« Et la vie nous emportera » – David Treuer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer

9782226318244-j                                    « Le village – 3 août 1952

Tout le monde se rappelle ce jour d’août 1952 où le Juif est arrivé sur la réserve. Des années plus tard, les gens s’interrogeront parfois, en passant, sur son étrange présence et son départ, le lendemain matin, par le premier train pour Minneapolis. »

Ainsi commence ce livre que j’ai lu très vite et que je referme sur un sentiment de colère, comme si la boucle de l’histoire ne se bouclait pas comme de juste, un sentiment qui est monté peu à peu au fil des pages.

Voici une histoire de mensonges. Pas juste des non-dits, mais des mensonges et de la lâcheté. Un livre où les gens ne se parlent pas, et mentent quand ils le font. Nous faisons d’abord connaissance avec la famille Washburn : Emma la mère, qui s’affaire et s’agite dans sa résidence de vacances nommée Les Pins, toute contente d’avoir l’impression d’être utile, Jonathan le père, médecin qui ne fait que passer ici une quinzaine de jours, sa femme l’insupporte, il n’a qu’une hâte, retourner en ville dans son cabinet, et puis il y a Frankie, le fils, garçon frêle et rougissant, adoré de sa mère mais qui ne correspond en rien aux attentes du père. Ici travaillent l’indien Félix, homme à tout faire taiseux et une poignée de jeunes indiennes. De l’autre côté de la rivière, un camp de prisonniers allemands. L’un d’entre eux s’est sauvé, les recherches commencent et c’est alors que va survenir le drame qui est au cœur du livre, et qui au fil des mensonges et des silences va lentement mais sûrement mener au dénouement tout aussi tragique.

Je suis admirative du style de David Treuer. Il y a dans ce texte comme un voile qui couvre les images et les voix, on est comme tenu à distance, spectateur immobile. C’est assez difficile d’exprimer ce que dégage ce roman, mais cette ambiance est malsaine. Tout semble bien cadré dans le sillage d’Emma, mais au fond l’essentiel est mis en sourdine. Les sentiments, les pulsions sexuelles, tout est totalement bridé et soigneusement dissimulé. De tous les personnages principaux, peu m’ont été sympathiques, et seuls Félix et Prudence m’ont émue, j’ai trouvé Billy plutôt moins moche que les autres; ces autres qui ont fait monter cette colère en moi. L’écriture a quelque chose de languissant qui rend à merveille ce climat de fausseté, cette hésitation permanente, puis cette démission des personnages face à leurs responsabilités et face à leurs choix. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de vrais échanges entre les gens, tous se cachent, tous ont leur vie secrète plus ou moins moche, personne n’assume ce qu’il est, et c’est justement cela qui va générer le drame primaire et le drame final. Le point de vue des Indiens ici est très intéressant, les rôles qui leur sont réservés par ces bourgeois restent pleins d’une condescendance faussement bienveillante. En fait, et pour tout vous dire, j’ai cordialement détesté cette famille Washburn ! La mère, songeant à ces petites indiennes qui écossent des petits pois à pleins seaux :

« Emma regrettait de ne pas avoir davantage de tâches à leur confier. Non qu’elles ne fussent pas de bonnes travailleuses, mais elles avaient tendance à traînasser, à bavarder. Si Emma n’était pas là pour les surveiller, elles passeraient la journée à papoter et à pouffer de rire en échangeant des plaisanteries dans leur langue, qu’elle ne comprendrait jamais. »

La sexualité est aussi ici une sorte de ligne à haute tension, vécue dissimulée, violemment ou froidement la plupart du temps, en tous cas, toujours enduite de culpabilité. Le roman alterne les récits des histoires individuelles, celle de Félix étant vraiment touchante ( mais quand même pas autant que celle de Prudence ), les événements de la guerre en Europe (Frankie est engagé dans les bombardiers) et la vie qui continue au village et dans la villa des Pins, où Felix veille et où d’autres s’enlisent irrémédiablement, englués dans leurs mensonges et leurs vices, celui de l’alcool étant des plus communs. La fin et l’histoire de Prudence ont été le point d’orgue de cette sinistre histoire commencée un bel été de 1942 et qui se termine exactement 10 ans plus tard, sans que personne ne cherche plus avant la vérité. Et c’est ça qui m’a mise en colère. Treuer dépeint sans fard le monde confit de la bonne conscience, le monde des forts contre les faibles. Et j’ai beaucoup aimé cette colère en moi. Salutaire. 

Si je ne devais exprimer qu’un regret, c’est de ne pas avoir gardé le titre original : « Prudence ». Elle le méritait bien.

