« L’arc-en-ciel de verre » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier

L ARC EN CIEL EN VERRE.indd« Je ne pense pas avoir appris grand-chose de la vie. Je n’ai certainement compris aucun des grands mystères: pourquoi les innocents souffrent, pourquoi les guerres et la pestilence semblent être notre lot, pourquoi les méchants prospèrent, impunis, tandis que les pauvres et les malheureux sont opprimés. […]…de même que nous n’avons aucun contrôle sur notre conception et sur notre délivrance par la naissance, de même ni l’heure de notre mort ni les circonstances qui l’entourent ne dépendent de nous. Admettre notre impuissance n’est pas un choix. C’est comme ça, c’est tout. »

Bel exemple, en fin du livre, de l’état d’esprit de Dave Robicheaux dans ce  très très grand Burke . J’aime cet auteur, mais je dois dire que cet opus dans la vie du shérif, hormis la difficile enquête qui y est menée, est d’une puissance émotionnelle rare.

Dave et Clete enquêtent sur des meurtres sordides de jeunes filles. Mêlant les milieux de la pègre, maquereaux, trafiquants, et ceux de personnalités ayant pignon sur rue, corrompus et toxiques, Clete Purcel, toujours impulsif et ainsi imprudent, va se trouver soupçonné et ça, Dave Robicheaux ne peut le tolérer. Aussi va-t-il se lancer dans cet imbroglio de vices, de perversions, de meurtres odieux, de trafics de tout, y compris d’influence .

L’auteur creuse ici avec une grande intelligence et la sensibilité qui le caractérise de nombreux sujets; l’âge qui avance, l’amour et l’amitié, les addictions et le combat mené contre elles, contre soi-même, contre l’environnement. Les notions de bien et de mal sont totalement désarticulées, s’effaçant au profit de l’émotion et des sentiments, tous, les meilleurs et les pires. Et puis, les fantômes qui sans cesse reviennent à la vue de notre shérif, les revenants de toutes les guerres, et ici cet étrange bateau à aube, émergeant des brumes du bayou…Comment dire la poésie de l’écriture de Burke, sa finesse, la qualité de l’image ?

« …les véritables anges qui sont parmi nous ont toujours des ailes rouillées… »

« Comme chez la plupart des Irlandais, le païen en lui était bien vivant, mais il conservait dans une cathédrale médiévale un banc sur lequel le chevalier errant s’agenouillait dans un cône de lumière mouchetée,même si sa cape était trempée de sang. »

bayou-soirSans parler des descriptions du bayou Teche et de l’atmosphère onirique qui explose les notions de temps:

« Mais malgré le sol imprégné de sang sur lequel notre ville est bâtie et dans lequel poussent les chênes, les bambous et les parterres de fleurs le long du bayou, l’endroit, dans ces heures d’avant l’aube, restait pour moi un endroit merveilleux, un  endroit que l’âge industriel n’a touché qu’en surface, le pont mobile cliquetant en se relevant dans la brume, ses grandes roues dentelées saignant de rouille, un bateau de deux étages avec une plage arrière qui ressemblait à un bateau à aubes du XIXème siècle poussé vers le golfe, la brume faisant autour de lui comme des tourbillons d’écume blanche, l’air poudré de l’odeur des jasmins confédérés. »

J’ai aimé cette amitié extraordinaire qui lie Dave et Clete, la force incroyable déployée pour l’évoquer. Les scènes entre eux sont bouleversantes, tant on sent que l’un sans l’autre, ce n’est pas possible. Ils sont comme une seule personne scindée entre le diablotin et l’ange qu’on a sur chaque épaule. On comprend le grand attachement de l’auteur à ses créatures, et le personnage de Clete est ici très approfondi, tout ce qu’il écrit  m’a profondément touchée et j’ai même du mal à l’expliquer. Qui retrouvons-nous dans ces portraits si bien écrits ? Nos faces cachées, nos faces niées, nos interrogations aussi. Burke tend un miroir au lecteur, et ce n’est pas facile de s’y voir, de près ou de loin. On scrute ici aussi le visage de la Louisiane d’après la crise, d’après les ouragans, ceux qui en ont tiré bénéfice, et les autres, les éternels perdants.

