« Sur cette terre comme au ciel » – Davide Enia – Albin Michel, traduit par Françoise Brun

« et me voilà

dans toute ma splendeur

toujours debout

mes mains ensanglantées

devant le fruit noir de sa bouche

elle qui prend mes doigts couverts de sangsur-cette-terre-comme-au-ciel-802705-250-400

qui les porte à ses lèvres

et les baise

un à un

elle s’appelle Nina

c’est mon amoureuse

elle a neuf ans »

Qu’on ne s’y trompe pas. Ce  livre ne conte pas une amourette enfantine. Pas que, même si c’est un point central. Voici un roman comme je les aime: riche, à la construction originale, à l’écriture travaillée et très personnelle. Un premier roman sicilien qui offre un regard neuf sur ce qui peut nous sembler être des clichés sur cette île. Difficile d’écrire sur la trame, donc je vais faire de mon mieux pour vous transmettre le plaisir et l’intérêt que j’ai trouvés à cette lecture.

Notre héros se prénomme Davidù, il a neuf ans dans les années 80 à Palerme en proie aux violences, attentats et fusillades des mafieux de la ville, quand débute le roman. La Sicile est violence, les gens qui y vivent sont violents. Davidù est né dans une famille de boxeurs, il en est le quatrième représentant après son père qui fut Le Paladin (qu’il n’a pas connu, mort prématurément ), son grand-père Rosario – superbe personnage – , et son oncle Umbertino qui s’occupe de lui comme un père, auquel il se confie, lui posant ses questions d’adolescent. On accompagne Davidù qui grandit, mûrit, apprend dans cette ville et ces temps de violence.

Construit en alternant des récits sur l’histoire des générations précédentes ( la guerre, l’après-guerre ) et celle de Rosario en particulier, prisonnier en Afrique durant la seconde guerre mondiale (une histoire méconnue de cette époque, sidérante ), des scènes de rue entre gosses, bagarres, flirts, crâneries, la mer, les filles mais aussi les bombes qui s’abattent sur la ville et enfin la boxe, comme une parabole de tout ça. Davide Enia peint une fresque extrêmement subtile, mettant en miroir les scènes de la vie quotidienne avec drôlerie et esprit, et les scènes de combats de boxe, violentes certes mais écrites avec le rythme du souffle, des pas, des coups, du cœur qui bat et des muscles qui se tendent, c’est extraordinaire; et puis soudain au fil des mots, surgit comme un poème en quelques lignes, ici la ville

« Une ville est un labyrinthe. Des artères qui deviennent ds places, des ruelles qui interposent une diagonale. Des trajets familiers, et des rues jamais parcourues. Une ville cache des gens, des rencontres ratées à cause de l’instant où on s’est accroupi pour renouer un lacet, ou à cause d’une rue prise sans y penser. Les stratégies du labyrinthe sont incompréhensibles à l’âme humaine. »

boxing-555735_1280Si l’univers de la boxe peut en rebuter certains d’entre vous, je peux vous assurer qu’il ne m’est pas du tout familier non plus (ceci dit « Raging Bull », j’adore ! ). Ma dernière lecture parlant de la boxe a été « Le colosse d’argile » de Philippe Fusaro ( La fosse aux ours ), en 2004. Et j’avais beaucoup aimé. Ici aussi, la façon dont en parle Enia est puissante, précise, sensuelle même, et c’est tellement bien écrit !

Le talent de l’auteur éclate, décrivant les boxeurs comme des papillons, des danseurs qui marchent sur les eaux « comme l’autre ». Il évite tous les écueils qui rendraient les scènes de combat seulement violentes; bien sûr qu’elles le sont, mais il les rend belles aussi. J’ai trouvé d’ailleurs que tout était beau dans ce livre, beauté sombre ou lumineuse, sombre dans le combat, lumineuse dans l’amour et inversement. De la rencontre de Davidù avec Nina…

« Il y avait moi, entre la fille et le couteau.

