« Une mort qui en vaut la peine » – Donald Ray Pollock – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard

une-mort-qui-en-vaut-la-peine_6146« Un matin de 1917, juste avant l’aube, le long de la frontière entre la Géorgie et l’Alabama, alors qu’un autre mois d’août torride touchait à sa fin, Pearl Jewett réveilla ses fils d’un aboiement guttural, plus animal qu’humain. »

Une lecture qui en vaut la peine !  Je n’ai pas lu le précédent roman de cet écrivain ( « Le diable, tout le temps » qui reçut de nombreux prix ), et voici la découverte d’une plume digne de grands noms, mais rien ne sert de comparer. Ce talent se suffit à lui-même et révèle une forte personnalité, un tempérament tourné vers l’irrévérence, vers la colère, une nature aux yeux ouverts sur les vicissitudes de la vie des hommes, un regard tour à tour impitoyable, ironique, attendri, carrément fou parfois. Je ne le fais que très rarement, mais pour une fois je vous livre un extrait de la 4ème de couverture pour présenter le point de départ de cette histoire:

« 1917. Quelque part entre la Géorgie et l’Alabama. Le vieux Jewett, veuf et récemment exproprié de sa ferme, mène une existence de misère avec ses fils Cane, Cob et Chimney, à qui il promet le paradis en échange de leur labeur. À sa mort, inspirés par le héros d’un roman à quatre sous, les trois frères enfourchent leurs chevaux, décidés à troquer leur condition d’ouvriers agricoles contre celle de braqueurs de banque. Mais rien ne se passe comme prévu et ils se retrouvent avec toute la région lancée à leurs trousses. Et si la belle vie à laquelle ils aspiraient tant se révélait pire que l’enfer auquel ils viennent d’échapper ? »

Alors donc, je reviens d’un road trip très violent et même souvent « trash », saupoudré d’un humour glauque qui nous fait sentir un peu honteux de nos sourires ( en fait, pas tant que ça, j’ai parfois franchement ri et sans complexe ), mais néanmoins une histoire profondément humaine . Nous allons accompagner les frères Jewett dans leur fuite qui commence par un meurtre et se poursuit en braquages plus ou moins rentables.

Ce diable de Pollock a un vrai talent de portraitiste. Il nous fait rencontrer de nombreux individus pittoresques, effrayants, dégoûtants, infâmes, idiots ou pitoyables en quelques lignes seulement, mais avec juste ce qu’il faut pour qu’on cerne le personnage.

« Il avait lu des articles sur les recherches menées dans certaines régions du monde afin de découvrir un hypothétique chaînon manquant ; mais putain, m’sieurs dames, il était là et il tenait un bar à Meade, dans l’Ohio ! »

 En quelques mots on regarde Sugar en loques, sale et le ventre creux, avec son étonnant chapeau melon, les Jewett à cheval armés jusqu’aux dents, un vieux sale et édenté sous une tente avec la grosse Esther ou au camp militaire le gradé tenaillé par ses désirs ou encore Cob qui s’empiffre de beignets bien gras assis sur un banc, béat de satisfaction. Je pourrais dire que le livre est écrit de manière impressionniste, par touches (chapitres plutôt courts alternant les plans d’un personnage à l’autre ), mais évidemment il faut s’ôter de l’esprit la lumière et la beauté. Bien peu de belles choses dans le décor forcément : c’est la misère, la crasse, la faim, les vices et la violence qui dominent, la nature est soit aride, soit on y patauge dans la boue et l’injustice sociale génératrice de toutes les formes possibles de délinquance.