 » Herman Stanga était au-delà des conventions. Herman Stanga était l’iconoclaste enrichi par son irrévérence tandis que les biens de ses voisins s’étaient écoulés à travers un trou d’évier appelé la crise de 2009. »

Tout m’a plu dans ce roman, et quand je dis que ça m’a plu, non, j’ai été totalement emportée, captivée, remuée profondément. Je crois qu’une page sur deux est cornée ( oui, c’est mon livre, je fais ce que je veux avec…), je l’ai repris pour relire des passages, et me suis laissée aller à lire la suite de la phrase, et la page et le chapitre…J’aime Dave et Clete, j’ai ressenti pour eux amitié, compassion, ils m’ont fait rire et amené des larmes, mais le plus souvent ils m’ont fait réfléchir. Et c’est à cela qu’on reconnait l’immense talent d’un écrivain, un vrai; ce talent qui consiste à travers une histoire annoncée sous le terme de « polar », à amener une pensée, une philosophie de la vie sans fard. De la belle littérature.

ÉNORME COUP DE CŒUR !!!

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14 réflexions au sujet de « « L’arc-en-ciel de verre » – James Lee Burke – Rivages/Noir, traduit par Christophe Mercier »

  1. Rha la la… j’avais emprunté ce roman pour mes vacances en Bretagne et voilà, suis revenue sans l’avoir lu… et pourtant, je n’ai fait que ça, LIRE, suis même pas allée voir la mer !!

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    • Ah ah ah ! Oui, je me souviens parfaitement de tes vacances en Bretagne ( la pluie, tout ça tout ça…). J’ai acheté hier aux Quais du Polar un autre Burke aux bouquinistes exposants – oui, d’occase – (« La pluie de néon » , ancien, mais parait que c’est un des meilleurs de la série Dave Robicheaux ). Moi, perso, j’adore cet auteur, l’ambiance de la Louisiane, le personnage complexe ( les personnages d’ailleurs ). Pour moi c’est un grand écrivain.
      Nous avons tous les mêmes frustrations devant tous ces livres. Hier j’étais tellement tentée que je n’en ai acheté qu’un neuf ( Franck Bouysse ) et les autres, je me suis contentée de les regarder, de noter et j’irai tranquillement chez les libraires, je retourne à Lyon dans les jours qui viennent.
      Je vais raconter un peu ces 2 jours dans la semaine, alors je m’arrête là, mais ce James Lee Burke est un des plus beaux que j’ai lus jusqu’à maintenant

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  2. Je suis comme toi:: devant l’abondance de choix, je n’achète rien. Ou alors, dans les foires aux livres, j’achète pour l’auteur avec lequel j’ai discuté et je me rends compte après que le livre n’a rien pour me plaire…

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    • Ce lieu donne vraiment une impression de noyade ! Presque angoissant…Mais on sait tous qu’il y en a pour tous les goûts, que tout n’est pas bon ( ben, oui, il faut le dire ), il n’est pas juste question de goûts, un texte a ou pas des qualités, le bon et le mauvais, ce n’est pas une conception de l’esprit, enfin, c’est mon avis etc etc…mais je le pense vraiment.

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  3. Devant un billet aussi tentateur, impossible de résister. Ce sera une première rencontre pour moi avec Dave Robicheaux, même si j’ai l’impression de le connaître depuis longtemps. Trois romans de Burke m’attendent dans ma PAL, mais j’ai très envie de commencer par celui-ci… Merci à toi pour tant d’enthousiasme… contagieux!

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  4. Et bien! Cet auteur n’a pas besoin d’un publiciste. Dur de ne pas avoir envie de lire ce livre maintenant que tu en as trop dit (au bon sens du terme!)
    Je vais le chercher bien vite. Je termine le dernier John Irving donc celui ci tombe bien.
    A plus tard!

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  5. Ah oui,il est bon celui-là.Quant à « la pluie de néon »,c’est la première aventure de Dave et il picole gravement.Tous les Burke sont bien,non,excellents.

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