Elle avait des yeux noirs.

Elle sentait le citron et le sel.

[…] J’avais les mains ensanglantées, les jointures écorchées. 

Par-delà mes doigts souillés : elle. »

…à la grand-mère qui elle aussi joue un rôle essentiel pour Davidù; cultivée, enseignante, elle apprend à son petit – fils l’importance du langage, des mots comme armes de combat, armes différentes de celles qui ravagent la cité, mais essentielles ( pages 130 et 131, superbes ). Cette même grand-mère qui entre toutes les personnes qui entourent le jeune adolescent sera sûrement celle qui lui inculquera le respect des femmes. 

« Toujours cette idée que je pense ? Nina, je suis un garçon, nous les garçons on pense moins que vous ne croyez. Les garçons, tu piges ? Des heures et des heures à regarder des types en short courir derrière un ballon, à jouer les fiers- à- bras avec les copains, à faire des pompes en s’appuyant sur les poings. Les hommes, Nina. Quelles pensées veux-tu qu’il y ait derrière tout ça? C’est déjà un miracle si nous arrivons à marcher et à siffloter sans trébucher tous les trois pas. »

 – (celle-ci, je ne pouvais pas la manquer ! ) – 

Davidù est aussi un bon élève. C’est peut-être bien grâce à son intelligence, à sa capacité à dire et nommer les choses et les sentiments qu’il réussira là où ses prédécesseurs ont échoué. 

Et puis il y a l’amitié, forte et si particulière entre Davidù et l’inénarrable Gerruso, le cousin de Nina, fan absolu du jeune boxeur, être lunaire qui donne vie à des dialogues drôles (Gerruso a un doigt coupé ) :

« À la Foire de la Méditerranée ce n’était partout que lumières multicolores, couples et poussettes, jeux et barbes à papa, femmes qui parlaient fort et types à la langue pendante qui leur tournaient autour, manèges balançant des musiques où les basses cognaient.

« Je crois pas aux miracles.

-Pourtant, ça existe.

-Et comment tu peux en être aussi sûr ?

-C’est ma mère qui le dit. En tous cas je prie Jésus tous les soirs pour qu’il me fasse un miracle.

– Et il te l’a fait, ce miracle ?

-Pas encore.

-Conclusion ?  

-Conclusion, Jésus n’a pas que ça à faire. pourtant il est tout petit mon miracle.

-C’est quoi ?

-Qu’il fasse repousser…

-Ton doigt ?

-Ouais, même un bout d’ongle, ce serait déjà ça. »

ou tragi-comiques comme ici :

« -Madame, qu’est-ce que je dois mettre pour l’enterrement de ma mère?

– Le vêtement que tu préfères, mon garçon.

-Mon pyjama alors, je peux ? »

Et si le jeune boxeur le trouve encombrant, le « supportant » pour rester près de Nina, il finit bien par s’attacher à lui, très fort. Il sera son compagnon le plus fidèle, le plus sûr, comme un frère.

Autre amitié, celle entre Rosario et Nenè; scène de la séparation, ils sont jeunes, Rosario part à la guerre, et Nenè chez un patron:

« La veille, assis sur les pentes de la montagne Capo Gallo, ils avaient regardé l’avenir devant eux, de l’autre côté de la ligne d’horizon. Autour d’eux le silence, et septembre. Rosario était assis à la gauche de son ami et tenait entre ses lèvres un épi de blé sauvage.

Sans le regarder, Nenè lui confia:

« Tu sais ce que je voudrais? Voler le froid de l’hiver. » 

En silence, Rosario écouta le bref testament de son ami. puis ils se levèrent et partirent en une course agile et vibrante, leurs pieds mordant la route et leurs bras accompagnant leur élan, tandis que leurs yeux, soudain, pleuraient. »

À la suite de quoi, lire la page 118, de toute beauté.

