliation, de spoliation et de dédain, et de ce peuple Sami, de son histoire volée, cachée, piétinée comme les enclos à rennes sont ravagés par les engins des forestiers, dans cette guerre stupide pour une prétendue légitimité. Olivier Truc n’oublie pas non plus de nous promener dans la toundra, glacée et fascinante, mystérieuse et inquiétante. En tous cas, splendide hommage à un peuple au travers de personnages complexes.

sami_village_in_kanadaskogen_4502615016En résumé, une intrigue très intelligente, très documentée, vraiment bien écrite, avec beaucoup de sensibilité. Une véritable enquête policière par des protagonistes attachants, de l’humour, de la réflexion…Que demander de plus ?

« Quand elle se retourna, elle ne vit plus Klemet. Quelques secondes plus tard,il apparut en ombre chinoise. Il grattait des allume-feux. Il attendit trois secondes.

Puis mit le feu à sa tente.

La toile s’enflamma sur toute sa hauteur. Klemet se retourna, face au groupe. Les flammes projetaient son ombre devant lui. il ne la quittait pas de yeux. Elle dansa à ses pieds, mourant par à-coups au rythme de l’incendie, jusqu’à disparaître. »

Fin de la série ?

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