« Là où je vais, je n’ai besoin de personne. Juste toi. Juste toi ma Grace. On dit que ce que je m’apprête à faire est quelque chose de terrible mais le monde est quelque chose de terrible en vérité. Et je te rends service tu n’as pas besoin du monde je n’ai pas besoin du monde mais nous avons besoin l’une de l’autre et il va falloir qu’on se serre les coudes et tu as intérêt à me croire quand je te dis que je t’emmène dans un endroit accueillant.[…] Et de toute manière je vais te revoir bientôt et peut-être que là-bas je te tiendrai dans mes bras et quand tu seras plus grande tu me tiendras dans les tiens et on sera heureuses et les champs seront verts et notre vie sera telle que nous la ferons. »

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20 réflexions au sujet de « « Et la vie nous emportera » – David Treuer – Albin Michel/Terres d’Amérique, traduit par Michel Lederer »

  1. Je n’ai jamais li cette auteur et en lisant ton billet, je le regrette. Ils ne sont pas si fréquents ces auteurs qui font naître en nous de vrais sentiments. Il y a décidément beaucoup de bonnes choses en cette rentrée chez Albin Michel (et plein d’autres aussi, malheur : on va mettre un an à la lire et ce sera celle de 2017 !).

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    • J’avais lu Little et Comme un frère, j’avais bien aimé déjà. Il n’est pas trop prolifique j’aime bien ça aussi 😉 . Oui, j’ai bien aimé détester cette famille. Je ne sais pas si c’est dans l’intention de l’auteur, que le lecteur ressente ça. Ce serait ma question si je le rencontrais. Tu l’as vu, au Festival America ? Quant à ces rentrées pléthoriques, j’ai décidé de ne pas en tenir compte et d’aller à mon rythme. Ce qui me gêne, c’est le fait de passer d’un livre à un autre, sans laisser de temps vraiment pour que ce que je viens de lire fasse son chemin en moi, tu vois ? Et tant pis si je loupe des choses, je les lirai quand je pourrais, c’est tout. Ce n’est pas mon job, je veux continuer à prendre mon temps pour les auteurs et leurs livres, ce ne sont pas des chips qu’on pioche sans s’en apercevoir dans le paquet , une puis une autre, sans prendre le temps. Donc, tant pis si je rate quelques pépites, ou si je les lis plus tard. Dis-moi, que penses-tu de Del Amo ?

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      • Non, je n’ai pas entendu cet auteur à America… il y en avait tellement !
        De Del Amo, je n’ai lu que « Une éducation libertine »qui m’avait bien plu par son audace thématique et sa langue.
        Je comprends ton envie de savourer les livres, de profiter, une fois le livre refermé, de ta lecture. Moi, je suis une boulimique. C’est terrible de dévorer comme ça, limite maladif, mais voilà, c’est mon fonctionnement 😉

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      • Oui oui, et puis c’est ton boulot aussi. Je veux garder mon côté « amatrice », ça me va comme ça, je ne veux pas de pression qui me gâche le plaisir. Del Amo, j’avais détesté ! Je ne sais pas ce que va donner celui qui est en lice pour le Goncourt. J’ai tellement pas aimé l’autre, j’hésite ! Enfin, c’est un que je ne lirai pas je pense, un de moins !
        Bonne journée, Sandrine !

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    • Je sais que certains blogs n’ont pas trop aimé, trouvé trop lent. Pour moi, cette ambiance est volontaire de la part de Treuer, pour créer cet univers languissant du secret. J’adore détester les personnages, ça change ! 😉

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      • Tu me rassures ! car j’adore David Treuer et j’ai eu la chance de le rencontrer et l’entendre au Festival America. Il a écrit un essai passionnant sur la question indienne (je préfère le titre original aussi) et j’étais un peu inquiète au vu des avis mitigés sur ce roman (que j’ai acheté et qu’il a dédicacé avec tant d’humour). Bref, tu me rassures !

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      • J’espère que tu ne seras pas déçue. Je trouve que c’est bien, parfois un peu moins de vitesse et une tension qui monte sans bruit. Bref, la lenteur ne me gêne pas quand elle apporte quelque chose. J’ai bien aimé, et j’aurais bien voulu lui demander si comme toi – chanceuse! – je l’avais rencontré, si cette façon de faire prendre en grippe ses personnages est volontaire ou bien si c’est juste moi qui ai ressenti cette forte inimitié

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  2. Oula ! Ca c’st du billet ! Je ne sais pas si je le lirai, en ce moment, le malsain c’est pas trop mon truc – puis j’espère bientôt lire le David Vann donc je me préserve un peu en attendant, vu que e pense que je vais quand même un peu souffrir avec lui. Mais je jetterai un coup do’eil à celui là malgré tout, il m’intrigue un peu.

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  3. J’avoue que les livres qui dégagent la colère ne me tentent pas. Et je pressens un final qui me déplaira… Alors je crois que je vais passer mon tour. Besoin de rester perchée en ce moment. Merci pour ce billet explosif 🙂

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  4. Grâce au récit que tu en fais, je crois que je vais aimer ce livre. Le mensonge, la dissimulation, la lâcheté, les ambiances malsaines sont parfois très proches de nous, ou l’ont été, voire le seront. C’est intéressant de voir ce qu’un auteur fait de cette « matière ». Les écrivains talentueux vont chercher les mots que nous ne trouvons pas pour exprimer des ressentis enfouis. Même si ces ressentis sont négatifs, c’est la vraie vie, et j’aime bien.

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