En fait en écrivant, là maintenant, je me rends compte que j’ai marqué presque une page sur…5 dirais – je…

Voici un écrivain qui parle de sa Sicile, qui en partage les couleurs, les parfums, les défauts et les qualités, violence et bienveillance, mais surtout ses habitants; il nous présente des personnages absolument attachants, touchants. La boxe n’est pas ici juste un sport de types violents, mais elle est pratiquée par des hommes qui ont un cerveau qui fonctionne; la virilité n’apparaît pas toujours comme du machisme, la condition des filles et des femmes n’est pas caricaturale, les relations entre hommes et femmes, tout ça est plein de nuances, de respect et de justesse. J’ai vraiment vraiment aimé ce roman. Il faut remarquer bien sûr la parfaite traduction de Françoise Brun qui remercie en fin de livre Françoise Liffran, qui lui a apporté son aide sur le dialecte palermitain et sur la ville.

La fin du livre est absolument magnifique ( je me dis toujours avec des lectures aussi enthousiasmantes que celles-ci que je manque cruellement de mots pour les qualifier), et je n’avais pas du tout envie de le terminer; le feuilletant et écrivant cet article, ce livre est réellement un gros coup de cœur.

À nouveau, je constate qu’il y a un retour de la littérature italienne remarquable, avec des auteurs qui ont chacun une forte identité par leurs sujets et leur écriture. Et Davide Enia en est une éblouissante démonstration.

Voici Davide Enia, parlant de son livre

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27 réflexions au sujet de « « Sur cette terre comme au ciel » – Davide Enia – Albin Michel, traduit par Françoise Brun »

  1. Mon regret sur ce livre est le mélange des histoires et la non linéarité. Avec peut-être davantage d’intèrêt pour l’histoire du grand-père au détriment de Davidù.
    Mais avec le recul, c’est une histoire forte bien construite avec effectivement des passages marquants, des amitiés profondes .

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    • je comprends; pour moi, c’est plutôt ce qui en fait le charme et le rythme un peu chaotique, comme la vie des gens de Palerme soumis à la loi mafieuse. Chaque fois que je l’ouvre, ce livre, ce que j’y lis m’épate et me touche. Pour un premier roman, franchement, c’est beau

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  2. Merci Simone pour cette chronique si bien écrite. Comme je vais aimer lire ce livre. Je le sais d’avance. Je l’ajoute sur ma longue liste et le range dans les priorités. Je suis touchée par le passage sur la ville, et tellement d’accord « Une ville … cache des gens, des rencontres ratées à cause de l’instant où on s’est accroupi pour renouer un lacet, ou à cause d’une rue prise sans y penser. Les stratégies du labyrinthe sont incompréhensibles à l’âme humaine ».
    Ces écrivains qui savent « poétiser » le quotidien ou des existences dites banales sont des magiciens et des bienfaiteurs.

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    • Oh je suis sûre qu’il te plaira, ce roman. C’est très très beau, comme je le dis, j’ai corné plein plein de pages, superbe écriture, grande sensibilité. Enfin tout de même, je crois que la vie à Palerme dans ces années-là n’avait rien de banal, hélas, on peut le dire ! Mais tu as raison, comme Franck Bouysse qui transforme ses paysans en héros tragiques, certains auteurs savent faire regarder autour de soi autrement.

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      • Oui bien sûr. A partir de ce passage sur la ville, je généralisais. Dans « Plateau » ou encore « Joseph » de MH Lafon et bien d’autres livres, des existences simples sont sublimées par le talent des auteurs. Du coup, on se met à sublimer sa propre vie, et parfois on y arrive … Mais là encore je m’égare, je parle d’existences alors qu’il s’agit de lieux de vie. J’ai souvent pensé que les lieux dans lesquels nous étions posés n’avaient rien à voir avec le bonheur que nous y trouvons (les stratégies du labyrinthe : j’adore).