« De plus, nombre de ces mêmes contribuables se nourrissaient six jours par semaine de chou frisé et de pain de maïs, de sorte qu’un pourcentage important d’entre eux considérait le braquage d’une banque comme une juste riposte au système qui contribuait à les maintenir dans la misère. »
Mais pourtant le trio des frères Jewett est beau; oui, moi je l’ai trouvé beau. Parce que ces trois s’aiment et se soutiennent inconditionnellement, parce que l’auteur nous les rend touchants quand pour la première fois de leur vie ils découvrent un peu de confort, un peu de chaleur, de propreté, de satiété…. De Cane l’aîné, moins inculte que ses frères, plus fin et intelligent, à Cob le plus jeune, né simple d’esprit et qui redoute la violence qui s’est déchaînée dans sa vie, en passant par Chimney le plus brigand des trois, le plus enclin à appuyer sur la gâchette, franchement, ils m’ont plu. Enfin c’est sans doute le couple Ellsworth qui est l’élément le plus proche d’une normalité physique, mentale et émotionnelle. Et c’est bien que Pollock nous laisse cette possibilité de penser qu’il existe quand même quelques êtres plus sensibles, plus honnêtes, plus aptes à la solidarité, parce que pour les autres…c’est la lutte impitoyable pour la vie parmi des psychopathes comme Pollard : 
« Une heure plus tôt il lui avait arraché le nez à l’aide d’un décapsuleur, et il s’assit à présent sur la couche pour lui annoncer que ce ne serait plus très long, qu’il l’achèverait cette nuit à la hache. Il continua de parler, même s’il n’était pas sûr que sa victime soit encore capable de l’écouter.
« Tu es le numéro sept […], pour beaucoup de gens, c’est un chiffre porte-bonheur, mais je parie qu’ils changeraient d’avis s’ils te voyaient en ce moment, tu crois pas ? »
des escrocs, des alcoolos;  les notions « morales » ( genre  bien/mal, gentil/méchant, vous voyez ?) n’ont pas droit de cité dans ce combat. C’est un univers essentiellement masculin, mais où femmes et hommes sont à la même enseigne : exploités, exploitables , contraints et prêts à tout pour survivre. Si cette image de l’Amérique est quand même largement répandue dans la littérature du moment, quelle que soit l’époque choisie pour l’histoire, je suis épatée par la capacité des auteurs à constituer tous ensemble cette peinture de leur pays, chacun avec sa propre voix. Entre western et étude de mœurs, entre thriller et roman social, un peu de tout ça pour en fin de compte un bon grand plaisir de lecture.
« Selon Charles Foster Winthrop III, le monde était un endroit injuste, détestable, dominé par un club fermé de riches impitoyables et la seule façon pour un homme pauvre de s’élever au-dessus de sa condition était de mépriser les lois que cette même élite appliquait à tout le monde sauf à elle-même. Et d’après ce que Cane avait vu au cours de ses vingt-trois années d’existence ou, plutôt, de survie, comment ne pas être du même avis ? »
J’ai aimé ce livre noir et caustique, l’écriture est impeccable ( belle traduction ! ), la trame est menée avec finesse – peut-être à la manière du livre fétiche des trois frères, comme les épisodes d’un feuilleton populaire, et j’ai beaucoup apprécié la fin choisie par l’auteur. Très belle découverte dans cette chouette collection Albin Michel, Terres d’Amérique, qui me donne envie de lire les romans précédents.
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4 réflexions au sujet de « « Une mort qui en vaut la peine » – Donald Ray Pollock – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Bruno Boudard »

  1. C’est vrai que l’une des forces de Pollock est de croquer ses personnages en quelques mots qui suffisent à les rendre mémorables (j’ai adoré celui du « contrôleur de sanitaires »….).
    Pour avoir lu ses précédents titres (Le diable, tout le temps, et Knockemstiff) j’ai trouvé celui-là un peu moins sombre, et du coup moins prégnant, mais j’ai tout de même passé u excellent moment.

    Aimé par 1 personne

    • Oui ! Jasper, nom d’un chien, avec son pénis surdimensionné ! Le pauvre ! Comme c’était mon premier livre de Pollock, je ne peux pas dire, mais un de ces jours je lirai les autres, j’ai vraiment aimé tous ces gens bien moches ! ;)…

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