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      • Pour moi, je crois que notre décor nous influence terriblement, je parle du décor, de la géographie. Je pense que c’est un constat très réaliste, l’exemple type étant les caractères des gens, sud ou nord, montagne ou mer, lieux enserrés ou ouverts. Je pense que ça influe énormément sur les caractères. Lire un auteur italien, ça n’est pas comme lire un suédois. Les tempéraments et les modes de vie. Les hommes étant n’importe où des hommes, certes, mais avec des façons d’appréhender l’existence différemment. Je crois vraiment à ça. Quant à trouver le bonheur, si c’est possible, effectivement, le lieu peut ne pas compter. Mais personnellement, je sais où je ne pourrais pas vivre heureuse, c’est certain ! Le lieu, dans une vie comme dans un livre, est un personnage. L’Abel de Bouysse ne serait sans doute pas identique ailleurs que dans sa vallée cévenole et Joseph s’il vivait en Provence plutôt que dans le Cantal.Enfin je crois.

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  3. Je le note ! ton billet enchanté et la boxe fonctionnent comme des aimants sur moi ! (un conseil lire Craig Davidson et ses nouvelles sur la boxe)

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  4. Si j’avais eu tout le talent qu’il faut pour écrire un livre, comme j’aurais aimé trouver et lui donner ce titre : « la stratégie du labyrinthe » …
    Mais toi, qu’est-ce que tu en parles bien, de ces romans que tu as aimés …. !

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    • Ah ! merci du compliment, Marie; celui-ci vaut qu’on en parle, vaut qu’on le lise. Je suis à chaque fois étonnée – émerveillée – par la diversité des voix, des histoires, des talents. Et si un jour, tu écris « La stratégie du labyrinthe », j’aimerais être la première à le lire ! 😀

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  5. Me voilà donc arrivée ici depuis chez Kali où j’ai dévoré ces si beaux passages… Merci à nouveau.
    Mon seul point d’interrogation à la lecture de cet article, jusqu’à quel point suis-je capable d’endurer la violence pour récolter les pépites intercalées ?

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    • Bonjour ! Alors ça, c’est très subjectif, mais ce livre est d’une grande beauté, y compris dans ce que j’appellerais « l’esthétique de la boxe », car sous la plume de Enia, les boxeurs sont des danseurs; puis il y a la violence du monde et de son histoire, Palerme sous les bombes des mafieux, oui, c’est vrai, on peut ne pas avoir envie de lire des romans violents, le quotidien l’est déjà beaucoup. Aujourd’hui parait mon article sur « L’opticien de Lampedusa », qui n’est pas un roman mais un récit authentique. Pour moi, la littérature peut tout faire : rêver, voyager, rire, mais aussi éveiller au monde en le décrivant avec autre chose que les images qui nous assaillent, faire réfléchir et se remettre en question, apprendre, prendre conscience…Chacun y trouve ce qu’il veut bien y chercher, en fait; moi je goûte à tout. Si la violence vous rebute, essayez Audur Ava Olafsdottir, « Le rouge vif de la rhubarbe » que j’ai chroniqué il y a peu, et tous les livres de cette femme à part. En tous cas, bienvenue chez moi ! 😀

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      • Merci beaucoup !
        J’irai à La Librairie et je feuilletterai quelques pages au coeur du livre pour voir si j’encaisse (!), ce que j’ai lu des extraits que vous avez présenté m’attire vraiment.
        Quant à « Le rouge vif de la rhubarbe » je vais lire votre chronique, bien sûr, mais je pense déjà que je vais foncer : « Rosa candida » m’avait surprise puis conquise, « L’embellie » emmenée sur des chemins à part, « L’exception » un peu moins mais j’aime tellement ces ambiances si particulières à mes yeux, dépaysantes en fait.
        Plaisir d’être arrivée chez vous, vraiment !

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  6. Ping : Sur cette terre comme au ciel | Coquecigrues et ima-nu-ages

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